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Emor – par Pr David Banon

Emor

Les sacrifices, la sainteté, la séparation sont des thèmes récurrents dans le livre du Lévitique. La notion de sacrifice et le statut de l’animal dans la tradition juive requièrent une étude très fouillée notamment face aux accusations hâtives, infondées et injustes d’Elisabeth de Fontenay et de Jacques Derrida, défenseurs patentés de la condition animale et, partant, pourfendeurs de l’humanisme dans sa triple filiation judaïque, grecque et chrétienne. Mais ce n’est pas ici le lieu de ce débat. Nous lui réserverons, peut-être, un autre support.

Attardons-nous sur la grande péricope des fêtes (Lv 23). Le judaïsme est, dit-on, une religion du temps. La sanctification du temps y est première (Gn 2, 3 ; Ex 12, 2 et 15-16). Elle précède la sanctification de l’espace (cf Rachi sur Ex 35,2) à la fois chronologiquement et dans l’ordre de l’importance. A preuve ce long chapitre qui présente le calendrier liturgique – puisque il y est question de toutes les fêtes bibliques, depuis le shabbat jusqu’à soukkot – comme support de la mémoire collective de la nation. Le calendrier n’est pas un simple aménagement technique du temps  physique et cosmique. Michelet écrivait « L’Almanach est chose plus grave que ne le croient les esprits futiles.» Et pour les Anglais «Calendar is a fighting matter». C’est pourquoi les révolutions aspiraient à changer de calendrier ou à commencer une ère nouvelle en substituant sa naissance à celle de l’ère ancienne. C’est dire que tout calendrier présuppose une métaphysique, une philosophie du temps. Selon Shimshon Raphaël Hirsch (1808-1888), « le calendrier est le livre des principes de la foi juive[1]. »

L’être humain a toujours ressenti le besoin d’établir des coordonnées spatiales et temporelles. Si les repères spatiaux étaient relativement faciles à fixer, il n’en allait pas de même pour la structuration du temps qui s’écoule inexorablement et qui semble réfractaire à toute emprise. Mais à partir du mouvement des astres, de leur régularité, de leur position dans le ciel et de leur retour à cette position, l’humain a pu déterminer un temps cosmique. Un temps extérieur à lui, non dépendant de lui, tributaire du déterminisme naturel, de l’alternance des jours et des nuits et du cycle des saisons. C’est le temps de l’éternel retour – celui de l’Ecclésiaste et de Nietzsche. Un temps qui soumet l’humain et lui ôte toute liberté.

A côté de ce temps cosmique et cyclique, il y a le temps linéaire, subjectif, celui de la durée, comme dirait Bergson, qui est l’expérience vivante du temps. C’est une réalité psychologique et variable selon les individus. C’est le temps de l’attente et de l’impatience où une heure peut sembler longue ou courte. La durée est corrélative à notre naissance et n’appartient qu’à nous. C’est elle que l’on décompose en passé, présent et futur. C’est le temps vécu ou temps humain. Temps de l’âme contre temps du monde.

Il y a, bien entendu, une tension dialectique entre le temps cosmique et le temps vécu. Et chaque civilisation met l’accent sur l’un ou l’autre aspect. Mais toutes les civilisations ont donné plus de poids au temps cosmique qu’au temps vécu. Seul le peuple d’Israël a intégré le temps humain dans le temps cosmique par le «témoignage» pour la fixation de la néoménie et par l’instauration des mois intercalaires, le ‘ibour. Le peuple d’Israël ne nie pas le temps cosmique mais l’aménage en y instituant un tiers temps entre le temps vécu et le temps cosmique qu’on appelle temps calendaire. C’est l’axe sur lequel on peut compter le temps et dater les événements-fondateurs de notre histoire.

L’ouverture du chapitre 23 traitant des fêtes est très explicite à ce sujet «…voici les fêtes de Hachem que vous proclamerez/acher tiqréou otam convocations saintes, celles-là mêmes seront mes fêtes.» (Lv 23, 2 ; 4 et 37). Remarquons que la sanctification est le propre de l’humain.C’est lui qui proclame le temps de la fête. Ainsi que l’enseigne Rav Pappa « ne lisez pas otam/[les fêtes] mais atem/vous les proclamerez.» (Rosh Hashanah 25 a). Signalons que otam et atem ont la même charpente consonantique surtout que otam est écrit de manière défectueuse, sans vav du holam, malé, c’est-à-dire de la voyelle o. Et un peu plus loin, R. Yéhochoua interprète la triple occurrence de atem/vous. « Vous, même si vous commettez une erreur ; vous même si vous vous trompez intentionnellement ; vous mêmes si vous êtes abusés.» La temporalité structurée du calendrier hébraïque est donc, par définition, une institution humaine

Or si nous avons la date exacte de toutes les solennités bibliques, celle de Shavouot est manquante. Ni dans l’Exode (chap 23 et 24 ), ni dans notre paracha (Lv 23), ni dans celle déterminant les sacrifices supplémetaires ou moussafim offerts au cours des fêtes (Nb 28 et 29), ni dans la récapitulation des fêtes de pèlerinage (Dt 16), on ne trouve mention de la date de cette festivité. Pourquoi? Pour une raison bien simple. Si la Torah avait indiqué avec précision la date de Shavouot, le comput du omer n’aurait revêtu qu’une importance secondaire, voire inessentielle ou à la limite du non-sens.

Pourtant ce flou aura des conséquences graves qui influeront fortement sur la date de cette fête. Le texte stipule «Vous compterez vous-mêmes, depuis le lendemain de la fête/mimahorat hashabbat, depuis le jour où vous avez offert l’omer du balancement, sept semaines qui doivent être entières. » (Lv 23,15) Mimahorat hashabbat : le lendemain de la fête, interprète le Talmud[2] (Ménah’ot 65 b) et non comme le voulaient les Saducéens, le lendemain du samedi qui suit la fête de Pessah’, ce qui placerait Shavouot…un lundi. Cette interprétation a trouvé preneur (cf le lundi de Pentecôte !) Comme quoi le calendrier est bien un objet de conflits /a figthing matter.

Mais même au sein de la tradition juive, du temps où des guetteurs postés sur un observatoire, proche de Jérusalem, s’empressaient d’alerter le Sanhédrin [la haute cour de justice] dès qu’ils avaient aperçu la nouvelle lune, pour établir le début du mois, la date de Shavouot était sujette à des fluctuations. « Rav Chémaya enseigne : »`Atsérète [c’est le nom de shavouot dans le Talmud] tombe parfois le cinq, parfois le six et parfois le sept sivane. » Comment est-ce possible ? « Les deux mois [nissan et iyar] sont pleins [30 jours], le cinq ; les deux mois sont défectueux [29 jours], le sept ; l’un plein et l’autre défectueux, le six ».» (Rosh Hashanah 6 b). Pour mettre fin à ces flottements, on a fixé que le mois de nissan sera toujours plein et celui de iyar toujours défectueux. Ainsi Shavouot sera toujours le six sivane.  Par ailleurs c’est bien le commentaire de Shabbat 88a et de Rachi sur Gn 1,31 concernant le sixième jour de la création. Pourquoi le 6ème jour ? Pourquoi ce jour est doté de l’article défini [alors que cet article n’apparaît pas dans le décompte des autres jours de la Création]. Resh Laquish dit : Pour t’enseigner que le Saint, béni soit-Il, a posé une condition à la Création en ces termes : si Israël accepte la Torah alors tu [la création] seras consolidée, sinon Je te ramène rai au tohu-bohu.»

Mais un commentateur italien de la seconde moitié du 13è siècle, R. Tsidqiyahou ben Abraham Anav Harofé, enseigne dans son Shibolé Haléqète (Arouga 8, 326) que cette date était arrêtée dès que la mission de libération du peuple d’Israël a été confiée à Moïse. Voici son interprétation «Pourquoi la Bible a-t-elle fait dépendre Shavouot du comput du omer, ce qui n’est pas le cas des autres solennités? Car lorsque Moïse a reçu l’annonce de la libération, on lui a en même temps signalé qu’il recevrait la Torah 50 jours après la Sortie d’Egypte ainsi qu’il est écrit : « …béhotsiakha ète ha’am mimitsrayim t’avadoune/ quand tu feras sortir ce peuple dEgypte, vous servirez Dieu sur cette montagne-ci » (Ex 3,12). » Où se trouve la mention de 50 jours dans ce verset ? Une lecture obvie n’en laisse rien paraître. Pourtant à une auscultation de près on trouve une allusion dans la forme verbale inhabituelle de «vous servirez». La conjugaison de ce verbe au futur pour la deuxième personne du masculin pluriel se dit ta’avdou tout simplement. Pourquoi alors ce noun final qui en fait ta’avdoune ? Pour nous enseigner, dit Rabbi Tsidqiyahou, « qu’après une période de 50 jours [correspondant à la valeur numérique du noun] vous recevrez la Torah. Et le peuple d’Israël, poursuit-il, par amour de la Torah s’est mis à décompter les jours qui le séparait de cet événement extraordinaire » comme des fiancés comptent les jours qui les séparent de leur union.

D. B.


[1]    Yéchouroun, Francfort sur le Main, 1855, p.1

[2]    Déjà Onqelos [ad loc] avait traduit en araméen  mibatar yoma taba : du lendemain de la fête.

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