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Chelakh Lekha – Par David Banon

« Envoie toi-même des hommes et ils exploreront la terre de Canaan que moi je donne aux enfants d’Israël […] » (Nb 13,2) C’est sur ce verset que s’ouvre la paracha de ce shabbat. Que signifie ce lékha/toi-même? Pourquoi cette surdétermination ? L’impératif « envoie » n’est-il pas assez explicite ? Rachi ad loc. interprète lékha comme signifiant léda’atkha : sur ton initiative. Et comme si cela ne suffisait pas, il ajoute « Moi, je ne te l’ordonne pas : si tu veux, envoie-les !» Réponse de Dieu à Moïse très énigmatique et qui demande à son tour d’être explicitée. C’est la suite du verset qui en donne le sens « que moi je donne aux enfants d’Israël » Si donc, Dieu assure qu’Il donne lui-même la terre, à quoi bon envoyer des explorateurs ? Il le faut quand même, dit Nahmanide dans son commentaire sur Nb 13,2. Nous avons, en effet, un principe fondamental «on ne se repose pas sur le miracle.» (Pessah’im 64 b). L’emploi des explorateurs – Nahmanide utilise le verbe léraguèl/espionner – s’imposait donc. C’est la stratégie d’espionnage qui a été défaillante. Nahmanide s’y attarde longuement.

Pour ma part, je voudrais examiner le contexte qui a conduit à l’échec de cette mission et provoqué une catastrophe dont nous payons encore le prix. Ce contexte est présenté dans le Deutéronome. L’on sait que ce livre s’appelle michné torah/répétition de la torah. Moïse revient, avant sa mort, sur les événements marquants qu’il a vécu depuis qu’il a pris la direction du peuple, en donnant sa version des faits. Et voici que nous découvrons un autre point de vue. «Vous vous êtes approchés de moi, tous, en disant « nous devons envoyer des hommes devant nous pour qu’ils explorent pour nous ce pays et qu’ils nous fassent un rapport sur le chemin par lequel nous monterons et sur les villes où nous devons aller ».» (Dt 1,22 et suivants). Rachi, ad loc., commente le début du verset « bé’irbouviyah/en masse.» Comme une meute. «Les jeunes bousculant les vieux et les anciens poussant les chefs.» Un mouvement d’une foule saisie d’angoisse et de panique impossible à maîtriser. Qui réclamait l’envoi de personnes avec, malgré tout, un objectif précis : savoir quel chemin emprunter et par quelle ville commencer la conquête. « Et la proposition parut bonne à mes yeux […] » (Dt 1, 23) dit Moïse. « Mais pas aux yeux de Dieu, commente Rachi ad loc. »

On comprend dès lors la signification de l’incipit de la paracha « envoie toi-même, sur ton initiative, moi je ne te l’ordonne pas.»

On sait ce qui advint. Les explorateurs reviennent et font un rapport tellement désastreux que le peuple, découragé, se met à se lamenter et à pleurer. « Alors toute la communauté se souleva et poussa des cris et le peuple gémit pendant cette nuit. » (Nb 14,1). « Dire de Rabba, au nom de R. Yohanan : cette nuit-là c’était celle du 9 av. Le Saint, béni soit-Il leur a annoncé « vous avez pleuré sans raison aucune, je donnerai à vos descendants des raisons de pleurer. »» (Ta’anit 29 a). Allusion à la destruction des deux Temples qui eut lieu le 9 du mois d’av, à l’exil, à la déportation et à leur lot de souffrances.

Mais si ces explications rendent compte du contexte, elles ne pointent pas précisément la faute des explorateurs. Quelle a été sa teneur pour que les conséquences soient aussi graves pour les milliers de générations qui ont suivi ? « Ils ont dédaigné une terre de désir/ma’assou béérètz hémdah et n’ont pas écouté la voix de Dieu.» (Ps 106, 24). Ce dédain, ce mépris de la terre, du pays, se retrouve dans la paracha. «Vos enfants aussi, dont vous aviez dit « Ils nous seront ravis », je les amènerai et ils connaîtront le pays que vous avez dédaigné/acher méasstem » (Nb 14,31). Dieu ne pardonne donc pas à la génération de la sortie d’Egypte – qualifiée de dor dé’a/génération du savoir, de la sagesse – d’avoir dédaignée et méprisée le pays d’Israël. Plus encore de l’avoir calomnié. « Et ils ont sorti une calomnie sur la terre/vayotsiou dibat haaretz […]» (Nb 13, 32) Nahmanide distingue, comme il l’avait fait déjà au sujet de Joseph, entre mévi dibah et motsi dibah. Le premier colporte une vérité – et c’est le colportage qui est condamnable parce que malveillant. Le second, lui, colporte des ragots, des mensonges, des médisances, des calomnies qu’il a inventés dans le but de blesser, d’humilier. Or c’est ce que l’on trouve dans Sotah 34 b qui ausculte le verbe utilisé par Moïse lorsqu’il narre l’épisode des explorateurs : véyah’pérou (Dt 1, 22) et non pas véyatourou (Nb 13,2) qui signifient tous deux : qu’ils explorent. « Rabbi Hiya bar Abba enseigne : l’intention des explorateurs était de couvrir la terre d’Israël de honte car il est écrit ici véyah’pérou et là-bas (Isaïe 24, 23) véh’aphra halévanah/et la lune aura honte et le soleil sera confus.»

C’est parce qu’ils ont voulu humilier le pays d’Israël, le couvrir de honte que les explorateurs et l’ensemble de leur génération ont été durement sanctionnés à l’exception de Josué et de Caleb.Et que nous , leurs descendants, nous sommes en exil. Comme pour apprendre à chérir cette terre et ce pays avant de s’y installer et de l’habiter.

Et qui d’autre a chéri et désiré cette terre plus que le peuple d’Israël ?

DB

 

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