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TRAVERSEE DE TICHRI

Le Temps est une route en lacets qui monte vers un sommet s’effaçant dans le ciel. Aucun des tours qu’elle forme ne se referme sur lui même. De loin l’on croit qu’il va se clore mais dès l’approche de la jointure, il s’élève d’un degré et le chemin reprend son trajet ascendant. Dans la liturgie des fêtes juives, il n’en va pas autrement. Les grandes solennités de Pessah’, de Chavouot et de Souccot, épousent les orbes du temps naturel, le mouvement giratoire des saisons. Mais à les suivre de prés, et surtout à les vivre, l’on se rend compte qu’elles ne se ressassent pas, qu’elles s’élèvent sans cesse vers un sommet qui se fond dans la lumière du ciel en direction de la source d’où cette lumière céleste émane. Autrement à quoi rimerait le fait de les revivre d’année en année? En réalité d’une année sur l’autre, nous montons un peu plus haut. A chaque Pessah’ nous comprenons mieux le sens de la liberté humaine; à chaque célébration de Chavouôt, l’importance de vivre selon la Loi; à chaque Souccot la nécessité de se rendre disponible, de sortir de l’enclos du chez-soi clos, de s’adonner aux fluidités et aux transparences d’un monde à nouveau en devenir. Selon cette intelligence du Temps humain, devenant durée créatrice d’abord puis tendant vers l’Eternité, vers le Netsah’, le mois de Tichri occupe une place décisive. Aucun autre mois de l’année juive ne comporte autant de célébrations éminentes: d’abord Roch Hachana, la célébration de la Création du monde, que suit, après une période de dix jours, qualifiés de « redoutables », le Jour incomparable: Kippour, qu’à son tour suivra la fête de Souccot, celle qui accueille la Présence divine dans un lieu qui lui convienne; et enfin Simh’at Thora, non pas la fête de la Thora – elle a déjà eu lieu à Chavouôt – mais bel et bien la fête de la joie que la Thora procure pour qui s’adonne à son étude comme s’il se trouvait déjà sous les frondaisons du jardin d’Eden. Deux questions alors se posent. Pourquoi d’année en année la reprise d’un tel chemin qui ne saurait se parcourir en une seule étape? Et puis sur ce chemin est on jamais assuré que Dieu se rencontre, Dieu dont l’éclipse, pour beaucoup, se prolonge de manière indue?

Pour esquisser une réponse à la première question, il faut comprendre comment le peuple juif conçoit la condition humaine, et cela depuis son origine. Lorsque l’Humain fut créé, il le fut à la semblance divine, être tout spirituel qui sans doute n’était même pas doté d’un corps tel qu’on le conçoit aujourd’hui. La fonction de l’Humain (Haadam) était on ne peut plus simple: être l’associé de Dieu dans l’œuvre de la Genèse, à ce titre rien de moins que son protagoniste dans une Alliance indéfectible. Dans cette intention, l’Humain fut donc domicilié, si l’on peut dire, à l’endroit de la Création qui lui était le plus adéquat: le Jardin d’Eden, avec pour mission de le transformer tout en le sauvegardant. Mécompréhension de la mission assignée ou désir insensé de se faire l’égal de Dieu, l’Humain transgressa sa propre loi. En croyant de la sorte s’exalter il ne fit que déchoir, non pas tant au regard de Dieu qu’à ses propres yeux. Par sa transgression, il s’était imaginé libre, nouveau démiurge. Il se découvrit dans sa pitoyable nudité, ne sachant que faire pour la dissimuler jusqu’au moment où le Créateur le recouvrit de l’épiderme, son premier vêtement. Car par sa transgression même il se vit doté d’un corps, un corps étrange, d’abord juvénile, croissant, énergétique, puis stationnaire et enfin se dégradant, sénescent, un sablier biologique, au point qu’il lui fallut découvrir ou redécouvrir la source de sa vraie survie, le chenal véritable de sa permanence: son âme. Devenu mortel, l’Humain comprit que la tâche ne se limiterait pas à sa seule existence, qu’il lui faudrait pour se réparer œuvrer de génération en génération. A condition que quelque chose, certes, survécût à chacune d’elle afin d’être transmis à la génération suivante. Vint un temps, où l’Humanité se subdivisa en familles, en peuples, en langues, en croyances et en conceptions du monde. Lorsque la moindre part de cette Humanité mortelle s’imagina de nouveau qu’elle se suffirait à elle même, elle disparût inexorablement, sans laisser de trace. Quand telle famille ou tel peuple crut pouvoir ruser avec sa faiblesse intrinsèque, tromper sa faillibilité en dominant une autre famille, un autre peuple, sa fin irrémédiable était inscrite dans le commencement de cette fuite en avant. Le peuple juif n’en douta plus jamais parce qu’il en fit la terrible expérience, arrêté in extremis au bord du néant. Libéré de l’Egypte pharaonique, il fut dirigé par Moïse vers le mont Sinaï pour y recevoir la Loi de vie qui prévalait déjà au Jardin d’Eden. S’il l’eût acceptée d’emblée et telle qu’elle, la Mort eût quitté la condition humaine puisqu’elle n’y eût plus trouvé sa cause. Cette Loi, les Bnei Israël l’acceptèrent d’abord, sans tergiverser, d’enthousiasme, et l’on crût que la Présence divine allait enfin se réconcilier avec la présence humaine. Hélas, il suffit de très peu, des quelques heures d’une attente insupportée, pour que le peuple sacerdotal se déjuge et s’adonne aux liturgies ensauvagées du Veau d’or, de l’idole rémanente, opaque et informe, qui était en ces heures folles l’image de son propre esprit. Le souvenir de cette régression ne l’a plus quitté, sans céder à la désespérance. Car c’est à Tichri que s’opère la récapitulation de toute la séquence de l’aventure humaine et la réparation des accidents qu’elle a subis. Roch Hachana célèbre d’abord la création du monde et celle de l’Humain considéré comme créature créatrice. Ce jour là, inaugural, le temps chronologique redevient temps de gésine, celui de la conception de l’univers et de son enfantement, au point que l’Humain est tenté de se prendre pour le Créateur de soi même. D’où, immédiatement après, l’ouverture des Dix jours redoutables, eux mêmes ouverts par le jeûne de Guedalia qui rappelle l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire juive, lorsque le peuple du Sinaï fut privé de sa souveraineté et qu’il fut réduit à un protectorat. Et cette dizaine de jours contristés, vacillants, homologues néanmoins aux dix Enoncés de la Création et aux dix Paroles du Sinaï afin que chacun se juge au travers des unes et des autres, débouche sur Yom Kippour, le jour le plus redoutable des jours redoutés. A Yom Kippour, le corps, celui qui souffre des élancements de la faim et des morsures de la soif, se rappelle à notre conscience. Si nous sommes corporels c’est qu’un jour notre âme s’est abaissée de plusieurs degrés au point de n’être plus perceptible par la lumière divine. Ce corps là, que nous portons sur notre dos, comme disait Kafka, il faut savoir le gouverner lucidement, avec endurance, plus de 24 heures, sans manger, ni boire, sans cesser pour autant de prier, autrement dit de nourrir et sustenter notre âme remise à sa place. D’une année à l’autre, nous nous confrontons à ce veau d’or compact, qui obstrue notre route, dont l’éclat brutal nous fascine, dont la masse nous en impose. Et à chaque Kippour nous faisons comme Moïse avait fait. Nous apprenons à regarder l’Idole comme rien d’autre qu’un tas de matière, brillant d’une illusoire lumière d’emprunt et dont la masse la condamne à l’immobilité. Et, comme Moïse l’avait fait, nous la réduisons en poudre avant de la répandre sur l’eau fluente qui en absorbera les particules. Cependant, pourquoi recommencer encore et encore, d’une année l’autre, tant que nous vivons? Cette idole ne nous est pas extérieure. Elle nous habite. Elle vit parce que nous l’entretenons. Plus nous grandissons, plus elle grandit avec nous. Il faut entendre l’avertissement du prophète: « Qu’aucun sage ne se glorifie de sa sagesse ». Autrement, celle-ci change de nature et dénaturée elle nous dénature également. Aussitôt après que la prière de la Néïla a été agréée, que la réintégration de l’Humain dans l’Alliance créatrice s’est confirmée, elle doit se proroger dans la fête de Souccot. A cette occasion il importe que l’Humain recouvre le sens du transitoire, du temporaire, des constructions de sa main et de son esprit mais qui laissent apercevoir le ciel. Ni les forteresses, ni les châteaux forts, ni les murailles de Chine ne le protégeront jamais durablement et de manière indéfectible contre la plus grande des faiblesses: celle de l’esprit qui renie sa source, qui fait de la force brute son argument maître. Le dur jamais ne dure. L’habitat transitoire ne signifie pourtant pas le choix de l’errance ni de l’insubstantiel. Le meurtre d’Abel par Caïn a résulté d’un extraordinaire décalage de potentiel entre les deux frères, entre la lourde brutalité de l’un et l’évanescence, l’inconsistance de l’autre. Jusqu’au moment de la naissance de Chet qui conjoindra la densité et la grâce, la force de lutter et celle de prier. La porte de la Soucca s’ouvre alors vers Simhat Thora, la joie de la Thora qui n’a rien à voir avec cet amour de la règle par défaut d’amour envers les êtres humain, amour fétichiste que condamne Montesquieu. L’amour de la Thora ne se dissocie pas de l’amour des créatures, des bériot, et c’est pourquoi l’on ne l’étudie pas tout seul. Le service de Dieu n’a de valeur et de sens que dans cette joie effective parce que la joie, dit le Meâm Loêz, est communicative, de moi vers autrui. La mélancolie rabat l’être sur son trouble tandis que la haine va jusqu’à le priver du goût de la vie, jusqu’au point de lui faire aimer la mort. Telle est la route en lacets qui monte du premier jour de Tichri vers cette joie suréminente, allante, ailée, qui est en même temps recommencement de l’œuvre de la Création puisque la lecture fervente et exploratrice reprend sans tarder du livre de la Genèse …

Et Dieu? Tout le mois de Tichri en appelle à sa Présence, sollicite sa réponse à nos appels. Un long piyout y incite dés avant la térébrante prière de Kol Nidré: Ânenou: « Réponds nous, Dieu d’Abraham, réponds nous » mais aussi Dieu d’Elie, de Daniel, de Jonas lorsqu’ils devaient faire face au mutisme humain. Cette présence là n’est elle que métaphorique, allusive? Les mois de Tichri ne se ressemblent pas selon qu’ils furent célébrés dans la tiédeur automnale des synagogues d’Afrique du Nord et dans les reprises du froid en Galicie, lorsque l’on croyait que le monde avait été rédimé de sa violence et de ses folies, ou bien dans les camps de la mort, à quelques pas des fours crématoires où s’opérait l’inversion, terme à terme, des proclamations de Roch Hachana: « Aujourd’hui le monde a été conçu, aujourd’hui le monde se maintiendra dans le Jugement ». Dans ces lieux là, hors- monde, hors–Loi, qui instauraient plus que l’enfer sur terre, des hommes avec de l’homme faisaient des cendres tandis que Dieu avec des particules de terre avait fait de l’Humain. L’on ne saurait s’abriter de cette monstruosité qui excède toute pensée par une philosophie de la fin de la Philosophie ou par une théologie sédative. Qui comprendra jamais la cause de cette horreur dont le témoignage d’un Jan Karski vient de réveiller la mémoire hallucinogène… Dans les synagogues, le jour de Kippour, il est devenu coutumier que les fidèles ajoutent leur propre « Ânenou », « Réponds nous » à ceux du piyout mémorable… Comment se disait le Ânenou, là bas, d’où l’on ne revenait pas? « Réponds nous, Dieu de rabbi Méîr, réponds nous ! Réponds nous Dieu des disparus, des consumés, des horrifiés, des terrifiés, réponds nous ! » … « Réponds nous Dieu de Moise » qui t’invoqua après la transgression du Veau d’or. Moïse, l’homme de Dieu, avait osé se montrer quasiment comminatoire envers toi: « Reviens t-en, Dieu, de ta colère ! ». Moïse avait osé requérir de Dieu qu’à son tour il fît techouva, qu’il s’applique la règle de réversibilité qui fonde la liberté humaine, comme si Dieu aussi pouvait s’enfermer dans ses propres décrets, se prendre à ses propres mots; comme s’il avait besoin qu’on le délivre à son tour de ses irritations réactives, de ses impulsions. Partenaire de l’Humain, souffrant de ses manquements à l’Alliance et se réjouissant des accomplissements de celle-ci, Dieu en avait averti Moise dés avant le franchissement du Jourdain: un jour, le peuple d’Israël s’avèrera oublieux de ses engagements contractés au Sinaï; un jour d’anti-Kippour il réduira « en poudre » l’Alliance alors passée, comme si elle avait compté pour rien. Terreur et douleur… Il faut en prévenir d’ores et déjà les conséquences. Ce jour là, abreuvé de tohu–bohu, à rebours de la bénédiction des Cohanim « Dieu voilera sa face ». Est-ce dire qu’il en dérobera également la Lumière à son peuple décérébré? Cette lecture a longtemps prévalu. Une autre est possible qui interprète au contraire ce retrait comme un geste de compassion, un acte de divine discrétion, Dieu faisant, en somme, comme s’il n’avait rien vu afin que l’Humain ne fût pas placé dans cette intraitable lumière qui déchire toute dissimulation, noyé dans sa honte au point de vouloir disparaître à jamais. Le « Hester panim » serait à comprendre comme sollicitude divine de sorte que l’Homme, dans ce silence refait, dans cette ombre propice, recouvre la latitude de se recomposer après s’être décomposé, de se recréer après avoir risqué son abolition. A cette discrétion de Dieu doit répondre le courage d’être homme ou de le redevenir. Les Bnei Israël ne seront pas oublieux jusqu’à la lie de l’oubli, jusqu’à ne plus percevoir cette voix d’enfance qui leur fit répondre tout uniment dans l’effervescence nuptiale du Sinaï: « Nous ferons et nous écouterons ». Cette voix imprescriptible Moise doit la préserver pour les temps de disette. Et dans quoi la logera t-il? ». Dans une cantate, une shira… Un chant capable, s’il le fallait, de se chanter lui même et d’entraîner à sa suite ce peuple qui ne sait se reposer qu’un jour sur sept, qui enchaîne depuis sa naissance, traversée sur traversée: traversée du désert géographique, traversée de soi même, d’une crise à la suivante; traversée du désert des peuples, traversée du silence de Dieu.

               Raphaël Draï (2006)

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