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LE SENS DES MISVOT: PARACHA PEKOUDEI

In RELIGION on février 26, 2014 at 10:55

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«Quant aux mille sept cents soixante quinze sicles, on en fit les crochets (vavim) des piliers, la garniture de leurs chapiteaux et leurs tringles» (Ex, 38, 28). Traduction de la Bible du Rabbinat.

La traduction précitée est un bon exemple de ce qui se perd du texte biblique lorsqu’il n’est pas abordé directement en langue hébraïque, dans la sûre intelligence des notions et concepts qu’il utilise. De quoi est-il question? Non plus de la conception du Sanctuaire mais de la confection de ses divers composants puis de leur assemblage, avant leur montage conclusif. A première vue nombreuses sont les répétitions qui alentissent ce récit, depuis la première paracha consacrée à ce sujet: la paracha Térouma. Nous sommes incités à une attention plus soutenue une fois éclairée sa logique d’exposition car il ne s’agit pas des mêmes niveaux narratifs et explicatifs. C’est pourquoi la paracha Pekoudéi commence par rappeler qui furent les maîtres d’oeuvre de toute cette affaire concernant le Monde d’en-haut et le Monde d’en-bas: Betsalel fils de H’our et Oholiav fils d’Akisamakh, assistés de quiconque au sein du peuple était «savant de cœur». Autrement dit, toutes les opérations intellectuelles et techniques entrant dans la construction du Sanctuaire devaient réaliser chacune à part soi, puis toutes ensemble une oeuvre de pensée, de mah’achava, l’opposé du Veau d’or coulé d’un seul métal, une effigie d’une seule pièce, matérialisation non d’une réflexion mais d’un passage à l’acte. On comprend mieux aussi pourquoi le Sanctuaire résulte à son tour d’un assemblage, qu’il ait fallu coudre ensemble des tentures, ajointer des panneaux, réunir des pièces confectionnées d’abord chacune pour elle même. Aussi, et dans le même ordre d’idée, le mot «crochets», utilisé dans cette traduction, abrase-t-il le sens du terme hébraïque originel: vavim. Bien sûr par définition et par destination un crochet est destiné à conjoindre deux éléments distincts, à les mettre en contact de sorte à former par leur conjonction un élément nouveau. Mais précisément pourquoi cette pièce particulière se nomme t-elle en hébreu vavim?

On aura immédiatement observé que ce mot est le pluriel de vav, de la lettre ainsi nommée dans l’alphabet hébraïque. Où cela conduit-il? Aux différents réseaux de sens que cette lettre engage. La lettre vav est la sixième de l’alphabet et correspond aux six premières phases de la Création, les phases actives, lesquelles de ce fait ne constituent pas une simple succession d’opérations surajoutées les unes aux autres mais ce qu’il est convenu d’appeler une séquence, dotée d’une logique et d’une cohérence internes. La lettre vav est bien, en ce sens, la lettre de la conjonction, celle qui rapporte l’un à l’autre en les articulant des éléments autrement disparates et inopérants. L’articulation est l’un des signes les plus visibles et les plus tangibles de la vie. Sans articulation pas de voix, pas de langage, pas de gestes coordonnés, pas de conduite adaptative, pas de combinatoire mentale, etc. Toute la Genèse est placée sous ce signe: «Au commencement l’Eternel créa les cieux ET la terre» (Gn, 1, 1).

Si, dans la confection du Sanctuaire, des éléments particuliers de celui-ci sont nommés vavim, c’est bien pour l’insérer dans la symbolique créatrice que l’on vient de souligner. Symbolique de pensée mais qui éclaire aussi, et de l’intérieur, la symbolique sociale du peuple d’Israël. Car on aura également observé que la lettre VaV s’écrit elle- même avec deux VaViM. Répétition? Redondance? Certes non, mais indication particulièrement parlante selon laquelle, à la différence de l’image induite par le «crochet», une véritable conjonction et une réelle articulation s’obtiennent non par l’assujettissement d’une pièce principale à une pièce secondaire mais par le chevillage de deux pièces d’égale importance, placées l’une en regard de l’autre, en position de réciprocité.

Une réciprocité qui ajoute une valeur supplémentaire à ces deux pièces-là et les exhausse à un niveau de signification et d’efficacité plus élevé encore puisque l’addition des deux lettres vav forme le chiffre 12, celui des composantes du peuple d’Israël, du nombre de ses «rameaux», des douze chevatim, ce terme étant préférable à celui de tribu, mot d’origine romaine et qui se rapporte, comme son nom l’indique, au chiffre 3.

D’autres niveaux de signification sont encore discernables lorsqu’on aura rappelé que la lettre VaV est la lettre pivot du nom de Lévi, un nom qui sera donné au «rameau» sacerdotal par excellence d’où sont issus les cohanim. Or cette même lettre se retrouve dans toute la terminologie hébraïque de l’éthique, du soutien à autrui et des son accompagnement durant toutes les phases de sa vie, surtout lorsqu’elles sont semées de difficultés et d’obstacles (alVaa, leVaya, etc..)

Ce qui culmine à une dernière remarque conclusive dans le cadre de cette analyse: dans l’alphabet hébraïque la lettre vav suit immédiatement la lettre hei, symbolique de la Présence divine et ces deux lettres se succèdent tout aussi immédiatement dans le Tétragramme.

Toutes ces indications ne constituent pas les degrés ascendants d’on ne sait quel ésotérisme mais les degrés successifs d’une autre échelle: celle de la responsabilité interhumaine dans une Création ouverte et vivace.

RD

Bloc-Notes: Semaine du 17 Février 2014

In BLOC NOTES, SUJETS D'ACTUALITE on février 25, 2014 at 10:14

19 février.

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Couverture politico-glamour de « Paris Match » consacrée cette fois – un coup à gauche, un coup à droite – au couple Sarkozy-Bruni qui sillonne la France, concerts de la dame obligent. En réalité c’est d’une autre musique dont il s’agit, celle qui ne sait trouver le ton juste entre le Dies Irae et le  Magnificat. Au bout de presque deux années de mandat, l’autre couple, celui formé par François Hollande et par son premier ministre, fait penser à deux canards sans tête  mais qui continuent de courir. Car la colère gronde à nouveau en Bretagne et le président de la  République, s’il veut aller tâter le croupe des charolaises au salon de l’Agriculture, doit s’y rendre avant que le public n’arrive, ce qui dans l’histoire des institutions de la Vème République est toujours un sûr indicateur de popularité carbonisée. Donc il semble que Nicolas Sarkozy ourdisse méthodiquement son retour. Mais retour vers quoi? La réédition fort opportune du classique d’Eugen Weber: « La fin des terroirs » en donne une idée. L’ouvrage date déjà de presque trente ans et à cette distance l’on constate qu’une « fin » en cache toujours une autre. Bien sûr le temps n’est plus aux paroisses dominées par un clergé  qui à force de faire brûler des cierges avait oublié d’allumer les chandelles de son esprit, ni à la marine à voile, ni aux bourriches d’huîtres ramenées en charrette suintant le varech des mers du Nord. La Bretagne a été désenclavée par le TGV et tous les voyageurs sont en perfusion sur leur iPhone. Lors de la publication du livre précité, il existait sans doute encore une France profonde, avec ses tropismes campagnards et ses habitudes dominicales invétérés. Et puis lentement mais  inexorablement, comme le ressac érode la falaise de craie, la crise a fait lentement apparaître une France autre qui ne sait plus très bien quels sont ses habitus. Les schémas familiaux les plus ancestraux ont implosé et Portalis ressuscité ne reconnaîtrait plus son code civil. Les nouvelles générations vivent à vue. Il n’est jusqu’à la sociologie religieuse du pays qui ne soit bouleversée. Dans un an, l’on commémorera le dixième anniversaire de la révolte incendiaire des banlieues. D’un côté le temps passe en accéléré, de l’autre l’on dirait que le chronomètre se soit arrêté à une heure devenue indéchiffrable.  Pour s’en convaincre il n’est que de  feuilleter un  autre ouvrage, savant et mémorable, le volume consacré à « La France et les français » dans l’encyclopédie de la Pléiade, sous la direction de Michel François, membre de l’Institut. Cet ouvrage a été publié en 1970 et n’a pas été réédité. On le comprend car une réédition, mises  à part les parties strictement historiques, nécessiterait une refonte complète qu’il s’agisse du chapitre sur l’information ou de celui consacré au fait religieux. Dans ce volume là, peu de développements par exemple sur l’Islam qui, numériquement parlant, est devenu la deuxième religion de France, avec des difficultés d’intégration qu’on n’eût pas soupçonnées lorsque de Gaulle à coup de hachoir avait séparé dans le vif la France de l’Algérie. Alors, cher ancien président, retourner à l’Elysée? Vous en avez le droit. Mais pour y faire quoi? Attention aux redites. La France d’aujourd’hui n’applaudit plus Bécaud à l’Olympia.

21 février.

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Voyage plutôt réussi de François Hollande aux Etats-Unis et cette fois la presse glamour en a été pour ses frais parce que le président français, en matière de couple, ne fut accompagné que par son ombre. Là encore que de toasts chaleureux, d’embrassades copinantes, d’amicales  bourrades sous les effigies conjointes de Lafayette et de Pershing! Sous de Gaulle, la France avait voulu s’émanciper du lourd allié américain, de sa monnaie, de son alliance militaire. Il fallait faire oublier Yalta et, comme lors du discours de Phnom Penh,  aiguillonner les flancs du bison. Ensuite la crise  a sévit  ramenant la France dans le rang et poussant de Gaulle au rayon des vieilles gloires. Aujourd’hui, quoiqu’on en ait, les Etats-Unis demeurent la seule vraie puissance mondiale. Toutes les autres disposent chacune d’un atout-maître mais aucune n’est autant capable de performances simultanées, dans toutes les disciplines. Ce pays manque de « vrais » penseurs et ses artistes conservent-ils la nostalgie de Hemingway dans « Paris est une fête »?  Qu’à cela ne tienne. Grâce aux compagnies d’aviation low-cost l’on se paiera un week-end au Louvre, à la Pinacothèque de Munich ou au musée de l’Ermitage. L’essentiel en termes de puissance objective est que, l’Inde exceptée,  les quelques neuf dixièmes du stock mondial d’images sont d’origine nord-américaine et que cela vous façonne la cervelle. Les quotas n’y changeront rien. Pour vaincre les Etats-Unis il faut se faire américain, et en cela même les Etats-Unis resteront encore longtemps des vainqueurs par (R) KO. Faut-il s’en plaindre? Les jérémiades pas plus que les mouvements de menton ne sont d’une réelle utilité pour modifier un rapport de forces. Que Paris redevienne ce qu’il était lorsque Hemingway écrivait dans une ferveur communicative son livre festif et le rapport de forces actuel se modifiera. D’ailleurs, lorsque la création l’emporte il n’y a même plus de rapports ainsi entendus. Le monde devient « un » et tout l’humain l’habite.

23 février.

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Bien ambigu ce – faut-il dire – «  roman » de Irvin Yalom: « Le problème Spinoza ». Sa technique elle même appelle des réserves. A partir d’un fait qualifié d’historique: la main-mise par les nazis sur la bibliothèque, ou ce qui passe pour telle, de Baruch, Irvin Yalom, qui est aussi psychiatre, imagine tout un scénario par lequel il fait s’entrecroiser l’histoire de la communauté juive d’Amsterdam au XVIIème siècle et celle de l’idéologue hitlérien, Alfred  Rosenberg, obsédé par la parcours du jeune auteur surdoué et béatifié de « L’Ethique ». Donc un récit en forme de fugue supra-temporelle dans lequel, par porosité des deux partitions, il arrive qu’on ne puisse plus distinguer le parti nazi et le rabbinat d’Amsterdam qui crut devoir se priver de son épineux philosophe. Le plaisir – relatif – du suspense se trouve  ainsi diminué par les inévitables précautions de lecture face à un  pareil mélange des genres au bout duquel on ne sait plus si c’est le rabbinat d’Amsterdam qui a préfiguré le nazisme  ou, en bouclant la boucle, si c’est le nazisme qui a vengé Spinoza. Refermant ce livre, labyrinthique dans l’espace et dans le temps, on est porté à conclure que les fantasmes de quelques  psychiatres en  mal d’écriture n’on rien à envier  à ceux de quelques romanciers en mal de psychiatre. Entre-temps, rien n’interdit de lire ou de relire « L’Ethique » et la correspondance du saint hollandais, sans oublier que le fameux axiome spinoziste relatif à l’amour du prochain est  directement importé du Lévitique sacerdotal ( Lv, 19, 18).

RD

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA VAYAKHEL.

In RELIGION on février 20, 2014 at 1:30

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 «Pendant six jours on travaillera mais au septième jour vous aurez une solennité sainte (kodech chabbat chabbaton) en l’honneur de l’Eternel; quiconque travaillera en ce jour sera mis à mort (youmat). Vous ne ferez point de feu (lo tébaârou ech) dans aucune de vos demeures ce jour là »… « Puis, que tous les plus industrieux d’entre vous (col h’akham lev) se présentent pour exécuter ce qu’a ordonné l’Eternel ». (Ex, 35, 2, 3 et 10). Traduction de la Bible du Rabbinat.

Point n’est besoin de revenir sur l’insertion des prescriptions concernant le chabbat lors de la construction puis de l’édification du Sanctuaire . Cependant, il faut s’interroger sur la reprise de ces prescriptions en même temps que sont récapitulés les différents éléments entrant dans cette construction. Ils sont récapitulés de nouveau parce que cette fois Moïse s’adresse au peuple après la faute du Veau d’or, au peuple muni des secondes tables de la Thora, au peuple édifié lui même moralement par la commission de cette transgression inouïe qui a failli lui être fatale. Et ce peuple – on l’a déjà explique aussi, est abordé comme KaHaL, doté des deux lettres hei et lamed, que l’on retrouve dans la louange du HaLeL.

Ce peuple n’est pas doté d’une mémoire exclusivement factuelle mais d’une mémoire transcendante. Il est en mesure de se souvenir non pour répéter mais pour se dépasser. A cette fin, il doit conjoindre deux attitudes et deux aptitudes qui d’ordinaire sont difficilement conciliables: la maîtrise de soi, soulignée par la reprise de l’interdit chabbatique, et la capacité de créer, d’où la référence aux « savants de cœur ».

Rachi s’interroge d’ailleurs sur la signification de cet interdit en ce point du récit biblique: serait-ce pour signifier que faire du feu le jour du chabbat relève d’une défense spécifique? Ou bien pour rappeler de manière plus générique encore la catégorie même des interdits opérants ce jour là? Il faut sans doute relier ces deux lectures. La seconde concernerait la référence formelle à ces prohibitions. La première, elle, soulignerait la dynamique interne, la contagiosité des transgressions. En ce sens, l’interdit de faire du feu comporte bien sûr un sens en soi mais aussi au regard du fait qu’une fois allumé un feu se propage, pour peu qu’il trouve sur son passage des matières à brûler.

La langue hébraïque l’indique par le verbe BoÊR: consumer, dont la racine constitue la « décombinaison » de la racine ÂBR qui désigne au contraire le déplacement progressif et se rapporte à l’état d’esprit du ÎVRi, de l’être-hébraïque capable en ses déplacements de relier le point de départ et le point d’arrivée, le passé et l’avenir. L’ombre du Veau d’or se discerne dans cette préfiguration du principe de précaution dont on sait la portée dans les dispositifs juridiques et éthiques contemporains. S’agissant du Veau d’or, le processus avait commencé par une injonction verbale en direction d’Aharon, durant l’absence de Moïse. Il s’est terminé par la brisure des Tables et, n’eût été l’inoubliable intervention de Moïse en personne, il se fût achevé par l’effacement du peuple de l’Alliance divine.

Toutefois, le principe de précaution ainsi entendu ne doit pas aboutir à l’inhibition du peuple rendu timoré, pusillanime et ayant peur en effet de son ombre. C’est pourquoi, suivant immédiatement le rappel des règles du chabbat et, on l’a dit, plus particulièrement de l’interdit d’allumer du feu, sont reprises les prescriptions relatives à la construction du Sanctuaire. L’on comprend mieux ainsi comment opère le récit biblique dans ses intentions didactiques: il met chaque fois l’accent, en tant que de besoin, sur les parties du comportement individuel et collectif à propos desquelles inattentions ou négligences, sans mêmes parler de transgressions, seraient certainement dommageables et mêmes irrémédiables. Agir sans précaution peut s’avérer destructeur, activement. S’entourer de tant de précautions qu’il devienne impossible d’agir serait tout aussi destructeur, quoique passivement.

Le début de la paracha Vayakhel conjoint donc ces deux attitudes. Il ne faut pas oublier d’abord que l’interdit précité est un interdit de finalité chabbatique et non pas une prohibition strictement arbitraire. L’expression chabbat chabbaton, par sa répétition, fait pièce à l’expressions symétrique et antagoniste, usitée dans la précédente paracha: mot youmat. Celle-ci désigne non pas seulement la peine de mort au sens juridictionnel, avec son encadrement procédural, mais la mortalité et même la morbidité d’un esprit, d’une institution, d’une forme sociale ou d’un régime politique. Celle-là se rapporte non pas seulement à la vie, à l’existence, mais aussi à ce qui fait que la vie soit vivante, à la « vivance », à ce que le Rav Kook nommera: h’ey hah’aym, la vie de la vie. C’est pourquoi, le récit biblique rappelle que les travaux du Sanctuaire doivent être confiés non pas seulement à des artisans «industrieux» mais à des « savants de cœur » qui sachent mettre le leur dans ce qu’ils accomplissent, avec vigueur et avec rigueur pour eux-mêmes et pour leur Prochain.

Encore une observation concernant cette fois les dimensions propres de l’anthropologie biblique. La transgression du Veau d’or ne fut certes pas vénielle ni anecdotique. Elle ravivait par sa violence et par ses caractères de passage à l’acte la transgression originelle commise au Gan Êden, celle des deux prescriptions constitutionnelles qui en garantissaient la viabilité: travailler (leôvdah) et préserver (lechomrah) (Gn,2, 15). C’est bien ce doublet intimement équilibrant qui se retrouve dans la présente paracha: attention au feu qui dévore, mais simultanément attention à la passivité qui dissout. Tous les chemins de la Création exigent cette illumination à deux degrés.

 RD

COMMUNAUTE D’EN-HAUT, COMMUNAUTE D’EN-BAS (Actu J)

In ActuJ, SUJETS D'ACTUALITE on février 20, 2014 at 1:15

En général il y a deux manières de ne pas régler un problème: ne pas le poser, ne pas en chercher la solution. L’observation vaut pour le problème de la âlya en France, posé depuis les décennies de l’antisémitisme à visage découvert. On a beau se retrancher derrière les stéréotypes de la France, patrie des droits de l’Homme et qui en a vu d’autres, l’on ne peut empêcher que la communauté juive française ne soit constituée comme elle l’est: notamment par deux ensembles humains traumatisés en son histoire récente. Le premier est constitué par les Juifs originaires d’Europe centrale ou de plus loin encore à l’Est; l’autre par les Juifs déracinés des pays arabes. Dans les deux configurations, la blessure reste à vif et chacun craint qu’en se rouvrant elle ne devienne irrémédiable. Ajoutons qu’il arrive parfois, du fait des mariages, que ces traumatismes se rejoignent et se cumulent. Depuis plusieurs décennies déjà, la question antisémite se pose donc en France et chacun croit devoir la résoudre à sa façon: par un engagement partisan encore plus prononcé, à gauche ou à droite;  par le retrait sur soi, par l’émigration hors de France, ou par la âlya spécifique vers Israël. Dans tous les cas, il faut disposer des moyens intellectuels et matériels pour décider de la meilleure option. Cependant, comment agir lorsque ces moyens-là viennent à manquer, et cruellement? Il faut sans doute faire partie de la « communauté d’en-haut » pour ignorer les difficultés de la « communauté d’en-bas » dont les membres continuent de vivre dans des quartiers particulièrement sensibles, parfois dans des rues dangereuses, exposés au prosélytisme religieux et aux trafics de la « hot money », comme disent les sociologues de la ville.  Imagine t-on que pour  ceux et celles qui émargent à l’Appel national pour la Tsédaka, il aille de soi de quitter un quartier devenu irrespirable vers un autre, situé dans un bon arrondissement de Paris, de Marseille ou de Strasbourg, pratiquement satellitaire au regard des effondrements de la France du chômage et de la précarité? Comment un «  précaire », un chômeur de longue durée ou même un smicard, pourraient-ils acquitter les loyers qui y sont en vigueur, sans parler même de la possibilité d’y acheter le moindre mètre carré? Et sans aller non plus jusqu’à cette partie du spectre  sociologique de la communauté juive, suffirait-il d’un claquement de doigt pour un jeune couple qui démarre dans la vie, qui s’est endetté pour l’achat d’un cabinet ou d’une licence commerciale, de tout « bazarder » et de s’en aller avec bagages et enfants par le premier vol d’El Al ou de tout autre compagnie? Que dire du pays d’accueil? S’agissant d’Israël, il faut réaliser que ce pays, unique dans le cœur des Juifs, s’est engagé depuis le début des années 90 dans l’économie la plus libérale et la plus financiarisée qui puisse se concevoir, Etats Unis compris. En Israël aussi, si l’on n’y prenait garde, le clivage entre « l’en- haut » et « l’en bas » deviendra de plus en plus voyant et de plus en plus antagoniste. Imagine t-on encore que pour un cadre moyen, avec trois ou quatre enfants à scolariser, il suffise de frotter la lampe magique d’Aladin pour se loger à Jérusalem ou à Tel-Aviv parce que des amis ou que d’autres membres de la famille y sont déjà installés, comme avaient su partir d’Algérie ceux qui avait percé à jour les discours duplices du général de Gaulle dès le printemps 1958? Ces réalités doivent désormais être abordées en pleine lucidité à la fois par les responsables de l’Etat dés lors qu’ils sont convaincus que l’antisémitisme n’est pas un mal « ordinaire » mais d’une contagiosité terrible; par les leaders de la communauté juive qui doivent faire taire leurs petites différences devant cette tâche d’importance historique; et bien sûr par les responsables de l’Agence juive et des ministères israéliens concernés lesquels ne peuvent ignorer quel type de société et quelle sorte d’économie rebutent des décisions de âlya dans l’Israël de 2014. Enfin, on commettrait une grave erreur si ces décisions  ultimes, avec leurs incidences politiques et  financières, ne bénéficiaient  pas d’un accompagnement  spirituel digne de ce nom, débarrassé de la plaie du clientélisme. Une âlya n’est pas une fuite. Elle implique un choix de société, d’histoire, de vie et un remaniement profond des habitudes. Malgré les apparences, Tel-Aviv n’est pas Miami ni Jérusalem New York. Emigrer est un des droits de l’homme les plus fondamentaux. La âlya requiert qu’en plus que cet homme ait une âme vaillante car en 2014, dans toutes les difficultés du moment, le peuple d’Israël reste un peuple en chantier.

                                                                   Raphaël Draï pour Actu J – 20 Février 2014

Bloc-Notes: Semaine du 10 Février 2014

In BLOC NOTES, SUJETS D'ACTUALITE on février 18, 2014 at 11:23

11 février.

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Le quotidien – mais pour combien de temps encore? – « Libération » en grande difficulté et menacé d’être transformé en « machin » culturel. Son rédacteur en chef ne devrait pas tarder à jeter l’éponge après s’être furieusement agrippé aux cordes du ring. Faut-il s’en réjouir? Se lamenter? Sans cotiser au « nostalgisme » il faut surtout se souvenir de cette période bénie où chaque matin voyait la vente à la criée sur le pavé de Paris de plus d’une douzaine de quotidiens, vivaces et virulents. On en lisait parfois plusieurs en même temps car on ne choisissait pas entre Raymond Aron, Jules Romains, François Mauriac, Albert Camus, et même Jean Dutourd pour « France Soir ». Les temps ont changé, à l’évidence, mais pour quelles véritables raisons? A présent le nombre des quotidiens se compte sur les doigts d’une seule main et tous ne sont pas d’une santé reluisante. La «crise» dira t-on? Sans doute, mais laquelle? Il est vrai qu’un chômeur n’est pas spontanément porté à constituer chaque matin sa revue de presse. D’abord le prix des journaux ne les met plus à sa portée, ensuite toutes leurs nouvelles l’incitent à la morosité, quand ce n’est pas à la désespérance. La révolution technologique est ensuite passée par là et l’on ne saurait plus dire si elle est cause ou conséquence de l’aggravation d’une crise aussi déplorable. La presse écrite ne se confond pas avec les médias audio- visuels ni ceux-ci avec l’information en temps réel mais d’où la pensée, du fait même de son immédiateté et de sa compacité, s’absente. Jadis – attention: nostalgie! – un des écrivains journalistes précités, et il y en eu d’autres, fameux en leur temps, jadis donc un des ces journalistes, chroniqueurs ou éditorialistes, conscient de l’espace qui lui était réservé ne bridait quand même pas sa pensée au « signe » prés. Il fallait d’abord et avant tout que cette pensée s’exprime, en toute clarté interne et extrinsèque. Et c’est sans doute pourquoi ces textes n’ont pas pris une ride et se relisent comme des classiques. Affirmer que sur ce plan il faut suivre son temps n’est que démagogie. Lorsqu’elles ne sont  pas entretenues, l’âme s’étiole et la conscience s’amoindrit. Le danger n’est pas moins grand pour la démocratie en général et pour la liberté effective de la presse en particulier. Plus les titres se raréfient plus l’exercice de  la fameuse « clause de conscience » devient difficile. A quoi il faut ajouter que jadis – attention: danger redoublé – il n’était pas trop difficile de faire la différence entre journaux de droite et journaux de gauche. Aujourd’hui, des milliardaires de gauche – une gauche purement cérébrale, tiennent en bride des journaux dont les équipes éditoriales ne savent plus à quel saint se vouer. Alors on ne vit plus qu’au jour le jour, une ligne après l’autre, comme on avance un pied après l’autre en traversant des sables mouvants. Dans ces dispositions, allez soigner votre style..

13 février.

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L’Italie à nouveau sans gouvernement puisque celui d’Enrico Letta vient de démissionner. Est-ce une réplique à toutes les misères faites à Silvio Berlusconi pour cause d’omnipotence, de corruption et de parties fines? Aucune panique à bord. D’abord l’Italie en a vu d’autres et puis récemment la Belgique a survécu à l’absence de tout gouvernement formel durant plus d’une année. Ce n’est pas parce qu’un nouveau gouvernement a enfin été constitué que l’on s’est aperçu  réellement et de son existence et du vide qui l’avait précédé. Un Etat ne se réduit pas à son exécutif. Il est essentiellement fondé sur sa société civile, lorsqu’elle est vivace – et c’est le cas de ces deux pays et sur sa culture – ce qui conduit à la même observation, sans oublier son administration lorsqu’elle tend au modèle «  légal – rationnel » cher à Max  Weber. Cependant, la France ne pourrait entrer dans ce «modèle»-là. Sa propension centralisatrice l’a percluse d’inguérissables rhumatismes qui la  contraignent à s’appuyer sur la béquille de l’ENA et à se doper aux amphétamines de « l’Etat fort » cher à cette fois à de Gaulle  après, il est vrai Louis XIV. Fait-on néanmoins attention  à cette nouvelle évolution: la chronicité du mal qui afflige maintes démocraties occidentales place l’Etat, au sens conceptuel, dans la même position que les rois et reines d’avant la Révolution, lorsque l’on commençait à mettre en cause l’institution monarchique en son principe et à incriminer son fonctionnement parasitaire. Prenant les choses par ce côté l’on serait tenté de conclure que dans l’affaire Cahuzac il y a un peu de l’Affaire du Collier car pour Louis XVI et pour Marie-Antoinette  l’escalier de l’échafaud fut serti des  diamants de ce bijou extravagant, fatal, à tous égards. L’exigence de « transparence » y changera t-elle quoi que ce soit? Quant a t-on jamais vu que l’éclairage d’un objet suffisait à en modifier la nature?

16 février.

the-swimmer-lancasterQuel film étrange que celui de Frank Perry (et Sydney Pollack): « Le plongeon » avec Burt Lancaster dans le rôle principal. Drôle de rôle aussi  puisque cette fois ce n’est pas  celui d’un cascadeur aux figures impressionnantes, ni celui d’un chasseur de primes  au sourire ravageur, ni celui d’un prisonnier à vie sachant apprivoiser les moineaux, ni celui du Guépard. Cette fois, un homme en simple maillot de bain surgit dans une propriété   du Connecticut et plonge dans la piscine du lieu. Il s’est mis  en tête, fort loin de chez lui, à y retourner  mais en traversant tour à tour les piscines des propriétés qui l’en séparent. Voilà pour le fil apparent. Mais il en est deux autres. Car devant chaque nouveau bassin se trouve un échantillon de la société américaine d’alors et ce plongeur  qui semble venu de Mars lui révèle ses travers et parfois son ridicule. Ainsi, ce n’est pas seulement le plongeur qui  est dénudé mais tout le voisinage. Il reste que le personnage intrigue et engendre l’on ne sait quel malaise, même si son anatomie semble avoir été inventée pour les écoles de dessin. Cet homme quasiment nu évoque tout simplement le premier Homme, celui qui n’est couvert par rien, tout entier exposé à la lumière impitoyable. Et l’on comprend qu’en réalité la traversée de chaque piscine  trace un chemin à rebours qui va le mener dans le déchaînement de l’orage final devant la porte de sa propre maison, mais délabrée, dévastée, abandonnée, une maison dont il ne parviendra pas à faire jouer la serrure bloquée et devant laquelle il s’effondrera dans une solitude d’avant même la création du monde …  Un bien étrange film, sur l’irréductible esseulement de l’être, dans cette époque où il n’était question, à l’inverse, que de « communautés » et de sexualité en groupe.

 RD

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA KI TISSA

In RELIGION on février 13, 2014 at 12:25

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« L’Eternel parla ainsi à Moïse: « Et toi, parle aux enfants d’Israël en ces termes: Toutefois observez ( tichmorou ) mes sabbats, car c’est un symbole de moi à vous ( oth hi beyni ou beynekhem) dans toutes vos générations pour qu’on sache que c’est moi l’Eternel qui vous sanctifie. Gardez donc le sabbat, car c’est chose sainte pour vous (kodech hou lakhem)! Qui le violera (meh’aleleha) sera puni de mort (mot youmat) ; toute personne même qui fera un travail, ce jour sera retranchée (nikhreta) du milieu de son peuple » ( Ex, 12 à 14). Traduction de la Bible du Rabbinat.

L’importance de cette mitsva, en forme de rappel, tient à sa position dans cette paracha, elle même d’une importance exceptionnelle puisqu’elle relate la transgression du veau d’Or et ensuite le pardon obtenu par Moïse pour les anciens esclaves qui peinent à se libérer de leur état d’esprit et de leurs conditionnements antérieurs. Cette paracha poursuit en effet la description des éléments constitutifs du Michkane, du Sanctuaire, une description qui avait commencé dans la paracha Térouma. Pourquoi  cette soudaine insertion des règles du chabbat à ce propos? Ne dirait-on pas un ajout superflu produisant une rupture de ton, une cassure logique, un parasitage du récit? Il ne le semble pas.

Ce rappel en est bien un, mais dont il faut comprendre la finalité avant de revenir sur son contenu propre. Quel malentendu risquait d’entacher la confection puis l’édification du Michkane? Précisément d’en faire une chose en soi, un but ultime, l’équivalent d’un mausolée des Choses saintes, elles-mêmes fétichisées. C’eût été un comble de lutter contre les rémanences de l’idolâtrie par une oeuvre érigée à son tour,  directement ou subrepticement, en idole. Il fallait alors que la véritable finalité de l’entreprise fût rappelée.

Oeuvre de pensée et oeuvre collective, le Sanctuaire demeurait toutefois une oeuvre  accomplie de main et d’esprit humains  et en tant que telle susceptible de leur imposer ses rythmes et ses cadences, sa logique interne et ses entraînements, de l’autonomiser et de l’hétéronomiser en même temps. D’où, ici même, le rappel des règles du chabbat, de sa raison d’être et de ses finalités propres. On observera d’ailleurs que la nomenclature talmudique des actes prohibés le jour du chabbat et de leurs dérivés se raccorde expressément à la construction du Sanctuaire et à la nomenclature des actes qui y étaient interdits ce jour-là. Autrement dit encore, la signification du Sanctuaire et celle du chabbat se rapportent réciproquement l’une à l’autre.

Au demeurant, la signification du chabbat  ne se réduit pas à la somme négative des travaux interdits ce jour. D’abord et avant tout, le chabbat est un signe, mieux un symbole, et un symbole exhaustif qui permet la remémoration et l’actualisation perpétuelle de l’Alliance nouée entre le Créateur et le peuple appelé à mettre en oeuvre la Loi donnée au Sinaï, celle qui se rapporte à l’Oeuvre de la Genèse, au Maâssé Beréchit. Le lien entre la Loi du Sinaï et la situation de l’Humain dans le Gan Êden se trouve dans l’emploi du verbe LiChMoR: garder et sauvegarder (Gn, 2, 15). Ce qui conduit à bien comprendre ce que signifie « interdit » dans les deux contextes puisque d’autres interdits, non limités au chabbat, se trouvent énoncés par exemple dans les deux Tables.

L’interdit se dénote en hébreu par la préposition LO et s’écrit par les deux lettres conjointes: le lamed et le aleph, à ne pas confondre avec le pronom personnel: LoV  qui s’inscrit par la conjonction du lamed et du vav et qui veut dire: « lui ». La lecture en sens inverse, en hipoukh, de LO –  donc aleph – lamed,  donne EL qui désigne toujours une direction, un vecteur, une orientation. Dans le système juridique d’Israël, dans sa compréhension particulière de ce qu’est une Loi, un interdit ou une défense ne doit pas se comprendre comme une restriction et encore moins comme une atteinte au principe de liberté. Un  interdit barre une route sans issue tout en ouvrant une voie alternative. En l’occurrence, le chabbat dont la structure est mutualisante, puisqu’il lie le  Créateur  et le peuple qui l’écoute, est également sanctificateur. La sainteté doit être comprise selon l’économie politique et psychique instaurée par la Thora donnée Sinaï. Elle détermine un niveau supérieur de l’être dont toutes les facultés reçoivent ainsi leur plus haute expression. Après Maimonide, le Rav Kook insistera à ce propos sur la libération notamment de la faculté imaginative, corrélée à la faculté de raison, de sorte qu’elle développe son potentiel créateur du fait même qu’elle ne soit plus assignée à une tâche et à une seule[1].

Pourquoi ensuite l’annonce d’une sanction pénale aussi dure puisqu’elle confine à la peine de mort et à l’équivalent d’une excommunication? Une fois de plus, il importe de relier des énoncés juridiques aux principes vitaux qui leur donnent plein sens. On l’a dit, la construction du Michkane se rapporte à la situation de l’Humain dans le Gan Êden. C’est là que la première sanction au sens juridique a été énoncée sans qu’il soit sûr qu’elle eût été entendue. Dans le Gan Êden, et au titre de la responsabilité qui lui incombait, l’Humain (Haadam) devait à la fois transformer (leôvdah) ce site et le sauvegarder (léchomrah) ( Gn, 2, 14, 15) avec l’interdit du passage à l’acte sur l’Arbre de la Connaissance. Autrement, au lieu de s’inscrire dans le chenal de la vie, il se projetterait dans son contraire. L’expression alors usité, et que l’on retrouve dans la présent paracha: « mot tamout » ne se rapporte pas expressément à la peine de mort au sens judicaire mais à une inévitable et incoercible mortalité, à ce que les physiciens nomment parfois l’entropie, à la dégradation irréversible de l’énergie dans les systèmes clos.

La sanctification chabbatique permet  de retrouver le chenal d’une création infinie puisqu’elle trouve sa source dans l’infini de la Présence divine. Il n’en va pas autrement de la peine de kareth, du retranchement. Il suffira à ce sujet de noter que la racine de ce vocable KRTh est l’exacte dé-combinaison, si l’on peut dire, de la racine KThR qui désigne la Couronne royale: KeTheR, sachant qu’il n’est d’autre Roi que celui dont la désir de vie sort de sa parole  aimante.


[1] Orot Hakodech.

Bloc-Notes: Semaine du 3 Février 2014

In BLOC NOTES, SUJETS D'ACTUALITE on février 11, 2014 at 9:19

6 février.

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Date anniversaire traumatique dans l’histoire de la République française. Des républiques, faudrait-il dire, tant la Vème ne ressemble guère à la IIIème, en attente d’une VIème possible, souhaitée par plusieurs mouvances politiques. Le 6 février 1934, les ligues anti-parlementaires et ultra-nationalistes s’étaient ruées à l’assaut de la Chambre des Députés, accusés de servilité et de corruption. L’antisémitisme exsudait par tous les pores de leurs peaux et leurs regards étaient injectés de cette haine torpide. Ce qui rappelle à cette définition de Nietzsche: la colère est un affect, la haine est une passion. Que dire alors de la haine antisémite! Elle est plus qu’une passion: une raison d’être qui se fonde sur la recherche obstinée du «désêtre» d’autrui. On en a vu les résultats. A ce sujet un ami observe: «Nous sommes à la fin d’un cycle. L’ancien cycle s’achève avec la levée de toutes les inhibitions réelles ou feintes qui avaient suivi la révélation des horreurs de la Shoah. Un nouveau commence, comme si une nouvelle histoire inhumaine, sans mémoire, sans aucune généalogie, apparaissait». Pour minimiser cette vue des choses il faudrait se méprendre sur la nature de l’inconscient, subverti par la pulsion de mort. Cette pulsion n’a guère besoin d’un objet distinctif ou électif. Elle est à elle-même son propre objet, ou bien elle s’en désigne, d’autorité, comme cela se produit depuis des siècles à l’encontre des Juifs. Mais ceux-ci ne s’en laissent plus conter et ne se laissent plus compter comme on le faisait lors de leur déportation vers ces terres que l’on quittait sous forme de fumée. Ce 6 février 2014 la France est- elle exposée à un anti-parlementarisme aussi virulent que celui de ces années de violence extrême, la violence verbale ne le cédant en rien à la violence physique? Le président de la République est passé sous la barre des 20% d’opinions favorables. Légalement, il peut se maintenir au pouvoir, mais quel pouvoir? Certes les sondages méritent leur nom mais ils constituent tout de même des indicateurs que l’on ne saurait négliger. Quelle autorité est réellement celle de François Hollande à ce taux-là? Qui l’écoute encore? Qui le suit? A chacun de ses pas l’on dirait qu’il lui faut se convaincre d’accomplir le suivant. Après les envolées de mai 2012, l’on en est au « pacte de responsabilité », l’équivalent idéologique et opportuniste du « tournant de la rigueur » pris, en tête à queue, par Pierre Maurois en 1983, deux petites années après la victoire de François Mitterrand. Envisager des élections présidentielles avant 2017 n’est plus tabou. Les élections municipales puis européennes confirmeront-elles ces sondages calamiteux? Nicolas Sarkozy prépare, dit-on, son « retour » et met en place ses réseaux, en distillant son image, en en instillant méthodiquement le poison dans le camp adverse. Pari périlleux. L’ombre des défaites colle aux pas des vaincus et il ne leur suffit pas de sourire à nouveau pour séduire la Fortune.

7 février.

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Ouverture des jeux Olympiques d’hiver à Sotchi. Show-bizness à l’échelle planétaire au seul profit du pouvoir de Poutine ou véritable manifestation d’œcuménisme sportif, destiné au rapprochement des peuples par leurs champions et championnes interposés? Un jugement équilibré doit probablement doser ces deux composantes. Poutine n’est ni Léon Blum ni Tony Blair. Son nationalisme est offensif, identitaire, et s’exprime dans le monde globalisé, dans la planète « financiarisée », dans l’univers de la Toile. Qu’il soit un ancien du KGB est considéré par nombre de ses concitoyens moins comme une tare que comme un élément de continuité, celle de la Russie éternelle et chrétienne, au delà des régimes de passage. Est-il un nouveau tsar? L’affirmation n’est pas excessive mais alors ce serait un tsar à col ouvert, qui s’attache moins au cérémonial du pouvoir qu’à sa réalité. Poutine a été l’élève studieux et successif de Leonid Brejnev et de Boris Eltsine. Cela dit, reste la compétition sportive proprement dite. «Proprement» ne devrait pas être un simple mot au regard des accusations de dopage qui nous éloignent des écrans estivaux pendant le Tour de France, en dépit de tous les efforts de racolage des journalistes sportifs. De grands écrivains l’assurent: la pratique du sport permet au corps de se renforcer et à l’âme de s’affermir. Il n’y pas d’âge pour le pratiquer, encore qu’il faille prendre garde au décalage croissant entre l’âge psychologique et l’état réel de l’ossature. Il faut espérer que ces jeux d’hiver marquent le printemps de nouvelles camaraderies, de ces amitiés qui naissant des rencontres improbables, d’au delà les mers et les cieux.

9 février.

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Les hasards d’un rangement de bibliothèque font rouvrir une nouvelle fois les livres de François Mauriac dont on a un peu de peine à mesurer l’influence qui fut la sienne du temps de sa grandeur littéraire et surtout journalistique. On lui doit le genre du Bloc-Notes. Si ses romans paraissent aujourd’hui fortement datés, du sous-Dostoïevski, avec des audaces qui feraient qui feraient rire les chaisières si elles pouvaient revivre, son attitude morale et religieuse fait encore école. Mauriac ne s’est jamais considéré comme un écrivain catholique – en quoi il tenait à se distinguer de Graham Greene – mais comme « un catholique qui écrit des romans ». Chez lui, dans sa vie et dans son oeuvre, la personne du Christ est toujours présente et efficiente, au contraire du Bernanos de «Mouchette». C’est d’ailleurs ce qui rebute dans son oeuvre romanesque. Mauriac a beau dire et faire, sa théologie détermine sa création et dans ses romans les plus noirs le Christ tel qu’il le nomme ou comme il y fait allusion demeure le Deus ex machina. Ce qui confère à la plupart de ses romans et de ses pièces de théâtre une tonalité de catéchisme qui retient les êtres en manque de grâce, en tous cas de cette grâce là, administrée par de pieuses mains qui indiquent ensuite l’adresse du « vrai » paradis. Reste l’écriture de Mauriac qui est sa grâce véritable. Elle doit beaucoup à Barrès et à Proust mais encore plus à Mauriac lui-même, aux pins de son enfance, perpétuellement menacés par le feu ; à cet autre feu qui coulait dans ses veines et que l’eau bénite ne réussissait pas toujours à attiédir, et à sa fascination des gouffres. Il ne détestait pas non plus les grands restaurants ni les suprêmes honneurs. Il su soutenir Pierre Mendés-France et François Mitterrand, chacun en leur temps, et de Gaulle toujours, lequel avait très tôt mesuré tout le parti qu’il pouvait en tirer. Sur ce denier point le désaccord s’avère irrémédiable avec tous ceux, hommes, femmes, enfants, de toutes religions cette fois, que de Gaulle a « liquidés » en « liquidant » l’Algérie dans les conditions horribles que l’on sait. Car ce verbe, hélas, est aussi de Mauriac qui a donné parfois le sentiment de plus aimer le Christ que les chrétiens.

 RD

 

PARACHA TETSAVE – Le sens des mitsvot

In RELIGION on février 6, 2014 at 12:13

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(Ex, 27, 20 et sq)

«Tu feras confectionner pour Aaron ton frère (ah’ikha) des vêtements sacrés (bighdé kodech), insignes d’honneur (lechabod) et de majesté (oultif’éret). Tu enjoindras donc à tous les artisans habiles (h’akhmei lev) que j’ai doués du génie de l’art (rouah’hokhma), qu’ils exécutent le costume d’Aaron, afin de le consacrer à mon sacerdoce » (Ex, 2 à 4). Traduction de la Bible du Rabbinat.

Les termes hébraïques originaux mis entre parenthèses indiquent à quel point la traduction précitée, fort approximative, ne rend pas compte de leur signification véritable. ll faut donc y revenir.

La précédente mitsva incombe à Moïse désigné ici comme le « frère d’Aharon », lequel doit officier comme Cohen Gadol, le Grand Prêtre. Chaque fois que des termes fondamentaux sont utilisés dans les quatre livres qui suivent le sépher Beréchit, il faut se reporter à ce livre pour en comprendre les significations initiales. Ainsi des mots vêtement (BeGeD) et du mot frère (AH’). La première fois qu’il soit question d’un vêtement dans la Thora c’est à propos du premier couple, après la transgression initiale du commandement de ne pas consommer du fruit de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal. Cette transgression met pour ainsi dire l’Humain à nu et à découvert. Pour se recouvrir Adam et Eve cousent ensemble des feuilles d’autres arbres et s’en font des « pagnes », comme traduit encore la Bible du Rabbinat (Gn,3, 7). Sans doute ces feuilles-là désignent-elles d’autres modes de connaissance.

Sans entrer une fois de plus dans des questions complexes de traduction, il suffit de comprendre que la notion de vêtement se rapporte physiquement et moralement à cette transgression générique qu’elle a charge de recouvrir et non de dissimuler. La confection des vêtements du Grand Prêtre ne s’y limitera pas. Il s’agit à leur propos d’aller plus loin: de réparer d’abord, de sublimer ensuite.

Les mêmes observations s’imposent à propos de la notion de frère, de ah’. Ne savons-nous pas qu’Aharon et Moïse sont frères de père et de mère? La mention du mot ah’désigne en réalité un élément problématique découlant du premier fratricide. En d’autres termes, les mitsvot relatives à la confection des vêtements inhérents au sacerdoce sont voués à la réparation et au dépassement des deux transgressions initiales. Il ne s’agit pas non plus et seulement de decorum. C’est pourquoi la vêture du Grand Prêtre est elle même référée à l’idée de sainteté qui n’apparaît pas explicitement dans la traduction précédente.

Dans l’univers biblique la sainteté se rapporte chaque fois qu’elle est mentionnée, sous quelque modalité que ce soit, au choix de la vie, à son établissement pérenne. De ce point de vue, la confection de cette vêture importe tant par son objet que par les procédés mis en oeuvre. On observera que cette confection est confiée à des artisans, pour reprendre cette terminologie, qui ne doivent pas seulement faire preuve d’«habileté». Ils doivent être doués de facultés d’un tout autre niveau, être d’une part des savants de cœur (h’akhmei lev) et, d’autre part, être doués non seulement de sagesse mais d’esprit de sagesse (rouah’h’okhma). Ce qui conduit au passage à cette observation: il se trouvait donc au sein du peuple des esclaves à peine libérés de la servitude pharaonique des êtres de cette stature qu’il fallait savoir discerner, tout comme il avait fallu savoir le faire pour les juges et autres dirigeants du peuple selon la paracha Ytro (Ex,18, 21).

Que faut –il entendre par sagesse de cœur? Une sagesse qui transcende la simple intelligence technique. Comme l’expliquera plus tard le rav Kook, toute spécialisation (miktsoâ), efficiente dans son domaine propre, risque d’enfermer le spécialiste concerné dans les bornes de son savoir. Pour participer à une oeuvre collective, il doit s’avérer capable de relier sa connaissance à celle d’autrui de sorte à former une échelle de savoir complémentaire et supplémentaire, compatible avec ce niveau de l’oeuvre. En l’occurrence il s’agit de la construction et de l’édification du Sanctuaire, oeuvre homothétique à celle de la Création. A cet égard le Maâssé Hamichkane devient assurément l’homologue de l’oeuvre de la Création, du Maâssé Beréchit, et de l’Oeuvre de la Structure, du Maâssé Mercava.

C’est pourquoi les hommes et les femmes de l’art attachés à cette réalisation doivent également faire preuve d’esprit de sagesse afin que celle- ci ne se réduise jamais à ses modes opératoires, qu’elle ne cesse de se transcender jusqu’à atteindre les degrés de la Création nommé Cavod et Tif’éret. Chacun aura compris que des vocables, comme ceux de H’okhma, de Rouah’et de Tif’éret procèdent chacun et ensemble de l’univers des séphirot par lesquelles l’oeuvre de la Création divine devient accessible à l’entendement humain, sachant que depuis sa propre naissance l’Humain est le coopérateur (choutaf) du Créateur pour le parachèvement de cette Création.

Si les différents vêtements constituant la vêture du Cohen Gadol soulignent sa position singulière, particulièrement élevée, dans le processus de la Création sanctifiée ils ne doivent pas l’isoler du klal Israël. C’est pourquoi, ces vêtements sont confectionnés par des membres du peuple qui ne doivent pas être considérés comme de simples exécutants. C’est l’esprit du peuple, à son plus haut niveau, qui se transfère dans cette vêture. La prêtrise au sens biblique n’est pas une caste. Pareil dispositif se retrouvera d’ailleurs à propos de « la bénédiction des Cohanim » dont on sait qu’elle n’est pas unilatérale, descendant des prêtres jusqu’au peuple, mais qu’elle se formule en sanctification réciproque et dialoguée.

 R.D.

Bloc-Notes: Semaine du 27 Janvier 2014

In BLOC NOTES on février 5, 2014 at 11:56

28 janvier.

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Nouvelle tempête annoncée à propos de l’enseignement à l’école de la théorie « des genres ». Le ministre de l’Education nationale est accusé de pervertir les jeunes enfants scolarisés dans une institution publique dangereusement sortie de son rôle. Vincent Peillon s’insurge, accuse en retour les protestataires de mauvais esprit et oppose subversion à perversion. Pour la première fois, du côté des protestataires qui en appellent de plus en plus fort à rejoindre la « Manif pour tous » de dimanche, des musulmans font entendre leur voix et remettent en question la loi Taubira, pourtant votée et insérée dans l’ordre législatif républicain. Pour le gouvernement, il n’est pas question de faire la promotion de la théorie des genres, d’inculquer à des gamins et à des gamines pré-pubères que la notion de sexe n’est ni biologique ni irréversible, qu’elle est socialement construite et que chacun et chacune, au nom des principes d’égalité et de liberté, a le droit de choisir le sexe auquel il désire appartenir. Par ce biais, l’enseignement doit porter non pas sur la sexologie enfantine ou adulte mais sur l’égalité des personnes. Voire.. Depuis près de trois décennies, plus rien, nulle part, n’est tenu pour acquit et l’on soutiendra bientôt que l’étoile du Nord doit être située au Sud puisque sa fixité contrarie le principe générique du droit absolu de choisir. Tout point stable devient insupportable. On pourra aussi décider du remaniement de l’ordre des saisons, ou de l’alternance du jour et de la nuit. Nul doute que durant des siècles le sexe masculin n’ait tendu à dominer et même à opprimer le sexe féminin, « le deuxième sexe » comme le qualifiait Simone de Beauvoir dont Judith Butler est l’une des filles spirituelles. Faut-il pour autant relativiser et même dissoudre la différence initiale, morphologique, des sexes et charcuter le corps de telle sorte qu’il satisfasse à notre imaginaire, en attendant que cet imaginaire change à nouveau d’orientation? Il faut prendre garde à la « loi de double frénésie » dont parle Bergson dans « Les deux sources de la morale et de la religion », passer de la révolte contre une domination devenue insupportable au chaos indescriptible qui la justifie rétroactivement. Il faut veiller à ces formes de surenchères qui outrepassent leur objet et se ramènent à des passages à l’acte contre une Loi inhérente non pas au genre masculin ou féminin mais au genre humain tout court, lequel ne doit jamais être perdu de vue. Et il faut prendre garde aussi au vague et au flou de théories qui se réclament de Deleuze, de Foucault ou de Derrida en les décadrant complètement, comme on disloque les panneaux d’une armoire pour construire une barricade. « Déconstruire » est intellectuellement louable à condition de ne pas brutalement détruire en même temps. Ce dimanche, de très imposants cortèges de manifestants et de manifestantes sont attendus à Paris et en régions. La protestation ne faiblit pas. Et le ciel continue de lapider le gouvernement Ayrault. Avec le même refrain: en face, personne. Nicolas Sarkozy doit y être attentif. A force de jouer les arlésiennes depuis bientôt deux ans, on finira par ne plus le reconnaître dans la rue. Le temps politique file vite et tout se périme à la plus véloce des vitesses pour des générations qui vivent d’un jour à l’autre.

30 janvier.

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La Tunisie accouche au forceps de sa Constitution trois ans après avoir « dégagé » Ben Ali son président jusqu’alors adulé, toujours vivant mais disparu des écrans radars. Avec la même interrogation lancinante: Islam et démocratie sont-ils compatibles? Rien n’est moins sûr. Ce doute-là n’est-il pas nourri par l’on ne sait quels préjugés anthropologiques relatifs à l’« homo coranicus », si l’on pouvait ainsi parler? Il ne s’agit pas non plus de reprendre des stéréotypes inverses, démagogiques, et postuler que tout ensemble humain, que toute civilisation est propre à transiter de ses formes premières au modèle démocratique, pour autant qu’il en existe un qui serait incontestable. Après le 14 juillet 1789 et le vote de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et en dépit de la lettre de cette Déclaration, les constitutions de 1791 et de 1793 ont démontré à quel point la république et la monarchie que l’on avait essayé de marier étaient réfractaires l’une à l’autre et finalement antagonistes en dépit des compromis, des équivoques, des faux semblants politiques, juridiques et mêmes affectifs. L’islam radical, si l’on pouvait vraiment l’identifier comme tendance autonome, semble incompatible avec la démocratie puisqu’il interdit toute discussion sur l’unicité du Coran qu’il tient pour indépassable et pour le dernier mot de Dieu alors que la démocratie n’est pas viable sans la liberté de débattre, sans la capacité de délibérer, sans rien tenir pour acquit qui ne fût susceptible de la démonstration contraire. D’un côté le dogme selon lequel rien ne peut se discuter; de l’autre le dogme selon lequel tout peut se discuter. Au bout du compte chacun est pris dans les rets de cette logique autonomisée et se condamne à faire taire son vis-à-vis, lequel ne deviendra jamais son Prochain. Nécessité vitale de trouver les voies d’un dialogue spécifique permettant de se dégager de ces impasses de plus en plus dangereuses.

2 février.

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Lu d’une traite « Les champs de braise » d’Hélie de Saint Marc. Quel parcours exceptionnel, de son Bordeaux natal à la prison de Tulle, en passant par Buchenwald, par l’Indochine et par la base de Zéralda à la tête des légionnaires du 1er REP pendant la guerre d’Algérie. Le livre sur la question éthique durant cette guerre longtemps innommée reste à écrire. Le témoignage d’Hélie de Saint Marc peut y aider. Pendant longtemps ce questionnement a été le monopole des partisans de l’indépendance algérienne, de ceux pour qui le seul prononcé du mot « colonialisme » permet de faire l’économie de tout débat en la matière et pour qui le comportement du général démissionnaire Jacques Pâris de la Bollardière est le seul qui ait sauvé l’honneur de l’armée française et de la conscience humaine. L’exemple d’Hélie de saint Marc, engagé dans la Résistance à 20 ans, déporté au camp de la mort de Buchenwald – à 10 minutes de Weimar, la ville de Goethe – et farouchement opposé, pour des raisons non moins morales et relevant des exigences de la conscience, à la politique ourdie par de Gaulle, à ce qu’il faut bien nommer son machiavélisme et ses parjures, cet exemple n’est pas d’une moindre élévation spirituelle. Il faut avoir vécu les mois de mai et juin 1958 en Algérie, avoir été témoin de la fraternisation qui s’y est produite et du chaos où la politique bouchère ensuite suivie a plongé le pays, pour mesurer à quel point dans le débat éthique relatif à cette période le général de la Bollardière n’était pas en mesure de donner des leçons à tout le monde et certainement pas à des hommes de la stature d’Hélie de Saint Marc, élevé à la fin de sa vie à l’un des plus hauts grades de la Légion d’honneur. La moindre des honnêtetés intellectuelles est de poursuivre leur débat par témoignages interposés et de s’assurer que plus jamais ne se reproduiront les dilemmes politiques et moraux auxquels ils ont été, chacun pour leur part, confrontés. Car face à l’un comme à l’autre se trouvaient des êtres pour qui la notion même de dilemme paraissait importée de la Lune.

 RD

« A LA CROISEE DES CHEMINS » – Actu J – 6 Février

In ActuJ, ARTICLES, SUJETS D'ACTUALITE on février 5, 2014 at 11:15

Tel était le titre d’un des livres les plus importants de Ah’ad Aâm dont on sait le rôle qu’il joua dans le Mouvement Sioniste Mondial, lorsque le peuple juif après dix neuf siècles d’exil revint dans l’Histoire mondiale active. Ce titre pourrait servir de question fondamentale pour les Juifs de France ouvertement confrontés à l’antisémitisme sous tous ses oripeaux: antisémitisme de droite, de gauche, avec ses faux-nez politiques, notamment celui de l’antisionisme, avec ses stéréotypes plus compacts que le ciment armé. Qu’on en juge par ces propos de Roger Martin du Gard, relatant en septembre 1938, durant les jours fatidiques de Munich, une discussion avec Raymond Aron qui ne partageait pas ses vues: « Admirable faculté de cette race juive, lorsqu’il s’agit de critiquer, de détruire, de saper froidement les assises de tout ». Roger Martin du Gard avait obtenu le prix Nobel de littérature. Que laissait-il aux Rebatet, Céline et Brasillach! L’antisémitisme est aussi ancien que le fait juif sous la figure d’un peuple à la pensée irréductible. Les historiens trouvent dans les récits évangéliques sa source la  plus délétère. Dans « The Return of The Devil » Daniel Goldhagen vient d’y recenser  pas moins de deux cents assertions anti-juives d’une extrême virulence. Mais si les prédicateurs évangélistes s’autorisaient à déblatérer ainsi, de Matthieu à Jean Chrysostome, n’est-ce pas parce qu’ils s’adressaient à des auditoires favorablement disposés envers cette haine à visage d’amour, encore plus destructrice que la « haine gratuite » que le Talmud analyse? Comment expliquer ces prédispositions? Faut –il remonter  à Pharaon, à Amalek, à Haman? Pourquoi leurs faces de gorgone sont-elles pérennes? De quoi se nourrissent leur  progéniture et se confortent leurs engeances, avec leurs relais dans la littérature, dans la philosophie, dans l’art? Tant que ces multiples écuries d’Augias ne seront pas nettoyées l’antisémitisme s’engraissera  de leurs déjections présentées comme éclats de pensée pure. Pourtant, pendant que l’antisémitisme  selon tous ses avatars sévissait, la résistance du peuple juif s’organisait et s’affirmait au plus haut niveau d’intelligence et de spiritualité. La Michna a été conçue en même temps qu’était construit le Colisée de Rome auquel ont travaillé des cohortes d’esclaves déportés de Judée après la destruction du Temple par Titus et le Talmud répondit au moins en partie aux polémiques des prédicateurs chrétiens, de plus en plus coupés de leurs racines juives. Et que dire de la transmission des écrits incandescents colligés  dans le Zohar! Si la notion de résistance a un sens, elle le trouva aux pires périodes de la persécution lorsque les Juifs ne bénéficiaient d’aucune citoyenneté au sens contemporain, lorsque l’Etat d’Israël n’existait pas. Imagine t-on la somme de courage, celle du corps et celle de l’âme, requise pour écrire en plein exil « Le Guide des  Egarés », les « Arbâ Tourim », le «Choulh’ane Aroukh» et d’autres monuments de la pensée humaine? Aujourd’hui, en France même, l’antisémitisme montre à nouveau son groin, émergeant des bauges de la crise économique, des dislocations  de l’intellect, du panurgisme technologique et de tous les fanatismes qui se présentent comme leur irrationnelle alternative. Les premiers livres dénonçant « le nouvel antisémitisme » remontent à l’année 2000. Depuis quatorze années, les signaux d’alerte sont tirés à tous les étages. Durant cette sombre période dont nul n’aurait osé songer qu’elle se reproduirait après la seconde Guerre mondiale, la communauté juive de France aura manqué de bien des choses, sauf d’avertissements. En 1947 paraissait un livre prémonitoire de François – Jean Armorin : «Des Juifs quittent l’Europe». Aujourd’hui, des Juifs quittent la France ou songent à la quitter lorsqu’ils en ont la possibilité personnelle et matérielle. Contrairement à une idée répandue, leur mobile principal n’est pas la peur mais le respect de soi et des siens. L’on ne veut plus vivre les temps où l’on découvrait l’incroyable au fur et à mesure qu’il se révélait horriblement. Mais que deviennent les autres, ceux et celles qui doivent endurer ce climat nécrosé alors qu’ils ont déjà connu, eux ou leurs parents, la déportation ou le «rapatriement »? Ce n’est pas parce qu’une certaine Histoire semble se répéter qu’il faut se laisser prendre dans ses engrenages. Les leaders  officiels de la Communauté juive le savent. Y réagissent-ils autrement qu’en ordre dispersé et dans des discours sans lendemain? Comment organiser en pleines responsabilités et lucidité un débat de dimension nationale et de portée historique pour ne plus se tromper de route? Le temps est venu de se dépasser.

                                                                        Raphaël Draï – Actu J, 6 Février 2014

CAMUS ET MAURIAC: Quelle Justice?

In LITTERATURE on février 2, 2014 at 9:15

Paru dans  » Albert Camus – Du Refus au Consentement » Coordonné par Jean-Francois Matteï – PUF 2011

A première vue, Albert Camus et François Mauriac représentent deux types littéraires que tout opposerait*. Cette opposition ne résulterait pas seulement d’une reconstruction méthodique et polémique à partir, notamment, de leurs divergences concernant la conception de la justice et son application problématique à la Libération. Souvent n’est retenue de leur controverse d’alors que la phrase dédaigneuse de Mauriac en direction de ce jeune homme incontestablement doué, donneur de leçons quoiqu’auteur d’un seul ouvrage notoire: L’Etranger, en plus de quelques soties exotiques, mais qui se permettait de regarder le monde « du haut de son œuvre future ». Peu de paroles aussi condescendantes auront été déjugées comme celle –là, et elle l’eût été sans doute à un plus haut degré encore si Camus n’avait pas été tué dans un accident de voiture, à l’âge de 48 ans, celui où l’écriture devient souveraine, à en juger par le plan de son roman, ou plutôt de son épopée en cours: Le premier Homme et ce qui en a été publié au début des années 90. Il faut le rappeler aussi: lorsque cet échange s’est engagé, parfois virulent mais sans jamais virer à la diatribe, et encore moins au règlement de compte, dès que Mauriac eût lu le Camus de «Combat», l’auteur de Génitrix se serait écrié en présence de Pierre Brisson: «Cette fois,je tiens mon protagoniste ». Déclaration par laquelle le déjà très célèbre Mauriac voyait en l’auteur de L’Etranger quelqu’un à sa mesure. Attitude chevaleresque mais non dépourvue d’ambivalence. Bien sûr la comparaison ici engagée ne saurait être exhaustive. Il y faudrait un fort volume. Dans les limites de cette étude, elle sera conduite sur un seul sujet, précisément celui de la justice, réfracté par les controverses de la Libération puis par la guerre d’Algérie qui ne voulut pas avouer son nom. Cependant, avant de l’engager, et pour qu’elle prenne tout son sens, il importe de relever ce qui dans leur deux biographies ainsi rapprochées aiguise leur différence mais sans masquer leurs points communs qui ne sont pas évanescents.

 I. Des parallèles qui se croisent. 

A priori, quoi de plus différent, de moins réductibles l’un à l’autre que ces deux types humains avant que d’être deux types littéraires ! François Mauriac est né à la fin du XIXème siècle, en 1885, sur les bords de la Gironde, dans une famille de bourgeois terriens, cossus et catholiques. Féru de lettres dés son enfance, bachelier indolent, licencié nonchalant, au moins en apparence, chartiste d’une année, il est décidé à « percer » dans le monde littéraire parisien surtout depuis que Maurice Barrès, son idole la plus haute, l’a gratifié d’une lettre aux compliments opiacés valant adoubement dans la chevalerie des poètes voués aux sommets de la gloire. A Paris où il est « monté », devenu explorateur méthodique des sentiers de la renommée il dispose à cette fin de tout son temps et des subsides de sa famille, s’essayant à des amitiés ferventes, le plus souvent à finalité littéraires, publiant de courts romans qui en ce temps là passaient pour sulfureux. L’âme humaine y était fouaillée avec le scalpel d’un catholicisme vétilleux tant il avait souffert des intermittences de la grâce, à cause de la fréquentation par le jeune Mauriac de ces lieux de plaisir que sa religion native eût dû lui interdire. Mais il y éprouvait également les tourments peccamineux qui nourrissaient ses créations littéraires à venir, sous le regard de ce « fils de l’Homme » qui était aussi le fils de Dieu sinon Dieu lui même.

Les année 30 marquèrent dans sa vie un autre tournant. Mauriac prenait des distances de plus en plus longues avec son milieu d’origine, mettant au moins pour un temps ses pas toujours exploratoires dans celles de Marc Sangnier et du Sillon. Attentif autant à Claudel qu’à Bernanos et à Maritain, l’auteur des Mains jointes est révulsé par les horreurs de la guerre d’Espagne, d’une révulsion causée autant par les républicains athées que par les soldats marocains de Franco arborant sur leurs djellabas ensanglantées l’emblème christique mais souillé du Sacré cœur. Vinrent les années 40 dont Mauriac réalise peu à peu ce qu’elles représentent vraiment. Car la messe est vite dite. Mauriac est non plus révulsé mais en agonie jusqu’aux fondements de son être par l’Occupation de la France dont il prévit l’un des premiers dans le monde tellement égocentré des Lettres que la fille aînée de l’Eglise risquait d’y périr corps, biens, et âme surtout. Mauriac commence par l’écrire à lui même dans son Journal ou dans le Livre d’Heures de Malagar puis à des amis avant de prendre des risques plus sérieux dont témoignera Le Cahier noir.Ces risques là qui ne se comparent guère à ceux pris par un Jean Moulin suffirent néanmoins à le placer au premier rang des écrivains de la Résistance et à le faire consacrer comme tel par Charles de Gaulle en personne qui dés son arrivée à Paris le fit quérir en voiture officielle, non sans arrières pensées sans doute, comme on le verra.

Albert Camus vint au monde en 1913 – Mauriac avait donc 28 ans et, à cette époque, la trentaine marquait le commencement du vieillissement– de l’autre côté de la Méditerranée dans le gros village de Mondovi, non loin de Bône, dans le département de Constantine – Constantine dont il dira plus tard qu’elle lui faisait penser à Tolède – ce qui n’est qu’une approximation. Son père descendait d’immigrés alsaciens scarifiés par la défaite de 70 et recherchant dans l’Algérie conquise (ou reconquise) les fondements de leur « identité française », comme on le dirait aujourd’hui. Sa mère venait d’une famille d’immigrés aussi, d’origine espagnole cette fois: les Sintès. Ces deux lignées plus chronologiques qu’à proprement parler généalogiques lui interdiront tout enracinement statique, précisément à la Barrès, d’où, sans doute, sa prédilection qui ne cessera de s’affirmer pour Gide. A sa manière, l’enfant Albert est également « chargé de chaînes ». Son père qu’il n’aura pas connu est mort très tôt à la guerre, en territoire de France. Sa mère élèvera donc les deux enfants qu’il lui a entre- temps donnés, à Alger, dans le quartier pauvre mais non pas miséreux de Belcourt. La misère est un état d’esprit. Elle obnubile mentalement l’être qu’elle afflige au point que celui ci devienne insensible à d’autres abondances, à d’autres générosités. L’enfant puis l’adolescent Albert n’est pas un miséreux. A Alger et sa région, jusqu’à Tipasa, il n’est que d’ouvrir tout grand les yeux, nager dans la Méditerranée bleue- outremer, étancher d’autres soifs au passage, celles de jeunes filles devenues femmes avant que d’être en fleurs, pour comprendre que le monde existe et qu’il en vaut la peine. Toutefois, la mère de Camus, elle, est pauvre de mots. Sa présumée loquacité hispanique s’en ressent. Elle parle peu, comme les pauvres ont peur de dépenser: par crainte d’une plus grande détresse. Pas de père, une mère présente seulement dans ses silences, et cela au pays de toutes les effusions, de toutes les exubérances: de couleurs, de senteurs, de passions dont ont fait ou viennent faire provision Delacroix, Fromentin, Renoir, Matisse, Flaubert, Maupassant, Montherlant, Gide, et tant d’autres … Mais Albert parle et écrit naturaliter. L’univers pourvoie à ses premiers besoins par la voie d’un oncle, boucher de son état mais liseur électif, mais aussi grâce à son instituteur qui lui servira non pas de père à proprement parler- de parâtre symbolique – mais de figure paternelle, initiatrice, rassurante, reconnaissant dans sa classe farouchement républicaine les dons où ils se trouvaient, refusant qu’il y fussent gaspillés. Monsieur Germain, pour ne pas le nommer, saura avec tact soustraire le fils orphelin de père, physiquement, et de mère, socialement, à ses tropismes descendants, à ses déterminisme sociaux ravageurs. Il lui ouvrira la voie du Lycée des boursiers jusqu’à la faculté des lettres d’Alger où d’autres enseignants, à commencer par Grenier, prendront le relais jusqu’au mythique concours d’agrégation dont l’accès lui sera refusé pour cause de tuberculose ; agrégation du haut de laquelle Sartre devenu « Pontifex Maximus » de l’existentialisme germano-pratin croira plus tard le flageller après la publication de L’Homme révolté, en oubliant, de manière assez déloyale, pour quelles raisons son adversaire – et rival- du moment n’y avait pu y accéder comme lui l’avait fait. Mais comme elle sera belle en 1961 son oraison funèbre…

Pendant que Mauriac explorait les salons littéraires et les maisons d’éditions de la rive gauche, rendu de plus en plus audacieux à mesure que son talent éclatait, tandis qu’il explorait au second degré et au dedans de son âme ces explorations elles mêmes, tâchant de se délester des tropismes du Bordelais et des déterminismes de la bigoterie, Camus, intellectuellement et politiquement, nageait au large. Les relations de la justice et de l’injustice ne lui étaient pas uniquement matière à dissertation bachelière ou à dissection confessionnelle mais visions de la rue, parfois insupportables, avec ses tchatches et ses bagarres. Alors que pour Mauriac le communisme incarnait le Diable, Camus adhérait de carte et de cœur au PC d’Algérie (française) et se lançait dans le « théâtre engagé » où l’Espagne des grévistes et des combattants – sollicitations de la généalogie maternelle? – prenait le premier rôle. Pour Mauriac l’Algérie dont en ce temps là il ne disait mot ni n’écrivait lettre faisait de soi partie de la France. Le jeune Camus, lui, relevait d’une plume ferme, mais sans aucune complaisance, d’aucun côté, les faits inacceptables qui en minaient les assises et en frelataient l’idéal. Familier de la pauvreté, il condamnait la misère, sociale, certes, mais aussi humaine qui aggrave la première ; celle qui empêche l’Homme de donner sa pleine mesure, sans la dépasser pour autant, comme il l’écrira superbement dans L’exil d’Hélène. Cette ligne de conduite littéraire, philosophique, éthique et politique, accentuée par les contraintes de la censure aux commencements de la Défaite, le fera finalement expulser d’Algérie vers la France. Il y éprouvera l’exil amer qu’elle sait dispenser à ceux qui n’y sont pas nés, même si leur père l’a défendue au prix de sa vie et s’y trouve enterré. Camus s’y essayera à d’autres formes de pensée, quand bien même le cœur n’y était pas, jusqu’à l’Occupation, le Maquis et les éditoriaux de « Combat » qui lui feront croiser enfin la route de Mauriac, au risque d’une dommageable collision entre eux ; des éditoriaux écrits comme on ne les lisait nulle part ailleurs et qui le feront reconnaître, on l’a vu, en « protagoniste » du Maître alors « conscience » obligée de l’après- guerre avec ses cours spéciales aux jugements parfois expéditifs. A ce moment, tout laissait penser qu’ainsi « jugé de haut » le jeune homme Camus, libéré de ces chaînes, allait planter dans le cœur du Maître condescendant une flèche empoisonnée, non loin de celle qui s’y était fichée et qui vibrait encore, tirée de l’arc normalien de l’impitoyable Jean – Paul Sartre: « Dieu n’est pas un artiste, Mr Mauriac non plus ». Il n’en fut rien. Né en Algérie, Camus en avait contracté l’admirable respect de l’aînesse.

Telles apparaissent les différences. Elles ne sont pas tout. Entre les deux hommes, de nombreuses et ressemblances convergentes sont également notables. Quelles seraient les plus significatives? Celles-ci apparaissent en premier lieu dans leurs lignées généalogiques. A t –on jamais noté que Camus et Mauriac sont, l’un et l’autre, des enfants sans père, absence affectivement inexplicable, au delà des circonstance qui l’ont causée, qui nourrira chez l’un et l’autre une recherche non pas acrimonieuse ou « révoltée » mais ascendante, si l’on peut la qualifier ainsi, de l’origine. Pour Camus, l’on devient vis à vis de soi même « le premier homme », fondateur d’une lignée sans précédence, parce que l’on a découvert, à partir d’une comparaison des dates de naissance et de décès, que le père, géniteur trop tôt disparu et auquel on a survécu, était en quelque sorte votre « père cadet ».Cette absence là n’est pas irréparable. Elle se compense, au moins partiellement, dans la découverte des autres hommes, condisciples, camarades de classe et de football, amis confirmés durant des lectures partagées, et aussi dans l’amour des femmes, de toutes les autres femmes dès lors que la première à laquelle on se fût attachée s’assujettit à d’autres dépendances, devient l’esclave aux yeux dilatés d’autres addictions. Si, de son côté, l’enfant Mauriac, très vite considéré dans sa famille comme le primus inter fratres, n’aura pas d’avantage connu son propre père, il aura conservé par devers lui le sens d’une tradition, la force de gravité d’une lignée par laquelle il accèdera aux genèses de l’univers, aux merveilles des forêts incendiaires et des cieux gorgés de pluie, mais aussi au sens d’un autre Père, du « Notre Père », comme il le décrira dans Le Mystère Frontenac qu’il faut alors lire en contre – chant du Premier homme. Dans ces deux vies l’absence irréversible du père mort rend plus aigüe, plus aimantée, la présence de la mère qui peuple désormais à elle seule -et pour cause- tout le champ affectif de l’orphelin, lequel apprend seul aussi à faire et les questions et les réponses. La mère de Camus est presque mutique. La mère de Mauriac se veut, présente, «veillante», tutélaire – fût- ce à brides souples – toujours lisante. Dans ce cas pourquoi Génitrix? Pourquoi La P(h)arisienne? Parce dans les deux cas le visage de la grand- mère, de l’hyper- veuve, dicte ses émotions à celui de la veuve plus jeune et déjà placée en dehors du temps et de la vie des corps. Peu porté aux règlements de compte – envisager comme tel L’Homme révolté serait un non sens -, Camus n’a pas écrit sa propre Génitrix. L’on peut se demander malgré tout si son besoin incoercible de séduction ne trouve pas sa cause dans la superposition de ces deux visages, grand -maternel et maternel, dans ces deux profils conjoints, contristés et contrastés par les contraintes du destin. Chez Mauriac la séduction féminine, pour ce qu’on en sait, n’aura pas eu cet effet boulimique et dispersif (comme si Camus avait transposé dans ce domaine la peur de manquer contractée dans son milieu natal).Il se reportera sur d’autres passions qui aujourd’hui nourrissent des polémiques parfois scabreuses.

 Car il faut arriver aux œuvres et à la question de la justice. L’Espagne est prégnante dans la l’enfance et la jeunesse d’Albert Camus. Sa première pièce s’intitulera Révolte dans les Asturies. Le pays de Cervantès et de Goya  et n’est pas moins présent dans l’enfance et l’adolescence girondine de Mauriac qui mettra du temps à se défaire du goût des corridas et des airs alors affolants de « Carmen ».D’où sa sensibilité particulière lors des événements qui se dérouleront non loin du sanctuaire de Malagar après l’arrivée au pouvoir du « Frente Popular » et la guerre impitoyable qui s’ensuivit. C’est probablement cette guerre si haineuse, comme tous les conflits fratricides, qui les initiera, en effet, à la térébrante question de la justice éprouvée non plus dans la feutrine du « chez soi » ni même dans les conflits sociaux que règle, fût ce temporairement, une augmentation de salaire, mais dans ces affrontements telluriques où il y va, de part et d’autre, d’une idée de l’Homme quand ce n’est pas de l’existence, ou non, de Dieu. Autres routes comparables apparaissent encore, tracées en analogues interrogations intimes, au plus prés du nœud gordien qui se tranche parfois comme l’on tranche une gorge. Si Mauriac a tenté de défaire ou en tous cas de détendre ce nœud dans Dieu et Mammon ou dans Bonheurs et souffrances du Chrétien, l’étudiant en philo d’Alger, agnostique déclaré, se sera électivement intéressé aux sources de la foi et de la pensée chrétienne dans son mémoire de fin d’études sur Plotin et Saint Augustin avant de plonger également vers la quarantaine – quel terme amphibologique … – dans les zones les plus sombres de soi et de s’en expliquer, sinon de s’en confesser, dans ce texte au titre théologique s’il en fût: La chute où un certain Jean -Baptiste relate ses saisons en enfer et les incroyables décadences de la condition humaine.

Dans une étude systématique entre ces deux hommes et ces deux œuvres bien d’autres points communs seraient à relever: l’attribution du prix Nobel, la collaboration à « L’Express ».L’on ne saurait omettre d’en citer un dernier, fût-ce de manière cursive: leur amour des paysages. Camus en aura noté la presque totale disparition dans la littérature contemporaine. Cette disparition lui semble signifier non pas simplement celle d’un genre littéraire mais celle d’une présence du monde et au monde. Par eux deux, la rendre de nouveau sensible c’est presque s’acquitter d’un devoir:

 Camus: «Peu après le prêche, les chaleurs commencèrent. On arrivait à la fin du mois de juin. Au lendemain des pluies tardives qui avaient marqué le dimanche du prêche, l’été éclata d’un seul coup dans le ciel et au dessus des maisons. Un grand vent brûlant se leva d’abord qui souffla pendant un jour et qui dessécha les murs. Le soleil se fixa. Des flots ininterrompus de chaleur et de lumière inondèrent la ville à longueur de journée. En dehors des rues à arcades et des appartements, il semblait qu’il n’y avait pas un point de la ville qui ne fût placé dans la réverbération la plus aveuglante».

«Le soleil se fixa». Qu’ajouter pour montrer à quel point la ville pestiférée se trouve sous son emprise, mise à découvert, dénudée presque …

Et Mauriac maintenant: «Alors que dans les landes girondines les coupes de pins détruisent et renouvellent le paysage et que je n’y puis retrouver presqu’aucune de mes promenades d’autrefois, la campagne du Cayla échappe à la puissance dévoratrice du temps: Maurice de Guérin aimait en elle par dessus tout cette immobilité, cette structure fixée des le commencement des âges. Dans la garenne où nous étions assis, très loin au dessus de la foule et des harangues, les branches de chênes échangeaient des signes et leurs murmures épousaient le silence».

Silence des genèses et langage des arbres dans le silence encore plus profond de deux êtres qui se cherchent.. Ineffaçables présences.

Comment deux êtres marqués par tant d’homologies, sinon d’identités, traverseront –ils les temps de dissentiment?

II. Qui est juste? Qui est Pur? La controverse à la Libération. 

Partis si loin l’un de l’autre, Camus et Mauriac vont finir par se rencontrer à la Libération dans une controverse dont la Justice précisément est l’enjeu. Quelle préoccupation les astreint? Se peut-il qu’une valeur tellement axiale devienne l’objet de vues antagonistes au point d’obscurcir les conditions de son application? La « collaboration littéraire » avec l’ennemi hitlérien fut si grave qu’elle entraîna la condamnation à mort d’écrivains de renom, comme Brasillach. Mauriac et Camus furent de ceux qui ne pactisèrent pas, que ce fût de gré ou par inconscience, avec l’Occupant mais qui lui résistèrent, non sans en avoir intérieurement délibéré. De ce point de vue, si l’on ne peut comparer l’engagement -actif -de Camus et Mauriac d’un côté et, par exemple, celui – lambinant – de Sartre et Simone de Beauvoir de l’autre, il ne faudrait pas donner dans l’excès inverse et faire par exemple de Camus un résistant de la première heure. En France occupée la vie quotidienne préservait ses rites. La vie littéraire notamment et le spectacle continuaient avec quelques aménagements éditoriaux et des froissements d’âmes mais c’est bien en 1942 – année noire s’il en fût – que L’Etranger paraîtra chez Gallimard. Quant aux Lettres à un ami allemand dans lesquelles Camus expliquera pour quelles raisons il s’est résolu à la « vraie guerre », après un « détour » qui n’est rien d’autre que celui de la conscience face à la brutalité bestiale et impulsive de l’Occupant, ces Lettres d’une haute tenue morale ne paraîtront qu’en 1948. Mauriac, lui aussi prendra de véritables risques avec le clandestin Cahier Noir et s’il lui faudra changer souvent de « planque » il ne sera – heureusement -jamais arrêté et n’aura jamais sondé ses ressources spirituelles réelles face à un vrai Barbie. Quoi qu’il en soit de ces étapes dangereuses, l’un et l’autre se retrouvent à la Libération, vécue dans une immense joie et un non moins immense soulagement de l’âme, à la première page de deux journaux ayant recouvré eux aussi pleine liberté de parole et de plume: « Le Figaro » pour Mauriac – qui écrit aussi de nombreuses chroniques ailleurs – et « Combat » pour Camus. Sans désemparer, ces deux « consciences », l’une notoire, l’autre riches de promesses, se retrouvent face à la dure question de la justice. Elle ne se pose pas dans les mêmes termes de part et d’autre. Parfois acerbe mais toujours respectueuse du point de vue d’autrui, la controverse qui commence ne se rapporte pas chez Camus et chez Mauriac aux mêmes références ni à la même conception de l’Homme et de sa morale.

Pour Mauriac, la justice apparaît comme une exigence suprême de laquelle il ne faut rien rabattre. Les crimes commis durant l’Occupation, dans la veulerie et le déshonneur, ne sauraient rester impunis. Néanmoins, il appartient aux tribunaux, légalement institués ou ré-institués, d’en connaître et d’en débattre, tout aussi légalement, avant de prononcer les peines qui s’imposent certes mais au seul titre de la Loi. Depuis l’été 1944, le vent a tourné. Les Alliés sont sur le point de rompre l’armée allemande, d’écraser le régime hitlérien, de pulvériser l’Allemagne qui s’est vouée à lui corps et âme, si l’on peut parler d’âme dans ce contexte. Il importe plus que tout qu’après le règne de la force brute et aveugle, qu’après le temps des assassins et des politiques d’extermination, la justice réinstaure le sien. Durant quatre années, une immense colère s’est accumulée sinon dans tout le peuple de France – lors de ses déplacements Pétain sera longuement applaudi jusqu’au printemps de 1944 – en tous cas parmi ceux et celles qui n’ont jamais désespéré de la libération du territoire, qu’ils fussent gaullistes ou non. Dés que ce vent eût tourné, que le rapport de force s’est inversé, cette colère noire s’est débondée, a roulé comme une crue dévastatrice. De nombreux – trop nombreux, règlements de comptes se sont produits et parfois de véritables lynchages ont eu lieu, d’une sauvagerie inouïe. Aux yeux de Mauriac cette violence est explicable par les circonstances exceptionnelles de la persécution hitlérienne et de l’indigne collaboration qui l’a servie. Elle n’est excusable ni en soi ni au regard de ce qu’exige le relèvement de la France, une nation survivante, déchirée, exsangue, exténuée, moralement et physiquement. La violence ne doit pas être érigée en « règle » puisqu’elle se nourrit d’elle même par les excès qu’elle engendre puis par les vengeances engrenées qu’elle suscite. Il faut que la France redevenue la République française se rétablisse comme un Etat méritant ce nom. De ce point de vue Mauriac fait siennes les priorités absolues formulées par le Général de Gaulle. La République ne peut ressusciter que si l’Etat se rétablit, un Etat dont l’autorité soit de nouveau placée entre des mains légitimes. Autrement l’anarchie poursuivrait l’œuvre funeste de l’Occupation et de la Collaboration. Ces passages à l’acte, ces mises à mort expéditives, ces chasses à l’homme récursoires doivent cesser au plus tôt pour éviter l’horrible démonstration selon laquelle les Hitlériens et leur séides d’un côté et les Résistants de l’autre font partie de la même engeance, les anciennes victimes n’ayant rien à envier à leurs bourreaux militairement défaits mais mentalement victorieux.

Au fur et à mesure que l’Etat retrouve ses assises, que les services publics sont remis en marche, et notamment celui de la Justice, les objurgations de Mauriac se font plus pressantes. Que faut –il entendre par « Justice » lorsqu’auprès des Cours chargées de juger les crimes et autres forfaits commis durant ces années d’opprobre elle est réclamée par vindicte? Justice serait– ce vengeance? Les premières mises en gardes proférées à ce sujet doivent être inlassablement rappelées. Dans un Etat libre, les tribunaux ne sont pas institués pour venger les outrages, les torts, les morts endurés par les uns ou par les autres mais bel et bien pour juger leurs auteurs, en instruisant leur procès à charge et à décharge, selon ce que prévoient les Codes en vigueur et non pas selon les défoulements de la haine ou les pulsions du ressentiment. Devant les cours d’assises, ce sont des jurys qualifiés de populaires qui rendent la sentence en dernière instance et cela au nom du peuple français

Les éditoriaux signés par Camus dans « Combat » ne seront pas d’une tonalité et d’une teneur différente.Avec cependant plus que quelques nuances – dont certaines très appuyées. Il va de soi que la justice fût rendue de telle sorte qu’elle justifie son nom. Dans la manière dont elle doit être appliquée, il faut discerner tout de même l’intention procédurale, technique, du tribunal mais également la vision politique des juges de la République reviviscente. Car la justice doit être rendue au regard des crimes commis contre les personnes, certes, mais aussi contre la France durant cette terrible période. La France est bel et bien partie civile et politique en ces procès. Car l’Occupation se caractérise par ces deux forfaitures: la collaboration à des meurtres individuels ou de masse mais aussi la collaboration à la mise à mort de la France sous prétexte de la sauver. S’il doit y avoir des échelles de peines, celles ci doivent être évaluées, selon ces deux considérations cumulées. Torturer puis exécuter un résistant n’est pas seulement un crime de droit commun, c’est bel et bien un crime contre la Nation française puisqu’à ce moment l’homme supplicié ou la femme torturée avaient « le visage de la France » comme le profèrera plus tard Malraux lors de l’inoubliable oraison funèbre de Jean Moulin. Dans la période si particulière que la France traverse, la Justice ne saurait être sédative, lénifiante, comme s’il fallait d’ores et déjà passer à autre chose, comme s’il était possible de défalquer prématurément quoi que ce soit des souffrances et des tourments que les victimes de la Collaboration ont endurés lorsqu’elles ont fait face jusqu’à l’ultime seconde à l’insupportable. Quoi que l’on affirme métaphysiquement de la faiblesse humaine, il en est qui au bout du compte n’ont pas parlé. N’ayant pas descellé leurs lèvres malgré les coups, malgré les ongles arrachés, par leur courage et leur constance ils ont effectivement préservé, fût ce pour une semaine, un jour, une heure parfois, la vie de leurs compagnons. Et l’on voudrait les passer par profits et pertes?

La véritable controverse s’engagera entre Camus et Mauriac lorsque ce dernier croira introduire dans le débat en cours une autre considération: celle de la charité. A ses yeux quelqu’horreur un homme ait pu commettre, il ne perd jamais sa qualité d’être humain. Pour aussi criminel que l’on s’avère, et si même le péché s’ajoute au crime, une créature à la semblance de Dieu relève finalement de la justice divine dont la justice humaine n’est que l’une des expressions. Elle relève aussi de la compassion du Père qui offrit son Fils en rémission des péchés déjà commis et des péchés qui ne manqueront pas de l’être par l’humanité tant est profonde, insondable, la peccabilité humaine. @Les tribunaux de la République doivent prendre en compte ces deux dimensions et surtout ne pas minimiser la seconde puisque c’est à ce titre que la justice rendue se différenciera sans équivoque de la vengeance. Toute justice doit laisser possible le pardon des fautes et des offenses qu’elle se doit entre temps de châtier selon la loi humaine. Aussitôt Camus marquera son net désaccord en des termes qui percuteront directement Mauriac, un Mauriac que « Le Canard enchaîné » a surnommé, en raison de ces nombreuse interventions caritatives,: « Saint François des Assises » – surnom que l’impétrant assume avec délectation – laissant entendre que cette charité systématisée n’était pas totalement désintéressée puisque le frère du nouveau saint avait assumé de hautes fonctions dans l’Ordre des médecins sous le régime de Vichy.

Pour Camus, qui douterait que les intentions de Mauriac soient louables? Elles n’en ont pas moins le tort d’être émises à contre- temps et surtout de céder à la confusion des genres. Faire croire que réclamer entière justice serait récuser la charité ne relève guère d’une argumentation loyale. Une pareille argumentation présuppose que réclamer le châtiment des assassins de sang froid et des tortionnaires aux gages c’est se retrouver ou se reclasser du côté des barbares. Si la justice ne doit pas dégénérer en vengeance, réclamer d’ores et déjà la compassion des tribunaux et prodiguer le pardon des survivants en se substituant à eux c’est mélanger beaucoup d’ingrédients hétérogènes. La compassion est un sentiment subjectif qui procède aussi, si l’on n’y prenait garde, d’une trouble identification avec le bourreau. Prématurée, dans l’épanchement des belles âmes, frustrées par la difficultés de l’époque et pressées de se manifester à nouveau, elle empêche la justice d’atteindre l’un de ses objectifs essentiels: celui de faire prendre conscience au criminel de l’effroyable cause à laquelle il a donné la main et des conséquences irréversibles qu’il a provoquées. Quant au pardon, qui oserait le revendiquer en lieu et place de ceux qui ne sont plus là pour en juger? En mélangeant indûment la charité chrétienne, doctrinale, et le pardon, confessionnel, à la seule justice des hommes l’on risque de dénaturer ces trois composantes d’un coup. Il est un temps pour chaque chose. Celui du pardon n’arrivera qu’avec celui de la réparation – pour autant qu’elle soit possible – des crimes commis d’abord à l’encontre des personnes dont la vie a été tranche avant terme, ensuite à l’encontre de la France, bien sûr, mais aussi à l’encontre du genre humain, de l’Homme dont au bout du compte, et comme on l’a indiqué, Camus et Mauriac ne se font pas exactement la même idée sinon de sa valeur intrinsèque en tous cas de ce qui fonde cette valeur. Pour Camus, le dogme de la misère de l’homme sans Dieu n’a aucun sens. L’Homme est suffisamment riche, dans un univers suffisamment fécond et splendide, si l’on sait le regarder, pour ne pas s’assujettir à une autre transcendance que la sienne, une Transcendance minorante qui lui serait soufflée ou insufflée de l’extérieur. A charge pour lui de respecter la limite constitutive de son être et qui en préserve le sens. Croire que l’homme requiert une salvation extérieure, serait –elle d’inspiration divine, pour échapper à sa destruction c’est rien de moins que contribuer encore plus sûrement à sa perte ou en tous cas à son amoindrissement. De Camus l’on a parfois affirmé qu’il était une anima naturaliter christiana. Or il faut respecter ce qu’un être dit de lui même sans prétendre lui imposer la vision « véridique » de ce qu’il serait sans le savoir. Sans conteste, Camus s’est profondément intéressé au message de l’Eglise. Enfant il a célébré sa première communion. Ensuite sa pensée l’a porté vers d’autres horizons. Ses convertisseurs patentés devront attendre La chute pour confirmer leurs désillusions en y trouvant des pages impitoyables non pas contre « le Fils de l’Homme », comme l’appelle Mauriac, mais contre l’usage dévoyé qui en est fait et cela dés la symbolique de la croix . La virulence de ces pages dans un écrit qui se veut « confessant » est souvent euphèmisée mais elle traduit la conviction humaine de Camus. Lorsqu’un homme franchit la limite à partir de laquelle il se fourvoie et se dévoie, il appartient à un autre homme de l’y reconduire. Le laisser imaginer qu’il pourrait s’en tirer autrement, par une sorte de grâce inconditionnelle, serait l’inciter à récidiver. La récidive est la figure parfaite de la désespérance.

Mauriac l’entend tout autrement. Sa conception de la justice s’ordonne à sa conception de la politique laquelle s’ordonne ensuite à l’idée qu’il se fait de la France non pas comme Nation renfermant son sens en son propre sein mais comme Nation ecclésiale et christique. Si la justice ne doit pas être conçue sans la charité et sans le pardon, c’est d’abord parce que la France est une Nation divisée jusqu’aux tréfonds d’elle même. Elle vient de le montrer et de le démonter ad nauseam durant l’Occupation. Depuis la Libération elle redouble cette démonstration par les excès et les débordements inadmissibles de l’Epuration. L’ontologie chrétienne doit éclairer les voies de la justice et ouvrir celles de la plus urgente des politiques celle de la réconciliation nationale. A cet égard, Mauriac conforte les desseins du général de Gaulle qu’il regarde, au delà de ses suréminentes fonctions gouvernementales, comme un fils de l’Eglise, astreint à la Communion régulière qui doit inspirer ses décisions aux sommets de l’Etat. Un fils de l’Eglise, considéré comme le sauveur de sa patrie, ne saurait contrevenir à la Parole de son Maître, le Sauveur par excellence. La division du cœur ajoutée à l’opposition des corps est le signe du diabolique. Elle signalise le passage dévastateur du Malin parmi les créatures humaines déjà disloquées. Qui oserait la préconiser, sans la moindre hésitation? Quel cœur est suffisamment pur et indivisé pour appliquer la justice humaine et la politique qui la profile sans un froncement de sourcil, sans une sueur d’angoisse? L’oublier c’est ne plus rien comprendre non pas à la simple menace de voir sévir une justice expéditive mais au fonctionnement même d’une justice devenue injuste qui ne se déjuge pas seulement elle même mais installe à demeure cet infatigable démon que le Fils de l’Homme savait chasser des corps et des esprits eux aussi suppliciés. On sait qu’au terme de cette controverse, Camus donnera raison à Mauriac. Ne s’est –il pas rendu un peu trop tôt?

III. Dans une guerre qui ne dit pas son nom, quelle justice? 

Comme le mort saisit le vif, le 8 mai 1945, le jour même de la victoire célébrée sur l’Allemagne allait commencer la guerre d’Algérie, la plus longue et sans doute la plus cruelle des guerres dites de décolonisation. Ce jour là, dans l’est algérien, à Sétif, une manifestation nationaliste dégénère en tuerie d’« européens », comme on les nommait, dans des conditions particulièrement atroces: viols, éviscérations… Les représailles qui s’ensuivirent furent terribles, assouvies à la fois par une partie de la population européenne, se trouvant dans l’après -coup de la panique et cédant à l’épouvante engendrées par ces « europénnades », et surtout, durant plusieurs semaines par l’armée de la France replongée dans le sang. Ce jour là, et les suivants, le pouvoir d’Etat est encore assumé par le général de Gaulle. La répression militaire s’accomplit selon son aval. Elle s’achèvera avec la demande collective de pardon: l’aman, mise en scène notamment sur la place principale de la ville de Constantine dont le Général Duval, tel un centaure, s’est fait le centre. Ces « événements » comme on commençait à les désigner, faute de les nommer, n’auront que peu d’échos dans la presse nationale tout occupée par la fin de l’Occupation. Seul Camus, dans « Combat », exprimera son anxiété et sa réprobation dans des termes qui ne souffrent aucune équivoque. Sauf erreur, Mauriac n’en dit rien. Il ne viendra aux affaires du Maghreb que plusieurs années plus tard, et avec quel retentissement ! Pour sa part, Camus, n’a jamais quitté des yeux ni du cœur cette Algérie où il est né, où il a grandi, où son esprit et son affectivité se sont formés. Si le bleu du ciel d’Alger, si le bleu de la Méditerranée l’émerveillent et lui font écrire quelques unes des plus belles pages qui leur furent consacrées, il reste lucide sur les conditions de vie, ou plutôt de survie, de l’immense majorité de la population arabe, comme il l’appelle et ne cesse de la qualifier, sans aucune des connotations péjoratives attachées à ce terme sur une terre où le mépris réciproque, nourri par l’ignorance des uns envers les autres, malgré un côtoiement quotidien, est plus qu’abondant, même s’il suffit de peu, de très peu, pour qu’une étrange et labile fraternité prenne fugacement le dessus.

C’est âgé d’à peine une vingtaine d’années qu’Albert Camus a parcouru la Kabylie dont il décrit la misère non pas en touriste ou pour y trouver l’on ne sait quel exotisme aux fortes sensations mais pour la dénoncer, et pour la dénoncer comme il sait le faire instinctivement: non pour aggraver les ruptures, approfondir les fossés mais au contraire pour qu’il y soit porté remède au nom de cette valeur dont il ne cessera pas non plus de chercher le sens tout au long de sa vie: la justice. Il en mesure la portée en en sondant la haute antiquité, dans la pensée chrétienne mais plus anciennement encore, s’il se peut, dans la pensée et le théâtre grecs. La justice exige la mesure et exclut l’excès. Autrement, c’est le règne du pouvoir absolu qui est l’autre visage de la folie. Le pouvoir n’est démentiel que par la démesure qui l’exalte d’abord, qui le détruit ensuite, très vite, comme il le montera dans Caligula. La justice ne mérite son nom que si elle fait droit, sans exception ni réserve, à tous les protagonistes des conflits ou combats qui se livrent en son nom. Dés le début des affrontements en Algérie, Camus tentera non pas de tenir la balance égale – l’égalité n’est que le simulacre de la justice – mais de n’être injuste envers personne. Il s’en expliquera plus tard dans sa conférence sur les relations entre le drame et le tragique. La Tragédie se noue lorsque chaque protagoniste récuse l’injustice qui lui est causée au titre de la justice pure que l’on prétend par ailleurs rechercher mais à son détriment. Une valeur ne reste pas constante par sa propre vertu. Elle peut se dénaturer selon les modalités de sa mise en œuvre. Et c’est essentiellement au sujet de la violence exercée au nom de la justice, une violence invoquée comme inéluctable, qu’il conservera une pleine lucidité et refusera toujours de se payer de mots. Il faut s’en convaincre: l’injustice explique la violence, elle ne la justifie pas. Il arrive même qu’elle n’en soit que le prétexte. La justice violente fait violence à la justice et lorsqu’elle cède à sa propre ébriété – par exemple lorsqu’elle assassine aveuglément, le coupable présumé avec l’innocent flagrant – elle se disqualifie rétrospectivement. La terre d’Algérie est la terre commune, affectivement indivise, des populations qui y vivent. Nul ne saurait à bon droit la revendiquer à titre exclusif. Comment en irait –il autrement? Camus rend justice, certes, à la population arabe mais l’Algérie est aussi sa terre natale, celle où il deviendra le « premier homme » ; la terre de sa propre origine de laquelle il ne se délierait qu’en buvant l’amertume de l’exil et de la séparation, l’un des thèmes dominants de La Peste.

Mauriac n’interviendra que beaucoup plus tard dans les questions du Maghreb et de la décolonisation. Au lendemain de la Libération et des controverses parfois acerbes provoquées par l’Epuration, il se trouve pour ainsi dire en « vacance » de ces grandes causes au cours desquelles sa voix, pourtant blessée, puisse faire entendre ce à quoi il se proclame sans cesse le plus étroitement attaché: la bonne nouvelle du Fils de Dieu qui est en même temps le Fils de l’Homme, fils de ses pensées et fils de ses œuvres. Si le Maghreb a très peu été présent dans ses articles mémorables, les choses vont changer. Jusqu’à présent, il avait attendu que les événements vinssent à lui. Cette fois, il prend les devants, pour peu, il est vrai, qu’on le sollicite, d’autant qu’il a obtenu le Prix Nobel et que dans ce cas l’organe crée la fonction. Pourquoi entrer dans l’arène?

En Indochine et au Maghreb la France à peine libérée du joug hitlérien et de la collaboration pétainiste doit faire face à la revendication pour leur indépendance des populations dites indigènes. Elle ne sait ou elle ne croit pouvoir y répondre que par la force. Or ni l’Indochine ni le Maroc ne sont constitués de Départements français. Leur indépendance semble inscrite non seulement dans la nature des choses mais dans les valeurs mêmes que la République, à peine rétablie sur ses bases, inculque aux populations « indigènes », après avoir éprouvé dans sa chair les violences du Pouvoir béhémotique à l’emblème de la croix gammée. Ce qui fut valable pour elle ne le serait –il pas pour autrui, méprisé, dédaigné? A la revendication pour l’indépendance, indissociable de la revendication pour la justice, ne saurait –elle réagir que par des coups de force, par une répression accrue, comme lors de la déposition du Sultan marocain, descendant du Prophète, au profit d’un homme de paille que le moindre souffle emportera? Jusqu’à quand la France supportera t-elle ce déni de justice sans que personne, ni gouvernant, ni grand écrivain, ne le dénonce? Mauriac a été initié aux affaires du Maghreb et à la spiritualité islamique par des esprits d’envergure, venant conforter les assauts passionnés et parfois séducteurs de plus jeunes militants. En ce domaine d’Islam Massignon aura été l’équivalent d’un Claudel ou d’un Maritain pour la foi catholique. Edifié, ou croyant l’être suffisamment, Mauriac s’engagera dans cette nouvelle cause avec le talent inégalable, à la fois littéraire, spirituel et politique, qui est le sien. Plus d’une fois sa plume, dirigée contre le maintien du statu quo, se fichera en plein cœur de ses adversaires non sans susciter de leur part une haine dont il se délecte à nouveau et qui stimule sa propre détermination. Au fur et à mesure du combat dont il est devenu l’une des figures de proue, ses principaux arguments s’aiguisent comme la lame sur la meule. La France doit mener ses possessions coloniales, le Maroc, en l’occurrence, à l’indépendance, quitte à respecter des phases de transition. Préserver le statu quo, au profit d’une minorité d’européens obtus et avides serait désastreux. Au Maghreb en général et au Maroc en particulier se jouent deux parties sans commune mesure avec les intérêts de quelques gros possédants qui confondent leurs propriétés avec la création divine. Il y va de la position de la France. Les excès dont elle se rend coupable, surtout après les années de l’Occupation, sapent sa position dans le monde et lui aliènent les nations qui ont pourtant fait de « La Marseillaise » l’un de leurs hymnes électifs. Lorsqu’elle fait donner la troupe sur des terres dont sa langue n’est pas la langue native, ne risque t –elle pas d’être identifiée à l’Occupant dont elle n’a pu se libérer qu’au prix de sacrifices atroces? Mauriac retrouve les thèmes qu’il aura illustrés à la Libération et lors des représailles aveugles et sauvages de l’Epuration. Un autre thème apparaît à présent: celui de la préservation des positions de la chrétienté en terre d’Islam. Si la France avec les catholiques français se laissait emporter dans le camp de la répression et de la domination hors de saison des peuples qui pourtant ont fait de la Révolution française leur propre référence, c’est l’Eglise de Pierre qui en pâtirait. Elle retrouverait le masque hideux qu’elle a mis des décennies à décoller de son visage. Il ne faut donc pas compromettre en terre d’Islam les voies de la présence chrétienne et du témoignage donné là au nom du Fils de l’Homme. Mauriac ira jusqu’à identifier le Christ sur la croix à cet homme maghrébin abjectement torturé par la police de la France, toujours considérée comme fille aînée de l’Eglise et obligée à une exemplarité sans failles.

Durant la guerre d’Algérie, déclenchée à la Toussaint de 1954, Camus et Mauriac n’auront pas d’échange direct comparable à celui des années 44 et 45. Leurs positions respectives comportent des points communs et des différences irréductibles. On l’a dit, la question de la justice en Algérie, Camus s’y est confrontée alors qu’en France métropolitaine Mauriac se dégageait à peine de ses préjugés de classe et de l’endoctrinement qui lui était afférent. La guerre d’Algérie lui paraissait inéluctable puisque la France ne parvenait pas à trouver les voies et moyens permettant aux uns et aux autres de vivre en paix sur la même terre natale. Pour Camus, la revendication de l’indépendance dont il a été l’un des premiers, sinon le premier, à souligner les causes déflagratrices, ne saurait justifier, là encore, que la souffrance des uns obnubile la souffrance des autres. Camus est né en Algérie, non pas seulement de sa naissance biologique, d’état civil, mais de sa naissance pleinement humaine. Mauriac n’aura jamais mis les pieds sur cette terre qu’il jugera toujours de loin, comme tant d’autres écrivains ou philosophes pour lesquelles l’Indépendance de l’Algérie allait de soi, dictée par les Lois de l’Histoire. Camus se sera frontalement opposé à cette façon de voir et de penser, à la bonne conscience, gavée d’elle même, qui l’accompagnait. L’Homme révolté en sera la démonstration. L’Histoire n’est nullement législatrice. Elle ne se réduit pas à une mécanique broyeuse qui compterait pour rien la liberté humaine considérée non pas comme abstraction mais comme source du tragique si aucune transcendance, humaine elle aussi, ne venait l’éclairer par en haut, toujours à hauteur ascendante d’homme. Pour Mauriac, la guerre d’Algérie s’inscrit dans les mêmes schèmes irréversibles que l’indépendance du Maroc. La première urgence reste que la France ne perde pas son âme dans une guerre où la torture routinière efface par ce fait son caractère absolument scandaleux. La mission de la France et – pourquoi ne pas l’avouer – son intérêt est de préserver la présence catholique en Afrique du Nord, terre d’Islam, et cela du Maroc à la Tunisie. La présence politique, conçue comme domination d’un peuple sur un autre, bien plus nombreux que lui, n’est pas, n’est plus souhaitable, et en tous cas n’est pas la seule possible. A lire et relire le Bloc Notes de ces années là, on aura de la difficulté à trouver une page qui soit d’empathie véritable ou de commisération chrétienne vis à vis des Français d’Algérie englobés dans la même catégorie déjectrice, péjorative et historiquement déclassée. Insensibilité qui se renforcera encore avec l’arrivée de Gaulle au pouvoir, de Gaulle regardé une nouvelle fois comme figure du Sauveur au sens politique mais aussi au sens religieux car pour Mauriac l’oracle du 18 juin aura toujours été certes le gouvernant hors du commun au pied duquel il sacrifiera même Mendés France mais surtout cet homme allant communier tous les dimanche et remettant son âme dans les mains du moindre prêtre chargé d’en écouter la confession. Qui saura jamais de quoi de Gaulle se sera confessé durant ces années de sang et de cendres, entre son discours au Forum d’Alger du mois de juin 1958 et le silence buté qui sera le sien lors de l’exode sans précédent d’un million de personnes déracinées de leur terre natale après avoir cru, sur la foi de ses engagements, qu’il les y maintiendrait…

La guerre d’Algérie aura été source d’une intime souffrance pour Camus lequel ne se sera jamais accordé la facilité de tourner son fauteuil ou son prie- Dieu dans le sens de l’Histoire . Il aura suffisamment dénoncé les méfaits du système colonialiste pour ne pas être embrigadé, post mortem, parmi les défenseurs de ce système conçu et cautionné par la France métropolitaine. Pour autant il refusera de voir ses compatriotes caricaturés. Un article de « L’Express » bien peu cité consacrée à leur sociologie réelle et à leur véritable état d’esprit tentera aussi de leur rendre justice . Car cette justice eux aussi y avaient et y ont toujours droit. Aucune cause, aucune injustice idéologiquement combattue ne pourra jamais justifier que l’on fasse exploser des bombes dans un café ou dans les tribunes d’un stade. La justice d’une lutte doit se prouver tout au long de celle –ci, sans souffrir aucune intermittence, autrement le meurtre devient une addiction dont périront ceux qui en usent et en abusent comme s’il allait de soi. Sur ce plan Mauriac et Camus présentent un autre point commun. Toute sa vie le premier sera poursuivi par la formule assassine de Sartre relative à la réalité de son art. Toute sa vie le second aura été poursuivi par sa réponse elliptique à la question provocatrice d’un jeune algérien militant de l’Algérie indépendante comme si seul il y était né: « Entre la justice et ma mère je choisis ma mère ». Il faut céder à une irrémédiable mauvaise foi pour entendre cette phrase comme un rejet de la justice envers autrui au profit de solidarités primaires et primitives. Camus voulait faire comprendre à ce jeune contradicteur né sur la même terre que lui et rencontré si loin, à Stockholm, que la justice n’est plus la justice lorsqu’elle se résorbe dans sa propre abstraction au point de ne plus tenir compte de cela qui seul justement compte: la vie humaine, surtout lorsqu’elle est innocente. Car de quoi la mère de Camus, mutique, illettrée, regardant la vie à hauteur du balcon de son premier étage de Belcourt, donnant sur un rue peu passante ; une mère sans époux, le sien étant mort pour la France, et qui refuse de suivre son fils ailleurs qu’en ces lieux où son peu de vie était tout même le sien, de quoi pouvait elle être coupable, en soi et pour soi, au point de mériter, le jour où elle se serait aventurée hors de chez elle, d’être déchiquetée à son tour par une bombe ou égorgée d’une oreille à l’autre? La vraie réponse, explicitée, probablement dialoguée, se serait sans doute trouvée dans la suite du Premier homme, si on en juge par les amorces du plan et les fragments de débats esquissés par Camus. Le destin en a décidé autrement et cette réponse nous ne pourrons jamais que la conjecturer.

Après l’accident mortel de Camus, Mauriac à son tour attestera de la grandeur de celui qu’il avait appelé en 1944 son « protagoniste » et dont il voulut croire que la voiture par laquelle il avait trouvé la mort se fût écrasée in extremis au pied de la Croix … A relire de prés cet hommage, et sachant que finalement, en ces années là, Camus avait donné raison à Mauriac, il n’est pas sûr que ce dernier eût totalement effacé en lui les restes d’une petite rancune née sans doute du seul fait qu’à la Libération un jeune homme de 30 ans, venu de trans-Méditerranée, avait osé le contredire, sans prétendre lui faire la leçon, puis, devenu Prix Nobel, qui n’avait pas cru s’engager à sens unique durant la guerre d Algérie. Si l’on en juge par les violences qui ensanglanteront l’Algérie en proie à l’islamisme exterminateur dans les années 90, et que la complaisance étalée dans les précédentes décennies au nom d’une justice dotée d’un unique profil avaient préfigurées, il n’est pas sûr pourtant que la véritable charité chrétienne eût été enseignée et illustrée alors par François Mauriac. Mais qui prétendra, jamais, clore ce débat?

                               Raphaël Draï