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AN 2002 – LA COMMUNAUTE JUIVE DE FRANCE DONNEES ET DEFIS (L’Arche Décembre 2002)

In Uncategorized on décembre 4, 2015 at 12:46

Une enquête sur les Juifs de France en 2002? En période de si profonde inquiétude et de doutes si nombreux? Autant vouloir changer les roues d’un véhicule en pleine lancée. Pourtant, pour risqué qu’il soit, l’exercice est parfois nécessaire. Lorsque l’inquiétude grandit, lorsque les fantasmes et les peurs l’infectent, il est nécessaire de revenir aux réalités. Celles-ci, avant tout, se chiffrent et se configurent. Au fait: les Juifs de France, combien sont-ils? Et puis à quelles valeurs s’identifient-ils? Leur inquiétude incontestable va t-elle jusqu’à remettre en question l’avenir d’une communauté juive en France même? Et d’ailleurs va t-il de soi que l’on se pose tant de questions lancinantes moins de cinquante ans après la libération du territoire français occupé par les armées du Reich, et quarante ans tout juste après l’arrivée des quelques cent mille Juifs éradiqués d’Algérie? Un premier chiffre en forme de confirmation frappe l’attention. Contrairement aux fantasmes des hallucinateurs du « lobby juif »en France, la communauté juive de ce pays ne compte pas plusieurs millions d’habitants qui tous résideraient dans les quartiers huppés, tandis que leurs élites se rencontreraient clandestinement au Métro Bourse. La communauté juive de France compte un peu plus de 500 000 personnes, pour la plupart réunies dans Paris et la région parisienne. Les autres se regroupent dans les grandes cités de l’Hexagone, pas forcément là où le soleil est le plus constant mais là où il n’est pas impossible de former un minian. Car la vie s’en vient et, hélas aussi, s’en va et dans les deux cas il y faut quelques prières. Ce chiffre modeste peut faire d’abord l’objet d’une évaluation interne. Si la communauté juive de France est à présent la plus peuplée d’Europe, ce n’est pas qu’elle soit en forte croissance endogène. L’Europe s’est profondément désertifiée de ses Juifs depuis la Shoah pour les raisons qu’il n’est plus besoin de souligner. Alors, la France est-elle une exception? Un refuge? Un vestige? A vrai dire ce chiffre ne prend son sens intense qu’au regard des bouleversements actuels de la sociologie religieuse et donc politique de la France et, notamment, au regard des quelques quatre millions – au moins – d’arabo-musulmans qui s’y trouvent et y demandent l’intégralité de leurs « droits », pour reprendre un slogan de Tarik Ramadan, tandis qu’un anti-israëlisme – pour ne pas dire un anti-judaïsme – virulent, déclaré ou mutique, les gagne massivement. Depuis la fin des années 70, la position démographique de la, communauté juive s’est profondément dégradée. A présent elle se trouve numériquement reléguée en dernière position, loin derrière les communautés catholique, islamique, protestante, orthodoxe slave et bouddhistes. Cela n’aurait d’autre signification que statistique, si précisément le nombre n’était devenu, au fil des ans, un « indicateur » de réalité politique. Le tristement célèbre rapport Boniface pourrait-il se comprendre autrement? S’adressant aux leaders socialistes mais cherchant une oreille beaucoup plus large, il tentait d’accréditer l’équation anti- républicaine entre importance politique réelle et chiffre de la population effective. Froisser les Juifs? Voire les piétiner? Qu’importe. Tant à se fâcher, autant le faire avec le plus faible nombre, insusceptible par ailleurs de croître d’avantage. La leçon devrait porter. Il est inutile d’arguer du faible chiffre de la population juive pour tenter de faire le bon élève de la classe, pour rejouer les « fous de la République » et les accros de la démocratie. En considérant la progression de la mentalité démagogique, avancer ce chiffre comme un label de bonnes vies et mœurs civiques, c’est ipso facto faire aveu de faiblesse. Le suffrage universel s’alignant désormais sur l’audimat télévisuel comment autrement s’étonner que rien ni personne dans cette communauté ne puisse infléchir en quoi que ce soit la politique pro-arabe de la France? En ce sens, les prestations de Jacques Chirac lors du sommet de la francophonie au mois d’octobre à Beyrouth ont eut tôt fait de fossoyer les espoirs de plus grande impartialité soulevés par Jean Pierre Raffarin et Dominique de Villepin. Comment espérer aussi que les grands médias nationaux, surtout télévisés, relayés notamment dans tout le Maghreb, abandonnent ce qui n’est plus au fond qu’une attitude de mépris à l’encontre de l’immense majorité des citoyens français de religion et même de sensibilité juive, comme on a pu le vérifier lors des grandes manifestations d’avril dernier? Alarmes excessives? Inquiétudes infondées? Complexe obsidional? La soupçon aurait été plausible si les membres de cette communauté ne constituaient qu’un ramassis d’illettrés primaires portés aux identifications grégaires. Ce que l’enquête de 2002 révèle et établit c’est qu’au regard de la moyenne nationale, la communauté juive de France compte le plus grand nombre de bacheliers et de diplômés de l’enseignement supérieur. On est loin d’y pratiquer le prêt à penser et l’embrigadement confessionnel même si un très fort sentiment d’appartenance culturelle et religieuse s’exprime en même temps chez la plupart de ses membres. A quel titre d’ailleurs lui en ferait-on reproche alors que le Pape en plein Parlement italien croit devoir une nouvelle fois rappeler les citoyens européens aux « racines chrétiennes de l’Europe », tandis que Valery Giscard d’Estaing fait obstacle de son corps à l’inassimilable Turquie au risque de faire se retourner Pierre Loti dans sa tombe? Au surplus, non seulement, cette communauté ne se coupe pas de la communauté nationale, mais elle cultive des valeurs propres que cette même communauté nationale voudrait bien voir largement diffuser dans ses zones sensibles: le respect des autres et de soi, l’attachement familial, la solidarité envers les plus démunis, intra comme extra muros, le souci de comprendre, l’aspiration à une paix qui ne soit pas un jeu de dupes. Quoi que l’on pense des écoles juives, des centres communautaires, de l’état des mouvements de jeunesse ou de celui du rabbinat, ce résultat n’aurait pu être atteint depuis au moins cinq décennies sans un lent et patient et méritoire travail d’éducation et de socialisation, aussi ouverte que controversive. En cherche t-on une preuve supplémentaire? L’enquête de 2002 souligne justement que désormais la majorité des chefs de familles juives sont nés en France et n’ont plus avec le pays d’origine de leurs parents qu’un lien de mémoire. Faut-il alors rappeler que la communauté juive de France a reçu dans les années 61 et 62 plus de cent mille juifs rapatriés en catastrophe d’une Algérie en situation apocalyptique? Que malgré la faiblesse de ses moyens elle a su au moins y faire face sans cultiver la haine et recuire le ressentiment? Que de très nombreux juifs ont vécu et vivent parfois encore dans des barres de HLM? Qu’ils ont accepté des petits boulots? Que le chômage ne les épargne pas? Qu’ils ont néanmoins eu à cœur de surmonter dislocations familiales, déprimes tenaces et autres tragédies plus graves? Que, cependant, leurs enfants sont aujourd’hui les dépositaires d’une mémoire à peu prés heureuse, disponible pour toute réconciliation qui se voudrait sincère? Or c’est précisément cette réussite-là qui engendre à présent tensions, désarroi et parfois colère, quand elle n’incite pas à l’émigration, selon les schémas classiques de Albert O. Hirschman dans Exit, Voice and Loyalty: lorsque la voix n’est plus audible, la « loyauté » n’est plus qu’aliénation et, à son tour, l’issue n’est plus, si l’on peut dire, que dans la sortie. Depuis septembre 2000 et la contagion en France de l’Intifada des Mosquées, on l’a maintes fois souligné, tout se passe comme si la communauté juive de France comptait désormais pour rien. Les violences physiques ou les agressions verbales qui la visent ont été longtemps et largement minimisées. Il suffit que sous l’effet de contraintes extérieures (attentats du 11 septembre 2001 ;changement de majorité en 2002 ) elles connaissent une accalmie pour que ceux qui les dénoncent avec force et endurance se voient taxés d’affabulation quand ce n’est pas de servir les intérêts inavouables d’une puissance occulte aux sombres desseins. Pourquoi donc des hommes et des femmes dont la citoyenneté repose sur l’adhésion à des valeurs profondes, historiquement consolidées, sont ils et sont elles à ce point politiquement bafoués? Les données chiffrées de cette enquête méritoire ne sont pas en contradiction avec l’observation de comportements incompatibles, eux, avec la qualité théorique de citoyen: sentiment d’exclusion converti en projet d’émigration « extérieure » vers Israël certes mais aussi vers les USA, le Canada ou même la Nouvelle Zélande; développement de stratégies dites de « précaution », au cas où…, cette dernière formule ne se comprenant vraiment qu’à la condition d’être rapportées aux traumatologies extrêmes et reviviscentes des années 40, s’agissant de la Shoah, et des années 60 s’agissant d’un déracinement qui fut collectif et sans préavis. A quoi s’ajoutent tant d’attitudes et de gestes qui se rapportent maintenant à une véritable émigration intérieure, si ce n’est à un auto-retranchement de caractère phobique: désabonnement rageur de publications, appréhensions angoissées à la lecture des journaux, crainte d’allumer la télévision, addiction aux sources d’information en boucle, zapping anxieux d’une chaîne à l’autre pour y quêter un peu d’impartialité et y guetter un peu moins de haine à l’égard de ces nouveaux non humains: les « colons » israëliens – parfois des parents! dont le meurtre est absous d’avance, où qu’il se produise, directement ou par amalgame idéologique. Dans ces conditions, la théorie des dominos opère a grande échelle et de manière exhaustive: lorsque l’horizon se bouche, lorsque le passé semble se répéter, à quoi riment, en matière d’éducation ou d’équipements communautaires, lancements de nouveaux programmes et élaboration de « projets d’établissements »?

Les Juifs de France ont-ils un avenir?

Les alternatives prennent la forme de dilemmes mutilants: a) en tant que Juifs, peut être, mais ailleurs, ou b) en tant que Français mais à condition de subir une sérieuse capitis dimiutio et de se désister d’Israël. Il faudrait donc de nouveau choisir? L’on entend les belles âmes se récrier, avec effets de manches: « Mais comment oser vous ! » En matière aussi grave il ne s’agit pas de s’indigner mutuellement mais de répondre aux défis de l’époque. L’on aurait bien tort de croire que les Juifs de France seraient tous atteints de communautarisme galopant, qu’ils ne verraient plus midi ou minuit qu’à leur porte alors que tant d’entre eux ne cessent de proclamer, à qui veut bien les entendre, le contraire. Les Juifs de France réagissent en fait comme des sismographes. Il y a au moins deux ans qu’ils ressentent des secousses erratiques et déséquilibrantes que d’autres préfèrent attribuent à leur « agitation ». Midi? Minuit? Et s’il était plus tard qu’on ne le pense? L’espérance d’Israël ne s’est jamais accommodée d’aucune illusion et c’est pourquoi elle a su trouver les voies de l’avenir. Grâces soient donc rendues aux sociologues du temps présent s’ils permettent d’ouvrir la discussion sur les issues des temps futurs.

                 Raphaël Draï zal, L’Arche, Décembre 2002

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