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LE DIXIEME HOMME – Arche Octobre 2003

In Uncategorized on novembre 6, 2015 at 12:04

Comme un pyromane fasciné par le feu, le nouveau siècle manipule des idées mortelles. Ainsi joue t-il dangereusement avec l’idée du dernier homme, de la post-humanité. Autant que la substance toxique du thème frappe sa récurrence. Déjà, dans les années 60, un débat analogue opposait sur un sujet approchant le Foucault de Les Mots et les Choses et le Mikel Dufrenne de Pour l’Homme. Qui devait l’emporter en ce dialogue de sourds? La Structure, anonyme, minérale, ou le Sujet, faible, divisé mais responsable? L’époque met en circulation trop de mots démonétisés pour ne pas en chercher la garantie dans la vie spirituellement validée.

Où trouver alors les repères auxquels s’orientent la dignité de l’Homme, sa consistance, sa persistance? La pensée et la vie liturgique d’Israël l’attestent: l’Homme ne se réduit guère à ce visage éphémère tracé sur le sable tandis que monte la mer, selon Foucault. Ni inconsistant, ni précaire, le Créateur l’a institué comme son efficient associé dans l’œuvre de la Création puisque celle – ci n’est point parachevée, qu’elle reste à parfaire (Gn ; 2, 3). L’Humain (Haadam) cheville le Monde d’en haut et le Monde d’en bas, ce Monde – ci et celui qui vient en réduisant leur antagonisme possible. Deux affirmations des Pirkei Avot le soutiennent:  « Précieux (h’aviv) est l’Homme pour Dieu qui l’a façonné à sa semblance (betsalmo), et plus précieux est-il encore puisque Dieu le lui a dit ». Un véritable amour se déclare et s’officialise. Il est des discrétions de mauvais aloi qui préparent des retournements traîtreux. L’amour de Dieu engage celui ou celle qui l’avoue à ne pas s’en déjuger dés les premiers moments de la mise à l’épreuve. De pareils moments se produisent inévitablement dans une création qui doit être toujours gagnée sur le chaos initial. C’est pourquoi les Pirkei Avot affirment maintenant: « A l’endroit où il n’y a pas d’hommes (anachim) efforce toi d’en être un (ich) ». Le langage courant comporte encore, scintillantes, des paillettes du langage d’avant Babel, lorsque les langues humaines communiquaient entre elles au lieu de se rendre opaques et incompréhensibles les unes les autres. Cette dernière injonction des Pirkei Avot paraît étonnamment proche, étrangement consonante avec l’adage célèbre de Freud: Wo Es war Soll Ich werden: là où l’Inconscient se trouve, quelqu’Un se doit d’advenir. Comment ne pas relever la surprenante homophonie, sinon l’identité, qui surgit là entre le Ich hébraïque et le Ich de la langue allemande ! Certes, ce quelqu’un n’est pas quelconque. De lui beaucoup dépend parfois, comme on va le constater. Aussi, la pensée juive ne s’est pas tant préoccupée de l’extinction des hommes – extinction à quoi elle les sait particulièrement portés – que de leur pleine reviviscence. Dans le livre d’Ezechiel, qui fait pendant au récit de la Genèse, le prophète électif de l’exil est justement, avec insistance, convoqué par son plein nom: Ben Adam: enfant de l’Homme. Et c’est dans ce même livre qu’est décrite, telle qu’« en direct », la résurrection des morts. Les prières juives, sans exception, sont préoccupées par la défaillance du premier homme, de Adam harichone, une faute générique qui aimantera les rechutes consécutives du genre humain, y compris celles du peuple juif avec la confection du Veau d’Or puis avec la destruction des deux temples de Jérusalem. Peut –on conjecturer la nature exacte de cette faute initiale? Elle aurait mené l’Humain originel à se prendre pour un être à part (leâstmo), un univers en soi, autarcique, une deuxième souveraineté, concurrente de la souveraineté primordiale du Créateur, comme si les autres humains n’existaient pas. Cette forme d’être, exalté à ses propres yeux, engendre en fait un retranchement, une sécession au regard de la Création dans son ensemble (1). La vocation de l’Humain le porte à proclamer la sainteté de Dieu, sa keddoucha, à l’instar des Anges eux-mêmes (Es, 6, 3). Dans le décours des prières quotidiennes, cette proclamation se fait à deux moments particulièrement importants: lors des récitations du kaddich, et pendant de la récitation du Chemonei Êsrei, des 18 bénédictions. 18 indique le chiffre symbolique du vivant (h’ay). Pourtant, cette suréminente proclamation s’assujettit à une condition drastique: la présence préalable d’au moins dix hommes, d’un minian. Tant que cette dizaine de hérauts n’est pas constituée, la prière se déroulera, certes, mais privée de la sanctification du nom de Dieu, Souverain de l’Univers, dispensateur de la vie, loué pour ce don situé au-delà de toute louange humainement exprimable. Dans certains lieux de culte, lorsque la population juive est clairsemée alentour, qu’il s’y ajoute l’inclémence du temps où les départs en vacances, plus un peu d’inconscience et une forte ignorance, il n’est pas rare qu’en semaine neuf hommes, levés tôt, tandis que le Créateur, gardien d’Israël, ne dort ni ne sommeille, soient en souffrance de la récitation du kaddich et de la keddoucha: il manque une unité, une seule, à la dizaine attendue. Leur attente est navrée. Le kaddich se récite à la mémoire d’un défunt par ses proches pour assurer, le temps du deuil, soit une année pleine, l’élévation de l’âme affligée du parent disparu jusqu’à sa complète réception sous la sauvegarde de la Présence divine, de la Chekhina. Considérée dans son énoncé littéral, cette règle surprend donc par sa presque brutalité. Le reste de la prière n’affirme t-il pas la compassion divine? A ce titre chaque jour de la semaine sont remémorés et le non- sacrifice de Isaac et le pardon obtenu de Dieu par Moïse après la faute, la très grande faute, du Veau d’Or. Le chemonei esrei ne proclame t-il pas ensuite que Dieu guérit les malades, qu’il relève ceux qui tombent, qu’il libère les prisonniers, détenus de droits communs ou esclaves du destin idolâtré? L’on aura beau faire: rien ne sera diminué d’une telle exigence: dix hommes, sinon ni kaddich, ni keddoucha. Faudra t-il insister sur la signification décisive, vitale de ce chiffre? 10 sont les doigts conjoints de nos deux mains qui saisissent le pain avant toute consommation, afin d’affirmer qu’il sera distribué conformément aux dix Paroles homologues du Sinaï, sur une table évoquant à son tour la Table des » pains de visages », celle qui était disposée à l’intérieur du Sanctuaire, du Michkane, à côté de l’Arche sainte et du Candélabre arborescent. Du premier Homme jusqu’à Noé dix générations s’écoulèrent; puis dix encore de Noé à Abraham. Mais dix plaies frappèrent l’Egypte de la persécution, une Egypte décérébrée, dominée par un Pharaon qui se prenait pour Dieu. En contre-partie, toute l’économie biblique repose sur le principe de la dîme, du mâasser. La dîme n’est pas le dixième partie d’une somme ou d’une masse mais la dizaine qui se forme précisément par l’adjonction d’une unité complétive à neuf éléments préexistants. Seule cette dizaine forme un ensemble véritable, un klal. Si l’individu, le prat, est bien l’élément premier du klal, le klal, à son tour devient l’élément premier du Peuple, du Âm. Cette intégration logique s’avère indissociablement sociologique. Elle commande au surplus toute l’argumentation talmudique des lors que celle-ci se préoccupe de concilier la règle générale et le cas particulier. Les 13 règles de l’exégèse talmudique se remémorent lors de la prière du matin en même temps que les 13 dimensions de la compassion divine révélées à Moïse après la transgression du Veau d’Or. D’où, en effet, l’importance irrécusable du dixième homme dont l’absence en ce lieu et à ce moment s’assimile presque à une défection, principalement le lundi et le jeudi parce que ces jours là sont jour de sortie du Sepher Thora, témoignage que la Loi fut publiquement donnée au Sinaï. Bien sûr, prier individuellement vaudra mieux que de ne pas prier mais lorsque l’on mange seul également que devient la joie du partage, de l’échange, des mots qui se mêlent aux mets, rappelant que l’Homme, doué d’une âme, ne se nourrit pas seulement de pain? Cette exigence élucidée conduit à se préoccuper sans cesse que le peuple juif, envisagé comme âm, existe réellement, tel un ensemble non pas fictif mais effectif. Heureuse l’âme du disparu dont les parents où les amis se soucient ensemble de son élévation jusqu’au trône céleste. Cependant, qui dira le kaddich pour les personnes décédées dans la plus désolée des solitudes, sans plus de parents, ni d’enfants, ni d’amis; ces laissées pour compte, ces hors-peuple, que nul ne pleurera, que personne n’accompagnera non plus jusqu’à ce trou creusé dans une terre anonyme qu’on n’osera qualifier de tombe à leur égard?

Neuf hommes se sont tus à l’orée du kaddich. Ils font penser à des passagers sur un vaisseau en panne. Ils attendent, le dixième, puis le bénissent lorsqu’il passe enfin la porte du lieu sanctifié qui mérite maintenant,et seulement maintenant, d’être appelé maison de prières. Le kaddich prononcé l’affirme: désormais pour s’approcher, le Messie met ses propres pas dans les pas de l’arrivant.

                       Raphaël Draï zal

(1) Daât Thora, Berechit. 2001.

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