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Israël – Diaspora : une destination commune?

In Uncategorized on mars 29, 2017 at 11:42

 

La célébration de la Sortie d’Egypte dans la perspective du don de la Torah au Sinaï est propice à une mise en question de nos certitudes les mieux assurées, de nos partis pris les plus inconditionnels. Sitôt la mer Rouge traversée, les Bné Israël se sont mis à récriminer comme s’ils avaient oublié qu’ils venaient d’être libérés. Sitôt la Torah entendue directement de la voix de Dieu, l’impatience leur fit confectionner l’idole du Veau d’Or sous les yeux d’un Aaron désemparé.

Que dire de la présente période de l’histoire du peuple juif? Comment pouvoir se déclarer à ce propos, et tout à trac, de droite ou de gauche, sioniste enraciné ou diasporiste itinérant ? Ces oppositions antinomiques avaient encore un sens avant la création de l’Etat d’Israël, lorsque le sionisme n’était qu’une espérance et une utopie non encore confrontées à leurs réalisations effectives.

L’année prochaine, le mouvement sioniste aura officiellement cent ans. Cette durée est désormais assez longue, au sens de Braudel, pour dresser quelques bilans, pour inciter à quelques salutaires exercices de conscience. Quant aux notions générales de droite et de gauche, depuis l’effondrement des régimes communistes et la conversion des gouvernants socialistes au réalisme monétaire il serait déraisonnable de s’en servir comme de points de repère identitaires.

Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à nos convictions et nous fondre dans le mondialisme ambiant ou dans le cyberespace d’Internet. Ces considérations nous font surtout obligation d’être attentif au point de vue d’autrui, de tirer enseignement historique de sa biographie dans un monde qui ne sait plus trouver son chemin entre les fosses communes des génocides et ethnocides et entre les magmas verbaux de la nouvelle babélisation. Aujourd’hui, tant de mots et de phrases toutes faites ressemblent à ces oiseaux englués de mazout que font les marées noires. Alors, Israël ou Diaspora ? Par où passe l’avenir de l’existence juive ? Ce choix n’en est pas un pour les idéologues d’au-delà toutes les murailles des Chines intérieures.

Lors de la dernière assemblée du Congrès juif mondial à Jérusalem, le romancier A.B. Yehoshua s’est voulu tranchant et provocant : l’Etat d’Israël n’aurait que faire d’une Diaspora censée lui servir d’arrière-garde mais qu’il traîne en fait comme un boulet. Face aux réactions suscitées par ses propos, A.B. Yehoshua a protesté qu’on ne l’avait pas compris. Signe que le débat reste ouvert, à vif, et qu’on ne saurait le résoudre par pensées abrégées et phrases-choc. Comment ne pas comprendre son point de vue ? Les Juifs n’ont-ils rien oublié et rien appris de l’entre-deux-guerres ? S’imaginent-ils que les analyses de Herzl, d’Ahad Haam ou de Syrkin ne sont que paille et vieux papiers ?

Se croient-ils à l’abri dans une Diaspora qui a toujours tant de peine à liquider son antisémitisme consubstantiel et comprimé, celui qui se dénote dans tous les livres de l’Occident, de l’Evangile à peine expurgé jusqu’à Shakespeare et Voltaire ?

La croix érigée en 1986 sur le site d’Auschwitz le domine toujours, et en 1996 il faut que toutes les organisations juives se mobilisent pour éviter l’installation d’un supermarché aux abords immédiats du camp devenu symbole de la Shoah. Si nul ne songe à nier les progrès du dialogue entre Juifs et chrétiens, ne faut-il pas prendre garde cependant que l’affirmation d’une identité juive autonome renforce les résistances irrationnelles de celles qui se sont constituées, au long des siècles, sur l’axiome de sa disparition ou la proclamation

de sa caducité ? Pourtant, laissons de côté l’argument de la peur qui conduit à la trop triste représentation de l’Etat d’Israël comme « asile de nuit », encore que des milliers et des milliers de Juifs d’ex-Union soviétique en aient éprouvé récemment les bienfaits immédiats.

LE DIALOGUE CACHE

Mais les Juifs de Diaspora ne savent-ils plus ce que veut dire partager le sort réel de leur peuple,  lehih ‘alek , selon le verbe usité par le prophète Jérémie? Tel est l’argument utilisé cette fois par Zeev Sternhell pour fonder ce que l’on pourrait appeler son point de vue prioritaire de citoyen à part entière concernant l’avenir de l’Etat d’Israël, surtout depuis les Accords d’Oslo signés avec l’OLP. Il faut s’être battu au corps à corps avec l’ennemi pour décider de la perpétuation de la guerre ou au contraire de l’établissement de la paix avec lui. L’argument est de poids et la cruauté serait facile à l’encontre des jusqu’au-boutistes des salons parisiens ou des lobbies américains prêts à en découdre jusqu’au dernier soldat de Tsahal. Encore que les bombes islamistes, qu’elles explosent à Paris, à Buenos Aires ou à Jérusalem et Tel-Aviv, égalisent actuellement l’ensemble des Juifs du monde entier face aux moudjahidines-suicidaires.

En réalité, le débat Israel-Diaspora en recouvre un autre, au risque de les voir s’obscurcir tous deux : celui de l’Etat d’lsraël-Etat juif et celui de l’Etat d’Israël-Etat israélien, c’est-à-dire progressivement non-juif. L’assassinat de Rabin par Igal Amir en a exacerbé les dilemmes. Pour le meurtrier et ceux qui voudraient comprendre son geste, la paix signée entre Rabin, Pérès et Arafat l’a été au prix de l’abandon d’une partie des symboles et supports inaliénables de l’identité réelle, non circonstancielle, d’Israël. L’évacuation de villes comme Bethléem et Hébron, les incertitudes planant sur Jérusalem, les références agressives à un Etat qui se voudrait ‘laïc’, c’est-à-dire amnésique, c’est-à-dire encore anonymement israélien mais non plus généalogiquement juif, conduisent à s’interroger sur l’anormalité d’une telle « normalisation ». Quand l’objectif du mouvement sioniste reste de rassembler, si possible, les Juifs du monde entier en terre d’Israël, la formulation même d’un pareil objectif s’avèrera de plus en plus absurde et hasardeuse, au fur et à mesure que la terre d’Israël verra s’effacer ses signes identificatoires. Le retrait de territoires qui portent en eux cette immémoriale identité se compensera-t-il par l’invocation à un Etat ‘moderne’, c’est-à-dire qui ressemble à tous les autres, en adopte les finalités, en mime les structures, en ingère les éléments destructeurs?

UN ETAT ‘GALOUTIQUE’?    

Autrement dit, si l’Etat d’Israël doit être, de facto, un Etat pseudo américain, un Etat non plus sioniste mais assimilationniste, en ce sens plus galoutique que toute la Diaspora réunie, pourquoi quitter les Etats-Unis ou la France ? Sans compter que cet Etat moderne, ses promoteurs mêmes ne cessent de saper ses bases en affirmant qu’il s’est constitué dès l’origine à rebours de ses valeurs affichées, que son utopie égalitaire et son idéologie socialiste n’étaient que les masques d’un nationalisme comparables à tous ceux, machiavéliens, des cent dernières années. Etrange critique au demeurant, présupposant qu’il existe, ou aurait existé, un modèle de l’égalitarisme pur et du socialisme intégral dont un Israël placé dans des conditions optimales se serait éloigné pour des raisons au fond inavouables.

LA CROISEE DES CHEMINS

Entre la critique salutaire et l’auto-dénigrement suicidaire, par où se dessinent les nouveaux chemins de l’histoire juive ? La question passe d’un camp à l’autre comme la navette du tisserand pressé. Cette fois, pour les défenseurs de l’identité judéo-juive de l’Etat d’Israël, quel contenu recouvre ce qualificatif? Etre Juif, cela se réduit-il à des signes identitaires externes (kippa, cacherout), à des contraintes jugées parfois insupportables (la manière dont cette identité est religieusement conférée), à des vues nébuleuses sur l’organisation économique et sociale d’une société qualifiée tautologiquement de juive ? Que signifient tsédek et tsédaka dans l’actuel processus de mondialisation économique et informationnel ? Quelle est la signification effective du yovel, de l’année jubilaire, dans un monde où la sphère financière vit de son existence propre, ne connaît ni frontières nationales ni priorités sociales, et fait chuter les cours de la bourse lorsque tombe la nouvelle que le chômage va diminuer ?

Dans un pareil débat, chacun doit s’imposer le respect profond de ses interlocuteurs. Entre les deux guerres, un historien de la dimension de Doubnov a profondément cru à l’autonomie culturelle de la Diaspora en même temps qu’à la légitimité d’un Etat juif. A ses yeux, l’entité transcendante restait le peuple juif, c’est-à-dire l’ensemble constitué par la Diaspora et un Etat possiblement indépendant de ce peuple mais qu ne s’y réduirait pas. Vue admirable d’un humanisme si universel qu’il finissait pas oublier les erratismes du temps présent. Doubnov périt dans le ghetto de Riga. Les bêtes fauves du Illème Reich avaient alors entrepris de transformer les îles de la Diaspora en archipel de l’annihilation. Mais il y a tant d’autres manières de disparaître aujourd’hui. Près d’un demi-siècle après sa création en droit international, l’Etat d’Israël est reconnu par la chrétienté, par l’islam, par l’immense majorité des nations représentées à l’ONU. Cette reconnaissance lui a été si difficilement consentie qu’il est prêt à en jouir comme d’une fin en soi. Mais la fin tout court est toujours près de la fin en soi. Au long de leur tumultueuse histoire, le peuple juif puis, plus récemment, le mouvement sioniste ont connu de pareils moments : celui de la bifurcation des chemins (parachat derakhim) et du partage des esprits. Heureusement, il s’est presque toujours trouvé des responsables inspirés pour que le peuple ne s’y divise pas au risque de perdre en route une partie supplémentaire du restant des douze tribus. Nous sommes à une nouvelle croisée des chemins. Le pire serait que, les uns et les autres, nous choisissions notre destination dans le mutisme et le ressentiment. Il nous faut trouver les ressources spirituelles nécessaires pour parler ensemble de notre prochaine étape et si possible de notre commune destination.

Raphaël Draï zal, Arche Mai 1996

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