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Ki tissa – David Banon

Ki tissa

 

Quel est le sens du commandement sur lequel s’ouvre notre paracha ?  « Quand tu compteras les têtes des enfants d’Israël pour leur dénombrement, ils donneront chacun la rançon de sa personne […] et il n’y aura pas parmi eux de fléau quand on les dénombrera. Voici ce qu’ils donneront  tous ceux qui passent au dénombrement la moitié d’un chéqèl […] » (Ex 30, 12-13).

Il ressort du sens obvie de ces versets que le dénombrement des enfants d’Israël ne se fait pas directement en comptant les individus mais il s’effectue par le truchement d’un moyen terme lequel n’est pas nécessairement la moitié d’un chéqèl. C’est ainsi que lorsque le roi Shaoul a combattu les Ammonites, le texte biblique stipule « Il les a compté à Bazeq » (1Sam 11,8). Ou encore, avant de faire la guerre à Amaleq, « Shaoul a rassemblé/vaychama` le peuple et l’a dénombré à Télaïm». A première lecture, il semblerait que Bazeq et Télaïm soient des lieux-dits et Shaoul, à l’instar de tous les dirigeants d’Israël, compte les enfants d’Israël avant de livrer bataille pour connaître ensuite le nombre de pertes.

Mais le Talmud (Yoma 22 b) interprète ces versets de sorte qu’ils soient rattachés à notre question initiale. « R. Itsh’aq enseigne : il est interdit de dénombrer les enfants d’Israël, fût-ce pour accomplir un commandement/afilou lidvar mitsva, ainsi qu’il est écrit : il les a dénombré à Bazeq. » Rachi explicite les propos de R. Itsh’aq « Bazèq1 ou bézèq signifie tesson de poterie ou d’argile. Chacun a pris un tesson et l’a jeté devant soi et puis l’on a dressé le compte des tessons.» Il en va de même pour Télaïm. Selon les Sages du Talmud, il ne s’agit nullement d’un lieu-dit mais d’un substantif, pluriel de talé : agneau. Rachi commente « puisqu’il n’est pas permis de dénombrer les enfants d’Israël ainsi qu’il est écrit : ta descendance sera aussi nombreuse que le sable de la mer que l’on ne pourrait décompter (Gn 32,13), Shaoul leur a ordonné de prendre chacun un agneau du troupeau royal et de le conduire dans un terrain vague où on les dénombrait. » On déduit de ce passage talmudique que n’importe quoi peut servir de moyen pour dénombrer le peuple (tesson de poterie ou agneau). Dès lors quelle peut-être la spécificité de la moitié d’un chéqèl ?

La motivation la plus répandue concernant le fait que la Torah n’exige ici que la moitié de l’unité monétaire, que ce soit pour le riche ou pour le pauvre, est bien résumée par R. Moché Alcheikh (1508-1593?) dans son Torat Moché sur le Pentateuque. C’est, écrit-il, un clin d’œil adressé à tout individu, riche ou pauvre, d’intégrer qu’il dépend des autres pour réaliser les tâches qui lui incombent dans la société. Il n’est qu’une partie d’un ensemble et sa contribution s’inscrit comme un élément de l’ensemble. N’est-ce pas une autre manière de décrire l’individu comme être-avec par lequel on définit la société ? Plus encore qu’un être-avec c’est d’un être-pour qu’il s’agit, un être-pour-autrui, solidaire et responsable. Il n’y a donc pas de Robinson Crusoé. L’humain est un être social qui ne peut vivre en autarcie. Il est obligé de mettre en commun son savoir-faire et ses compétences pour survivre et il a besoin du concours des autres pour instaurer une société qui assure le «bien-être» pour tous. (Maïmonide, Guide I, 72) C’est donc en tant qu’il est une moitié que chaque un est dénombré comme étant une unité.

Mais le don de la moitié d’un chéqèl ne sert pas seulement comme moyen de dénombrement, il joue le rôle de rançon de la personne (kofèr néfèche). Il expie la faute du veau d’or et la sanction suprême qui est appliquée à quiconque se met à servir une idole. (Ex 30,12)

Une question s’impose : comment une génération qui a vu, de ses yeux vu, tant de miracles – les plaies d’Egypte, la traversée de la mer des Joncs, la révélation du Sinaï, la manne – peut-elle fabriquer une idole ? Difficile à imaginer et encore moins à accepter ! Le psaume 106, verset 20 rappelle que nos ancêtres «ont troqué leur gloire [Dieu] contre l’effigie d’un bœuf qui broute l’herbe.» Et cela alors que résonnait encore à leurs oreilles «tu n’auras pas d’autres dieux que moi.»

C’est d’abord Moïse qui est sanctionné – en tant que dirigeant du peuple. Dieu lui ordonne «va descends/lekh red, car ton peuple a fauté» (Ex 32,7), compris par le Talmud (Bérakhot 32 a) comme «red migdoulatekha/descends de ton piédestal.»

Néanmoins, en même temps que cette dure réprimande, Dieu laisse entrevoir une possibilité de pardon en disant «Et maintenant, laisse moi […] les exterminer […]» (Ex 32,10)

Mesurons l’énormité de ce verset ! Dieu demande à un homme de chair et de sang, en l’occurrence Moïse, la permission de laisser sa colère s’enflammer contre le peuple. C’est, disent les Sages, une invitation, un artifice rhétorique qui a pour but de susciter une réaction. Le Midrach (Exode Rabba 42,10)  se pose la question de savoir si « Moïse s’agrippait à Dieu au point que celui-ci doive rétorquer: laisse moi/hanih’a li » Et d’expliquer « Parabole d’un roi qui était fâché avec son fils. Il l’a conduit dans une chambre et cherchait à le tuer en s’écriant : laissez-moi le corriger, le battre.Le précepteur qui était dans le couloir se dit : le roi et son fils sont enfermés dans cette chambre. Pourquoi donc le roi s’égosille-t-il en criant  laissez-moi si ce n’est pour que j’intervienne et l’empêche de passer à l’acte. » C’est ce que Moïse a fait en priant (Ex 32,11).  Et la grandeur d’un dirigeant se mesure à sa capacité d’intercession pour sauver ceux qui dont il a la responsabilité. Moïse ne se laisse nullement tenter par la proposition divine « …et je ferai de toi un grand peuple.» (Ex 32,10) Au contraire il va jusqu’à calquer sa plaidoirie sur le verset de Dieu « Et maintenant pardonne-leur, sinon efface moi de ton livre que tu as écrit. » (Ex 32, 32)  Afin que l’on ne dise pas à son propos, commente Rachi ad loc,  « il [Moïse] était  incapable d’intercéder en leur faveur».

Plus encore, Moise va jusqu’à briser les tables de l’alliance comme pour créer un choc psychologique Dans la conscience du peuple et pour qu’ils n’en viennent à remplacer le veau par les tables,dit R. Méir Simha Hacohen de Dwinsk (1843-1926) dans son Mechekh Hokhma/Culte de la sagesse. Et Dieu le félicite de les avoir brisées : yachère cohakha chéchibarta (Shabbat 87 a). Et Rachi fait remarquer qu’il faut comprendre la préposition achère/que comme étant ichoure2/autorisation. Autrement dit Dieu a donné l’autorisation à Moïse de briser les tables de l’alliance.

Mais qu’en est-il de notre question ? Il semble bien que les miracles ne soient pas à même de transformer la nature humaine, ils peuvent tout au moins l’ébranler sur l’instant. A cet égard Maïmonide écrit «Quoique tous les miracles consistent dans les changements des faits naturels, Dieu ne change pas par miracle la nature de l’homme.» (Guide III, 32). Seuls une éducation continue, des efforts soutenus, une étude et une discipline quotidiennes  basées sur les commandements de la torah dans le foyer familial, la synagogue et la communauté peuvent préserver un peuple de rechuter dans l’idolâtrie qui revêt toutes sortes de forme et qui s’insinue insidieusement jusque dans nos sociétés modernes.

C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’on pourra espérer résister à cette tentation idolâtrique  vivace sans être assurer pour autant de remporter une victoire définitive.

David Banon

Banon Livre

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