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LE MIEN , LE TIEN, LE LIEN ,LE BIEN

LE MIEN , LE TIEN, LE LIEN ,LE BIEN

Les quatre pôles d’une société tendant vers le juste

SocieteJuste

L’interrogation qui porte sur les caractéristiques d’une société juste est à la fois immémorielle  , universelle et d’une brûlante actualité . Elle traverse toute la  civilisation hellénique , comme l’atteste le Théâtre tragique et les plus grands des philosophes  grecs – que l’on songe aux développements toujours cités d’Aristote sur la justice commutative et sur la justice  distributive – mais aussi toute la civilisation hébraïque :  « Que vos poids soient justes , que vos mesures soient justes » proclame le Lévitique . Et , certes , les prophètes juifs n’ont pas laissé ces proclamations devenir lettres mortes et vains propos . Que dire alors des Apôtres évangélisateurs dans l’Empire romain esclavagiste et des prédicateurs musulmans dans un univers monothéiste devenu atone et oublieux de ses propres références !  Que la valeur de justice soit universelle se reconnaît aux interférences entre les mots qui la nomment dans les langues des civilisations précitées . Et si l’on ne s’étonnera guère de la synonymie de la tsedaka hébraïque et de la tsadka musulmane , puisque les langues hébraïque et arabe sont affines , on se laissera surprendre par la consonance du Tsedek hébraïque et de la Diké  grecque , de la Thémis grecque aussi et de la Temimout non moins hébraïque .  Simple hasard phonétique ? Sans doute mais pourquoi le passer sous silence …

Il n’en demeure pas moins que cette interrogation soit aussi , comme on l’a dit , d’une brûlante actualité . Le séisme financier de l’automne 2008 , s’il a  provoqué faillites en chaîne et pertes colossales , a mis en évidence , rétrospectivement , les gains tout aussi colossaux qui les avaient précédées au regard des rémunérations et des salaires les plus bas des sociétés concernées , des sociétés affligées par le  chômage et la précarité . La révélation des sommes allouées au titre  des « parachutes dorés » ont fait douter que les société post- totalitaires ne fussent pas aussi incurablement injustes et scandaleusement inégalitaires . Car si l’injustice , comme on le verra encore , semble être un sentiment inné , elle peut  également se calculer par l’établissement du rapport disproportionnel entre les indemnités pharaoniques d’un patron mis sur la touche et celles d’un ouvrier victime d’un plan social . A tel point que l’on se demande non seulement si la société concerné satisfait abstraitement au critère de justice mais en plus si ce patron là et cet ouvrier ci font partie de la même espèce humaine …

Pourtant l’analyse scientifique et l’exercice de la raison doivent se prémunir contre les embardées de la passion éthique . Plus une situation donnée paraît scandaleusement injuste plus il faut montrer en quoi elle l’est , et cela non seulement pour fonder un jugement catégorique à son encontre mais surtout pour dégager des issues devant les impasses qu’elle maçonne . Ici paraît une première difficulté .

  I . Justice , injustice , ajustements …

Il est manifestement plus facile et plus expédient de dénoncer une injustice que de déterminer les modalités pratiques et les critères d’une société juste . Le sens de l’injustice semble , on l’a dit , inné . Il se traduit par ces mouvements de révolte parfois qualifiés d’instinctifs qui saisissent  quiconque a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre lorsque le plus fort malmène le plus faible , lorsque le mieux nanti est aveugle et sourd face à la misère d’autrui . Pour le comprendre relire Les Misérables ou  La Curée  devrait suffire . La puissance de dénonciation de tels ouvrages est- elle moindre que celle des  ouvrages de Proud’hon ou de Marx dénonçant  plus philosophiquement ou scientifiquement des maux identiques ? Mais une fois cette révolte exprimée que faire? L’âge post – totalitaire est aussi l’âge post – révolutionnaire . Depuis l’effondrement de l’ URSS et la conversion de la Chine au Marché , le concept même de révolution est presque démonétisé . Quelle dure « récurrence » , comme l’eût  dit Sartre !  Pour Lénine abattre le capitalisme exigeait que l’on « débauche sa monnaie «    Au terme de la confrontation entre marxisme et libéralisme  c’est le concept même de révolution qui en ressort profondément démonétisé au point d’ailleurs que la notion de révolte  et celle d’opposition le soient tout autant  , au risque d’une démonétisation en cascade du concept de démocratie .

 Et en même temps , scientifiques ou conjuratoires , les théories  juridiques et économiques concernant ce qu’est une  société juste foisonnent  . Pour les théories juridiques , la difficulté  d’une définition semble moins grande .Le droit s’adosse à des textes , à des procédures . Encore que l’Etat de droit ne se confonde pas tout à fait avec le droit en l’ état . De ce point de vue les théories dites positivistes s’exposent à maintes embûches  non seulement parce que , variantes du réalisme , comme lui elles  se  font « ombre à elle mêmes »  , pour reprendre la mot de Brunschvicg , mais aussi parce qu’elles peuvent être détournées de leur sens ordinaire pour justifier l’injustifiable  . Ainsi l’on ira jusqu’à prétendre que le droit nazi était bel et bien le « droit » de l’Allemagne hitlérienne , l’effectivité en ce domaine commandant la qualification . Probablement si l’on adopte ces bases définitionnelles  mais à condition d’éviter deux malentendus .D’une part , le « droit nazi » n’était qu’un droit parmi d’autres systèmes juridiques et , à ce titre , loin d’être envisagé uniquement en soi il relève du comparatisme le plus rigoureux ; d’autre part , il en appelle de lui même  à un examen éthique  car l’on ne saurait faire abstraction de ses carences et de ses inversions monstrueuses au regard des axiomes les plus immémoriaux et les plus universels qui fondent l’idée – mère de justice au regard du genre humain .

 Pour les théories philosophiques et politologiques , il n’en va pas tout à fait ainsi .De Rawls à Mac Intyre , de Dworkin à Walzer , d’Habermas à Ricoeur , de Leo Strauss à Villey , pour ne citer qu’eux l’on est saisi à la fois par l’étendue du chantier et le nombre des maîtres d’œuvre  qui y opèrent mais aussi par le risque de fragmentation  si ce n’est de désintégration  du champ théorique où les uns et les autres interviennent . Car la valeur de justice peut être mise à mal de deux manières opposées . Soit lorsqu’elle fait l’objet d’une prescription unique , forcée , sans alternative et sans interprétation possibles ;  soit lorsqu’elle s’émiette entre théories rivales et controversives , entre opinions conflictuelles , plus idéologiques que scientifiques , où nul n’abat vraiment  son jeu  de préjugés obtus et d’adhésions passionnelles , inéprouvées au feu de la réalité . Dans ce cas , le danger est celui d’une relativisation de la valeur ainsi invoquée . Pour reprendre la terminologie et l’avertissement bibliques :   chacun fait ce qu’il croit bon , droit et juste mais « à ses yeux » , comme si l’on pouvait ignorer que tout regard dépend d’une position –  sinon même d’une posture – dans l’espace tandis que ce qui apparaît patent au yeux de l’un s’avère invisible aux yeux de l’autre  .

 Les économistes , tels Von Mises[1] , ne seront pas en reste pour lesquels une société juste  exige l’existence concomittante d’un marché où des biens effectifs fussent  produits et échangés au prix le plus juste . En ce point le malentendu se faufile . Car qu’entendre par «  le prix le plus juste » ? Sera-ce celui qui s’établit mécaniquement entre d’une part une offre spontanée et d’autre part une demande  libre ? Qui peut ignorer à quel point l’une et l’ autre peuvent être pré- déterminées  et conditionnées par toutes les techniques plus ou moins manipulatoires du marketting et de la publicité usant et abusant à présent des « effets spéciaux » qui mixent le réel et le virtuel , si ce n’est le fallacieux , de manière à les rendre indiscernables ? Au surplus il arrive que l’idée même de justice  risque de se cliver entre deux exigences de force égale et de sens contraire. Par exemple l’on peut juger particulièrement injustes les rétributions ou les indemnisations de certains grands patrons  au point que le législateur soit incité à intervenir en ce domaine . A l’opposé l’on estimera tout aussi injuste qu’un entrepreneur , créateur de richesses et de plus values , soit dépossédé des  fruits de son activité afin de les redistribuer à des « non – agents économiques » , aux  bénéficiaires abusifs d’une forme d’assistanat social qui favorise le fuite devant le travail et détourne  de son sens réel le principe social , politique et éthique de solidarité . Et que penser de la «  discrimination positive » lorsqu’elle rétablit des critères ethniques ou raciaux qui biaisent  le jeu de la compétition dans une génération donnée en invoquant la nécessité de réduire des handicaps «  d’origine » nés durant les générations précédentes[2] ? Là encore , il importe de prendre garde au «  débauchage » de valeurs dont l’alternative ne serait  que le retour au chacun pour soi , si cette idéologie avait le moins du monde disparu . Car lorsque ne fonctionnent plus ni la justice commutative , ni la justice distributive ,  le temps advient de la justice … expéditive .

C’est pourquoi notre interrogation principale se dédouble en deux autres questions . Pourquoi cette difficulté à définir le concept de justice de sorte qu’il éclaire vraiment ce qu’il faut entendre par société juste ? Ensuite est-il possible de retrouver une véritable base sur laquelle assurer le sens initial de ce concept  afin qu’il devienne arbitral , sans se résorber pour autant dans une acception unique  qui le défigurerait ?

 Le concept de justice dépend du plan dans lequel l’on prétend l’inscrire . Il est vrai que ce concept s’appréhende intuitivement par celui d’égalité . Sans égalité pas de justice mais la justice ne se réduit pas à l’égalité car la justice est aussi une question de partage . L’égalité est un concept géo- métrique . Elle se conçoit entre deux entités  identiquement mesurées  dans un plan fixe et réputé invariable .  Dès que les deux entités réputées égales s’inscrivent dans un plan non plus strictement géométrique mais spatio- temporel , dès qu’ils prennent place dans un plan perspectif , l’un paraîtra plus petit et l’autre plus grand [3]. Cette particularité se transfère au plan humain , psychologique et social . Deux parts pourtant mathématiquement égales sembleront contredire cette égalité de situation selon le projet existentiel où elles s’insèrent  . Par exemple deux salaires égaux ne paraîtront pas satisfaire à l’exigence de justice lorsque l’un est destiné à un célibataire et l’autre à un père de famille dont le projet est précisément d’agrandir celle –ci . L’égalité ne se dénature pas en injustice lorsqu’elle fait l’objet de pondérations et de correctifs tenant compte , en effet , de l’infinie diversité des situations en cause . C’est pourquoi il importe de dégager le concept de justice du plan statique et déformant qui est celui de la seule égalité « plane » pour l’accorder au principe d’ajustement  continu . La justice serait alors une démarche , un processus . Une société juste est une société qui ne fait sûrement pas de l’inégalité son principe mais qui opère par perpétuels ajustements . En cela elle  correspond aux modalités fondamentales de la démarche humaine à laquelle Balzac a accordé une attention qui devrait faire des émules [4]… On sait que le fait de marcher pour l’être humain , autrement dit de mettre un pied devant l’autre après l’avoir décollé du sol , et cela sans risque de chuter à cause de ce déséquilibre momentané , dépend précisément du dispositif d’équilibration situé dans l’oreille interne . On observera à ce propos une particularité étonnante du vocabulaire hébraïque en particulier et sémitique en général . En  hébreu l’oreille se dit oznaïm et la balance moznaïm . Les deux termes sont construits sur la même racine . La balance est l’instrument de la juste pesée laquelle se constate par l’équilibration des deux plateaux de la balance .  Or la question demeure entière : pour opérer cette pesée , il faut disposer de poids justes mais , précisément , comment fabrique t –on un poids juste ? L’une des réponse possibles tient dans la pratique même de la pesée . L’opération fondamentale et générique en la matière  tient dans l’équilibration  de plus en plus fine de la quantité d’abord approximative d’une chose déterminée par son équivalent formé dans une matière inaltérable [5].Le poids ainsi entendu comme valeur et comme réceptacle de celle –ci servira ensuite d’équivalent universel . On comprend mieux que la juste pesée est bien celle qui résulte de cette équilibration progressive laquelle implique que l’on ajoute ou que l’on retranche , en plus ou en moins , jusqu’à ce que les plateaux de la balance se trouvent sur une même ligne horizontale et équidistants de leur base . Il n’en va pas autrement pour les mesures de longueur . Sauf que le moment venu il faudra convertir l’égalité spatiale , métrique ou volumétrique en égalité temporelle .C’est bien cette conversion là qui sollicite une justice en mouvement , une justice  adaptatrice  .

 L’équilibration technique ne suffit pas  . La difficulté d’établir non pas seulement un marché juste mais une société juste dont les relations qui s’y produisent ne se réduisent pas à des rapports marchands implique que les membre de cette société soient éthiquement animés par le sentiment et la valeur de la justice dont le sens de l’égalité n’est que la propédeutique . Là encore pour mieux le comprendre , l’on rappellera  ce que relatait Léon Blum , l’une des grandes figures du socialisme , à propos de la façon dont le sens de la justice , préparé par celui du juste partage , était inculqué  dans sa famille . Léon Blum avait un frère . Au moment du goûter , leur mère leur donnait une pomme à se partager . Comment ce partage intervenait –il afin d’être le plus juste possible  ? L’un des frères commençait par couper la pomme en deux , sachant qu’il reviendrait à l’autre de choisir le premier …

En outre , la justice se conçoit difficilement sans le désir qui la met en œuvre , qui l’invigore . Il n’est pas impossible qu’aujourd’hui un désir pareil apparaisse atone , que la justice ne soit revendiquée que pour soi seul , égoïstement , seulement lorsque des intérêts personnels fort peu désintéressés sont mis en cause . Autrement l’indifférence et l’insensibilité sévissent . La « société » concernée ne sera plus alors qu’une société de justice illusoire dans laquelle le «  lien social » , si souvent invoqué , n’aura même pas la  consistance d’une chaîne de papier , pour reprendre l’ expression de Kafka . De ce point de vue encore les sociétés post – totalitaires sont exposées à un danger moins visible que les fusées de l’ ex- URSS : le danger de l’ hypocrisie . Les valeurs qui y sont invoquées ne le sont pas à titre programmatique mais pour satisfaire à l’on ne sait quel rituel verbal sans  obligations précises puisqu’au fond rien ne paraît les menacer  . Rien ?  Qui oserait en jurer puisque la plus grave des menaces qui les guette est celle de l’auto- destruction .S’il est plusieurs manières d’expliquer la  commotion planétaire de l’automne 2008 , il ne serait pas difficile d’y reconnaître des pratiques et des processus , certes , auto- destructeurs . Comme fut auto- destructrice l’incurie et le wishful thinking qui aboutirent en 1986 à l’explosion de  la centrale nucléaire de Tchernobyl .

La difficulté rencontrée pour caractériser une société juste provient également des interprétations unilatérales et parfois réactionnelles du sens de cette valeur . Au point qu’elle risque de perdre son sens intrinsèque . C’est pourquoi il importe de la réintroduire dans un champ réflexif où prévaudront surtout les  relations et  les corrélations  à la place des  points de vue exclusifs , et les ensembles et les conjugaisons à la place des polarisations sur un seul des termes de l’équation envisagée  . En ce sens le langage est un modèle parlant , dans tous les  acceptions du terme , puisque le Je ne se conçoit pas dissocié du Tu auquel il s’adresse et dont il attend une réponse [6]. De même le Je n’est tel  ainsi que le Tu qu’à la condition d’être conjoints , d’où l’importance grammaticale de la conjonction , du Et qui les corrèle  . Pour comprendre ce qu’est une société juste , un exercice de pensée comparable est indispensable  , une novation épistémologique qui incite à ne plus considérer une valeur, serait –elle celle de justice , à l’état isolé mais en relation avec d’autres valeurs . Comme il ne s’agit pas de penser la justice au sens abstrait mais de se représenter  ce que serait une société juste , l’accent doit être mis , à la manière de Merleau- Ponty , sur ce que l’on pourrait appeler  la «  chair » de cette société juste . Autrement dit lorsque les pronoms Je et Tu s’impliquent dans le monde matériel , qu’ils entrent dans l’univers des objets et dans celui de la possession , le Je s’intrique dans le Mien et le Tu dans le Tien .L’abstraction jusqu’ici fluide se fait alors concrétion et l’ensemble du système concerné , en l’occurrence le système économique , devient sans doute plus difficile à manier . Sauf si le Mien et le Tien se corrèlent également . C’est ce qu’il s’agit d’examiner à présent .

II . Le mien et le tien , le plus , le moins

Qu’il soit juridique ou politique , un Sujet est aussi un agent économique .C’est à ce titre qu’il se substantialise .L’oublier ou le méconnaître c’est s’exposer aux mésaventures et aux bévues de « l’éthique » exagérée . L’exagération éthique sévit lorsqu’elle oublie l’existence du Mien au profit exclusif du Tien  . Lorsqu’elle déclare le Moi haïssable et qu’elle hyperbolise le Toi . On a décrit ailleurs ce renversement de l’autisme en « autrisme » [7]. Une réalité méconnue , quelle qu’elle soit , ne disparaît pas  . Refoulée elle se comprime , se condense et finit par faire retour . Une société juste n’est pas une société dans laquelle le Mien serait abrogé . Les régimes qui ont tenté l’abolition de la propriété privée  n’ont fait qu’en préparer le retour  frénétique . C’est pourquoi il semble plus sage d’entendre la formule de Hobbes  pour lequel le but de la société , pour employer ces formules forcément génériques , et d’assurer la juste répartition des biens entre le Mien ( Mine ) et le Tien ( Thine ) [8]. La relation sociale postule l’existence effective d’un Sujet , ou plus modestement encore d’un individu engagé dans la monde réel et qui s’en approprie une part . Encore faut –il veiller aux dérives et dégradations de cette prime polarité subjective . Le Sujet possesseur ne devrait pas se transformer en individu possessif .Dans ce cas il perdrait sa qualité générique puisqu’il serait devenu , en somme , par ce trouble de caractère , la possession de sa possession . On y reviendra en évoquant la nature et le sens du lien social . La possession qui substantialise la subjectivité  se retourne contre elle même lorsqu’elle devient une fin en soi . Il n’en va pas autrement de l’appropriation . Une propriété , au sens générique aussi , est toujours la caractéristique d’un être ou d’un objet . A ce titre elle ne saurait s’envisager en soi . Or c’est  précisément ce qui se produit dans le cas de la propriété considérée comme un droit absolu , trouvant sa cause en lui même . Une appropriation est légitime lorsqu’elle concerne la part que l’on a produite , dont on soit réellement l’auteur . Cependant qui peut prétendre être l’unique auteur de sa production ? C’est pourquoi Hobbes relie le Mien et le Tien à ce qu’il nomme le Commonwealth ,  non pas le Bien commun , au sens abstrait , mais la richesse commune , engendrée  par le concours de tous les signataires du Covenant . Le Mien n’a de sens qu’en tant qu’il résulte de ce concours à la formation du common- wealth .  Sinon l’appropriation est indue et donc injuste .

Ce que met en évidence la théorie des jeux  à propos plus particulièrement des jeux à somme nulle dans lesquels ce que Pierre à gagné Paul doit en avoir été préalablement dépossédé . En ajoutant que cette part là , Pierre ne l’a pas personnellement produite . A n’en pas douter de tels jeux sévissent dans les sociétés dites malthusiennes ou « pénuriques » , celles où la quantité de biens est inextensible , leur croissance inconcevable . Sociétés de la rareté , si bien analysées par Sartre et Aron dans des domaines différents .  De tels jeux peuvent néanmoins sévir aussi dans des sociétés créatrices , dans les économies développées . Pourquoi ? Parce que l’idéologie du « toujours plus » y tient lieu de culture et de raison d’être . Pour en prendre la mesure il suffit d’écouter les messages publicitaires et les slogans martelés par certaines banques : « Demandez plus » ! «  Plus !  Plus !  Plus ! » . Ces messages sont préoccupants  en raison de leur pauvreté sémantique flagrante mais aussi parce qu’ils martèlent ce terme comme s’il se suffisait à lui même , et cela après la commotion de l’automne 2008 , comme si celle –ci avait été bénigne et que ses effets , directs ou induits , ne se faisaient plus ressentir . Au fait plus de quoi ? serait –on fondé à demander . Plus d’argent ? Depuis quand l’argent est –il devenu une fin en soi . Ni Tocqueville ni Keynes  ne soutiendraient une telle rétroversion du moyen en fin . Lorsque ce terme s’autonomise il engendre un petit délire : «  Plus de plus ! » Autrement dit plus de rien . Il faut savoir écouter ce que le langage  profère .A ce propos l’on relèvera que ce terme : plus  s’est subrepticement substantivé . Désormais l’on  dit d’une qualité réelle ou présumée qu’elle constitue « un plus » .. L’on relèvera néanmoins l’amphibologie de ce terme jaculatoire et commutatif  qui signifie à la fois une chose et son contraire , selon la manière dont on le prononce . Lorsque l’on dit d’une chose :«  Il y en a plus » , ce plus là signifie que la quantité de cette chose est en augmentation . Lorsque l’on dit de cette même chose : «  Il n’y en a plus » , cela signifie exactement le contraire , non seulement que la quantité de la dite chose est en diminution mais qu’elle a disparu . Pour marquer l’acception exacte de ce terme et le sens réel de la phrase où il s’inscrit  force est de prononcer dans le premier cas , celui où la chose  est en  augmentation : « plusse ». Et saisir l’interaction destructrice entre le plusse de l’excès  et le plus , du plus rien .

 Ces relevés sémantiques prennent leur signification profonde lorsqu’on les rapporte cette fois aux montages psychiques et aux dispositifs pulsionnels dont ils deviennent les symptômes . En vouloir chaque fois plus , et de plus en plus , bref s’adonner à ce que l’on pourrait nommer la surenchère de la «  plusion » , contredit tout comportement rationnel et se rapporte plutôt à ce qui dans le désir ainsi exalté manifeste le jeu de la pulsion . Pulsion de mort en l’occurrence que Freud  identifie comme cette poussée lancinante , inlassable , qui déjuge toute mesure , délie toute relation , et se répète indéfiniment parce qu’elle est à elle même sa propre fin . Le jeu de la « plusion »  ne serait donc qu’une modalité du processus «  diabolique » de la répétition  ressentie comme une jouissance en soi . Dans ces condition , la notion de société juste ne trouve aucun de ses étayages et aucun de ses vecteurs essentiels puisqu’en réalité  la subjectivité possessive se nourrira – l’on dirait presque se bâfrera – de la non -subjectivité , indéfiniment dépossédée , d’autrui . Non seulement la relation sociale en pâtira mais la structure psychique du Sujet – un Sujet désormais délié , sans «  autre » s’altèrera dans le trinôme spéculaire «  Moi- je – Me » dénoncé par Bruno Etienne[9] . Altération profonde , parfois irréversible puisqu’elle affecte aussi les fondements du langage . « L’homme dans la langue » comme le qualifie Emile Benveniste [10]ou celui qui pratique la parole pleine , selon la formule de  Lacan  , lorsqu’il parle n’impose pas son Je . Il l’expose plutôt à la présence d’autrui , de l’Autre qui précisément n’est pas moi et le lui fait savoir , l’obligeant de la sorte à sortir du cercle infernal de ses auto- identifications  où aucune forme de pensée ne peut avoir lieu si la pensée vit de ses mises en question . Le système «  plusionnel » ne sera pas non plus sans conséquences politiques . Le non -sujet dépossédé n’acquiescera pas toujours à sa dépossession . Viendra un temps où il ne se résignera plus à son perpétuel désistement . Temps de la révolte , de la reconquête , de la reprise de possession , souvent violentes et sanglante qui se conclura par la dépossession des «  dépossédeurs » , si l’on pouvait les qualifier ainsi [11]. D’où l’importance vitale du Tu , qui lorsqu’il possède à son tour voit sa possession qualifier de Tien , ou de Sien .

Face au Mien  le Tien n’est pas plus superfétatoire que le Tu fasse au Je , que le Toi face au Moi . Le Tien et le Mien sont insérés dans une véritable  structure vitale , vitale parce qu’elle est étayée par une profonde reconnaissance mutuelle . On peut considérer que cette relation est la relation éthique par excellence , une éthique non pas abstraite mais comme on l’a déjà dit substantielle , économique . Par là même se constitue le fait social  non pas brut mais juste , et juste parce qu’ajusté . Or , en termes humains comment de tels ajustements s’opèreraient –ils sans des Sujets authentiques , capables de formuler des demandes , demandes vives , initiales ou correctrices ? Porté puis emporté par la dynamique de ses identifications pulsionnelles comment un Sujet se douterait –il que  on comportement est désajusté , que l’appropriation dont il se prévaut est injuste , et comment les corrigerait –il s’il était incapable d’entendre une demande ou parfois même une plainte en ce sens [12]? Mais quiconque se rend sourd à la demande ou à la plainte d’autrui , comment exigerait –il que le moment venu on l’entende à son tour . Il faut se souvenir de l’avertissement prodigué par Jean- Jacques Rousseau : quiconque prétend  ne devoir rien à personne , personne ne lui doit rien non plus . Le fait social n’existe que s’il est juste . Il est juste s’il est réciproque . Les éthiques « asymétriques »  confinent probablement à la sainteté mais avant de former un peuple de saints il faut constituer une société de concitoyens . A n’en pas douter , et sauf à adhérer à ces éthiques dissymétriques  dont alors il faut  être soi même l’exemple probant et donc le modèle vivant , l’altérité reste un concept amphibologique .L’ « Autre » de Sartre et l’ « Autre » selon Levinas ne sont pas tout à fait congénères . Comment passer de l’un à … l’ Autre ? Mais il faut sans doute avec Denis Vasse , s’inscrivant à la suite de Lacan et dans les catégories de sa pensée , faire la différence entre une altérité primaire , celle de la collision prévisible avec le Moi initial , celle de la peur  qui suinte à l’approche de l’ Etranger , et une altérité seconde celle qui ouvre la subjectivité vers ce qui n’est pas elle mais en assure la  survie et la pérennité , vers un ailleurs et vers un autrement[13] . Altérité qui favorise l’exercice de cette fonction sociale non moins vitale : l’intelligence collective , si cette expression n’est pas déjà un pléonasme , celle qui permet de se dégager des situations de pénurie ,des économies de la rareté , des engeances ne connaissant que l’emprise , puisqu’à quantité égale de facteurs , elle favorise l’apparition et l’exercice de combinatoires nouvelles[14] . Or nulle combinatoire n’est possible entre facteurs  simplement similaires et donc redondants .C’est ce qui fait toute la portée de l’intersubjectivité si l’on ne la conçoit pas comme superposition de deux subjectivités «  moïques » , sourdes l’une à l’autre  mais comme structure d’échange et de partage [15].

III . Le lien social  et le plus grand  Bien

En insistant sur la nécessité du lien l’on ne cède pas à un effet de mode  .  Le fait social n’est qualifié qu’à partir du moment où il engage une relation . Si le Je doit prendre toute sa consistance face au Tu , si le Mien se configure face au Tien , aucun de ces deux pôles ne saurait rester séparé de l’autre ou pire encore  être placé en position antagoniste . Ce qu’indique Tocqueville dans le jugement suivant  dont le point de départ concerne l’organisation professionnelle et ses conséquences sur le lien social : «  Lorsque chaque profession est ouverte à tous , que la foule y entre et en sorte sans cesse et que ses différents membres deviennent étrangers , indifférents et presqu’ invisibles les uns aux autres , à cause de leur multitude , le lien social est détruit et chaque ouvrier , ramené vers lui même , ne cherche qu’à gagner le plus d’argent possible aux moindre  frais : il n’y a plus que la volonté du consommateur qui le limite »  . Ce jugement est important à plus d’un titre .D’abord , comme on vient de le relever parce que l’expression « lien social » s’y trouve expressis verbis et qu’elle en reçoit une profondeur généalogique  qui la démarque de tout effet de mode . Il l’est aussi en raison  des connotations qui affectent cette expression . Le lien social est compromis lorsque les membres d’une institution ne s’y sentent aucune affinité , qu’ils s’y retrouvent comprimés et opprimés ; aussi lorsque l’indifférence et l’insensibilité  interdit entre eux toute empathie affective et toute solidarité effective , lorsque cette subjectivation primaire , égocentrée et récessive , se heurte à une altérité tout aussi primaire  et régressive ; en ce genre de situation chacun prend prétexte du renfermement de son protagoniste sur soi même pour se comporter de manière analogue.Dans ces conditions le lien social devient inconcevable et il serait abusif de parler de «  société »  et à plus forte raison de société juste à ce propos puisque , comme on l’a vu , la justice n’est pas un état mais un processus qui se développe par interactions entre demandes et réponses , par dialogue de subjectivités autrement portées à s’ignorer quand ce n’est pas à se combattre . Le consumérisme y devient l’échappatoire majeure et la distraction maximale[16] .

L’analyse de Tocqueville ne concerne pas seulement les corporations ou les guildes mais d’une manière générale ce que l’on désignerait aujourd’hui par le «  marché du travail » . Pour l’auteur de La démocratie en Amérique , si le marché est une réalité spécifique , il n’est pas coupé du reste de la société .L’on dirait presque avec Parsons qu’il constitue un sous – système social parce que c’est en lui , à l’occasion des activités d’échange ou au contraire de rétention qui s’y opèrent , que le lien non pas seulement économique mais bel et bien social se tisse et se renforce ou au contraire se distend et se rompt . Si le marché est bien le  site , le topos , où se constituent  le Mien et le Tien selon les termes des échanges qui s’y concluent , le Mien et le Tien s’y lient et s’y relient de façon inter- subjective faisant de la transaction économique non pas une relation ramenée sur elle même mais une modalité substantielle de la relation sociale , du socius , car de même que pour le langage verbal l’échange économique peut être rebuté par une altérité primaire ou au contraire s’enrichir dans la recherche d’une altérité seconde .

Le jugement de Tocqueville  rejoint les intuitions et les analyses de quelques uns des plus grands philosophes du  droit . Ainsi Pour Kant , le Mien et le Tien sont bien interdépendant puisque chacun des pôles trouve sa cause dans l’autre , comme le montre le droit des contrats [17].Un dispositif –  en l’occurrence juridique – n trouve son sens plénier non pas en lui même mais dans sa modalité sociale de niveau supérieur . C’est pourquoi Kant affirme que la  distinction entre le Tien et le Mien présuppose l’existence de l’état civil , autrement dit de la relation sociale , une relation construite , qualifiée par la civilité  qualitative qui la dégage de l’état de nature . On  pressent  qu’ici  l’analyse risque de s’enfermer dans un cercle vicieux car  si le Tien et le Mien impliquent  une pareille présupposition comment cet état civil initial  , primordial et générique , s’est –il lui même établi ?  Kant est conscient de l’objection et il propose de ne pas confondre état civil originaire et état civil primitif  .Il ne s’agit pas de rechercher une origine historique ou préhistorique au contrat mais de dégager le fondement de l’ institution  contractuelle .Pour Kant , si on l’a bien compris , la distinction du Mien et du Tien en vue de leur mise en relation présuppose un désir de société et de société juste puisque ce désir s’éteindrait si dans une telle société n’importe lequel de ses membres s’estimerait méconnu ou lésé malgré ses appels à une  plus juste rétribution  que celle dont il se plaint . Encore faut –il ne pas oublier que dans ce cas le lien  et le liant ne se trouvent pas seulement dans ce désir nu mais aussi dans la chose faisant l’objet de l’appropriation à la fois partagée et consentie .

Hegel éclairera cet autre aspect du lien social , surtout si l’on pense avec Paul Ricoeur que la philosophie du droit de Hegel diffère de celle de Kant en ce que celle ci se veut réaliste tandis que celle là se préoccupe du mouvement de l’ Histoire où elle s’insère[18] .

On pourrait confirmer cette manière de voir par le passage des Principes de la philosophie du droit de Hegel qui concerne également la relation contractuelle comme modalité de l’échange économique et de la transaction sociale : « L’utilisation d’une chose dans l’acte de la saisir n’est pour soi qu’une prise de possession d’un objet individuel . Mais si cette utilisation se fonde sur un besoin durable et est l’utilisation répétée d’un produit qui se renouvelle ou même se limite aux mesures prises pour le maintien de ce renouvellement , ces circonstances ont pour effet de donner à cet acte la valeur d’un signe , de lui faire prendre le sens d’une prise de possession générale »[19] . L’acte d’appropriation ne ramène pas l’objet au Soi en réduisant  l’un à l’autre avant de s’épuiser dans cette réduction . Au contraire il s’insère dans un mouvement de renouvellement  qui confère à cet acte sa dimension temporelle , son devenir .Dés lors l’objet approprié change de statut et devient en effet signe . Le signe est cela qui dans la chose fait sens et il n’est de sens que dans la relation à autrui  parce que le signe doit s’élucider et le sens s’interprêter .L’on est ainsi conduit aux analyses de Marx concernant la marchandise qui devient fétiche lorsqu’elle s’asservit la relation sociale et devient énergie de l’échange et vecteur de culture précisément  lorsque son producteur au lieu d’être rabattu sur lui même se préoccupe des besoins d’autrui et fait de la relation sociale sa priorité . Rappelons que dans les fameux Manuscrits de 1844 , cette relation d’échange est un échange d’amour , ce que le Marx du Capital aura tendance à oublier au profit d’analyses théoriques soucieuses certes de scientificité mais qui , à l’instar du travailleur de Tocqueville , ramènent  sans doute le théoricien  vers lui même .

C’est lorsque et seulement si le lien social est ainsi constitué que le Bien s’envisage  . Du Bien chacun est libre de se faire une idée et même une théorie mais précisément le propre du Bien est de s’incarner dans la réalité , de s’éprouver et de se vivre et non pas de se contempler idéalement[20] . Le Bien qui est la finalité du juste relève d’une éthique pratique . Autrement il se transforme en vœu pieux et en illusion . Cependant le maniement de la notion de Bien  exige maintes précautions et la capacité de naviguer entre deux écueils . Le premier , entr’aperçu déjà , est relatif à une définition a priori du Bien  qui ne demanderait plus qu’à être appliqué , sans autre discussion . Le XXeme siècle , l’ère des dictatures  a démontré le  caractère destructeur de cette façon de voir . Mais le Bien peut s’avérer destructeur d’une tout autre manière , opposée : lorsqu’il s’anarchise , lorsque pour reprendre l’expression biblique  précitée , aux profondes résonances psychiques , chacun fait ce qui lui paraît bien , bon et droit mais « à ses propres yeux »[21] .Une des tragédies de la pensée , et plus particulièrement de la pensée occidentale naît de la dialectique régressive  entre la vision dictatoriale du Bien et les réactions anarchiques qu’elle engendre à la suite des ses méfaits . C’est pourquoi , afin d’éviter de violenter ce concept , il importe d’en rechercher le fondement ailleurs que dans une théorie qui à force de se vouloir indiscutable en devient paranoïde et persécutrice .

Ainsi en va t-il des contrats dont la passation constitue aussi le tissage multiple de la relation sociale effective . On a commencé de le vérifier avec Kant et Hegel mais il est possible de pousser l’analyse d’une part parce qu’un contrat engage toujours la  validation d’une éthique : par exemple le respect d’autrui qui interdit le vol et le dol à son encontre ou l’altération de son consentement , autant d’exigences qui seraient  sans fondement dans une société cynique ou pire encore sadienne , et d’autre part , parce qu’un contrat pour être légal doit sûrement comporter un objet , une chose qui matérialise la transaction mais une chose elle même assujettie à une cause qui l’insère non pas dans une relation purement utilitaire et subjectivement intéressée mais , pour l’exprimer de manière cursive , dans une représentation du Bien commun .

Qu’est ce qui en fonde la recherche dans la réalité ? Le constat des aspirations  qui s’y manifestent . Les enquêtes menées par Robert Lane  en donnent un aperçu aux Etats Unis[22] . Dans le pays qui passe pour être celui de l’argent- roi ,  où la réussite  d’une vie se mesure en millions de dollars amassés , il apparaît aussi que ce même argent ne constitue pas , contrairement aux apparences , une fin en soi et la valeur ultime . Celle ci s’attache plutôt à la recherche du compagnonnage , de l’appartenance , de la socialité , de la solidarité et de l’entraide  précisément parce que nul n’ignore plus la dureté des sociétés post –totalitaires et  pourrait-on  ajouter depuis l’automne 2008  la volatilité des référents exclusivement financiers de l’existence .D’où la résonance des thèses de Bill Clinton sur le don qu’il matériel ou intellectuel [23] .D’autres analyses comme celle de Jon Elster  s’attachent désormais à établir que l’idéologie manifeste ou latente des sociétés contemporaines n’est pas ou n’est plus cet individualisme possessif  pour les uns qui se paye par la dépossession des autres , que le désintéressement y trouve aussi sa place et sa fonction [24]. Non pas le désintéressement apparent  qui comporte ses propres rétributions narcissiques mais cette forme de service d’autrui qui se trouve à l’origine – au sens de Kant – de la justice sociale puisqu’il s’agit de soulager des handicaps , de réduire des inégalités, de renforcer des faiblesses , de guérir des infirmités  au lieu des les invoquer pour nourrir l’on ne sait quelle idéologie néo- darwinienne de la sélection «  naturelle » et de l’existence considérée comme le privilège des plus forts . Pour paraphraser Pascal , si la justice n’est rien sans la force à l’évidence il ne s’agit pas de la force brutale mais de celle qualifiée jadis de « coactive », autrement dit de celle qui s’emploie non pour se perpétuer elle même mais pour surmonter les obstacles qui la rebutent parce que l’injustice est prébendière .

Adam Smith pour ne citer que lui prétendait –il autre chose ? En faire l’idéologue du marche considéré comme fin en soi , quoiqu’il s’y produise et s’y échange , est dénaturer sa pensée . Dans La richesse des nations , il soulignera a quel point l’amour de soi , le «  self love » est incompatible avec cette main invisible qui est avant tout celle de la Providence , laquelle a dilection de la vie . Ensuite que le Je ne se conçoive pas sans le Tu ni  le Mien  sans le Tien se déduit de la moindre page  de sa Théorie des sentiments moraux  . Pour revenir à Jon Elster , l’on s’étonnera que dans son étude fouillée sur le désintéressement rien ne soit dit de la  pensée de Levinas, Levinas pour qui le désintéressement ne constitue pas seulement une donnée caractérielle , plus ou moins aléatoire , mais la condition même d’une mutation de l’ontologie  puisque celle -ci ne trouverait plus son fondement dans la recherche de la toute puissance mais dans le soulagement de toute détresse et la fin de toute injustice délibérée et méprisante [25].

Si la conception du Bien à réaliser fait déjà l’objet d’un accord , si elle s’avère consensuelle , il ne reste plus qu’à l’appliquer . La tache  sera moins facile qu’il ne le semble tant notre époque est marquée par le décalage  parfois obscène entre les valeurs proclamées d’un côté et les conduites effectives de l’autre . Mais lorsque la conception du Bien est plus disputée , controversive et parfois conflictuelle  ce n’est pas l’occasion de la rejeter  mais de se souvenir que les valeurs , quelles qu’elles soient ,  sont des horizons vers lesquels ils faut tendre sans s’imaginer les atteindre jamais complètement . Une société juste n’est certainement pas une société parfaite , la  recherche de la perfection étant au demeurant plus équivoque qu’il n’y paraît  puisqu’elle se nourrit d’un fantasme morbide : celui de l’arrêt de tout mouvement , de toute recherche  puisque comme l’on dit l’on a « atteint » la perfection .

                                                            Raphaël Draï


[1] L’action humaine , PUF , 1984 .

[2] R. Dworkin ,  Une question de principe  ,PUF , 1996 .

[3] H. Wallon , Les origines de la pensée chez l’enfant , PUF , 1989 .

[4] Balzac , Théorie de la démarche  et autres textes ,  Albin Michel , 1990 .

[5] Jean Piaget , L’équilibration des structures cognitives , problème central du développement , PUF , 1975 .

[6] O. Jespersen  ,  La philosophie de la grammaire , Gallimard ,  1992 .

[7] Raphael Draï , La France au crépuscule . Précis de recomposition , PUF , 2003 .

[8] Hobbes , Leviathan , Eveyman’s Library , 1965 .

[9] La grenade entr’ouverte , Editions de l’ Aube , 1999 .

[10] Essais de linguistique générale , Gallimard , Tel , 1976 , p . 258 .

[11] Sieyès , Qu’est ce que le Tiers Etat ?  Flammarion – Chamaps , 2009 .

[12] L’instance de la plainte ,

[13] Le poids du réel , la souffrance , Seuil , 2008 .

[14] Karl Popper , Toute vie est résolution de problèmes , Actes Sud , 1997 .

[15] Husserl ,   Sur l’intersubjectivité ,  PUF . 2001 .

[16] Paul Krugman évoque à ce propos « les armes de distraction massive » , in The Conscience of a Liberal , Penguin , 2009 .

[17] La doctrine du droit , Vrin , 1979 , p. 130 .

[18] «  Le Juste , le justice et son échec »  in Ricoeur , Cahiers de l’ Herne , 2 , Seuil- Points , 2007 , p. 217 .

[19] Principes de la philosophie du droit , Gallimard ,  1966  , p . 91 .

[20] Iris Murdoch , The Sovereignty of Good , Routledge , 1971 .

[21] Leo Strauss , La renaissance du rationalisme classique , Gallimard – Tel 2009 .

[22] The Loss of Happiness in Market Democracies , Yale University , 2000 .

[23] Donner , Odile Jacob , 2007 .

[24] Le désintéressement , Traité critique de l’économie politique , Seuil, 2009 .

[25] Autrement qu’être ou au delà de l’essence , Livre de poche , 1998 .

  1. J’ai eu plaisir à lire ce texte très dense. Il me semble que la société idéale n’existera jamais. Les sociétés « dogmatiques » capitalistes, socialistes sont dirigées par des hommes guidés par des pulsions de domination et un besoin narcissique prégnant de se valoriser devant un peuple qui aurait tendance à les idolâtrer.
    Sans paraphraser Henri LABORIT, je dis, sans toutefois l’affirmer, que l’homme jusqu’ici a fait l’Histoire , mais sans savoir comment. Cet homme n’a peut être pas compris le fonctionnement de son système nerveux et des comportements induits par un environnement nociceptif, douloureux. N’oublions pas non plus la combinatoire linguistique qui fait que, sous le couvert d’un discours logique, c’est souvent l’inconscient qui parle.
    La Tour de Babel n’a jamais pu aborder la voute céleste… Mais le Charriot Céleste a traversé l’Orient ouvert…

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