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PARACHA CHOPHTIM ( Dt, 16, 18 et sq )

47 Choftim.

Aucun peuple libre, libre de ses pensées, de ses actes, libre d’entreprendre et de se mouvoir ; libre de s’engager ainsi dans un futur par définition incertain ;  aucun peuple véritablement libéré de l’esclavage ne peut vivre et oeuvrer sans que ne s’y produise des incidents, des accidents, préjudiciables à autrui, et cela sans que nul, ayant respecté toutes les incitations à la prudence, n’ait cherché  intentionnellement à nuire, à enfreindre le commandement d’amour du Lévitique( 19, 18).

Lorsque ces incidents ou accidents, parfois pire encore, se produisent malgré tout, nul ne saurait se faire juge et partie en sa cause personnelle. Il appartient aux juges, aux chophtim, constitués en tribunal, d’instruire le cas et d’entendre les parties (toutes les parties), puis  de décider d’un  jugement que la présente  paracha qualifie de « jugement juste ( michpat tsédek ) ». La formule confinerait  au pléonasme si malheureusement l’histoire de la justice humaine n’attestait qu’il est parfaitement possible de « juger » à l’inverse. Le Talmud en donne maints exemples à propos des magistrats de Sodome qui s’attachaient à rendre l’injustice, à condamner l’innocent et à acquitter le coupable. On sait quel fut leur sort malgré la plaidoirie d’Abraham.

Sur le point de franchir le Jourdain et de s’établir dans le pays dévolu à la descendance des Patriarches et des Matriarches, les Bnei Israël se l’entendent  rappeler. Peuple libre, selon la première Parole du Décalogue, ils doivent d’ores et déjà se préoccuper d’installer dans leur pays votif une  justice digne de ce nom. Les structures institutionnelles en ont été données dans la paracha Michpatim et le traité Sanhédrin du Talmud en particularisera les dispositions. Cette fois, Moïse insiste sur  plusieurs points essentiels.

D’abord l’institution judiciaire, au sens plein, doit être constituée de juges, de chophtim, certes, mais aussi d’officiers d’exécution, de chotrim. Pourquoi ne pas avoir déféré cette fonction aux juges eux mêmes ? Cela eût simplifié le dispositif. Sans doute mais le juge en personne eût été partie prenante de son propre jugement. Le choter, lui, est certainement lié par la sentence qu’il doit faire exécuter, de sorte que la  justice ne se réduise pas à un vain mot, que la décision de justice soit effective, mais dans cette exécution  il doit également conserver une marge de manoeuvre, afin de  respecter dans l’exercice de sa propre mission  le principe précité du Lévitique.

Ensuite, les tribunaux doivent être installés à un endroit précis :  en chaque porte ( chaâr )  de la ville. Pourquoi ce choix ? La porte désigne le lieu de passage par excellence, celui où les allants et venants se rencontrent, celui que traversent les étrangers, celui où ils s’effectuent leurs transactions. A l’évidence. Cependant le mot ChaÂR comporte une autre signification. Les lettres qui le composent se retrouvent dans le mot RaÂCh qui désigne le bruit  au sens de la nuisance sonore, ce qui parasite la parole, gène l’écoute, perturbe l’entendement. Que le tribunal soit situé en ce lieu précis rappelle les magistrats à leur vocation. Les différents, les contestations, les contentieux sont  causes de  ces bruits  qui altèrent la parole inter-humaine, au sens intellectif et au sens éthique. Il appartient alors aux  juges de transformer par un jugement juste le RaÂCh  en ChaÂR, en un échange orienté vers le futur. Et ils y réussiront toutes les fois qu’ils auront su rendre précisément un jugement juste, qui ne satisfasse pas seulement  selon les apparences aux  procédures et aux normes de fond mais qui atteigne aux racines du différent pour aboutir  à la séparation  des parties au conflit avant de tenter une réconciliation entre elles. Pourtant le jugement juste ne doit jamais tourner à l’arrangement extra- légal. Dans l’exercice de sa fonction déterminante le juge ne doit jamais faire acception de personne, s’identifier à l’une ou l’autre des parties, serait- elle apparemment la plus faible  et la plus vulnérable. Ce qui ne signifie pas que la dimension de compassion n’interviendra pas en tant que de besoin. Elle doit succéder au rendu de la justice en droit, si l’on peut dire, lorsqu’aura été restauré le sens collectif de la norme, celle qui constitue le peuple en tant que tel.

L’objectif est enfin fixé par une formule dont il faut comprendre la répétition qu’elle contient :  «  La justice, la justice  tu poursuivras afin que tu vives …» ( Dt, 16, 20. Cette répétition n’est pas stylistique. Comme toutes les répétitions ou plus exactement comme toutes les duplications retenues par la Thora, elle se rapporte aux différentes dimensions  de la situation envisagée. En l’occurrence elle souligne deux exigences de la justice digne de ce nom et qui qualifient  l’Etat de droit contemporain : le principe du contradictoire et celui du double degré de juridiction.

Le redoublement du mot « justice » se rapporte aussi à la conception biblique de l’univers et de la Création. Bien ou mal rendue, la justice « d’en bas » sollicite la justice « d’en haut ».Les juges ne doivent jamais oublier qu’ils sont eux mêmes jugés. Ils ne peuvent se considérer comme ces idoles de pierre ou de bois érigées prés des autels du Créateur, comme pour lui signifier sa péremption, et qui déjugent son exigence de justice( Dt, 16, 21 ). La justice juste est source du vivant parce qu’elle met un terme aux cycles inépuisable des vengeances, ces  cycles  dans lequel l’idée de futur est broyée au point de devenir méconnaissable. L’avenir vécu est fruit de l’Alliance, de la Bérith, et l’Alliance  se réalise chaque fois que les Juges font oeuvre de justice. De ce point de vue, tout jugement est création, à l’instar   d’un psaume de David ou du Temple lui même.

R.D.

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