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LES INTELLECTUELS JUIFS: JALONS ET AVENIR, Actu J 10 Janvier 2013

In Uncategorized on mars 9, 2016 at 11:36

Un intellectuel, qui se veuille juif en connaissance de cause, se définit tant par les questions qu’il se pose sur lui même que par les difficultés externes qu’il doit affronter. Par suite, les « intellectuels juifs » n’étaient pas nombreux jusqu’après la seconde guerre mondiale et les horreurs qu’elle a engendrées. De 1894, date du début de l’Affaire Dreyfus, à 1945 quels noms en France valent d’être cités? Bernard Lazare, Spire? Fleg? Blum? La plupart des grands intellectuels d’« origine juive » s’en démarquaient. Faut-il citer Bergson, Durkheim, Mauss? Ces noms célèbres ne doivent pas en cacher d’autres, nombreux dans toutes les disciplines: Léon Brunschvicg, Emile Meyerson, Kojève, Koyré, Marc Bloch, sans parler des psychanalystes, tandis que naissaient de brillantes comètes: Lévi-Strauss, Raymond Aron, Jean Wahl. C’était le temps de l’hégémonie des sciences sociales, celle du marxisme combattant, mais aussi celui de la reviviscence de la pensée chrétienne à laquelle d’autres intellectuel(le)s d’origine juive cédèrent, telle Simone Weil, sans toujours aller jusqu’à leur conversion. La 2ème guerre mondiale placera ces néo-marranes devant des choix déchirants puisqu’ils étaient rattrapés par ce même judaïsme, persécuté à mort. Bergson et Mauss ne furent pas épargnés. Et New-York reçut nombre de fuyards qui rejoignaient ceux d’autres pays d’Europe. L’Etat d’Israël n’existait pas encore. C’est surtout après 1945, qu’à l’initiative d’un petit groupe d’hommes et de femmes fidèles à la pensée du Sinaï, la résurrection de la pensée juive fut tentée. Au lieu que toutes les disciplines et formes de savoir précités fussent invoquées à l’encontre du Tanakh, du Talmud ou du Zohar, les voies d’une réconciliation s’ouvrirent. Le respect du pluralisme n’était pas alors une concession à l’esprit du temps mais tenait compte des épreuves subies, des combats menés. Surtout qu’à partir la création de l’Etat d’Israël, en pleine guerre froide, il fallait éviter scissions et comminatoires mises en demeure. Dans la même enceinte pouvaient dialoguer deux jours durant Neher, Lévinas, Eliane Amado Lévi-Valensi, Léon Askénazi, faut-il dire d’un côté?, et Rabi, Robert Mizrahi, Albert Memmi de l’autre, avec les apports des « généralistes » comme Jankélévitch. Il ne serait venu à l’idée de personne de contester aux participants quels qu’ils fussent le titre de véritables intellectuel (le)s juifs, d’autant qu’en dehors des colloques des œuvres personnelles mais majeures, y compris « extra muros », paraissaient: Totalité et infini, L’essence du prophétisme, Les niveaux de l’être. Le dialogue entre Juifs et chrétiens s’en nourrissait également. Avec les guerres d’Israël et les guerres de la décolonisation les premières interrogations s’approfondirent dans l’urgence sur les relations entre juifs et arabes, sans parler des débats virulents avec un marxisme qui passait, selon le mot mécompris de Sartre, pour « indépassable ». La guerre des six jours marqua un réel tournant. Quelques uns des plus grands intellectuels juifs décidèrent de mettre en accord leur pensée et leur existence et de monter en Israël. Le vide qu’ils ont ainsi causé a t-il été réellement comblé? Depuis cette période le « titre » d’intellectuel juif est surtout devenu un « label » décerné on ne sait comment puisqu’il fut obliquement dénié à d’autres penseurs juifs, souvent originaires d’Afrique du Nord, dont les parcours universitaires et les œuvres propres honoraient cette appellation autant que leurs prédécesseurs et qui n’en continuaient pas moins leur route. De nouvelles questions se posaient, avec le déclin des sciences humaines et sociales lorsqu’elles se transformaient en idéologie, avec l’hégémonie des médias, le qualificatif de « médiatique » se surimposant à celui de « juif » pour caractériser la volée des intellectuels de la seconde ou de la troisième génération. A quoi il faut ajouter probablement le désenchantement du qualificatif d’intellectuel en soi en raison d’une crise délétère qui déjugeait toute prétention à une explication plausible de ses causes. Puis survint le nouvel antisémitisme de facture islamique et la véritable phobie d’Israël qui tient lieu désormais de « conception du monde » alternative. « Les nouveaux-nouveaux » intellectuels juifs devront s’y affronter, sans perdre de vue que l’existence juive ne saurait se réduire à la lutte nécessaire contre l’antisémitisme et que la pensée d’Israël en un temps où les idéologies de toute nature sont exténuées, demeure sans doute l’un des avenirs les plus riches de la pensée tout court.

                           Raphaël Draï, zal, Actu J 10 Janvier 2013

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