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DIFFICILE FRATERNITE

DIFFICILE FRATERNITE

(Revue Sens – Hiver 2012)

Sur les relations entre les Juifs et l’Islam

Il est une tradition dans le Talmud qui indique comment appeller tel ou tel suivant l’estime qu’on lui  porte. Cela commence par Rabbi puis quand il y a un peu plus d’estime :  Rav ; s’il y en a davantage, on dit Rabban  . Une grande estime conduit à appeler les gens par leur prénom. : Hillel ou Chammay  Il faut se lever de bonne heure quand on s’appelle Raphaël car, dans la tradition juive, c’est l’Archange qui se révèle chaque matin pour délivrer à l’humanité tous les soins dont elle a besoin. Donc merci pour le titre de « Raphaël » tout court  qui m’a été décerné lors de cette présentation[1] .

 

 Notre sujet : la fraternité est difficile pour deux raisons. La première est qu’on a déjà dit beaucoup de choses à ce propos . Je ne prétends me substituer ni à Léon Poliakov, ni à Bat Yéor, ni à Bernard Lewis. Tous ces grands esprits par leur travaux, nous ont  placé face à des thématiques fort préoccupantes et surtout qui donnent à penser.

 

“Difficile fraternité” , le titre de cette conférence est bien sûr démarqué du livre de Levinas, Difficile liberté. Car la fraternité est difficile . Il  suffit d’avoir des frères et des sœurs pour s’en rendre compte. La proximité crée autant de problèmes qu’elle est censée en résoudre parce que, lorsqu’on est proches, l’on se retrouve sur le même terrain, et lorsque l’on se connaît trop bien l’on est porté à se juger – trop- rapidement. C’est pourquoi la distance est inhérente au dialogue, à condition qu’elle ne se transforme pas en séparation.

 

Beaucoup de choses ont été écrites en effet sur la condition des Juifs en terre d’Islam et beaucoup de choses sont écrites actuellement sur la condition arabo-musulmane en terre israélienne. Ces sujets sont passionnels, très réactifs, très virulents. Ils percutent une actualité politique extrêmement « chaude ».

 

Il est très difficile alors  — il ne faut pas faire l’ange — de se départir de deux attitudes :l’attitude offensive et l’attitude auto-justificatrice. Tenir la bonne distance n’est pas évident.

 

Dans ce que j’aurai à dire, faites preuve de mansuétude à la fois chrétienne et juive parce que je vais défendre UN point de vue. Je ne prétends pas vous délivrer une doctrine, d’autant que la distorsion entre la vérité et le mythe de la fraternité est flagrante. Cela ne veut pas dire qu’elle soit irrationnelle ou injustifiable. Chacun peut dire : j’ai vécu en pays arabe ou redevenu arabe, et je peux témoigner à la fois d’épisodes très heureux,-  ce qu’on appelle « la mémoire heureuse » (il faut bien, sinon l’on ne pourrait nourrir aucun dialogue), et aussi d’épisodes dramatiques, traumatologiques.

 

Il ne s’agit pas de sujets académiques mais de sujets existentiels , au sens primaire du terme. Par conséquent  il faut se faire crédit d’un certain nombre de ces réactions « primaires ». Comprendre que, dans la vie, il y a des solidarités premières – l’adjectif est préférable – qui n’en excluent aucune autre.

 

C’est la raison pour laquelle, dans le livre que vous avez bien voulu citer, Abraham[2], je reprends ce qui me semble être un contresens de traduction : lorsque Dieu invite Abraham à quitter son pays, sa patrie, la maison de son père,  je n’ai jamais interprété le Lekh lekha comme le fait Hegel : en termes d’abandon, mais plutôt comme des points de départ. On se met en route à partir de ce que l’on est. C’est une réorientation exégétique  importante parce que, quand les lieux d’identité sont des points de départ, chacun a la faculté d’y revenir.

 

La plus grande souffrance est de ne pas pouvoir revenir dans le pays de sa naissance . Pour l’ Algérie cela touche des dizaines de dizaines  de milliers de personnes. Ne serait-ce que pour aller réciter un Kaddish sur la tombe de ses grands parents ou des personnes que l’on  a aimées. Telle est l’une des épines les plus irritantes de cette fraternité difficile.

 

Cela étant, par tempérament et par formation, je ne suis pas porté à me détourner des difficultés : elles existent et  ce n’est pas la peine de s’aveugler , de faire comme si elles n’existaient pas . A condition de se placer dans la  perspective d’une solution et d’une résolution. Contempler les difficultés pour elles-mêmes, cela déprime et désespère  parfois , et puis çela  ne fait pas avancer les affaires des générations à venir. Ce qui me préoccupe actuellement, c’est le relais des générations et j’essaie de faire en sorte que ce que je pense, que ce que j’ai à dire, n’obère pas  trop leur avenir.

 

S’agissant , par exemple de  la paix entre Israël et l’Égypte, ce n’est certes pas le fol amour, ni une paix de civilisation, loin de là [3] .C’est une paix glaciale avec des épisodes de violence . N’empêche que, depuis 1978-1979, des générations d’étudiants ou de pères de famille ne revêtent plus leur tenue militaire pour aller se faire tuer sur le Canal ou ailleurs.

 

Cependant, il y est une distorsion patente dans le dialogue entre Juifs et Musulmans relativement à l’histoire des Juifs en terre d’Islam. Cette distorsion touche à la fois les faits, la condition juridique et la mythologie sous-jacente des rapports entre Isaac et Ishmaël. Très souvent, on cite exclusivement la fin de l’histoire, le fait que les deux frères se soient réconciliés aux obsèques de leur père Abraham. N’auraient-ils  pu se réconcilier un peu avant ?  Cela aurait fait plaisir à Abraham de son vivant. Il ne faut pas oublier que cet antagonisme entre les deux frères a laissé des séquelles et peut-être tendu aussi des pièges ; tout dépend de celui à qui l’on s’identifie. Si on s’identifie au premier degré , sans aucune distance à Abraham ou à Ismaël, à Isaac ou à Mahomet, si on « se prend pour » l’une ou l’autre , l’on endosse immédiatement tous les conflits inhérents à ces figures là .

 

Dans un premier temps j’évoquerai le risque  de ces distorsions et, dans un deuxième temps, j’envisagerai la possibilité de s’en sortir, en repérant les passerelles qui parfois sont inaperçues, entre ces deux univers , dans le vocabulaire, les liturgies, le droit, et également au regard de la responsabilité commune qui est la nôtre dans le monde actuel. Nous vivons dans un monde devenu  sans alternative.. L’humanité a rêvé d’universalisme : elle a la globalisation. Il s’agit de faire avec, maintenant, au mieux

 

Ces  distorsions sont connues de tous. La principale  est liée à un mot : la dhimmitude. En ce domaine aussi, il faut faire preuve de bonne méthodologie et d’honnêteté intellectuelle,  comparer ce qui est comparable, dans les mêmes conditions à la fois de temps et de lieu. On ne peut pas comparer la dhimmitude à ce que sont les droits de l’homme aujourd’hui .  Comme si ces droits de l’homme existaient au temps de celle –ci . Cela ne serait pas loyal. Il faut comparer ce qui est comparable et, par exemple, comparer les situations des minorités religieuses, intellectuelles ou politiques dans  toutes les civilisations à cette époque-là. Il n’empêche qu’il n’y ait  une résonance actuelle de ces statuts. Ce n’est pas parce qu’on remet la dhimmitude « dans son contexte » qu’elle devient acceptable aujourd’hui. Comparaison n’est pas  reconversion de sorte que ce qui est inacceptable devienne acceptable ou tolérable.

 

D’autant plus que, comme le dit le roi David dans les Psaumes, « le langage pense. » En arabe Dhimma n’est  pas forcément un mot péjoratif. Ce mot renvoie à l’idée de protection, celle d’entités humaines  dotées ainsi d’un statut qui n’est pas forcément négligeable : celui  des Peuples du Livre. Si un certain nombre de caractéristiques y sont incapacitantes et minorantes, s’y trouve aussi l’obligation de protéger et de préserver les membres de ces peuples . Malheureusement , en hébreu le mot dhimma n’est pas acceptable parce qu’il désigne l’obscénité : zimma . Les mots d’une langue n’ont pas le même sens quand ils sont « parlés » dans une autre langue. Déjà, du point de vue purement phonétique, parler de dhimmitude à un Juif est obscène.

 

Il faut savoir ensuite comment ce statut s’est constitué. Faire la part des choses entre l’histoire et l’actualité la plus brûlante n’est guère aisé . La dhimmitude a été imposée à des populations dont les territoires ont été conquis par la force des armes . Ces conquêtes ont constitué des emprises  physiques sur les personnes et sur les biens ; des occupations  militaires avec des transferts de populations, la conversion de statuts juridiques — la dégradation de statuts autonomes ou souverains à un statut déprécié.

 

Le principe de la non légitimité de l’acquisition de territoire par la force est un principe du droit international contemporain. À quand remonte t –il  ? Si les armées de l’Islam s’étaient contentées du berceau arabe initial, elles seraient restées cantonnées dans ce ressort territorial et le monde arabe ne se serait pas distendu de l’Espagne jusqu’à l’Inde, sur un territoire encore plus vaste que l’empire romain ou l’empire d’Alexandre. Les populations juives et chrétiennes  tombées sous cette souveraineté en ont subi  les règles militaires et juridiques. Elles n’ont pas été exterminées mais ont été assujetties à un statut particulier, marqué par deux traits qu’il faut savoir désigner en tant que tels :  d’une part, l’inégalité théologique par rapport à la religion dominante et d’autre part, et par suite , l’affectation de sujétions,  d’obligations , de contraintes , en effet ,minorantes et incapacitantes.

 

Je vais les citer et les commenter brièvement pour mémoire, à partir du livre de Léon Poliakov[4] (qui n’est pas suspect d’extrémisme)  .Je ne l’avais pas relu depuis 30 ans et ai été frappée par le ton modéré de ce livre qui fait la part des choses.

 

« Les dhimmis ne se serviront point du Coran, ni par railleries, ni n’en fausseront le texte (cela va de soi), ils ne parleront pas du Prophète en termes mensongers ou méprisants, ni du Culte de l’Islam avec irrévérence et dérision (cela va de soi) ». Après arrivent les incapacités : « Ils ne toucheront pas une femme musulmane, ni ne chercheront à l’épouser, ils ne tâcheront pas à détourner un Musulman de la foi (il interdit de parler de théologie), ni ne tenteront rien contre ses biens ou sa vie, ils ne secourront point l’ennemi ni n’hébergeront d’espions. La transgression d’une seule de ces conditions anéantit  le traité et enlève au dhimmi la protection des Musulmans. » (p. 34) À partir de quoi s’énoncent les mesures de stigmatisation  véritablement incapacitantes : « Ils ne bâtiront pas de maisons plus hautes que celles des Musulmans, ils ne feront pas entendre leurs cloches et ne liront point à haute voix leur livre… » (id.) Je n’ai pas besoin d’insister sur tout cela, d’autant plus que c’est attristant. Ce sont des faits de conquête.

 

Il faut se demander si toute conquête doit devenir une sorte de tabula rasa, comme s’il n’y avait rien avant. Remarquons que les populations conquises dans l’aire monothéiste étaient justement, monothéistes, chrétiennes et juives, et ne l’entendaient pas de cette oreille. Elles subissaient leur sort faute de mieux, mais sans perdre de vue leur propre généalogie, leur propre mission historique, leur propre vocation théologique .Elles n’en démordaient pas. Elles subissaient cette domination tant qu’elles avaient à la subir. D’ailleurs, Léon Poliakov montre très bien, et il n’est pas le seul, que cette condition intimement insupportable, était plus ou moins aménagée ; ce qui dépendait des périodes, des pays, de la personnalité des sultans ou des gouverneurs. On passait des paranoïaques aux tolérants, des cultivés aux fanatiques, comme dans tous les systèmes de pouvoir arbitraire . Il n’empêche qu’in fine, cette situation-là paraissait intolérable .Elle le devint d’autant plus quand s’est déclenchée en Europe la révolution des Lumières, la révolution des droits de l’homme, suivant les progrès de l’imprimerie, des communications… Il devenait insupportable de comparer la dhimmitude à ce que la Torah dit des Juifs,-  « peuple saint  et dynastie sacerdotale »,-  et à la définition du  peuple chrétien comme « peuple de Dieu ».

La distorsion est devenue d’autant moins supportable qu’après les conquêtes européennes et l’expansion du colonialisme, les populations musulmanes ont fait, sur leur propre terre, l’expérience de l’auto-dhimmitude. À leur tour, elles ont éprouvé l’occupation militaire, les statuts diminués, les stigmatisations officielles ou officieuses, le double collège, les inéligibilités. Pardonnez-moi de faire quelque allusion à cette période mon enfance . Lors des élections à l’Assemblée algérienne, dans les écoles qui s’appelaient : Montesquieu, Victor Hugo, Jean-Jacques Rousseau, Diderot  il y a avait deux files de votants : les « Européens » et les autres. D’où ce sentiment que l’Islam a été exilé à demeure, sur son propre territoire., du moins  lorsque l’on oublie que celui –ci résultait également de conquêtes par vive force  .  Il n’y a pas de dialogue possible s’il n’y a pas cette expérience, cette mise à la place de l’autre. S’il est parfois difficile de se mettre volontairement à la place de l’autre, il arrive que l’histoire vous y  place de force. Il faut alors essayer d’en tirer le meilleur, de comprendre ce que l’autre a subi quand il occupait cette place que vous – même lui aviez assignée.

 

Je ne mets en évidence cette distorsion  non sur le mode accusatoire, mais pour en tirer les leçons et comprendre ce que cela implique sur la construction des espaces démocratiques aujourd’hui. La réorientation vers la démocratie ne peut se faire sans mal… Nul ne peut dire d’avance ce qui va en résulter. Obama n’a t-il pas ouvert la boite de Pandore ? Pour la Tunisie, tout le monde est en attente  . Que se passe t-il  en Libye, en Syrie ? Cette zone géo-politique et religieuse  est complètement déstabilisée. C’est tout ce qu’on peut dire[5].

 

On peut également se renvoyer la balle indéfiniment en évoquant , en retour , la condition des Musulmans en terre juive, la condition des Arabes israéliens ou des Israéliens arabes. À leur tour, ne sont –ils pas des équivalents de dhimmis ? Je ne crois pas que les statuts soient homologues  , mais il faudrait en parler aussi sereinement que possible, à partir de véritables études comparatives . On a vu, dans les périodes de tension ou de guerre, des files d’attentes de Chrétiens ou de Juifs quittant des terres arabes. Mëme si pour le moment, la situation n’est pas claire ni calme, ni stable l’on ne voit pas  pas à l’aéroport Ben Gourion de file d’attente d’Arabes qui cherchent à quitter l’ Etat d’ Israël . Il faut aussi comprendre ce que cela veut dire. Un sondage sur un éventuel partage de Jérusalem révèle que  la majorité des Arabes de Jérusalem-Est n’en  veulent surtout pas. Il ne faut pas être plus royaliste que le roi, surtout en régime républicain…

 

Revenons sur la deuxième distorsion, la distorsion théologique. On dit souvent : les Juifs et les Arabes sont « cousins », proches ou éloignés, parce qu’ils sont issus du même père, d’Abraham avinou comme on dit dans le langage biblique ou pseudo-biblique. Là encore, il est quelque chose de touchant chez ces deux « frères – de – père » qui éprouvent l’un vis-à-vis de l’autre une fraternité plus que difficile. Une fraternité douloureuse. Ce n’est pas tout d’être frères ! Il ne faut pas confondre le “fraternaire” et le “fraternel”. Le “fraternaire”, c’est comme l’ère « quaternaire »  Souvenez vous  dans le film Fellini- Roma,  cette séquence effarante où l’on voit le frère aîné se placer devant le berceau du petit frangin  pour le tuer à coups de pierres parce sa venue au  monde « lui pourrit  la vie ».

 

Le récit biblique ne doit pas être mythifié. Cette histoire de fraternité est mal engagée, car elle met aux prises deux femmes dans un scénario à la Lévi-Strauss : la maîtresse stérile contre  la servante féconde[6]. Les deux sont en concurrence impitoyable . Parce que la servante féconde « la ramène » un peu trop, la maîtresse stérile l’expulse , elle avec l’enfant pourtant né d’ Abraham , un enfançon désormais en quête de statut, de territoire, de lieu vital . Et il se fait archer. Vous savez ce que signifie l’archer dans les signes astrologiques. Le sagittaire s’agite. De ce point de vue-là, on a affaire à une fraternité clivée, avec un père unique qui parfois ne voit pas très clairement ce qu’il doit faire. Quand Sarah lui enjoint  de renvoyer l’enfant- de – la – servante , le père n’est pas très content, jusqu’au moment où il entend une voix divine qui le lui confirme  : « Fais comme ta femme te dit ». D’où le tourment de cet homme. À la fin de sa vie, Abraham, après la mort de sa femme, ré-épousera la femme dont il s’était  séparé  . Hagar est devenue Qetoura et ses ( leurs)  enfants communs vont être dotés d’une partie du  patrimoine abrahamique.

 

En attendant, il y aura eu beaucoup de dégâts. Ces dégâts se prolongent jusqu’aujourd’hui où l’on assiste à une concurrence des statuts entre les deux demi- frères  notamment à propos de l’Aquedat. Est-ce l’Aquedat Itzhaq ou Aquedat Ishmael ? Il ne s’agit pas simplement d’établir un fait historique . Il s’agit de décider lequel des deux enfants bénéficiait de la dilection d’Abraham et donc de la dilection divine .De décider pour leur postérité qui est le dépositaire du vrai message.abrahamique  Cette concurrence est patente . Dans le texte biblique, il n’y a pas le début d’une ébauche de dialogue entre Isaac et Ishmaël. Les deux demi- frères ne se parlent jamais, ou presque jamais. Leurs statuts sont définis par leurs mères antagonistes. Cela a t-il  tellement changé ? je n’en suis pas sûr.  Remplacez Abraham et Sarah par Obama et l’ONU et vous obtenez bien des traits du  scénario actuel…

 

Il faut arriver à se parler intuiu personae. C’est un énorme chantier culturel qui va engager à tout le moins le siècle qui vient. Le problème se complique car, quand on indexe, pour reprendre cette expression de Léon Ashkénazi, le dialogue judéo-arabe sur la relation Isaac-Ismaël, on présuppose qu’Ismaël, c’est Mahomet… On  présume d’une continuité entre l’Isaac et l’ Ismaël de la Bible et le Mahomet du Coran… Or, rien n’est moins sûr. Une  véritable filiation eût engendré une  reconnaissance mutuelle selon laquelle  chaque demi- frère a obtenu une part d’Abraham en partage dont il se contente  .Sans quoi se produisent de dangereux et insolubles empiètements , au sens psychanalytique dont ne  sort pas indemnes . Chacun doit comprendre  qu’il ne saurait prélever dans l’histoire de l’autre, ce qui lui convient . Par exemple,  privilégier la vocation monothéiste et laisser de côté la contingence historique. En vue d’un vrai dialogue entre le Coran et la Torah, il faut comprendre que si le peuple juif, au moment où l’histoire de l’ Islam apparaît, a été dépossédé de sa terre par une puissance militaire plus forte que la sienne,  celle de l’ Empire romain , il n’a jamais renoncé à y rétablir sa souveraineté . Pour l’exprimer en termes de droit hébraïque, il n’a jamais  procédé à cet égard à une déclaration de « yéoush »,  officialisant la perte de sa terre et  la rendant disponible pour d’autres civilisations. De facto quiconque conquérait cette terre la recevait grevée d’une condition résolutoire parce que le peuple juif ne s’est jamais départi de sa souveraineté . Cette donnée d’évidence  devrait être intégré dans le droit international public, ce qui présuppose également que ce droit- là ne soit pas lui-même amnésique. Cela complique, bien sûr, les contentieux géopolitiques parce que les équations identitaires ne restent pas abstraites , qu’elles se projettent sur des territoires.

 

Mon ami le Père Beauchamp disait: tous les peuples ont au moins un pédoncule terrestre  y compris le Vatican. Aucun peuple , ne vit pas sur une station orbitale. Le peuple juif non plus  Ce n’est pas parce que je dénie l’identité de quelqu’un que ce quelqu’un va s’en désister . Au contraire, il la renforcera au titre d’une identité de protestation . D’où ces impasses topo- politiques , comme celle dans laquelle sont enfermés les Lieux saints à Jérusalem . Il est possible de séparer des lieux de cultes qui sont séparés dans l’espace . Comment séparer des lieux de cultes qui y sont superposés ? Cela exige un énorme remaniement théologique. La théologie bien entendue , la théologie de paix n’incite t –elle pas aussi à la prise en compte de l’histoire vécue des autres peuples  ?

 

En arrivant en France, j’ai étudié le droit car je voulais comprendre ce qui s’était passé en Algérie et qui avait conduit à l’exode que l’on sait . L’histoire de l’Algérie on nous nous l’enseignait peu dans les écoles de la République . Nous l’avons découverte en faisant nos valises.  A Marignane ou à Orly  une nouvelle histoire commençait .C’est là que j’ai compris ce qu’était vraiment l’exil. Il faut tout refaire, à commencer par soi-même et il y a des moments où l’on doit porter son corps sur son dos, comme disait Kafka.

 

Une fois qu’on a dit tout cela, on a l’impression de se retrouver dans une impasse : comment voulez-vous séparer le Kotel Hamaariv de la Mosquée d’Omar ? C’est un problème difficile mais, comme disait Paul Valéry, les problèmes sont faits pour que nous leur trouvions une solution et démontrer par là que nous sommes réellement intelligents.!

 

Je voudrais maintenant essayer de dégager quelques perspectives d’avenir.

 

Quand j’étais enfant, je parlais l’arabe dialectal quotidiennement . Entre l’hébreu et l’arabe, bien des termes sont synonymes : dam (sang), nefesh (âme)… Cela ne veut pas dire qu’on « est frères »par leur seule prononciation . Cela veut dire que, quand on veut exprimer ce qu’il y a de plus intime , voire de plus conflictuel : le rapport à D., nos intuitions , nos aspirations , l’on peut immédiatement s’exprimer et se faire comprendre de part et d’autre sur ces plans là . C’est la raison pour laquelle, en travaillant actuellement sur l’Évangile de Luc, je prends garde à la convertibilité véritable des concepts en cause du latin et  du grec vers  l’araméen et l’hébreu. Ce n’est pas toujours évident.

 

Quand l’évangéliste affirme que Jésus enseignait  « avec autorité », cela prend un sens différent selon qu’on traduise « autorité » par le mot hébreu smih’a ou par l’expression be chilton, comme cela a été rendu par les traducteurs évangélistes contemporains. Si vous entrez dans une synagogue pour y enseigner be chilton, c’est-à-dire pour y imposer par force votre point de vue, vous qui êtes rentrés par la porte, vous avez de forts   risques d’en ressortir par la fenêtre.

 

Il en va de même pour les rapports entre le ciel et l’eau dans la proximité de ces mots en arabe et en hébreu : sma – ma , chamaym –maym .. Ce sont des  éléments profondément ancrées dans ce qui fait l’unité du genre humain, une unité  réfractée par des langues qui projettent des « différentiels de sens » de part et d’autre, mais qui préservent aussi des unités vitales d’un côté comme de l’autre. Ce que je dis de l’Islam l’est aussi de la Chrétienté et serait pertinent aussi de la philosophie. Par exemple, on ne sait plus d’où vient en grec le mot sophia. En hébreu, Ein Sof, cela veut dire quelque chose : Il n’y a pas de fin ..Quelques miettes, quelques étincelles d’un langage pré-babélique, celui qui a précédé la grande confusion , sont sans doute décelables dans les langues particulières .

 

Il faut être attentif à ce que le poète grec Seféris nommait “l’imagination auditive”. Les poètes entendent et perçoivent dans le langage dit «  courant » ce qu’une oreille habituée n’entend pas.

 

De la même manière, il y a, désormais  dans le dialogue entre Juifs et Chrétiens un savoir- faire qui rend ses partenaires capables de parler de ce qui fâche sans se fâcher  . Un tel  savoir- faire n’est pas encore constitué dans le dialogue judéo-musulman. Un énorme chantier , fort difficultueux , est ouvert dans le dialogue engagé  non seulement entre les « cultures » juive et arabe, mais aussi entre le droit rabbinique, la Halakha, et le droit musulman, la Charia : à propos de la circoncision, de l’alimentation halal et de la cacherout, du Ramadan. Le Ramadan, ce n’est pas 28 fois Kippour ; la viande halal et la cacherout, ce n’est pas identique .

 

Dans la gestion des pulsions ce n’est pas vraiment pas la même chose[7].C’est là un chantier qui exige beaucoup de sang -froid, de connaissances, de patience. Qu’est-ce que la dimension humaine de l’histoire ? Comme le disait Bergson :  « la dimension humaine de l’intelligence, c’est le bon sens ». L’intelligence absolue est peut-être un attribut des anges, mais les humains qu’ont-ils en partage, sinon le bon sens ? L’histoire aussi peut être un concept transcendant, mais qu’est-ce que la projection humaine de l’histoire ? La patience. Tout le temps perdu à ne pas se comprendre …

Comment essayer de dégager et de consolider ces avenues ? D’abord sur le terrain. Bien sûr, il y a des guerre . Pourtant , il y est différentes manières de faire même la guerre.  L’histoire de l’Europe l’a montré ad nauseam,. Je relis actuellement les textes de Georges Duhamel sur la Première Guerre mondiale (Vie des Martyrs, Civilisation 1914-1918, Les Sept dernières plaies[8]). C’est consternant . Comment l’humanité a pu en arriver là ? J’ai toujours considéré qu’il y avait un lien entre Auschwitz et Verdun : c’est à Verdun qu’on a commencé à tuer sans compter les zéros de l’ hécatombe . Aujourd’hui, on ne fait plus la guerre de manière complètement irréversible, avec cette rancune qui nourrit ce que Freud appelle les transferts héréditaires (les pires, car les plus inconscients). Il est vrai qu’il y a beaucoup de morts au Moyen-Orient, mais nous ne sommes plus dans les hécatombes des années 14 -18 du siècle dernier .

 

Sur ce qui se passe en France est très important .Le savoir-faire constitué dans le dialogue judéo-chrétien peut augurer d’une expérience positive  pour le dialogue judéo-musulman. Il faut compter avec l’expérience de l’aînesse dans ce nouveau dialogue : comprendre comment l’on a procédé , non sans crises , entre Juifs et Chrétiens depuis 1944-1945,  partis sans doute  de beaucoup plus bas. Reste aussi l’expérience de la laïcité .Encore faut-il ne pas se tromper sur la définition de ce mot : la laïcité ce n’est pas l’athéisme. L’URSS était un régime athée .La France est une république laïque, qui fait droit à toutes les religions dés lors qu’elles se font droit entre elles . Qu’est ce que cela signifie ?

 

En évoquant l’histoire des mentalités, des religions, des psychismes, que faut-il en saisir  ? L’identité religieuse s’est construite pendant vingt siècles sur le schéma aberrant de l’Ancien opposé au Nouveau. Aberrant parce que quiconque se déclare « Nouveau » et entend  abroger l’Ancien trouvera plus nouveau que lui, qui fera exactement la même chose à son encontre . Telle fut la plaie dans le dialogue Juifs et Chrétiens. Puis le Coran apparut et se propagea :  c’était le nouveau -Nouveau Testament. Puis le marxisme, la psychanalyse, le post-modernisme, la post-humanité, la post-démocratie (on patauge dans le «  postisme » aujourd’hui…)sont apparus et se sont abrogés successivement . Alors qu’il faut apprendre à être plutôt les pleins contemporains les uns des autres. C’est un dur apprentissage que de se départir de ses identités primaires. Ce n’est pas parce que je suis juif que je suis exemplaire comme Moïse ;  ce n’est pas parce que je suis chrétien que je suis capable de subir ce que Jésus a connu, etc. Chacun doit faire preuve d’humilité et laisser un peu d’espace respiratoire pour les autres  .Devenir les pleins contemporains les uns des autres, c’est cela la révolution des droits de l’Homme, ce n’est pas nous dire ce que l’on doit penser, mais nous laisser l’espace de respirer les uns et les autres. Autrement,  c’est Jurassic Park…

 

 Etre pleinement contemporains , théologiquement , politiquement et juridiquement , c’est commencer à s’expliquer de manière parfaitement égalitaire. Et cela fait école pour le reste. L’amitié vient de surcroît. Car il n’est pas interdit d’être amis entre frères . Il  y a des frères ennemis et il nous faut être des frères- amis. Nous sommes engagés dans une période de l’histoire , dans un chantier où les pierres semblent trop lourdes pour être portées . Pourtant comme Valéry disait que les problèmes existent pour que nous apportions la preuve notre intelligence, la pesanteur est faite pour montrer que notre force existe. Serons –nous capables de soulever ces  lourdes pierres pour le bien  des générations à venir.

 

Raphaël DRAÏ


[1] L’on a conservé ici le caractère oral et familier de cette communication .

[2] Abraham ou la recréation du monde, Fayard, 2007.

[3] Rappelons que cette conférence a été prononcée au début de ce qu’il est convenu d’appeler , au risque de l’anti-phrase , les «  printemps arabes » .

[4] Histoire de l’antisémitisme. 2. de Mahomet aux Marranes, Calmann-Lévy, coll. Liberté de l’esprit, 1961.

[5] Cf . note 3 .

[6] Il s’agit de la série des quatre volumes que Claude Lévy-Strauss a publié chez Plon de 1964 et 1971 et dans lesquels il analyse la structure d’une série de « mythes » [NDLR].

[7] Cf . L’ouvrage que j’ai consacré à la question des pulsions de vie et de mort : Totem et Thora .L’énigme de l’arbre de la connaissance du bien  et du mal . Hermann , 2011 .

[8] Ouvrages publiés respectivement en 1917, 1918 et 1928, où Georges Duhamel, mobilisé comme chirurgien pendant la Grande Guerre, a essayé de traduire son expérience poignante de la guerre [NDLR].

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