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PROPHETISME BIBLIQUE

PROPHETISME BIBLIQUE

Le prophète Esaïe Ugolino di Nerio

Le prophète Esaïe Ugolino di Nerio

Extrait du « Dictionnaire de psychologie et de psychopathologie des religions » sous la direction de Frankiln Rausky et de Stéphane Gumpper

( Bayard Editions , 2013)

 

 

I. Précisions sémantiques et conceptuelles

 

L’insertion de la conscience humaine dans le temps la confronte à une question insoluble de soi : si le passé, du fait qu’il soit advenu, peut être connu, analysé, commenté ;  si le présent, du fait qu’il soit vécu,  devient  à son tour une donnée de la conscience, serait-elle instantanée, l’avenir, lui, par nature, est inconnaissable et par là même rebute cette conscience.  Celle-ci entérine rarement  cette limitation qui se rapporte à la finitude de  l’humaine condition. Et elle s’efforcera d’une manière ou d’une autre de prévoir cet avenir, autrement dit et, comme ce verbe l’indique,  de le voir non plus après-coup mais si l’on peut dire « avant-coup ». Ce qui soulève cette autre question : un avenir ainsi prévu et prédit est–il encore un avenir, avec ce que cette dimension du temps et donc de la conscience implique selon Bergson* d’ « imprévisible nouveauté » ? La question dépasse d’ailleurs le champ du psychisme pour affecter la conception même de tout système vivant. Un système de cette sorte ne vit précisément que des événements qui s’y produisent et qui s’y révèlent  parce qu’ils ouvrent ce système, qu’ils le projettent vers un « ailleurs » et vers un « autrement », au lieu de le refermer sur le même, itératif et  bientôt létal. Un avenir prévisible n’en est plus un, de ce point de vue. Ce n’est que du présent mis à distance et spatialisé. En outre, l’obsession de la prédiction produit un intime effet pervers : à force de se soucier du futur, l’on ne se préoccupera  plus du présent, lequel est source de ce futur  qui par suite aura peine à advenir ( Bertrand de Jouvenel , L’art de la conjecture , SEDEIS , Paris , 1973). C’est sans doute ce qui distingue le prophétisme biblique, en hébreu la nevoua, des autres formes de pratiques psychagogiques destinées à connaître, quoi qu’il en soit, l’avenir et le futur afin de les conjurer et de mieux les maîtriser. Toutes les civilisations ont donc engendré leurs corporations de mages, de magiciens, de sorciers, d’oniromanciens, de jeteurs de sort, de thanatologues ( Alfred Guillaume , Prophétie et divination , Payot , Paris , 1941 ). Il ne s’agit pas de les juger à l’aune du prophétisme biblique mais de les replacer dans les formes originelles  de telles civilisations, qui relèvent de l’étude sociologique, ethnologique et anthropologique, avec leur propre aperception de l’espace, du temps et avec leurs propres conception de la nature humaine face à la nature des dieux ou de ce qui constitue leur  outre-monde, céleste et infernal. Cependant une clarification sémantique s’impose à propos du navi dés lors que ce mot est traduit en grec par le mot prophètès (Septante , Gn , 20, 7 ; La Vulgate traduit ce terme par prophéta , ad . loc  ) qui lui impose ses connotations hétérogènes et ses contextes culturels, et l’on sera porté à assimiler par exemple Jérémie et  Cassandre et le Livre de Jérémie pour une Enéïde hébraïque. A l’évidence,  par bien des aspects extérieurs et autres apparences,  les comportements du navi ou de la névia peuvent évoquer leurs homologues égyptiens, babyloniens, phéniciens, grecs ou autres. Il faut se départir de ces prénotions. La fonction essentielle du navi  relève d’abord d’une mission : délivrer au peuple qui l’a oubliée l’avertissement divin selon lequel il doit mettre un terme à ses transgressions de l’Alliance passée au Sinaï . En l’occurrence, il faut distinguer l’accessoire du principal. A coup sûr toutes les interventions prophétiques, au sens hébraïque, rapportées par la Bible, comportent une représentation du futur, un futur immanquablement  catastrophique  au cas où l’avertissement prophétique serait méconnu ou rejeté. Mais cette représentation n’est que le résultat du manquement à l’obligation principale qui en est la cause efficiente et que l’on vient de rappeler : donner suite à l’engagement  souscrit au Sinaï, celui de mettre en oeuvre les dix prescriptions génériques du Décalogue, selon toutes leurs modalités pratiques . Autrement, il n’est d’autre issue que l’exil , la galout, l’expérience non moins pratique du régime des sans-droits et du hors-loi qui incitera le peuple du Sinaï à la réflexion, à recouvrer ses esprits, à remembrer l’ Alliance disloquée, à faire « revenance- réflexive » ( techouva) et par cette voie, dangereuse s’il en fût, au risque de l’annihilation , de rouvrir véritablement les voies d’un avenir non pas abstrait mais intergénérationnel, un futur de mission et de transmission, celui qui honorera la définition du peuple  comme peuple saint et souveraineté sacerdotale (Ex, 19, 6) .Ces premières précisions apportées, d’autres éclairages sont encore indispensables.

 

 II. Prophétisme et troubles psychopathologiques

Par bien de ses manifestations il semble que le comportement prophétique, serait –il considéré du seul point de vue biblique, sollicite l’approche psychopathologique si ce n’est psychiatrique, celle que privilégie Karl Jaspers* par exemple à propos de la vision d’ Ezéchiel rapporté au livre du même nom (Ez, 1)( Raphaël Draï , La communication prophétique . La conscience des prophètes , Fayard , Paris , 1993). Pour Jaspers  cette vision surgissant d’un ciel clivé où apparaissent des figures humaine et animales appelle le qualificatif de « schizophrénique ». Et que dire de la coprophagie ou de la bibliophagie du même envoyé de Dieu. A quoi l’on pourrait ajouter le commandement adressé à Amos par Dieu de prendre pour épouse une prostituée, ou à Jonas de se faire trucider par l’équipage de son navire avant que d’être avalé par une baleine, ce qui dénote à tout le moins une propension suicidaire et  un  fantasme  d’engloutissement vaginal ou de « rétromission » dans le ventre maternel ; sans oublier l’exhibitionnisme d’Elie, les violences commises par Samuel et par Elisée, le fantasme de toute-puissance de Moïse lors des dix plaies d’ Egypte ; sans oublier non plus  la perversion d’Abraham faisant passer son épouse sur sa sœur, ce qui semble en dire long sur ses fixations inconscientes, et le terrible chapitre 28 dit des malédictions du Deutéronome où le peuple d’ Israël est menacé de rien de moins que de folie (chigaôn) (Dt, 28, 28). Enfin, et sans vouloir clore ce tableau nosologique où toutes les formes de psychose et de névrose semblent s’être condensées, il faut relever la récurrence des rêves et surtout des cauchemars  dont les récits bibliques rendent compte et par lesquels se manifeste une présence divine le plus souvent hallucinogène.  Reçues en lecture primaire ces données sont incontestables. Reste la question de leur interprétation selon tous les registres explicatifs auxquels on les rapporte  comme pour n’importe quelle autre culture, ethnie, ou langage. Deux précisions s’avèrent alors indispensables. Il faut avant tout prendre garde, ici comme ailleurs, à l’ethnocentrisme inconscient ou non qui affecte ces lectures primaires et aux a priori théologiques et confessionnels qui s’y investissent puisque très souvent les récits de « l ’Ancien Testament » sont utilisés comme repoussoirs des  récits évangéliques et des formes de pensée qui les reprennent. Il faut aussi prendre garde aux erreurs et confusions méthodologiques induites par de pareils a priori  et prénotions. Evoquer  la « schizophrénie » d’Ezéchiel ne saurait  être considéré comme un véritable diagnostic pour des raisons évidentes et l’on ne saurait inférer valablement du récit, impulsivement abordé, à la personnalité clinique qui y apparaît. D’autant, et pour nous y limiter,  que le diagnostic de schizophrénie ne se justifie que dans les cas de retrait du réel, de dislocation des contenus imaginaires, de pulvérisation du langage, de la régression des significations qu’il propage. Ce n’est pas le cas avec Ezéchiel dont la toute première vision*, celle dite du « Chariot », révèle au contraire l’intime « structuralité » et la très forte cohérence interne étayant le dynamisme qui la  fait se mouvoir ; quant  à la description qui en rend compte, elle se veut précisément « approchante » ( Gaston Bachelard , La connaissance approchée , Vrin , Paris ,1973), sans volonté d’emprise  verbale ou conceptuelle, laissant ouverte sa signification ultime pour autant quelle en ait une. Quant aux comportement et « mises en scène » du même Ezéchiel, lesquels avant  Jaspers avait provoqué les sarcasmes scatologiques de Voltaire, ils ne devraient pâtir d’aucune dé-contextulaisation et être rapportés directement à la mission du navi : avertir coûte que coûte le peuple de ses errements destructeurs afin qu’il en prenne conscience alors que l’exercice « normal » de la parole persuasive est sans effet. Au langage verbal succède alors le langage gestuel, celui que retrouvera Moreno*, l’inventeur du psychodrame et qu’un Voltaire aurait du mieux comprendre lui qui a écrit d’acerbes pièces de théâtre, telle son « Mahomet », où il n’hésitait pas à tenir un rôle. Il n’en va pas autrement pour toutes les autres manifestations possiblement psychopathologiques précitées qui pour être comprises doivent être sans cesse re-contextulaisées et ensuite interprétées. C’est pourquoi la disposition d’esprit prophétique et l’équation psychique qu’elle requiert, loin de solliciter l’abrogation des facultés intellectuelles qui commandent la lucidité urgente, avec la capacité de communication et d’interprétation claires,  les sollicitent comme elles étaient sollicités de la part des constructeurs du Sanctuaire au désert (Ex, 28, 3) puis des édificateurs du Temple de Salomon : le « savoir du cœur » (h’olkhmat lev), la connaissance et l’intelligence. Maïmonide n’hésitera pas à opérer la translation de cette équation dans les termes de la pensée grecque et articulera dans Le Guide des Egarés les trois facultés majeures et corrélatives que sont la faculté imaginative, la faculté analytique et la faculté discursive, lesquelles doivent se composer le plus harmonieusement possible. L’atrophie ou l’hypertrophie de l’une au détriment de l’autre couperait  le prophète présumé de l’influx divin (Raphaël Draï, op.cit).

 

III.  L’intervention prophétique

 La nevoua devrait plutôt se comprendre selon ses deux caractéristiques principales : sa  fonction institutionnelle et sa mise en oeuvre que l’on qualifier d’éthique. Si chaque navi  a son « équation psychique personnelle » – et Freud* tentera tout au long de sa vie et de son oeuvre d’analyser celle de Moïse – celle ci ne revêt sa signification véritable qu’au regard de la responsabilité collective qu’elle implique. Georges Dumézil le premier a souligné la particularité du «  code » institutionnel de l’ Israël biblique lequel ne se ramène pas au code trifonctionnel  général : rois,  prêtres, travailleurs, puisqu’il intègre justement une quatrième fonction, spécifique :  celle du prophète . Or celle-ci ne se ramène pas à vouloir prédire l’avenir – ce qui relèverait  de la compétence sacerdotale- mais à s’opposer aux titulaires des autres fonctions lorsqu’ils  n’accomplissent pas leur tache comme ils le devraient . Autant dire que cette fonction est d’opposition et que le degré de celle-ci ainsi que ses modalités d’expression ne sont pas à l’initiative arbitraire du navi, qu’elles sont également dictées par les obstacles auxquels il se heurte. Dans ce contexte  là, sans doute sous- perçu aujourd’hui, Dieu relève du principe de réalité, du «  Il est « ( yech) ( Jr,) et son déni ne peut entraîner que le déni de celle-ci et donc la périlleuse déréalisation de son auteur . C’est pourquoi dans l’intervention prophétique, il importe que cette réalité fût reconstituée et reconnue, de sorte à éviter la pensée bien pensante , auto-illusionnée dont les réveils s’ils se produisent jamais seront  inévitablement hallucinogènes (Dt, 28, 26 et sq). Ce qui incite le navi à intervenir de manière graduée, cette graduation pouvant prendre ensuite la voie catastrophique d’une ascension aux extrêmes, pour restituer ici la terminologie des spécialistes de la pensée stratégique. L’exemple en est donné par Moïse dont l’intégrité psychique, après ses premiers passages à l’acte en terre d’ Egypte (Ex, 2, 12) sont « testés » dans la vision révélatoire du Buisson ardent (Ex, 3, 3). Envoyé en mission auprès de Pharaon afin que celui-ci libère le peuple des hébreux réduits en esclavage il doit d’abord s’adresser à lui en termes diplomatiques, respectueux de sa fonction, éviter l’épreuve de force , s’en remettre à une argumentation ferme mais raisonnée. Ce n’est qu’après avoir été éconduit, puis récusé, puis menacé, tandis que s’aggravait du même pas la persécution du peuple appelé à sortir de ce pays dont l’intégrité devait être préservée, que se produira en effet l’ « ascension aux extrêmes » suivant l’échelle ascendante des « dix plaies d’ Egypte » avec leurs dislocations territoriales, leurs fractures administratives et leurs  disruptions psychiques , lesquelles pour  être comprises doivent , elles aussi, être re-contextualisées au regard de ce que l’égyptologie scientifique découvre du système religieux de l’ Egypte pharaonique de ce temps, de ses investissement  dans la psychologie collective d’un tel peuple, de sa prétention à régenter l’univers  sous l’emprise non d’un  dirigeant humain mais d’un Roi d’essence divine (Raphaël Draï , La Sortie d’ Egypte , l’invention de la liberté , Fayard , Paris , 1986 ). La mission prophétique ne se réduit pas à ces conflits et à ces affrontements. Une fois que leur issue s’avère inévitable, que la catastrophe est proche, qu’elle va se produire, qu’elle se produit, l’autre face de l’intervention du navi apparaît : celle non pas d’une mise à l’abri personnelle au titre du « Je vous l’avais bien ( pré) dit » mais de la consolation immédiatement réparatrice, de la projection dans le temps de l’après -catastrophe qui est celui de la reconstruction, reprise sans désemparer, reconstruction à laquelle le navi prendra part  également sans délai puisque seul le partage des épreuves fait foi d’une authentique compassion et, avant elle , du complet désintéressement  témoigné  par le divin envoyé, envoyé parfois à son corps défendant.

 

 

                                                                       Raphaël Draï

 

 Bibliographie sélective

 

Alfred Guillaume , Prophétie et divination , Payot , Paris , 1941 .

Abraham Heschel , The Prophets , Harper and Row, New York , 1973 .

André Neher , L’essence du prophétisme , Vrin , Paris , Réed. Calmann- Lévy , 1983 .

Raphaël Draï , La communication prophétique , 3 volumes , Fayard , Paris , 1991 , 1993 , 1998 .

Yeshaâyou Leibowits  , Sih’ot âl  torat hanevoua , Jérusalem , 2001 .

 

 

 

 

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