danieldrai

Bloc-Notes: Semaine du 10 février 2014

11 février.

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Le quotidien – mais pour combien de temps encore? – « Libération » en grande difficulté et menacé d’être transformé en « machin » culturel. Son rédacteur en chef ne devrait pas tarder à jeter l’éponge après s’être furieusement agrippé aux cordes du ring. Faut-il s’en réjouir? Se lamenter? Sans cotiser au « nostalgisme » il faut surtout se souvenir de cette période bénie où chaque matin voyait la vente à la criée sur le pavé de Paris de plus d’une douzaine de quotidiens, vivaces et virulents. On en lisait parfois plusieurs en même temps car on ne choisissait pas entre Raymond Aron, Jules Romains, François Mauriac, Albert Camus, et même Jean Dutourd pour « France Soir ». Les temps ont changé, à l’évidence, mais pour quelles véritables raisons? A présent le nombre des quotidiens se compte sur les doigts d’une seule main et tous ne sont pas d’une santé reluisante. La «crise» dira t-on? Sans doute, mais laquelle? Il est vrai qu’un chômeur n’est pas spontanément porté à constituer chaque matin sa revue de presse. D’abord le prix des journaux ne les met plus à sa portée, ensuite toutes leurs nouvelles l’incitent à la morosité, quand ce n’est pas à la désespérance. La révolution technologique est ensuite passée par là et l’on ne saurait plus dire si elle est cause ou conséquence de l’aggravation d’une crise aussi déplorable. La presse écrite ne se confond pas avec les médias audio- visuels ni ceux-ci avec l’information en temps réel mais d’où la pensée, du fait même de son immédiateté et de sa compacité, s’absente. Jadis – attention: nostalgie! – un des écrivains journalistes précités, et il y en eu d’autres, fameux en leur temps, jadis donc un des ces journalistes, chroniqueurs ou éditorialistes, conscient de l’espace qui lui était réservé ne bridait quand même pas sa pensée au « signe » prés. Il fallait d’abord et avant tout que cette pensée s’exprime, en toute clarté interne et extrinsèque. Et c’est sans doute pourquoi ces textes n’ont pas pris une ride et se relisent comme des classiques. Affirmer que sur ce plan il faut suivre son temps n’est que démagogie. Lorsqu’elles ne sont  pas entretenues, l’âme s’étiole et la conscience s’amoindrit. Le danger n’est pas moins grand pour la démocratie en général et pour la liberté effective de la presse en particulier. Plus les titres se raréfient plus l’exercice de  la fameuse « clause de conscience » devient difficile. A quoi il faut ajouter que jadis – attention: danger redoublé – il n’était pas trop difficile de faire la différence entre journaux de droite et journaux de gauche. Aujourd’hui, des milliardaires de gauche – une gauche purement cérébrale, tiennent en bride des journaux dont les équipes éditoriales ne savent plus à quel saint se vouer. Alors on ne vit plus qu’au jour le jour, une ligne après l’autre, comme on avance un pied après l’autre en traversant des sables mouvants. Dans ces dispositions, allez soigner votre style..

13 février.

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L’Italie à nouveau sans gouvernement puisque celui d’Enrico Letta vient de démissionner. Est-ce une réplique à toutes les misères faites à Silvio Berlusconi pour cause d’omnipotence, de corruption et de parties fines? Aucune panique à bord. D’abord l’Italie en a vu d’autres et puis récemment la Belgique a survécu à l’absence de tout gouvernement formel durant plus d’une année. Ce n’est pas parce qu’un nouveau gouvernement a enfin été constitué que l’on s’est aperçu  réellement et de son existence et du vide qui l’avait précédé. Un Etat ne se réduit pas à son exécutif. Il est essentiellement fondé sur sa société civile, lorsqu’elle est vivace – et c’est le cas de ces deux pays et sur sa culture – ce qui conduit à la même observation, sans oublier son administration lorsqu’elle tend au modèle «  légal – rationnel » cher à Max  Weber. Cependant, la France ne pourrait entrer dans ce «modèle»-là. Sa propension centralisatrice l’a percluse d’inguérissables rhumatismes qui la  contraignent à s’appuyer sur la béquille de l’ENA et à se doper aux amphétamines de « l’Etat fort » cher à cette fois à de Gaulle  après, il est vrai Louis XIV. Fait-on néanmoins attention  à cette nouvelle évolution: la chronicité du mal qui afflige maintes démocraties occidentales place l’Etat, au sens conceptuel, dans la même position que les rois et reines d’avant la Révolution, lorsque l’on commençait à mettre en cause l’institution monarchique en son principe et à incriminer son fonctionnement parasitaire. Prenant les choses par ce côté l’on serait tenté de conclure que dans l’affaire Cahuzac il y a un peu de l’Affaire du Collier car pour Louis XVI et pour Marie-Antoinette  l’escalier de l’échafaud fut serti des  diamants de ce bijou extravagant, fatal, à tous égards. L’exigence de « transparence » y changera t-elle quoi que ce soit? Quant a t-on jamais vu que l’éclairage d’un objet suffisait à en modifier la nature?

16 février.

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Quel film étrange que celui de Frank Perry (et Sydney Pollack): « Le plongeon » avec Burt Lancaster dans le rôle principal. Drôle de rôle aussi  puisque cette fois ce n’est pas  celui d’un cascadeur aux figures impressionnantes, ni celui d’un chasseur de primes  au sourire ravageur, ni celui d’un prisonnier à vie sachant apprivoiser les moineaux, ni celui du Guépard. Cette fois, un homme en simple maillot de bain surgit dans une propriété   du Connecticut et plonge dans la piscine du lieu. Il s’est mis  en tête, fort loin de chez lui, à y retourner  mais en traversant tour à tour les piscines des propriétés qui l’en séparent. Voilà pour le fil apparent. Mais il en est deux autres. Car devant chaque nouveau bassin se trouve un échantillon de la société américaine d’alors et ce plongeur  qui semble venu de Mars lui révèle ses travers et parfois son ridicule. Ainsi, ce n’est pas seulement le plongeur qui  est dénudé mais tout le voisinage. Il reste que le personnage intrigue et engendre l’on ne sait quel malaise, même si son anatomie semble avoir été inventée pour les écoles de dessin. Cet homme quasiment nu évoque tout simplement le premier Homme, celui qui n’est couvert par rien, tout entier exposé à la lumière impitoyable. Et l’on comprend qu’en réalité la traversée de chaque piscine  trace un chemin à rebours qui va le mener dans le déchaînement de l’orage final devant la porte de sa propre maison, mais délabrée, dévastée, abandonnée, une maison dont il ne parviendra pas à faire jouer la serrure bloquée et devant laquelle il s’effondrera dans une solitude d’avant même la création du monde …  Un bien étrange film, sur l’irréductible esseulement de l’être, dans cette époque où il n’était question, à l’inverse, que de « communautés » et de sexualité en groupe.

 RD

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