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H’ouqat par David Banon

Les très nombreux thèmes de cette paracha nous obligent, hélas, à nous restreindre. L’on se focalisera donc sur la vache rousse. Etrange rituel,s’il en est ! Si étrange que les Sages l’ont qualifié de h’oq/décret, plus encore de h’ouqat hatorah/décret de la torah (Nb 19,2) ou paradigme des décrets. Il s’agit, expliquent les Sages d’un arrêté divin dont la raison humaine ne peut saisir le sens. Nous ne pouvons donc pas, semble-t-il, aller plus loin. A première lecture, on pourrait comparer cela à une loi émise arbitrairement par un monarque, en mal d’autorité, que ses sujets n’ont aucunement le droit de contester. Pas même de tenter d’en livrer une signification. Pourtant, les Sages n’ont pas cessé d’utiliser leur sagacité pour donner à ce décret autoritaire un ou du sens. Voici l’un d’entre eux.

 «Un idolâtre interrogea Rabban Yohanan ben Zakkai. Ces pratiques que vous avez ressemblent fort à de la magie. Vous prenez une vache, vous la brûlez, vous la broyez, vous récupérez ses cendres dont vous prélevez une toute petite quantité. Si l’un d’entre vous est impur par le contact d’un mort, vous l’aspergez de deux ou trois gouttes [de ce mélange d’eau lustrale et de cendre] et vous lui dites : Tu es pur. [R. Yohanan lui répond] As-tu déjà été victime d’un vent de folie ? Non ! As-tu vu un homme saisi par un vent de folie ? Oui ! Que faites vous alors [pour le soigner]? Nous prenons quelques racines [plantes médicinales], nous les brûlons, nous lui faisons respirer la fumée qui s’en dégage, nous l’aspergeons d’eau et il reprend ses esprits. Que tes oreilles entendent ce qui sort de ta bouche […]»

«Lorsque l’idolâtre s’en est allé, les disciples de Rabban Yohanan lui ont dit : »lazé dah’ita béqané/celui-là, tu l’as reconduit avec des fleurs de rhétorique mais, pour nous, as-tu un enseignement »? Il leur a répondu : « Par votre vie, le cadavre n’impurifie pas, l’eau lustrale ne purifie pas, mais le Saint, béni soit-Il, n’a-t-il pas déclaré : « H’ouqa h’aqaqti, guézéra gazarti véein ata rashaï la’avor ‘al guézérati/J’ai émis un décret, une ordonnance et tu n’es pas autorisé à la transgresser, ainsi qu’il est écrit : ceci est l’ordonnance de la Torah »(Nb 19, 2)» (Nombres Rabba 19, 8)

Ce midrach demande à son tour une interprétation. L’idolâtre ou l’outsider réclame une explication rationnelle du rituel. On la lui offre. C’est une sorte de maladie que la Torah nomme impureté. Son remède consiste en l’aspersion d’eau lustrale. Toutefois pour ses disciples – étudiants la Torah et acceptant son joug – , il convient d’adopter une autre grille d’explication. D’un côté, l’impureté n’est pas une «substance» que l’on trouve dans la nature, sur ou dans un cadavre, sur ou dans celui qui est en contact d’un mort. Ce n’est pas, non plus, une force démoniaque qui provient du cadavre et qui endommage tout ce qu’elle touche. De l’autre, les cendres de la vache et l’eau lustrale ne possèdent pas de vertus magiques capables de purifier sur le champ ceux qui en sont aspergés. C’est un commandement divin. Et à ce titre, c’est le commandement de Dieu, à l’exception de tout autre spéculation, qui décrète que le cadavre impurifie et que les cendres de la vache purifient, même si l’on ne sent aucune transformation dans l’organisme. Ainsi que l’enseigne Rav « les commandements n’ont été donnés que pour mettre à l’épreuve les créatures.» (Genèse Rabba 44,1) La foi est une mise à l’épreuve. Mise à rude épreuve de la raison, qui est certes ébranlée mais qui, simultanément, écarte les faux arguments, le mystère et la superstition c’est-à-dire requiert à chaque instant l’intention de se débarrasser des mauvaises pensées et des idées vaines, la lucidité et l’intelligence droite afin de ne pas confondre commandements et thaumaturgie.

Par ailleurs, à la fin de ce midrach, on peut lire une explication symbolique de ce rituel. La vache rousse dont la couleur rappelle l’or viendrait nettoyer les salissures de son petit, le veau. Du veau d’or s’entend. Les tâches et les dégâts provoqués par l’idolâtrie. Dois-je vous avouer que la première partie du midrach donne plus à penser que l’énonciation du sens de la conclusion?

C’est aussi ce qu’enseigne le serpent d’airain fabriqué par Moïse (Nb 21,9), notamment à partir de la question posée dans la Michna «le serpent [d’airain] a-t-il la faculté de faire vivre ou de faire mourir»? (Rosh Hashanah 3, 8) La réponse vaut son pesant d’or «Quand les enfants d’Israël lèvent leurs yeux vers le ciel et soumettent leur cœur à leur père qui est dans les cieux, ils guérissaient.» Ce n’est donc pas le serpent qui avait cette faculté, mais Dieu qui, lui seul, fait vivre et mourir. Ezéchias, roi de Judée, n’a-t-il pas eu l’audace de réduire le serpent d’airain, fabriqué sur ordre de Dieu, en miettes, car à son époque, les enfants d’Israël en avaient fait une idole. («2Rois 18, 3 et Radaq ad loc) ?

Le rituel biblique explicité par le corpus de la tradition rabbinique n’est pas un rituel de mystère ou de magie, c’est tout au plus « une parole gelée » qu’il convient de dégeler afin d’en cueillir sinon le sens, du moins de se prémunir du contre-sens à partir du bon sens et de la clairvoyance.

 

DB

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