danieldrai

CAMUS ET MAURIAC: Quelle Justice?

In LITTERATURE on février 2, 2014 at 9:15

Paru dans  » Albert Camus – Du Refus au Consentement » Coordonné par Jean-Francois Matteï – PUF 2011

A première vue, Albert Camus et François Mauriac représentent deux types littéraires que tout opposerait*. Cette opposition ne résulterait pas seulement d’une reconstruction méthodique et polémique à partir, notamment, de leurs divergences concernant la conception de la justice et son application problématique à la Libération. Souvent n’est retenue de leur controverse d’alors que la phrase dédaigneuse de Mauriac en direction de ce jeune homme incontestablement doué, donneur de leçons quoiqu’auteur d’un seul ouvrage notoire: L’Etranger, en plus de quelques soties exotiques, mais qui se permettait de regarder le monde « du haut de son œuvre future ». Peu de paroles aussi condescendantes auront été déjugées comme celle –là, et elle l’eût été sans doute à un plus haut degré encore si Camus n’avait pas été tué dans un accident de voiture, à l’âge de 48 ans, celui où l’écriture devient souveraine, à en juger par le plan de son roman, ou plutôt de son épopée en cours: Le premier Homme et ce qui en a été publié au début des années 90. Il faut le rappeler aussi: lorsque cet échange s’est engagé, parfois virulent mais sans jamais virer à la diatribe, et encore moins au règlement de compte, dès que Mauriac eût lu le Camus de «Combat», l’auteur de Génitrix se serait écrié en présence de Pierre Brisson: «Cette fois,je tiens mon protagoniste ». Déclaration par laquelle le déjà très célèbre Mauriac voyait en l’auteur de L’Etranger quelqu’un à sa mesure. Attitude chevaleresque mais non dépourvue d’ambivalence. Bien sûr la comparaison ici engagée ne saurait être exhaustive. Il y faudrait un fort volume. Dans les limites de cette étude, elle sera conduite sur un seul sujet, précisément celui de la justice, réfracté par les controverses de la Libération puis par la guerre d’Algérie qui ne voulut pas avouer son nom. Cependant, avant de l’engager, et pour qu’elle prenne tout son sens, il importe de relever ce qui dans leur deux biographies ainsi rapprochées aiguise leur différence mais sans masquer leurs points communs qui ne sont pas évanescents.

 I. Des parallèles qui se croisent. 

A priori, quoi de plus différent, de moins réductibles l’un à l’autre que ces deux types humains avant que d’être deux types littéraires ! François Mauriac est né à la fin du XIXème siècle, en 1885, sur les bords de la Gironde, dans une famille de bourgeois terriens, cossus et catholiques. Féru de lettres dés son enfance, bachelier indolent, licencié nonchalant, au moins en apparence, chartiste d’une année, il est décidé à « percer » dans le monde littéraire parisien surtout depuis que Maurice Barrès, son idole la plus haute, l’a gratifié d’une lettre aux compliments opiacés valant adoubement dans la chevalerie des poètes voués aux sommets de la gloire. A Paris où il est « monté », devenu explorateur méthodique des sentiers de la renommée il dispose à cette fin de tout son temps et des subsides de sa famille, s’essayant à des amitiés ferventes, le plus souvent à finalité littéraires, publiant de courts romans qui en ce temps là passaient pour sulfureux. L’âme humaine y était fouaillée avec le scalpel d’un catholicisme vétilleux tant il avait souffert des intermittences de la grâce, à cause de la fréquentation par le jeune Mauriac de ces lieux de plaisir que sa religion native eût dû lui interdire. Mais il y éprouvait également les tourments peccamineux qui nourrissaient ses créations littéraires à venir, sous le regard de ce « fils de l’Homme » qui était aussi le fils de Dieu sinon Dieu lui même.

Les année 30 marquèrent dans sa vie un autre tournant. Mauriac prenait des distances de plus en plus longues avec son milieu d’origine, mettant au moins pour un temps ses pas toujours exploratoires dans celles de Marc Sangnier et du Sillon. Attentif autant à Claudel qu’à Bernanos et à Maritain, l’auteur des Mains jointes est révulsé par les horreurs de la guerre d’Espagne, d’une révulsion causée autant par les républicains athées que par les soldats marocains de Franco arborant sur leurs djellabas ensanglantées l’emblème christique mais souillé du Sacré cœur. Vinrent les années 40 dont Mauriac réalise peu à peu ce qu’elles représentent vraiment. Car la messe est vite dite. Mauriac est non plus révulsé mais en agonie jusqu’aux fondements de son être par l’Occupation de la France dont il prévit l’un des premiers dans le monde tellement égocentré des Lettres que la fille aînée de l’Eglise risquait d’y périr corps, biens, et âme surtout. Mauriac commence par l’écrire à lui même dans son Journal ou dans le Livre d’Heures de Malagar puis à des amis avant de prendre des risques plus sérieux dont témoignera Le Cahier noir.Ces risques là qui ne se comparent guère à ceux pris par un Jean Moulin suffirent néanmoins à le placer au premier rang des écrivains de la Résistance et à le faire consacrer comme tel par Charles de Gaulle en personne qui dés son arrivée à Paris le fit quérir en voiture officielle, non sans arrières pensées sans doute, comme on le verra.

Albert Camus vint au monde en 1913 – Mauriac avait donc 28 ans et, à cette époque, la trentaine marquait le commencement du vieillissement– de l’autre côté de la Méditerranée dans le gros village de Mondovi, non loin de Bône, dans le département de Constantine – Constantine dont il dira plus tard qu’elle lui faisait penser à Tolède – ce qui n’est qu’une approximation. Son père descendait d’immigrés alsaciens scarifiés par la défaite de 70 et recherchant dans l’Algérie conquise (ou reconquise) les fondements de leur « identité française », comme on le dirait aujourd’hui. Sa mère venait d’une famille d’immigrés aussi, d’origine espagnole cette fois: les Sintès. Ces deux lignées plus chronologiques qu’à proprement parler généalogiques lui interdiront tout enracinement statique, précisément à la Barrès, d’où, sans doute, sa prédilection qui ne cessera de s’affirmer pour Gide. A sa manière, l’enfant Albert est également « chargé de chaînes ». Son père qu’il n’aura pas connu est mort très tôt à la guerre, en territoire de France. Sa mère élèvera donc les deux enfants qu’il lui a entre- temps donnés, à Alger, dans le quartier pauvre mais non pas miséreux de Belcourt. La misère est un état d’esprit. Elle obnubile mentalement l’être qu’elle afflige au point que celui ci devienne insensible à d’autres abondances, à d’autres générosités. L’enfant puis l’adolescent Albert n’est pas un miséreux. A Alger et sa région, jusqu’à Tipasa, il n’est que d’ouvrir tout grand les yeux, nager dans la Méditerranée bleue- outremer, étancher d’autres soifs au passage, celles de jeunes filles devenues femmes avant que d’être en fleurs, pour comprendre que le monde existe et qu’il en vaut la peine. Toutefois, la mère de Camus, elle, est pauvre de mots. Sa présumée loquacité hispanique s’en ressent. Elle parle peu, comme les pauvres ont peur de dépenser: par crainte d’une plus grande détresse. Pas de père, une mère présente seulement dans ses silences, et cela au pays de toutes les effusions, de toutes les exubérances: de couleurs, de senteurs, de passions dont ont fait ou viennent faire provision Delacroix, Fromentin, Renoir, Matisse, Flaubert, Maupassant, Montherlant, Gide, et tant d’autres … Mais Albert parle et écrit naturaliter. L’univers pourvoie à ses premiers besoins par la voie d’un oncle, boucher de son état mais liseur électif, mais aussi grâce à son instituteur qui lui servira non pas de père à proprement parler- de parâtre symbolique – mais de figure paternelle, initiatrice, rassurante, reconnaissant dans sa classe farouchement républicaine les dons où ils se trouvaient, refusant qu’il y fussent gaspillés. Monsieur Germain, pour ne pas le nommer, saura avec tact soustraire le fils orphelin de père, physiquement, et de mère, socialement, à ses tropismes descendants, à ses déterminisme sociaux ravageurs. Il lui ouvrira la voie du Lycée des boursiers jusqu’à la faculté des lettres d’Alger où d’autres enseignants, à commencer par Grenier, prendront le relais jusqu’au mythique concours d’agrégation dont l’accès lui sera refusé pour cause de tuberculose ; agrégation du haut de laquelle Sartre devenu « Pontifex Maximus » de l’existentialisme germano-pratin croira plus tard le flageller après la publication de L’Homme révolté, en oubliant, de manière assez déloyale, pour quelles raisons son adversaire – et rival- du moment n’y avait pu y accéder comme lui l’avait fait. Mais comme elle sera belle en 1961 son oraison funèbre…

Pendant que Mauriac explorait les salons littéraires et les maisons d’éditions de la rive gauche, rendu de plus en plus audacieux à mesure que son talent éclatait, tandis qu’il explorait au second degré et au dedans de son âme ces explorations elles mêmes, tâchant de se délester des tropismes du Bordelais et des déterminismes de la bigoterie, Camus, intellectuellement et politiquement, nageait au large. Les relations de la justice et de l’injustice ne lui étaient pas uniquement matière à dissertation bachelière ou à dissection confessionnelle mais visions de la rue, parfois insupportables, avec ses tchatches et ses bagarres. Alors que pour Mauriac le communisme incarnait le Diable, Camus adhérait de carte et de cœur au PC d’Algérie (française) et se lançait dans le « théâtre engagé » où l’Espagne des grévistes et des combattants – sollicitations de la généalogie maternelle? – prenait le premier rôle. Pour Mauriac l’Algérie dont en ce temps là il ne disait mot ni n’écrivait lettre faisait de soi partie de la France. Le jeune Camus, lui, relevait d’une plume ferme, mais sans aucune complaisance, d’aucun côté, les faits inacceptables qui en minaient les assises et en frelataient l’idéal. Familier de la pauvreté, il condamnait la misère, sociale, certes, mais aussi humaine qui aggrave la première ; celle qui empêche l’Homme de donner sa pleine mesure, sans la dépasser pour autant, comme il l’écrira superbement dans L’exil d’Hélène. Cette ligne de conduite littéraire, philosophique, éthique et politique, accentuée par les contraintes de la censure aux commencements de la Défaite, le fera finalement expulser d’Algérie vers la France. Il y éprouvera l’exil amer qu’elle sait dispenser à ceux qui n’y sont pas nés, même si leur père l’a défendue au prix de sa vie et s’y trouve enterré. Camus s’y essayera à d’autres formes de pensée, quand bien même le cœur n’y était pas, jusqu’à l’Occupation, le Maquis et les éditoriaux de « Combat » qui lui feront croiser enfin la route de Mauriac, au risque d’une dommageable collision entre eux ; des éditoriaux écrits comme on ne les lisait nulle part ailleurs et qui le feront reconnaître, on l’a vu, en « protagoniste » du Maître alors « conscience » obligée de l’après- guerre avec ses cours spéciales aux jugements parfois expéditifs. A ce moment, tout laissait penser qu’ainsi « jugé de haut » le jeune homme Camus, libéré de ces chaînes, allait planter dans le cœur du Maître condescendant une flèche empoisonnée, non loin de celle qui s’y était fichée et qui vibrait encore, tirée de l’arc normalien de l’impitoyable Jean – Paul Sartre: « Dieu n’est pas un artiste, Mr Mauriac non plus ». Il n’en fut rien. Né en Algérie, Camus en avait contracté l’admirable respect de l’aînesse.

Telles apparaissent les différences. Elles ne sont pas tout. Entre les deux hommes, de nombreuses et ressemblances convergentes sont également notables. Quelles seraient les plus significatives? Celles-ci apparaissent en premier lieu dans leurs lignées généalogiques. A t –on jamais noté que Camus et Mauriac sont, l’un et l’autre, des enfants sans père, absence affectivement inexplicable, au delà des circonstance qui l’ont causée, qui nourrira chez l’un et l’autre une recherche non pas acrimonieuse ou « révoltée » mais ascendante, si l’on peut la qualifier ainsi, de l’origine. Pour Camus, l’on devient vis à vis de soi même « le premier homme », fondateur d’une lignée sans précédence, parce que l’on a découvert, à partir d’une comparaison des dates de naissance et de décès, que le père, géniteur trop tôt disparu et auquel on a survécu, était en quelque sorte votre « père cadet ».Cette absence là n’est pas irréparable. Elle se compense, au moins partiellement, dans la découverte des autres hommes, condisciples, camarades de classe et de football, amis confirmés durant des lectures partagées, et aussi dans l’amour des femmes, de toutes les autres femmes dès lors que la première à laquelle on se fût attachée s’assujettit à d’autres dépendances, devient l’esclave aux yeux dilatés d’autres addictions. Si, de son côté, l’enfant Mauriac, très vite considéré dans sa famille comme le primus inter fratres, n’aura pas d’avantage connu son propre père, il aura conservé par devers lui le sens d’une tradition, la force de gravité d’une lignée par laquelle il accèdera aux genèses de l’univers, aux merveilles des forêts incendiaires et des cieux gorgés de pluie, mais aussi au sens d’un autre Père, du « Notre Père », comme il le décrira dans Le Mystère Frontenac qu’il faut alors lire en contre – chant du Premier homme. Dans ces deux vies l’absence irréversible du père mort rend plus aigüe, plus aimantée, la présence de la mère qui peuple désormais à elle seule -et pour cause- tout le champ affectif de l’orphelin, lequel apprend seul aussi à faire et les questions et les réponses. La mère de Camus est presque mutique. La mère de Mauriac se veut, présente, «veillante», tutélaire – fût- ce à brides souples – toujours lisante. Dans ce cas pourquoi Génitrix? Pourquoi La P(h)arisienne? Parce dans les deux cas le visage de la grand- mère, de l’hyper- veuve, dicte ses émotions à celui de la veuve plus jeune et déjà placée en dehors du temps et de la vie des corps. Peu porté aux règlements de compte – envisager comme tel L’Homme révolté serait un non sens -, Camus n’a pas écrit sa propre Génitrix. L’on peut se demander malgré tout si son besoin incoercible de séduction ne trouve pas sa cause dans la superposition de ces deux visages, grand -maternel et maternel, dans ces deux profils conjoints, contristés et contrastés par les contraintes du destin. Chez Mauriac la séduction féminine, pour ce qu’on en sait, n’aura pas eu cet effet boulimique et dispersif (comme si Camus avait transposé dans ce domaine la peur de manquer contractée dans son milieu natal).Il se reportera sur d’autres passions qui aujourd’hui nourrissent des polémiques parfois scabreuses.

 Car il faut arriver aux œuvres et à la question de la justice. L’Espagne est prégnante dans la l’enfance et la jeunesse d’Albert Camus. Sa première pièce s’intitulera Révolte dans les Asturies. Le pays de Cervantès et de Goya  et n’est pas moins présent dans l’enfance et l’adolescence girondine de Mauriac qui mettra du temps à se défaire du goût des corridas et des airs alors affolants de « Carmen ».D’où sa sensibilité particulière lors des événements qui se dérouleront non loin du sanctuaire de Malagar après l’arrivée au pouvoir du « Frente Popular » et la guerre impitoyable qui s’ensuivit. C’est probablement cette guerre si haineuse, comme tous les conflits fratricides, qui les initiera, en effet, à la térébrante question de la justice éprouvée non plus dans la feutrine du « chez soi » ni même dans les conflits sociaux que règle, fût ce temporairement, une augmentation de salaire, mais dans ces affrontements telluriques où il y va, de part et d’autre, d’une idée de l’Homme quand ce n’est pas de l’existence, ou non, de Dieu. Autres routes comparables apparaissent encore, tracées en analogues interrogations intimes, au plus prés du nœud gordien qui se tranche parfois comme l’on tranche une gorge. Si Mauriac a tenté de défaire ou en tous cas de détendre ce nœud dans Dieu et Mammon ou dans Bonheurs et souffrances du Chrétien, l’étudiant en philo d’Alger, agnostique déclaré, se sera électivement intéressé aux sources de la foi et de la pensée chrétienne dans son mémoire de fin d’études sur Plotin et Saint Augustin avant de plonger également vers la quarantaine – quel terme amphibologique … – dans les zones les plus sombres de soi et de s’en expliquer, sinon de s’en confesser, dans ce texte au titre théologique s’il en fût: La chute où un certain Jean -Baptiste relate ses saisons en enfer et les incroyables décadences de la condition humaine.

Dans une étude systématique entre ces deux hommes et ces deux œuvres bien d’autres points communs seraient à relever: l’attribution du prix Nobel, la collaboration à « L’Express ».L’on ne saurait omettre d’en citer un dernier, fût-ce de manière cursive: leur amour des paysages. Camus en aura noté la presque totale disparition dans la littérature contemporaine. Cette disparition lui semble signifier non pas simplement celle d’un genre littéraire mais celle d’une présence du monde et au monde. Par eux deux, la rendre de nouveau sensible c’est presque s’acquitter d’un devoir:

 Camus: «Peu après le prêche, les chaleurs commencèrent. On arrivait à la fin du mois de juin. Au lendemain des pluies tardives qui avaient marqué le dimanche du prêche, l’été éclata d’un seul coup dans le ciel et au dessus des maisons. Un grand vent brûlant se leva d’abord qui souffla pendant un jour et qui dessécha les murs. Le soleil se fixa. Des flots ininterrompus de chaleur et de lumière inondèrent la ville à longueur de journée. En dehors des rues à arcades et des appartements, il semblait qu’il n’y avait pas un point de la ville qui ne fût placé dans la réverbération la plus aveuglante».

«Le soleil se fixa». Qu’ajouter pour montrer à quel point la ville pestiférée se trouve sous son emprise, mise à découvert, dénudée presque …

Et Mauriac maintenant: «Alors que dans les landes girondines les coupes de pins détruisent et renouvellent le paysage et que je n’y puis retrouver presqu’aucune de mes promenades d’autrefois, la campagne du Cayla échappe à la puissance dévoratrice du temps: Maurice de Guérin aimait en elle par dessus tout cette immobilité, cette structure fixée des le commencement des âges. Dans la garenne où nous étions assis, très loin au dessus de la foule et des harangues, les branches de chênes échangeaient des signes et leurs murmures épousaient le silence».

Silence des genèses et langage des arbres dans le silence encore plus profond de deux êtres qui se cherchent.. Ineffaçables présences.

Comment deux êtres marqués par tant d’homologies, sinon d’identités, traverseront –ils les temps de dissentiment?

II. Qui est juste? Qui est Pur? La controverse à la Libération. 

Partis si loin l’un de l’autre, Camus et Mauriac vont finir par se rencontrer à la Libération dans une controverse dont la Justice précisément est l’enjeu. Quelle préoccupation les astreint? Se peut-il qu’une valeur tellement axiale devienne l’objet de vues antagonistes au point d’obscurcir les conditions de son application? La « collaboration littéraire » avec l’ennemi hitlérien fut si grave qu’elle entraîna la condamnation à mort d’écrivains de renom, comme Brasillach. Mauriac et Camus furent de ceux qui ne pactisèrent pas, que ce fût de gré ou par inconscience, avec l’Occupant mais qui lui résistèrent, non sans en avoir intérieurement délibéré. De ce point de vue, si l’on ne peut comparer l’engagement -actif -de Camus et Mauriac d’un côté et, par exemple, celui – lambinant – de Sartre et Simone de Beauvoir de l’autre, il ne faudrait pas donner dans l’excès inverse et faire par exemple de Camus un résistant de la première heure. En France occupée la vie quotidienne préservait ses rites. La vie littéraire notamment et le spectacle continuaient avec quelques aménagements éditoriaux et des froissements d’âmes mais c’est bien en 1942 – année noire s’il en fût – que L’Etranger paraîtra chez Gallimard. Quant aux Lettres à un ami allemand dans lesquelles Camus expliquera pour quelles raisons il s’est résolu à la « vraie guerre », après un « détour » qui n’est rien d’autre que celui de la conscience face à la brutalité bestiale et impulsive de l’Occupant, ces Lettres d’une haute tenue morale ne paraîtront qu’en 1948. Mauriac, lui aussi prendra de véritables risques avec le clandestin Cahier Noir et s’il lui faudra changer souvent de « planque » il ne sera – heureusement -jamais arrêté et n’aura jamais sondé ses ressources spirituelles réelles face à un vrai Barbie. Quoi qu’il en soit de ces étapes dangereuses, l’un et l’autre se retrouvent à la Libération, vécue dans une immense joie et un non moins immense soulagement de l’âme, à la première page de deux journaux ayant recouvré eux aussi pleine liberté de parole et de plume: « Le Figaro » pour Mauriac – qui écrit aussi de nombreuses chroniques ailleurs – et « Combat » pour Camus. Sans désemparer, ces deux « consciences », l’une notoire, l’autre riches de promesses, se retrouvent face à la dure question de la justice. Elle ne se pose pas dans les mêmes termes de part et d’autre. Parfois acerbe mais toujours respectueuse du point de vue d’autrui, la controverse qui commence ne se rapporte pas chez Camus et chez Mauriac aux mêmes références ni à la même conception de l’Homme et de sa morale.

Pour Mauriac, la justice apparaît comme une exigence suprême de laquelle il ne faut rien rabattre. Les crimes commis durant l’Occupation, dans la veulerie et le déshonneur, ne sauraient rester impunis. Néanmoins, il appartient aux tribunaux, légalement institués ou ré-institués, d’en connaître et d’en débattre, tout aussi légalement, avant de prononcer les peines qui s’imposent certes mais au seul titre de la Loi. Depuis l’été 1944, le vent a tourné. Les Alliés sont sur le point de rompre l’armée allemande, d’écraser le régime hitlérien, de pulvériser l’Allemagne qui s’est vouée à lui corps et âme, si l’on peut parler d’âme dans ce contexte. Il importe plus que tout qu’après le règne de la force brute et aveugle, qu’après le temps des assassins et des politiques d’extermination, la justice réinstaure le sien. Durant quatre années, une immense colère s’est accumulée sinon dans tout le peuple de France – lors de ses déplacements Pétain sera longuement applaudi jusqu’au printemps de 1944 – en tous cas parmi ceux et celles qui n’ont jamais désespéré de la libération du territoire, qu’ils fussent gaullistes ou non. Dés que ce vent eût tourné, que le rapport de force s’est inversé, cette colère noire s’est débondée, a roulé comme une crue dévastatrice. De nombreux – trop nombreux, règlements de comptes se sont produits et parfois de véritables lynchages ont eu lieu, d’une sauvagerie inouïe. Aux yeux de Mauriac cette violence est explicable par les circonstances exceptionnelles de la persécution hitlérienne et de l’indigne collaboration qui l’a servie. Elle n’est excusable ni en soi ni au regard de ce qu’exige le relèvement de la France, une nation survivante, déchirée, exsangue, exténuée, moralement et physiquement. La violence ne doit pas être érigée en « règle » puisqu’elle se nourrit d’elle même par les excès qu’elle engendre puis par les vengeances engrenées qu’elle suscite. Il faut que la France redevenue la République française se rétablisse comme un Etat méritant ce nom. De ce point de vue Mauriac fait siennes les priorités absolues formulées par le Général de Gaulle. La République ne peut ressusciter que si l’Etat se rétablit, un Etat dont l’autorité soit de nouveau placée entre des mains légitimes. Autrement l’anarchie poursuivrait l’œuvre funeste de l’Occupation et de la Collaboration. Ces passages à l’acte, ces mises à mort expéditives, ces chasses à l’homme récursoires doivent cesser au plus tôt pour éviter l’horrible démonstration selon laquelle les Hitlériens et leur séides d’un côté et les Résistants de l’autre font partie de la même engeance, les anciennes victimes n’ayant rien à envier à leurs bourreaux militairement défaits mais mentalement victorieux.

Au fur et à mesure que l’Etat retrouve ses assises, que les services publics sont remis en marche, et notamment celui de la Justice, les objurgations de Mauriac se font plus pressantes. Que faut –il entendre par « Justice » lorsqu’auprès des Cours chargées de juger les crimes et autres forfaits commis durant ces années d’opprobre elle est réclamée par vindicte? Justice serait– ce vengeance? Les premières mises en gardes proférées à ce sujet doivent être inlassablement rappelées. Dans un Etat libre, les tribunaux ne sont pas institués pour venger les outrages, les torts, les morts endurés par les uns ou par les autres mais bel et bien pour juger leurs auteurs, en instruisant leur procès à charge et à décharge, selon ce que prévoient les Codes en vigueur et non pas selon les défoulements de la haine ou les pulsions du ressentiment. Devant les cours d’assises, ce sont des jurys qualifiés de populaires qui rendent la sentence en dernière instance et cela au nom du peuple français

Les éditoriaux signés par Camus dans « Combat » ne seront pas d’une tonalité et d’une teneur différente.Avec cependant plus que quelques nuances – dont certaines très appuyées. Il va de soi que la justice fût rendue de telle sorte qu’elle justifie son nom. Dans la manière dont elle doit être appliquée, il faut discerner tout de même l’intention procédurale, technique, du tribunal mais également la vision politique des juges de la République reviviscente. Car la justice doit être rendue au regard des crimes commis contre les personnes, certes, mais aussi contre la France durant cette terrible période. La France est bel et bien partie civile et politique en ces procès. Car l’Occupation se caractérise par ces deux forfaitures: la collaboration à des meurtres individuels ou de masse mais aussi la collaboration à la mise à mort de la France sous prétexte de la sauver. S’il doit y avoir des échelles de peines, celles ci doivent être évaluées, selon ces deux considérations cumulées. Torturer puis exécuter un résistant n’est pas seulement un crime de droit commun, c’est bel et bien un crime contre la Nation française puisqu’à ce moment l’homme supplicié ou la femme torturée avaient « le visage de la France » comme le profèrera plus tard Malraux lors de l’inoubliable oraison funèbre de Jean Moulin. Dans la période si particulière que la France traverse, la Justice ne saurait être sédative, lénifiante, comme s’il fallait d’ores et déjà passer à autre chose, comme s’il était possible de défalquer prématurément quoi que ce soit des souffrances et des tourments que les victimes de la Collaboration ont endurés lorsqu’elles ont fait face jusqu’à l’ultime seconde à l’insupportable. Quoi que l’on affirme métaphysiquement de la faiblesse humaine, il en est qui au bout du compte n’ont pas parlé. N’ayant pas descellé leurs lèvres malgré les coups, malgré les ongles arrachés, par leur courage et leur constance ils ont effectivement préservé, fût ce pour une semaine, un jour, une heure parfois, la vie de leurs compagnons. Et l’on voudrait les passer par profits et pertes?

La véritable controverse s’engagera entre Camus et Mauriac lorsque ce dernier croira introduire dans le débat en cours une autre considération: celle de la charité. A ses yeux quelqu’horreur un homme ait pu commettre, il ne perd jamais sa qualité d’être humain. Pour aussi criminel que l’on s’avère, et si même le péché s’ajoute au crime, une créature à la semblance de Dieu relève finalement de la justice divine dont la justice humaine n’est que l’une des expressions. Elle relève aussi de la compassion du Père qui offrit son Fils en rémission des péchés déjà commis et des péchés qui ne manqueront pas de l’être par l’humanité tant est profonde, insondable, la peccabilité humaine. @Les tribunaux de la République doivent prendre en compte ces deux dimensions et surtout ne pas minimiser la seconde puisque c’est à ce titre que la justice rendue se différenciera sans équivoque de la vengeance. Toute justice doit laisser possible le pardon des fautes et des offenses qu’elle se doit entre temps de châtier selon la loi humaine. Aussitôt Camus marquera son net désaccord en des termes qui percuteront directement Mauriac, un Mauriac que « Le Canard enchaîné » a surnommé, en raison de ces nombreuse interventions caritatives,: « Saint François des Assises » – surnom que l’impétrant assume avec délectation – laissant entendre que cette charité systématisée n’était pas totalement désintéressée puisque le frère du nouveau saint avait assumé de hautes fonctions dans l’Ordre des médecins sous le régime de Vichy.

Pour Camus, qui douterait que les intentions de Mauriac soient louables? Elles n’en ont pas moins le tort d’être émises à contre- temps et surtout de céder à la confusion des genres. Faire croire que réclamer entière justice serait récuser la charité ne relève guère d’une argumentation loyale. Une pareille argumentation présuppose que réclamer le châtiment des assassins de sang froid et des tortionnaires aux gages c’est se retrouver ou se reclasser du côté des barbares. Si la justice ne doit pas dégénérer en vengeance, réclamer d’ores et déjà la compassion des tribunaux et prodiguer le pardon des survivants en se substituant à eux c’est mélanger beaucoup d’ingrédients hétérogènes. La compassion est un sentiment subjectif qui procède aussi, si l’on n’y prenait garde, d’une trouble identification avec le bourreau. Prématurée, dans l’épanchement des belles âmes, frustrées par la difficultés de l’époque et pressées de se manifester à nouveau, elle empêche la justice d’atteindre l’un de ses objectifs essentiels: celui de faire prendre conscience au criminel de l’effroyable cause à laquelle il a donné la main et des conséquences irréversibles qu’il a provoquées. Quant au pardon, qui oserait le revendiquer en lieu et place de ceux qui ne sont plus là pour en juger? En mélangeant indûment la charité chrétienne, doctrinale, et le pardon, confessionnel, à la seule justice des hommes l’on risque de dénaturer ces trois composantes d’un coup. Il est un temps pour chaque chose. Celui du pardon n’arrivera qu’avec celui de la réparation – pour autant qu’elle soit possible – des crimes commis d’abord à l’encontre des personnes dont la vie a été tranche avant terme, ensuite à l’encontre de la France, bien sûr, mais aussi à l’encontre du genre humain, de l’Homme dont au bout du compte, et comme on l’a indiqué, Camus et Mauriac ne se font pas exactement la même idée sinon de sa valeur intrinsèque en tous cas de ce qui fonde cette valeur. Pour Camus, le dogme de la misère de l’homme sans Dieu n’a aucun sens. L’Homme est suffisamment riche, dans un univers suffisamment fécond et splendide, si l’on sait le regarder, pour ne pas s’assujettir à une autre transcendance que la sienne, une Transcendance minorante qui lui serait soufflée ou insufflée de l’extérieur. A charge pour lui de respecter la limite constitutive de son être et qui en préserve le sens. Croire que l’homme requiert une salvation extérieure, serait –elle d’inspiration divine, pour échapper à sa destruction c’est rien de moins que contribuer encore plus sûrement à sa perte ou en tous cas à son amoindrissement. De Camus l’on a parfois affirmé qu’il était une anima naturaliter christiana. Or il faut respecter ce qu’un être dit de lui même sans prétendre lui imposer la vision « véridique » de ce qu’il serait sans le savoir. Sans conteste, Camus s’est profondément intéressé au message de l’Eglise. Enfant il a célébré sa première communion. Ensuite sa pensée l’a porté vers d’autres horizons. Ses convertisseurs patentés devront attendre La chute pour confirmer leurs désillusions en y trouvant des pages impitoyables non pas contre « le Fils de l’Homme », comme l’appelle Mauriac, mais contre l’usage dévoyé qui en est fait et cela dés la symbolique de la croix . La virulence de ces pages dans un écrit qui se veut « confessant » est souvent euphèmisée mais elle traduit la conviction humaine de Camus. Lorsqu’un homme franchit la limite à partir de laquelle il se fourvoie et se dévoie, il appartient à un autre homme de l’y reconduire. Le laisser imaginer qu’il pourrait s’en tirer autrement, par une sorte de grâce inconditionnelle, serait l’inciter à récidiver. La récidive est la figure parfaite de la désespérance.

Mauriac l’entend tout autrement. Sa conception de la justice s’ordonne à sa conception de la politique laquelle s’ordonne ensuite à l’idée qu’il se fait de la France non pas comme Nation renfermant son sens en son propre sein mais comme Nation ecclésiale et christique. Si la justice ne doit pas être conçue sans la charité et sans le pardon, c’est d’abord parce que la France est une Nation divisée jusqu’aux tréfonds d’elle même. Elle vient de le montrer et de le démonter ad nauseam durant l’Occupation. Depuis la Libération elle redouble cette démonstration par les excès et les débordements inadmissibles de l’Epuration. L’ontologie chrétienne doit éclairer les voies de la justice et ouvrir celles de la plus urgente des politiques celle de la réconciliation nationale. A cet égard, Mauriac conforte les desseins du général de Gaulle qu’il regarde, au delà de ses suréminentes fonctions gouvernementales, comme un fils de l’Eglise, astreint à la Communion régulière qui doit inspirer ses décisions aux sommets de l’Etat. Un fils de l’Eglise, considéré comme le sauveur de sa patrie, ne saurait contrevenir à la Parole de son Maître, le Sauveur par excellence. La division du cœur ajoutée à l’opposition des corps est le signe du diabolique. Elle signalise le passage dévastateur du Malin parmi les créatures humaines déjà disloquées. Qui oserait la préconiser, sans la moindre hésitation? Quel cœur est suffisamment pur et indivisé pour appliquer la justice humaine et la politique qui la profile sans un froncement de sourcil, sans une sueur d’angoisse? L’oublier c’est ne plus rien comprendre non pas à la simple menace de voir sévir une justice expéditive mais au fonctionnement même d’une justice devenue injuste qui ne se déjuge pas seulement elle même mais installe à demeure cet infatigable démon que le Fils de l’Homme savait chasser des corps et des esprits eux aussi suppliciés. On sait qu’au terme de cette controverse, Camus donnera raison à Mauriac. Ne s’est –il pas rendu un peu trop tôt?

III. Dans une guerre qui ne dit pas son nom, quelle justice? 

Comme le mort saisit le vif, le 8 mai 1945, le jour même de la victoire célébrée sur l’Allemagne allait commencer la guerre d’Algérie, la plus longue et sans doute la plus cruelle des guerres dites de décolonisation. Ce jour là, dans l’est algérien, à Sétif, une manifestation nationaliste dégénère en tuerie d’« européens », comme on les nommait, dans des conditions particulièrement atroces: viols, éviscérations… Les représailles qui s’ensuivirent furent terribles, assouvies à la fois par une partie de la population européenne, se trouvant dans l’après -coup de la panique et cédant à l’épouvante engendrées par ces « europénnades », et surtout, durant plusieurs semaines par l’armée de la France replongée dans le sang. Ce jour là, et les suivants, le pouvoir d’Etat est encore assumé par le général de Gaulle. La répression militaire s’accomplit selon son aval. Elle s’achèvera avec la demande collective de pardon: l’aman, mise en scène notamment sur la place principale de la ville de Constantine dont le Général Duval, tel un centaure, s’est fait le centre. Ces « événements » comme on commençait à les désigner, faute de les nommer, n’auront que peu d’échos dans la presse nationale tout occupée par la fin de l’Occupation. Seul Camus, dans « Combat », exprimera son anxiété et sa réprobation dans des termes qui ne souffrent aucune équivoque. Sauf erreur, Mauriac n’en dit rien. Il ne viendra aux affaires du Maghreb que plusieurs années plus tard, et avec quel retentissement ! Pour sa part, Camus, n’a jamais quitté des yeux ni du cœur cette Algérie où il est né, où il a grandi, où son esprit et son affectivité se sont formés. Si le bleu du ciel d’Alger, si le bleu de la Méditerranée l’émerveillent et lui font écrire quelques unes des plus belles pages qui leur furent consacrées, il reste lucide sur les conditions de vie, ou plutôt de survie, de l’immense majorité de la population arabe, comme il l’appelle et ne cesse de la qualifier, sans aucune des connotations péjoratives attachées à ce terme sur une terre où le mépris réciproque, nourri par l’ignorance des uns envers les autres, malgré un côtoiement quotidien, est plus qu’abondant, même s’il suffit de peu, de très peu, pour qu’une étrange et labile fraternité prenne fugacement le dessus.

C’est âgé d’à peine une vingtaine d’années qu’Albert Camus a parcouru la Kabylie dont il décrit la misère non pas en touriste ou pour y trouver l’on ne sait quel exotisme aux fortes sensations mais pour la dénoncer, et pour la dénoncer comme il sait le faire instinctivement: non pour aggraver les ruptures, approfondir les fossés mais au contraire pour qu’il y soit porté remède au nom de cette valeur dont il ne cessera pas non plus de chercher le sens tout au long de sa vie: la justice. Il en mesure la portée en en sondant la haute antiquité, dans la pensée chrétienne mais plus anciennement encore, s’il se peut, dans la pensée et le théâtre grecs. La justice exige la mesure et exclut l’excès. Autrement, c’est le règne du pouvoir absolu qui est l’autre visage de la folie. Le pouvoir n’est démentiel que par la démesure qui l’exalte d’abord, qui le détruit ensuite, très vite, comme il le montera dans Caligula. La justice ne mérite son nom que si elle fait droit, sans exception ni réserve, à tous les protagonistes des conflits ou combats qui se livrent en son nom. Dés le début des affrontements en Algérie, Camus tentera non pas de tenir la balance égale – l’égalité n’est que le simulacre de la justice – mais de n’être injuste envers personne. Il s’en expliquera plus tard dans sa conférence sur les relations entre le drame et le tragique. La Tragédie se noue lorsque chaque protagoniste récuse l’injustice qui lui est causée au titre de la justice pure que l’on prétend par ailleurs rechercher mais à son détriment. Une valeur ne reste pas constante par sa propre vertu. Elle peut se dénaturer selon les modalités de sa mise en œuvre. Et c’est essentiellement au sujet de la violence exercée au nom de la justice, une violence invoquée comme inéluctable, qu’il conservera une pleine lucidité et refusera toujours de se payer de mots. Il faut s’en convaincre: l’injustice explique la violence, elle ne la justifie pas. Il arrive même qu’elle n’en soit que le prétexte. La justice violente fait violence à la justice et lorsqu’elle cède à sa propre ébriété – par exemple lorsqu’elle assassine aveuglément, le coupable présumé avec l’innocent flagrant – elle se disqualifie rétrospectivement. La terre d’Algérie est la terre commune, affectivement indivise, des populations qui y vivent. Nul ne saurait à bon droit la revendiquer à titre exclusif. Comment en irait –il autrement? Camus rend justice, certes, à la population arabe mais l’Algérie est aussi sa terre natale, celle où il deviendra le « premier homme » ; la terre de sa propre origine de laquelle il ne se délierait qu’en buvant l’amertume de l’exil et de la séparation, l’un des thèmes dominants de La Peste.

Mauriac n’interviendra que beaucoup plus tard dans les questions du Maghreb et de la décolonisation. Au lendemain de la Libération et des controverses parfois acerbes provoquées par l’Epuration, il se trouve pour ainsi dire en « vacance » de ces grandes causes au cours desquelles sa voix, pourtant blessée, puisse faire entendre ce à quoi il se proclame sans cesse le plus étroitement attaché: la bonne nouvelle du Fils de Dieu qui est en même temps le Fils de l’Homme, fils de ses pensées et fils de ses œuvres. Si le Maghreb a très peu été présent dans ses articles mémorables, les choses vont changer. Jusqu’à présent, il avait attendu que les événements vinssent à lui. Cette fois, il prend les devants, pour peu, il est vrai, qu’on le sollicite, d’autant qu’il a obtenu le Prix Nobel et que dans ce cas l’organe crée la fonction. Pourquoi entrer dans l’arène?

En Indochine et au Maghreb la France à peine libérée du joug hitlérien et de la collaboration pétainiste doit faire face à la revendication pour leur indépendance des populations dites indigènes. Elle ne sait ou elle ne croit pouvoir y répondre que par la force. Or ni l’Indochine ni le Maroc ne sont constitués de Départements français. Leur indépendance semble inscrite non seulement dans la nature des choses mais dans les valeurs mêmes que la République, à peine rétablie sur ses bases, inculque aux populations « indigènes », après avoir éprouvé dans sa chair les violences du Pouvoir béhémotique à l’emblème de la croix gammée. Ce qui fut valable pour elle ne le serait –il pas pour autrui, méprisé, dédaigné? A la revendication pour l’indépendance, indissociable de la revendication pour la justice, ne saurait –elle réagir que par des coups de force, par une répression accrue, comme lors de la déposition du Sultan marocain, descendant du Prophète, au profit d’un homme de paille que le moindre souffle emportera? Jusqu’à quand la France supportera t-elle ce déni de justice sans que personne, ni gouvernant, ni grand écrivain, ne le dénonce? Mauriac a été initié aux affaires du Maghreb et à la spiritualité islamique par des esprits d’envergure, venant conforter les assauts passionnés et parfois séducteurs de plus jeunes militants. En ce domaine d’Islam Massignon aura été l’équivalent d’un Claudel ou d’un Maritain pour la foi catholique. Edifié, ou croyant l’être suffisamment, Mauriac s’engagera dans cette nouvelle cause avec le talent inégalable, à la fois littéraire, spirituel et politique, qui est le sien. Plus d’une fois sa plume, dirigée contre le maintien du statu quo, se fichera en plein cœur de ses adversaires non sans susciter de leur part une haine dont il se délecte à nouveau et qui stimule sa propre détermination. Au fur et à mesure du combat dont il est devenu l’une des figures de proue, ses principaux arguments s’aiguisent comme la lame sur la meule. La France doit mener ses possessions coloniales, le Maroc, en l’occurrence, à l’indépendance, quitte à respecter des phases de transition. Préserver le statu quo, au profit d’une minorité d’européens obtus et avides serait désastreux. Au Maghreb en général et au Maroc en particulier se jouent deux parties sans commune mesure avec les intérêts de quelques gros possédants qui confondent leurs propriétés avec la création divine. Il y va de la position de la France. Les excès dont elle se rend coupable, surtout après les années de l’Occupation, sapent sa position dans le monde et lui aliènent les nations qui ont pourtant fait de « La Marseillaise » l’un de leurs hymnes électifs. Lorsqu’elle fait donner la troupe sur des terres dont sa langue n’est pas la langue native, ne risque t –elle pas d’être identifiée à l’Occupant dont elle n’a pu se libérer qu’au prix de sacrifices atroces? Mauriac retrouve les thèmes qu’il aura illustrés à la Libération et lors des représailles aveugles et sauvages de l’Epuration. Un autre thème apparaît à présent: celui de la préservation des positions de la chrétienté en terre d’Islam. Si la France avec les catholiques français se laissait emporter dans le camp de la répression et de la domination hors de saison des peuples qui pourtant ont fait de la Révolution française leur propre référence, c’est l’Eglise de Pierre qui en pâtirait. Elle retrouverait le masque hideux qu’elle a mis des décennies à décoller de son visage. Il ne faut donc pas compromettre en terre d’Islam les voies de la présence chrétienne et du témoignage donné là au nom du Fils de l’Homme. Mauriac ira jusqu’à identifier le Christ sur la croix à cet homme maghrébin abjectement torturé par la police de la France, toujours considérée comme fille aînée de l’Eglise et obligée à une exemplarité sans failles.

Durant la guerre d’Algérie, déclenchée à la Toussaint de 1954, Camus et Mauriac n’auront pas d’échange direct comparable à celui des années 44 et 45. Leurs positions respectives comportent des points communs et des différences irréductibles. On l’a dit, la question de la justice en Algérie, Camus s’y est confrontée alors qu’en France métropolitaine Mauriac se dégageait à peine de ses préjugés de classe et de l’endoctrinement qui lui était afférent. La guerre d’Algérie lui paraissait inéluctable puisque la France ne parvenait pas à trouver les voies et moyens permettant aux uns et aux autres de vivre en paix sur la même terre natale. Pour Camus, la revendication de l’indépendance dont il a été l’un des premiers, sinon le premier, à souligner les causes déflagratrices, ne saurait justifier, là encore, que la souffrance des uns obnubile la souffrance des autres. Camus est né en Algérie, non pas seulement de sa naissance biologique, d’état civil, mais de sa naissance pleinement humaine. Mauriac n’aura jamais mis les pieds sur cette terre qu’il jugera toujours de loin, comme tant d’autres écrivains ou philosophes pour lesquelles l’Indépendance de l’Algérie allait de soi, dictée par les Lois de l’Histoire. Camus se sera frontalement opposé à cette façon de voir et de penser, à la bonne conscience, gavée d’elle même, qui l’accompagnait. L’Homme révolté en sera la démonstration. L’Histoire n’est nullement législatrice. Elle ne se réduit pas à une mécanique broyeuse qui compterait pour rien la liberté humaine considérée non pas comme abstraction mais comme source du tragique si aucune transcendance, humaine elle aussi, ne venait l’éclairer par en haut, toujours à hauteur ascendante d’homme. Pour Mauriac, la guerre d’Algérie s’inscrit dans les mêmes schèmes irréversibles que l’indépendance du Maroc. La première urgence reste que la France ne perde pas son âme dans une guerre où la torture routinière efface par ce fait son caractère absolument scandaleux. La mission de la France et – pourquoi ne pas l’avouer – son intérêt est de préserver la présence catholique en Afrique du Nord, terre d’Islam, et cela du Maroc à la Tunisie. La présence politique, conçue comme domination d’un peuple sur un autre, bien plus nombreux que lui, n’est pas, n’est plus souhaitable, et en tous cas n’est pas la seule possible. A lire et relire le Bloc Notes de ces années là, on aura de la difficulté à trouver une page qui soit d’empathie véritable ou de commisération chrétienne vis à vis des Français d’Algérie englobés dans la même catégorie déjectrice, péjorative et historiquement déclassée. Insensibilité qui se renforcera encore avec l’arrivée de Gaulle au pouvoir, de Gaulle regardé une nouvelle fois comme figure du Sauveur au sens politique mais aussi au sens religieux car pour Mauriac l’oracle du 18 juin aura toujours été certes le gouvernant hors du commun au pied duquel il sacrifiera même Mendés France mais surtout cet homme allant communier tous les dimanche et remettant son âme dans les mains du moindre prêtre chargé d’en écouter la confession. Qui saura jamais de quoi de Gaulle se sera confessé durant ces années de sang et de cendres, entre son discours au Forum d’Alger du mois de juin 1958 et le silence buté qui sera le sien lors de l’exode sans précédent d’un million de personnes déracinées de leur terre natale après avoir cru, sur la foi de ses engagements, qu’il les y maintiendrait…

La guerre d’Algérie aura été source d’une intime souffrance pour Camus lequel ne se sera jamais accordé la facilité de tourner son fauteuil ou son prie- Dieu dans le sens de l’Histoire . Il aura suffisamment dénoncé les méfaits du système colonialiste pour ne pas être embrigadé, post mortem, parmi les défenseurs de ce système conçu et cautionné par la France métropolitaine. Pour autant il refusera de voir ses compatriotes caricaturés. Un article de « L’Express » bien peu cité consacrée à leur sociologie réelle et à leur véritable état d’esprit tentera aussi de leur rendre justice . Car cette justice eux aussi y avaient et y ont toujours droit. Aucune cause, aucune injustice idéologiquement combattue ne pourra jamais justifier que l’on fasse exploser des bombes dans un café ou dans les tribunes d’un stade. La justice d’une lutte doit se prouver tout au long de celle –ci, sans souffrir aucune intermittence, autrement le meurtre devient une addiction dont périront ceux qui en usent et en abusent comme s’il allait de soi. Sur ce plan Mauriac et Camus présentent un autre point commun. Toute sa vie le premier sera poursuivi par la formule assassine de Sartre relative à la réalité de son art. Toute sa vie le second aura été poursuivi par sa réponse elliptique à la question provocatrice d’un jeune algérien militant de l’Algérie indépendante comme si seul il y était né: « Entre la justice et ma mère je choisis ma mère ». Il faut céder à une irrémédiable mauvaise foi pour entendre cette phrase comme un rejet de la justice envers autrui au profit de solidarités primaires et primitives. Camus voulait faire comprendre à ce jeune contradicteur né sur la même terre que lui et rencontré si loin, à Stockholm, que la justice n’est plus la justice lorsqu’elle se résorbe dans sa propre abstraction au point de ne plus tenir compte de cela qui seul justement compte: la vie humaine, surtout lorsqu’elle est innocente. Car de quoi la mère de Camus, mutique, illettrée, regardant la vie à hauteur du balcon de son premier étage de Belcourt, donnant sur un rue peu passante ; une mère sans époux, le sien étant mort pour la France, et qui refuse de suivre son fils ailleurs qu’en ces lieux où son peu de vie était tout même le sien, de quoi pouvait elle être coupable, en soi et pour soi, au point de mériter, le jour où elle se serait aventurée hors de chez elle, d’être déchiquetée à son tour par une bombe ou égorgée d’une oreille à l’autre? La vraie réponse, explicitée, probablement dialoguée, se serait sans doute trouvée dans la suite du Premier homme, si on en juge par les amorces du plan et les fragments de débats esquissés par Camus. Le destin en a décidé autrement et cette réponse nous ne pourrons jamais que la conjecturer.

Après l’accident mortel de Camus, Mauriac à son tour attestera de la grandeur de celui qu’il avait appelé en 1944 son « protagoniste » et dont il voulut croire que la voiture par laquelle il avait trouvé la mort se fût écrasée in extremis au pied de la Croix … A relire de prés cet hommage, et sachant que finalement, en ces années là, Camus avait donné raison à Mauriac, il n’est pas sûr que ce dernier eût totalement effacé en lui les restes d’une petite rancune née sans doute du seul fait qu’à la Libération un jeune homme de 30 ans, venu de trans-Méditerranée, avait osé le contredire, sans prétendre lui faire la leçon, puis, devenu Prix Nobel, qui n’avait pas cru s’engager à sens unique durant la guerre d Algérie. Si l’on en juge par les violences qui ensanglanteront l’Algérie en proie à l’islamisme exterminateur dans les années 90, et que la complaisance étalée dans les précédentes décennies au nom d’une justice dotée d’un unique profil avaient préfigurées, il n’est pas sûr pourtant que la véritable charité chrétienne eût été enseignée et illustrée alors par François Mauriac. Mais qui prétendra, jamais, clore ce débat?

                               Raphaël Draï

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :