danieldrai

VERS UN EFFONDREMENT DE LA Vème REPUBLIQUE ?

Pour Mémoire ..

.. Publié en décembre 2012 sur le site Magistro.fr [1]

 

 

I.   LA SYMPTOMATOLOGIE

L’affrontement dont l’UMP a été le cadre et la France le témoin, cela depuis plusieurs jours, est certes un affrontement de personnalités. La politique ne met pas seulement en jeu des concepts et des chiffres mais aussi des « egos », des affects, des images de soi. Autant François Fillon que Jean- François Copé, chacun dans son genre, y cède à une échelle que l’on n’aurait pas soupçonnée. Cet affrontement irréductible d’«egos» et d’affects s’aggrave du fait que l’objet disputé est insécable, car chacun l’aura compris, il ne s’agit pas seulement de la présidence du mouvement encore nommé UMP, mais bien au delà, de la Présidence de la République. Dès la défaite de Nicolas Sarkozy en mai dernier l’on a vu l’un et l’autre protagonistes se mettre sur les rangs puisque la campagne pour la présidence de ce mouvement s’est ouverte derechef, politiquement et statutairement. Deux « lignes », comme l’on dit,  n’ont pas tardé à apparaître et à se différencier: une ligne dure, «collisive», bientôt qualifiée de droitière, celle de François Copé ; et une ligne plus consensuelle dont les destinataires n’étaient plus les seuls adhérents de la dite UMP mais d’ores et déjà l’électorat  potentiel et putatif de 2017, celle de François Fillon. Les équipes se sont constituées de part et d’autre en ce sens, et les ambitions se sont alluvionnées en fonction des pronostics et des «  placements »  anticipés pour cette année là. Le clan Fillon a sans doute commis en ce sens une erreur stratégique : sur la foi de sondages dont on devrait examiner la fiabilité,  et eux même utilisés comme argument de campagne, il a cru la partie jouée d’avance à son profit. Dans  le clan Copé il en a été autrement : pour le challenger, secrétaire général du Mouvement –  une situation qu’il eût été indispensable de récuser, mais en son temps – il fallait vraiment faire campagne « sur le terrain ». Celle –ci a été menée avec méthode, pugnacité, infatigablement. L’on en a vu alors le résultat le soir du 18  novembre. A peine moins d’une centaine de voix séparaient les deux candidats mais cette fois au profit du challenger, renversant les espérances du clan Fillon. On aurait pu imaginer néanmoins, selon le principe suivant lequel la majorité à une seule voix d’écart  suffit pour trancher un débat, que  le clan Fillon allait y consentir. Il n’en fut rien. Il n’a pas fallu attendre le lendemain pour que la victoire de François Copé fût contestée, déniée, stigmatisée  au nom de la triche, de la confusion des genres, de l’immoralité. Par « éléments de langage » abondamment distribués, les réponses n’ont pas tardé non plus, visant le « mauvais perdant ». L’affrontement ouvert, déclaré, obscène – au sens étymologique, c’est à dire étalé, exhibé au grand jour – ne faisait que commencer. Par suite, aucune des propositions d’arbitrage, d’où qu’elle eût émanée, n’était acceptée clairement  ni loyalement examinée. Médiocrité des esprit ou logique du pire, celle qui se dicte d’elle même précisément lorsque la confrontation politique ne se réduit plus qu’à la collision de deux ambitions nues, comme les qualifiait Mauriac ?  Des deux côtés, la conviction s’est vite installée selon laquelle le perdant serait exclu de la course à la présidentielle  par le vainqueur, et politiquement  mis à mort. Ce qui explique qu’aucune médiation n’ait pu opérer, ni celle d’Alain Juppé, ni  même celle de Nicolas Sarkozy pour la bonne raison qu’aucun n’apparaissait vraiment  sous les traits du « médiateur – miracle », réellement désintéressé politiquement  au regard des intentions inavouables qui lui étaient imputées. Ce qui devait arriver, arriva : la scission du groupe UMP à l’Assemblée nationale, ce qui semblait oraculairement  préfiguré par le sigle du mouvement : un arbre au feuillage irradiant  mais visiblement sans racines  Dans les deux camps, toute proposition était entendue comme une manoeuvre, acceptée de façon non moins manoeuvrière, en attendant d’être  vidée de son contenu  puis d’être rejetée.  Au moment où ces lignes sont écrites, dans le cours d’événements comparables à celui d’un cours d’eau boueux en crue, la séparation semble consommée  puisque ne contrariant pas les intérêts en  jeu,  chaque clan accusant l’autre de «  putschisme » et de « dissidence ». Au delà du spectacle – car c’en fut un aussi, comme en témoigne l’audimat de quasiment tous les médias – il faut se demander si n’est pas en cause désormais non pas le seul avenir d’un parti, de l’UMP, mais celui d’un régime, celui de la Vème République, au risque d’un effondrement encore plus grave : celui là de la société française. Car pourquoi ces ambitions antagonistes ne peuvent elles décidément s’assujettir à des considérations d’intérêt général? Et pourquoi chaque citoyen doit-il s’en préoccuper?

II. LA CONTAGION

La démocratie est devenue le régime politique princeps de la planète. Ses deux particularités sont patentes. D’abord, il est sans alternative – par quoi le remplacerait–on?  – et il repose sur une exigence  incessible: l’axiome de la décision prise à la majorité, serait – elle, comme on l’a dit,  d’une seule voix.  Il importe cependant d’éviter de se trouver dans une telle situation. Dés lors,  toute décision majeure  doit être précédée par une délibération aussi large et consensuelle que possible. Autrement  le parti majoritaire ne tarderait pas à se heurter aux résistances d’une immense partie de l’opinion publique contre laquelle il s’épuiserait  en assauts sans issue. Par ailleurs, faute de contradicteurs «constructifs», la tentation le guette de n’écouter que ses propres discours, de céder à sa logique unilatérale, de «décrocher» enfin au regard de la réalité et de se diriger  vers un échec sismique. N’est- ce pas ce dernier risque auquel s’expose grandement la présidence de François Hollande et le gouvernement de Jean- Marc Ayrault? Est-ce faire preuve de cruauté que de rappeler les improvisations ratées, les pataquès, les revirements, les projets mal ficelés qui se sont succédés depuis  le mois de mai dernier? Leur effet cumulatif constitue au fil des semaines et des mois un véritable explosif social. La situation ne serait pas aussi alarmante si, précisément, une véritable opposition était en mesure de  lui faire contrepoids. C’est le contraire qui se produit au risque d’une dislocation de l’ensemble du système politique français. D’une part, au Sénat, les communistes et les Verts n’hésitent pas à bloquer les projets du gouvernement. D’autre part, au lieu d’assumer, comme il se doit la fonction d’opposant «structurant», l’UMP se déchire en long, en large et en direct. Pendant ce temps  le chômage ne cesse d’augmenter : plus de 1,5%, pour ce moins de novembre, soit 45000 chômeurs – et leurs familles – de plus inscrits au Pôle Emploi, tandis que les Restos du Cœur ouvrent pour la 28eme année consécutive. Ce qu’ailleurs l’on a appelé «l’anxiosphère» se dilate ainsi un peu plus, paraphant le constat d’impuissance avérée d’une classe politique confondue dans le même désillusionnement collectif et guettée par d’autres formations aux propensions nécrophages. Une situation dangereuse  qui permet sans doute de mieux comprendre pourquoi le jeu politique s’est réduit à ce choc d’ambitions sans idées, à ce combat de catcheurs dont l’UMP est devenu le théâtre spectral. Il n’y a guère le Parti Socialiste également en avait donné le spectacle affligeant dont il ne s’est dégagé qu’en se désignant un ennemi  commun à abattre coûte que coûte. Une hypothèse doit alors être avancée  que l’on pourrait formuler en ces termes.

Depuis 1973, depuis quatre décennies – du véritable «temps long» – la France s’enfonce  dans une situation que l’on à peine à identifier clairement et que l’on qualifie à contre-sens de crise. Sans en refaire l’analyse, cette situation particulièrement régressive a affecté pour commencer la sphère de l’emploi et d’une manière générale celle de l’économie sociale et financière. Les émeutes de 2005 dans nombre de banlieues en ont signalé l’inévitable contagion dans le domaine urbain, les millions d’euros déversés dans les quartiers sensibles ne suffisant pas pour y éteindre les malaises corrosifs et pour en déloger les trafics de «hot money» qui se sont mis à y prospérer. Qu’il ait fallu légiférer ensuite contre le port de la burka révélait l’extension de cette faille à la sphère qualifiée de communautariste. La constitution de véritables cellules ou réseaux islamistes fut encore mise au jour, un jour sanglant, par les tueries de Montauban et de Toulouse, tandis que l’exécution de Jérémie Louis-Sidney à Strasbourg révélait que ces mêmes réseaux recrutaient à qui mieux- mieux dans les prisons et parmi la jeunesse en déshérence identitaire et confessionnelle. Pour sa part, le projet de loi sur le mariage homosexuel, rebaptisé en « mariage  pour tous », beaucoup plus facile à promouvoir à n’en pas douter qu’un «emploi pour tous», ou «un toit pour tous», risque de propager de nouvelles fractures dans les représentations de la parenté civile et dans la constitution des généalogies. Il  ne s’agit pas de constituer un catalogue et encore moins un réquisitoire. Il faut se demander, sans abuser du vocabulaire de la science politique, si ce que l’on désigne par le mot de crise ne se rapporte pas en réalité à la dislocation progressive de la société civile tout entière, selon tous les sous- systèmes, champs ou aires, comme on voudra les nommer, qui la forment. Sachant qu’à présent, cette dislocation se propage aussi la sphère des gouvernants et celle de l’Etat défié dans ses compétences régaliennes, comme l’atteste la récurrence des assassinats commis à Marseille ou en Corse malgré les allées et venues épuisantes des membres concernés d’un gouvernement qui ne peut poster un policier dans chaque cage et cache d’escalier. C’est sans doute pourquoi, cette impuissance, cumulative et rotative, démonétisant la notion même de politique publique, conduit à ces affrontements de personnes intellectuellement acéphales, chacune radicalisant son discours pour parvenir au pouvoir, au détriment d’une véritable prise en compte de la réalité, puis soldant ses convictions les mieux affichées une fois le pouvoir – ou son simulacre- obtenu. D’où le danger d’un effondrement du système tout entier dont plus aucune partie ne vacillerait plus. Sans abuser des références historiques ni amalgamer entre elles des périodes hétérogènes, n’est- ce pas cette sorte de situation qui prévalait en France juste avant la chute de l’Ancien  Régime? Car, comme l’a montré Guglielmo Ferrero[2], dans ces conditions  plus aucun (im) pouvoir ne peut se prévaloir d’une légitimité réelle, celle qui fait accepter l’effort partagé et rend l’espoir dans les moments les plus difficiles parce que l’on sait qu’ils passeront. Une simple secousse, qu’elle provienne du dedans ou du dehors, suffit à provoquer l’effondrement définitif d’un système aussi nécrosé. Est –il trop tard pour en prendre conscience?

                                            Raphaël Draï


[1] Les dernières affaires qui secouent la vie politique en France nous incitent à re publier cette étude que chacun actualisera selon les révélations du moment.

[2] Pouvoirs. Les Génies invisibles de la cité. Livre de Poche. 1988.

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