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SPLENDEUR DE RUTH

In Uncategorized on mai 28, 2017 at 9:17

 

La libération d’Egypte du peuple hébreu réduit à un esclavage destructeur, génocidaire, trouve sa cause essentielle dans le don et l’acceptation de la Loi au Sinaï. Autant dire que dans la liturgie juive, les célébrations de Pessa’h et de Chavouot sont chevillées comme l’étaient les panneaux du Sanctuaire lors de la traversée du désert. Autant dire aussi que le Livre de Ruth, qui doit être lu à Chavouot, est d’importance comparable à la Haggada de Pessah, même s’il est beaucoup plus court, même s’il est récité de manière moins cérémonielle.

Si la Haggada de Pessah relate les circonstances et les perspectives de la liberté, le Livre de Ruth explique les raisons pour lesquelles nous méritons de rester libres, de ne pas retomber dans l’Egypte intérieure, pire que l’Egypte pharaonique, parce que là règne la dureté du cœur, l’inattention qui aggrave la solitude et la détresse d’autrui. A la solitude doit faire face la sollicitude, à la détresse, la solidarité. C’est parce qu’une femme, une étrangère, Ruth, sut faire preuve et de sollicitude et de solidarité vis-à-vis d’une mère meurtrie par la mort de son époux et de ses fils, puis vis-à-vis d’un vieillard dont la notabilité ne masquait plus son esseulement, qu’elle mérite d’être appelée splendide et de voir son nom et ses actes chaque fois racontés à propos du don de la Torah. Pourtant, les temps étaient si durs, l’époque si noire que le « chacun pour soi  » eut été sinon excusable, en tout cas explicable.

C’était en effet en Israël un temps d’anarchie puisque les Juges méritaient de passer en jugement. Comme un malheur en engendre un autre, une terrible famine se déclara dans la région de Bethléem. Famine d’avertissement : elle sévit dans une ville qui s’appelle Maison du Pain ou de la Subsistance (léh’em). Dans ces circonstances, à peine survivant en un lieu au-dessus duquel le ciel s’est refermé, un couple de Judéens, Elimelekh et sa femme Noémie, prennent la décision d’émigrer. Vers où? Vers des terres sombres mais moins faméliques, vers Moab, la contrée fondée par les fils incestueux de Loth et de ses filles, rescapées de Sodome et de Gomorrhe, qui commirent l’acte abominable pour se donner une descendance tandis qu’elles croyaient advenue la fin du monde (Gen., 19, 36).

Le couple d’émigrés a deux fils aux noms bien pessimistes, conférés en temps de famine, Mah’lon (le Profane) et Khilion (l’Aboli). Apres l’installation à Moab, Elimelekh décède. Noemie reste seule. Ses deux fils prendront respectivement pour épouses les Moabites Ruth et Ôrpa. Mais le malheur est infatigable. Les deux fils décèdent à leur tour et voici trois femmes seules, sans ressources. Comment faire face à la misère et à cette solitude, car nul voisin ne s’est manifesté pour les soutenir?

Entre-temps, Dieu s’est ressouvenu de la vocation de Bethleem. Le pain y est réapparu avec la fin de la famine. L’ayant appris, Noemie prend la décision de « désemigrer », si l’on peut dire, de s’en revenir en son établissement initial. Quel sort sera réservé là aux deux jeunes veuves étrangères qui demeurent avec elle ? Elle ne saurait le dire. C’est pourquoi elle tente de les délier du lien qui les unit ensemble mais à titre posthume. Que chacune se sente libre de s’en retoumer chez soi : Noemie est trop âgée pour espérer enfanter de nouveau et leur donner des époux de substitution au titre du lévirat, d’un lévirat entendu de la manière la plus large possible. Finalement, Ôrpa ne résistera pas aux raisons invoquées par la mère-veuve. Ruth choisira de lui rester attachée, coûte que coûte, de partager non seulement sa vie, mais, en cas de besoin, sa mort.

Première splendeur de Ruth : à ses yeux, l’épreuve ne corrode pas le lien avant de le briser. Au contraire : elle le renforce en tout ce qui le tresse : « Ton peuple, mon peuple ; ton Dieu, mon Dieu » (1,16). Les deux femmes à jamais unies arrivent enfin à Bethléem désormais la bien nommée, la bien-aimée. Ce retour ne va pas sans susciter quelques remarques dans le voisinage.

Nouvelle urgence : comment à présent se nourrir ? La loi d’Israël prévoit que les pauvres, ceux que le sort a marqués du sceau du fer rouge, ont le droit de glaner dans la partie du champ que la loi de bonté, de h ’essed, leur réserve. En toute propriété humaine, l’origine divine des bienfaits qu’elle représente doit être préservée. Noemie n’ignore pas qu’à Bethleem — où elle a conservé la propriété d’un champ formellement en déshérence —elle est parente d’un des personnages les plus notables de la cite, Boaz, désormais avancé en honneurs, en richesses, mais aussi en âge. C’est sur le champ de Boaz qu’elle invite Ruth à s’en aller glaner pour les nourrir toutes deux dignement, pour échapper à la mendicité.

Ruth entend l’invitation de Noémie comme l’on entend un son qui va plus loin qu’on ne l’imagine. Elle se met à glaner. Boaz vient. Les salutations qu’il échange avec les autres moissonneurs sont des bénédictions de vaste portée aussi, qui en appellent chaque fois à la Présence divine (2, 4). Aux yeux de Boaz, les moissonneurs ne constituent pas une masse humaine indistincte. La présence de Ruth attire son attention. On lui dit qui elle est, d’où elle vient. De cette Histoire dévoilée, Boaz conclut à ses propres devoirs. Il s’adresse directement à Ruth. L’appelle tout de suite « ma fille » ; l’assure qu’elle peut glaner afin de manger aujourd’hui mais aussi pour atténuer en elle la peur du lendemain.

Une pareille générosité suscite une reconnaissance d’ampleur analogue. Ruth relève la grandeur de Boaz : il l’a reconnue quoiqu’étrangère, parce qu’étrangère (2, 10). Etrangère ? Ainsi Ruth n’a retiré aucun avantage de son attachement à Noémie ? Un tel désintéressement ne restera pas sans suite. Informée de l’aube humaine renaissante, Noémie pressent qu’autre chose est en train de germer. Elle pousse Ruth à la rencontre de cet avenir qui s’ajoutera à la moisson actuelle des champs de Bethléem. Il faut faire lever les récoltes de la reconnaissance mutuelle qui vient d’advenir entre la jeune veuve et le vieillard sans descendance. Et comme souvent dans le recit biblique, lorsque l’Histoire doit passer par le chas d’une aiguille, la nuit et le sommeil sont les matrices du futur.

Ruth ira se porter et se poster aux pieds de Boaz dormant dans son champ, avec pour seule couche la clarté des étoiles. Le dormeur ressent cette présence. Son sommeil est interrompu par un élancement de frayeur qui se renforce lorsqu’il découvre la Moabite près de son propre corps. Toutefois, l’équivoque se dissipe instantanément. Dans cette proximité, Boaz ne voit pas la tentative de rééditer l’acte commis par les filles de Loth avec leur père mais la confirmation du mouvement de reconnaissance commencé en plein jour. A la générosité de Boaz, l’homme puissant et riche mais vieux et seul, Ruth répond en lui offrant ce qu’elle est : une femme qui peut encore porter le futur dans ses flancs.

Boaz accepte ce qui n’est autre qu’une alliance. Mais rien en lui ne se débonde d’une passion trop longtemps contenue. La conscience de ses devoirs reste intacte. S’il faut sauver Ruth, il faut le faire en sauvant Noemie et en respectant les règles qu’enseigne la Loi de vie. Quel que soit l’élan qui porte Ruth vers l’être qui fut capable de reconnaitre l’Anonyme, Boaz doit d’abord solliciter celui dont il sait qu’il a meilleur titre que lui à accomplir cette salvation parce qu’il est plus proche parent encore de Noemie. Mais que le contrat soit clairement entendu : l’on ne saurait acquérir le champ de Noemie sans Noemie et Noémie sans Ruth, de sorte que le nom du fils défunt, Mah’lon, ne soit pas abrogé de la mémoire d’Israel. Dûment averti et de ses droits et de ses obligations, ce plus proche parent se désiste.

Alors, et alors seulement, Boaz confirme l’alliance suscitée par Noémie et mise en œuvre par l’étrangère solidaire et désintéressée. Boaz la prendra pour épouse. Le peuple tout entier voudra porter témoignage des conditions et des espérances de cette Alliance qu’il rattache à Rachel et à Léa. Alliance que Dieu confirme, puisque Ruth conçoit et qu’elle enfante un fils. Cependant, son nom ne lui sera pas immédiatement conféré. En attendant, qui le nourrira ? Ruth ? La splendeur de Ruth irradie dans l’immensité de nouveau prolongée de son désintéressement total : « Noémie prit le nouveau-né, le mit sur sa poitrine, et lui donna ses soins maternels. » Le voisinage a compris la portée d’un tel geste que Ruth laisse faire. Il déclare : « Un fils est né à Noémie » (4,17).

Par l’union entre Ruth et Boaz, deux actes essentiels de générosité futurante ont simultanément été accomplis. Le nom du fils décédé est maintenu vivant. Mais le nom de la mère-veuve, si durement éprouvée, si intensément clairvoyante, sera inscrit également dans l’Histoire. Ce fils s’appellera désormais Ôved, le Serviteur. De lui naîtra le roi David. Et de lui, toujours pour ces raisons, devra naître l’être que l’espérance humaine dénomme le Messie.

Raphaël Draï zal, L’Arche Juin 1997

 

Le sens des mitsvot: Parachat Bamidbar

In Uncategorized on mai 26, 2017 at 9:48

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«L’Eternel parla ainsi à Moïse et à Aharon: N’exposez point la branche des familles issues de Kehat à disparaître du milieu des Lévites; mais agissez ainsi à leur égard afin qu’ils vivent au lieu de mourir, lorsqu’ils s’approcheront des saintetés éminentes (kodech hakodachim): Aharon et ses fils viendront et les commettront chacun à sa tâche, à ce qu’il doit porter, de peur qu’ils n’entrent pour regarder, fût ce un instant (kebalâ), les choses saintes et qu’ils ne meurent» (Nb, 4, 17 et sq);

Ces prescriptions concluent la paracha Bamidbar qui inaugure le 4ème livre du Pentateuque. Une fois de plus la tentation est grande de les réduire à des considérations ethnologiques ou ethno-psychiatriques, à la peur du Totem et l’horreur du Tabou que l’on ne saurait ni toucher ni regarder en face.

Il n’est pourtant pas sûr que cette réduction soit véritablement pertinente. De quoi est–il question? Les livres de L’Exode puis du Lévitique ont décrit le modèle de civilisation hébraïque, son état de droit, son économie particulière et son éthique des conduites. Le Livre des Nombres s’engage à présent dans la description de sa projection et de son déplacement dans l’espace, sachant que l’espace terrestre est translation de l’espace céleste. En ce sens l’organisation des Bnei Israël lors de la Traversée du désert est homologue à celle des Créatures célestes lors du Service divin. Il faut que les responsables d’une telle organisation, une fois comprises ses finalités, en assument les contraintes. Car il y va de la Présence divine au sein du peuple, et cela dans ce lieu, dans ce topos singulier, dans ce makom, nommé Saint des Saints: le Kodech Hakodachim.

On aura observé le redoublement de terme qui marque cette formule. Elle n’est jamais usitée s’agissant d’aucun des Bnei Israël, pas même pour Moïse ou pour Aharon. Comme on l’a vu, la paracha Kedochim enjoint uniment: «Saints serez vous (Kedochim tiyhou)». Il faut donc veiller à assurer l’adéquation entre la Présence divine, sainte «au carré», si l’on pouvait ainsi s’exprimer, à la présence humaine, sanctifiée dans son ordre propre. Pour avoir méconnu la nécessité de cette adéquation, Nadav et Abihou, comme le rappelle la présente paracha, ont perdu la vie.

L’incommensurable de la Présence divine ne peut se cantonner à la finitude de l’existence humaine, sans quoi cette finitude elle même s’abrégerait mortellement. Il faut donc assurer l’ajustement de ces deux présences, ce qui n’est possible que pour Aharon et ses fils survivants qui seuls en ont le potentiel en cette phase de l’Histoite.

La Présence divine, comme on l’a vu, c’est dans le Sanctuaire, dans le Mikdach, qu’elle est accueillie. Toutefois, il faut se garder de confondre ce Sanctuaire mobile, cinétique, et celui qui se trouvera au Temple de Jérusalem. Le Sanctuaire dont il est ici question est celui d’un peuple qui n’est pas encore à demeure, qui doit se mouvoir et se déplacer selon l’invite divine. Ce qui requiert qu’à chacune de ces mises et remises en route, le Mikdach soit démonté puis remonté. Par suite, il faut prendre garde à ce que le désassemblage puis le réassemblage de ses éléments constitutifs ne lui fassent perdre pendant le temps qu’ils durent leur configuration plénière. Au contraire. Chaque fois, il faudra retrouver l’état d’esprit et les gestes de Moïse tels qu’ils sont décrits dans les parachiot conclusives de L’Exode, lors du tout premier assemblage des éléments du Michkane. Aussi faut–il se prémunir contre la tentation selon laquelle, surtout une fois démonté, le Sanctuaire ne serait plus qu’un faix à transporter et qui aurait perdu ses caractéristiques initiales, que quiconque pourrait s‘en approcher, voire y porter la main, d’autant que la branche des Kehatites se trouve vouée à ce transport.

D’où la recommandation drastique rappelée à Moïse et à Aharon et dont la traduction précédente ne permet pas de saisir la gravité. Si les transporteurs du Sanctuaire s’avisaient d’y porter le regard comme ils y auraient porté la main, directement – et l’on retrouve la gestuelle transgressive du premier couple au Gan Eden – l’issue serait fatale. Ils se trouveraient absorbés, littéralement engloutis (kebalâ) par l’incommensurable de la Présence divine. Aussi les cohanim devront–ils veiller ne pas exposer les Kéhatites à un tel danger, engendré par la proximité même avec cette Présence. Ils devront les assister dans cette tâche, assurer par leur propre et éminente sanctification l’accommodation progressive des deux présences l’une à l’autre, avant la remise en mouvement du peuple.

Ce qui présuppose assurément que l’on soit convaincu de l’effectivité de ces deux présences-là par la prise en compte du principe de réalité qui les régit, chacune pour sa part et les deux conjointement. Autrement, le déni qui se manifesterait par imprudence, par légèreté d’esprit ou par inconséquence mènerait à des issues rappelées avec l’exemple de Nadav et Avihou.

Aucun océan ne saurait être contenu dans une jarre. La Présence divine excède tout regard humain, serait–il celui du plus grand des prophètes. Au Buisson ardent, Moïse l’avait déjà compris qui s’était, aussitôt perçu l’appel divin, couvert le visage. Comme l’expliqueront les mékkoubalim, la lumière concrète, optique, le or gachmi, est elle-même obscure comparée à la lumière de l’esprit, au or sikhli.

                                                                   Raphaël Draï zatsal, 21 mai 2014

Si je t’oublie Jérusalem.. (Radio J, 7 mars 2011)

In Uncategorized on mai 23, 2017 at 1:19

Le 7 Mars 2011

Bonjour à tous et à toutes

Si je t’oublie Jérusalem… Durant des siècles et des siècles cet engagement a été repris par tous les membres du peuple juif liés entre eux et à leur créateur par une alliance indéfectible. Et pourtant, que d’épreuves endurées dans la traversée des déserts géographiques et surtout, surtout, des déserts d’humanité. Chaque fois l’évocation de Jérusalem a clarifié les idées, restauré les courages, fournit la force et l’endurance nécessaires à la survie du peuple juif. Dans la conscience d’Israël, Jérusalem représente un point de ralliement géographique certes, mais encore un point d’unité physique, psychique et spirituelle. Aujourd’hui après deux millénaires d’errances et de persécutions précisément justifiés chez les juifs de toutes obédiences par la perte de Jérusalem, aujourd’hui l’Etat d’Israël est ressuscité et Jérusalem est devenue sa capitale unifiée. Une réunification compatible avec sa dénomination originelle. Car si Jérusalem est à présent nommée El Qods dans la langue Arable, c’est qu’au VIIIème siècle, des armées venues d’Arabie l’ont conquise sur des armées auparavant sortie de Rome, loin, très loin de leur terre natale. C’est dans ces siècles là que commence véritablement l’acquisition de territoires par la force – cette acquisition que condamne pour sûr le Droit International – et non pas en 1948 ou en 1967. Depuis 1948, le droit international, conçu et élaboré par l’ONU et qui vise invariablement à la condamnation de l’Etat d’Israël n’est ni objectif ni neutre. Il émane d’un groupe, l’on dirait parfois d’un clan de nations, qui sont physiquement ou idéologiquement en état de belligérance permanente avec l’Etat créé en 1948. A ce clan formé d’états arabo-musulmans se joignent désormais nombre d’états d’Amérique Latine. C’est sous leur pression que le gouvernement de Benjamin Netanyahou a décidé d’engager des pourparlers avec l’Autorité Palestinienne. Or celle-ci exige urbi et orbi la division de Jérusalem pour s’en réserver le cœur historique et l’on se demande alors de quel droit. C’est pourquoi il importe de marquer un attachement, là encore indéfectible à l’unité de Jérusalem en comprenant et en expliquant les motifs de tous les ordres. Il faut venir nombreux très nombreux en ce sens au colloque international organisé par Raison Garder ce Dimanche [ cf Colloque du 13 Mars 2011 : L’Avenir de Jérusalem].

Lorsque l’Histoire se trouble il faut savoir prendre date

Raphaël Draï (zal), Chronique Radio J, 7 mars 2011

(retranscrite depuis note manuscrite)

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA BE’HOUKOTAÏ

In Uncategorized on mai 18, 2017 at 9:24

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A la mémoire de Guy David Morales

«Et vous pourrez vivre longtemps sur une récolte passée (yachan nochan) et vous devrez enlever l’ancienne pour faire place à la nouvelle (h’adach) (Lv, 26, 10)»;

«Si votre conduite reste hostile (kéri) à mon égard, Moi aussi je me conduirai à votre égard avec hostilité (bekéri) (Lv,26, 23, 24)».

«Et pourtant même alors, quand ils se trouverons relégués dans le pays de leurs ennemis je ne les aurai ni dédaignés ni repoussés au point de les anéantir, de dissoudre mon alliance (berithi) avec eux, car Je suis l’Eternel, leur Dieu (Lv, 26, 44)».

Cette paracha qui clôt le Lévitique est à la précédente ce que l’énoncé des sanctions de la loi sont à l’exposé théorique du contenu de celle–ci, et l’on sait que la paracha Behar concernait essentiellement le modèle chabbatique de la société libérée de l’esclavage pharaonique.

Les termes du dilemme sont on ne peut plus clairs, à condition d’en comprendre le sens exact: ou bien la Loi est respectée par le peuple qui s’y est engagé, et il en résultera une surabondance de récolte et de prospérité, ou bien elle est bafouée et il en résultera une totale dislocation du peuple en cause. Ce dilemme semble tellement tranchant et pour tout dire manichéen que l’on se trouve en droit de demander s’il concerne un peuple véritablement libéré de l’esclavage et non pas un peuple qui vient de permuter une servitude contre une autre. Il faut alors comprendre ce que signifie véritablement ce principe, redécouvert par la pensée contemporaine: le principe de responsabilité, indissociable de l’esprit de suite – et du souci concernant les conséquences de nos actes.

Autrement dit, l’on ne saurait à la fois s’engager dans une Alliance, dans une Bérith, au sens hébraïque, et agir selon son exclusif bon plaisir et ses intérêts du moment. Le temps spécifique d’une collectivité, responsable d’une terre à redîmer, comme le premier couple l’avait été du Gan Eden, ne se réduit pas à l’instantanéité de désirs aussi impérieux que passagers. Ce qu’indique la formule concernant la récolté passée: yachan yochanYachan ne veut pas dire «passé» au sens de dépassé, d’obsolète, de sénile, mais au contraire au sens de ce qui s’est élaboré et bonifié, en augmentant sa qualité intrinsèque, comme il y va d’un vin rarissime. Ce qui est chronologiquement passé, ne continue pas moins d’acquérir de la valeur, ce qui ne fait nullement obstacle à l’accueil du nouveau, au contraire. Une bénédiction n’en chasse pas une autre. Chacune trouve sa place et son sens en augmentant et en densifiant le champ de la sanctification collective.

Telle est ce que l’on pourrait appeler la logique de l’Alliance qui ne se ramène pas non plus à celle du donnant-donnant des contrats personnels. La Bérith structure l’existence de tout un peuple dont elle régule les cycles de production et les rythmes de sa vie d’ensemble, d’une génération l’autre.

Récuser la Loi que l’on a pourtant acceptée engendre d’inévitables catastrophes non parce que le «Dieu de l’Ancien Testament» fût une divinité irascible et vindicative, une sorte de Jupiter ivre à faciès de Saturne, mais parce que l’on ne peut à la fois s’éloigner de l’Arbre de vie (Êts H’aym) (Gn, 2, 9), autre configuration de la Thora, et prétendre qu’il n’en résultera rien. La vie et la mort sont les deux faces, indissociables, d’une même réalité. Lorsque la vie est impuissante à s’affirmer le règne de la mort s’étend et se proroge. Lorsque la vie s’affirme et se confirme, même la résurrection des morts devient concevable.

La dislocation de la vie conçue et vécue selon la Bérith et la dérégulation destructrice de cette logique se caractérisent dans la terminologie biblique par le mot kéri qui désigne, à l’opposé, l’aléa, l’accidentel, le pulsionnel polluant, la discordance du conscient et de l’inconscient. D’où les maux qui en résultent inévitablement. En tant que de besoin, l’on se reportera pour l’illustrer à la gravure de Goya: «Le sommeil de la Raison qui engendre des monstres».

Cependant, la Bérith ne se contracte précisément pas dans ce seul dilemme. Un troisième terme apparaît, au moins implicitement: celui de «revenance», de réparation, de téchouva. Au cas où le principe de responsabilité n’était pas observé, avec pour sanction l’exil et l’errance, Dieu, qui observe le même principe à la hauteur qui est la sienne, saura néanmoins ramener à lui le peuple oublieux de ses engagements car comme le démontrera Husserl il est deux sortes de logique: la logique formelle, binaire, mais aussi la logique transcendantale: la logique de l’amour, celle qui sait voir au delà même de l’horizon. Et le Dieu de vie, le Créateur, est l’au-delà de cet au-delà.

Raphaël Draï zatsal, 14 mai 2014

LE SENS DES MITSVOT : PARACHA EMOR

In Uncategorized on mai 11, 2017 at 7:40

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« Quant au pontife supérieur à ses frères (hacohen hagadol), sur la tête duquel aura coulé l’huile d’onction (chemen hamichh’a) et qu’on aura investi du droit de revêtir les insignes, il ne doit point découvrir sa tête ni déchirer ses vêtements; il n’approchera d’aucun corps mort, pour son père même et pour sa mère il ne se souillera pas (lo yttamma), et il ne quittera pas le Sanctuaire pour ne pas ravaler le Sanctuaire de son Dieu (mikdach Eloh’av) car il porte le sacre de l’huile d’onction de son Dieu: Je suis l’Eternel »

(Lv, 21, 10 à 12). Traduction de la Bible du Rabbinat.

A les découvrir dans leur énoncé primaire, de telles règles ne sont-elles pas de nature à profondément choquer les esprits les moins prévenus contre « l’Ancien Testament » qui ne semble ne faire aucun cas des sentiments les plus élémentaires de l’affectivité humaine et des obligations minimales de la parenté? D’où cette exigence de méthode: de telles règles doivent-elles s’interpréter ex abrupto, ou en tenant compte d’autres règles encore, par exemple le respect des parents rappelé dès le début de la paracha Kedochim, sans parler de la Vème Parole du Décalogue?

Il faut alors comprendre que les règles et normes précitées sont destinées non à controuver ces injonctions mais à leur conférer un surcroît de résonance. De telles règles et normes ne sont pas applicables au premier venu mais au Grand Prêtre en personne, au Cohen Gadol, donc en tout premier lieu à Aharon, le frère de Moïse, autrement dit à la figure la plus compatissante de tout le peuple hébreu.

Ce n’est pas qu’en cas de deuil, il lui soit interdit d’exprimer ce qu’il en ressent afin de déférer aux contraintes d’un sacerdoce glacial. Mais la fonction de Cohen, et de Cohen Gadol en l’occurrence, ne se réduit pas à des gestes liturgiques de portée strictement ethnographique. Le Cohen Gadol est par excellence le desservant de la Vie. Quoi qu’il advienne dans son existence personnelle, le primat de la Vie créée et créatrice doit y être respecté sans aucune discontinuité et, en effet, Aharon en donnera l’exemple pathétique et grandiose lors de la mort brutale de ses deux fils, Nadav et Avihou. Il faut ainsi explorer le sens et la résonance d’une exigence aussi intransgressible. On l’a déjà relevé, selon la conception biblique de la vie, celle-ci n’a de réelle valeur que d’être sanctifiée et c’est pourquoi les règles et normes précitées se rapportent toutes au Sanctuaire et au Créateur sous la modalité de sa propre sainteté sourcière. L’institution du cohénat transfère cette exigence au peuple qui doit y accéder progressivement (beseter hamadrégot).

Encore faut-il que la source de cette sainteté reste intacte le temps que s’accomplisse la sanctification d’ensemble ainsi envisagée. Car face à la kedoucha sévit son antagoniste, la toum’a, qui a partie liée avec la mort. Ce n’est pas que les deux domaines, si l’on ose dire, soient clairement identifiables et d’emblée circonscrits. Depuis la transgression originelle au Gan Eden, la vie et la mort se sont mélangées au point de devenir indiscernables, matériellement et spirituellement. Il est à cet égard des vivants plus que morts et des morts plus que vivants. Telle a été la conséquence de la consommation du fruit de l’arbre précisément nommé de la connaissance du bien et du mal. La dimension mortifère de ce fruit est indiquée par la conjonction unissant, comme si ce lien allait de soi, le bien avec le mal, le vital et le létal ; comme s’il s’agissait des deux profils d’un même visage alors qu’en réalité il s’agit d’un visage et de sa défiguration. La mort ne doit pas équivaloir à la vie en une sorte d’équation d’indifférence. Une distinction drastique, un discernement sans faille, doivent cantonner la mort dans le ressort où elle se veut hégémonique.

Le Cohen incarnera cette séparation, cette havdala des deux domaines, sans compromis possible, quoi que l’on puisse ressentir au titre de la sensibilité humaine dont c’est peu dire que la Thora n’est pas avare (Lv, 19, 18). Ce qui ne l’exemptera pas en cas de besoin des devoirs liés à la guemilout h’assadim envers une personne décédée si à part lui personne ne se présentait pour les assumer.

Au Jardin d’Eden, l’Humain s’est adonné à un tout autre choix que celui de la Vie sanctifiée et l’on sait ce qu’il en est advenu. Aussi, dans l’exercice de leur sacerdoce vital, les Cohanim sont-ils comparables aux Kérouvim postés à l’entrée du Gan Eden non pour en interdire l’accès mais au contraire pour en préserver l’ouverture, selon l’enseignement de Chimchon Raphaël Hirsch (Gn,3, 24). Car, et il faut prendre garde à ne pas l’oublier: depuis la faute originelle le Gan Eden est un lieu vide d’humanité, d’une humanité qu’il faut y réimplanter selon le projet divin initial jamais abandonné et dans lequel seul l’Arbre de vie mérite son nom.

Raphaël Draï zatsal, 1er Mai 2014

Chronique Radio J – La mila, une mitsva bientot illégale? (Juillet 2012)

In Uncategorized on mai 7, 2017 at 8:09

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Bonjour à toutes et à tous

La décision d’un tribunal allemand de déclarer illégale la pratique de la circoncision sur un enfant qui ne soit pas en âge d’y avoir préalablement consenti soulève de véritables et graves interrogations. Il faut préciser avant tout que la préservation de la santé physique et de l’intégrité psychique de l’enfant ainsi que de la défense de ses droits – car il en a, et internationalement reconnus – est un objectif on ne peut plus louable. Encore faut-il que les procédés et procédures mises en œuvre pour l’atteindre n’aillent pas à l’encontre de l’objectif visé. Or, on observe que cette condamnation vise indistinctement la circoncision musulmane, la tahara, et la circoncision juive, la mila. Pourtant les deux pratiques rituelles et liturgiques n’ont ensemble que leur apparence. Elles ne s’opèrent pas au même âge et elles ne visent pas les mêmes finalités. C’est pourquoi l’on se demande au terme de quelles expertises le Tribunal de Cologne a t-il pris sa décision – une décision est-il besoin de le souligner, susceptible d’appel. S’agissant de la mila, telle qu’elle est conçue et encadrée par les règles de la halakha, il faut faire preuve d’une insondable ignorance -inadmissible, de la part de magistrats professionnels – pour estimer qu’elle porte atteinte à l’intégrité physique d’un enfant et parfois d’un nourrisson sans défense. Par définition, tous les actes accomplis par des parents sur leur enfant nouveau-né ou tout jeune encore, et sauf cas exceptionnels, sont accomplis à son bénéfice sans son consentement : qu’il s’agisse de le nourrir, de le vêtir, de lui apprendre à parler, à se conduire, qu’il s’agisse de sa scolarisation ou des soins, parfois chirurgicaux, qu’il faut lui apporter. Déclarer ou laisser entendre que la mila serait un attentat contre un être mutilé ainsi à vie révèle à quel point le droit – ou ce qui se présente pour tel – peut être le visage de l’obscurantisme. Si l’on ajoute cette forme d’agression à celle qui vise la cacheroute ou la cheh’ita l’on se dit qu’il est sans doute temps de mettre de la lumière dans la véritable idéologie qu’est le droit de l’hommisme appliqué à tort et à travers et qui, sous couvert de protéger une liberté en méconnait une autre : celle de pratiquer son culte en pleine clarté de conscience et de discernement. Nul doute que les responsables de la communauté juive ne se fassent entendre comme il convient.

Raphaël Draï zal, 1er Juillet 2012

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Chronique Radio J du 15 avril 2013: Yom Hazikaron

In Uncategorized on mai 4, 2017 at 11:58

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Bonjour à tous et à toutes

Après la décade tumultueuse que vient de traverser la communauté juive de France, je vous adresse cette chronique d’Eretz Israel et plus particulièrement de Netanya. Quant à la météo il fait beau, très beau et chaud ce qui nous guérit des grisailles pluvieuses et prolongées de cet hiver. Mais en Israel c’est aussi Yom Hazikarone, le jour du souvenir dédié à toutes celles et tous ceux qui sont tombés sur les champs de bataille militaire et du terrorisme pour que vive et dure l’Etat d’Israël. Toute la population du pays s’est recueillie dans le sifflet des sirènes qui fige tout le monde au garde à vous, pensant au prix des choses. Car toute chose a un prix, qui est parfois celui de la vie, sacrifiée pour autrui. Il faut s’en souvenir lorsque les uns et les autres nous nous laissons prendre par la mauvaise ivresse des évènements ou que nous nous dissolvons dans la suite des jours sans lien entre eux.

Etre juif ce n’est pas seulement se prévaloir de valeurs verbales. L’éthique la plus élaborée comporte sa propre pathologie qui est le narcissisme moral. Etre juif c’est mettre en accord nos valeurs et nos conduites de sorte que celles-ci ne démonétisent pas celles-là. De même il ne suffit pas d’affirmer l’existence de l’Etat Juif, comme on l’appelle, ressuscité en 1948. Il faut savoir se comporter pour donner consistance à cet état, non seulement face à ses ennemis extérieurs, mais également devant ses propres tentations : celles du chacun pour soi, de la « réussite » obtenue sur le dos et sur le compte d’autrui… Une variante hébraïque de Babel et de Byzance. Se trouver sur cette terre, au moment où le plus profond et le plus général des silences permet de faire le point lucidement, y compris face à la tourmente que vient de connaître la communauté juive où il ne faudrait surtout pas qu’un évènement chasse l’autre… Mais on en reparlera. Pour l’heure, chacun se recueille et se prépare à accueillir dans la joie Yom Haatsmaout, le jour de l’Indépendance.

Raphaël Draï, zal, 15 avril 2013

(Retranscrite à partir de notes manuscrites)

Radio J - 15 avril 2013 - Yom Hazikaron

 

Le Sens des Mitsvot: A’hareï Moth

In Uncategorized on mai 4, 2017 at 5:49

A Jacky Milewski et à Daniel Dahan 

29 A' hareï moth

« L’Eternel parla à Moïse après la mort des deux fils d’Aharon qui s’étant avancés devant l’Eternel avaient péri, et il dit à Moïse: «Signifie à Aharon ton frère qu’il ne peut entrer à toute heure (becol-êth) dans le sanctuaire (el hakodech), dans l’enceinte du voile, (mibeth laparokheth), devant le propitiatoire (el pnéi hakaporeth) qui est sur l’Arche (aron) s’il ne veut pas encourir la mort car je me manifeste dans un nuage (beânan) au dessus du propitiatoire » (Lev, 16, 1, 2). Traduction de la Bible du Rabbinat.

Entame étonnante! Il aura fallu attendre trois parachiot au moins pour apprendre à quoi il convenait de procéder après la mort brutale de deux des fils d’Aharon qui avaient d’enthousiasme présenté un feu néanmoins étranger devant Dieu, un feu qui ne correspondait pas à celui requis par son Service. Cet intervalle est loin d’être arbitraire. Il tend surtout à ne pas compacter un récit de mort avec l’exposé de règles concernant la vie, quitte à y revenir au moment pédagogique et spirituel le plus opportun, celui qui à présent s’ouvre à notre intelligence.

Et il faut avant tout prêter attention à la connexion phonétique de plusieurs termes: d’abord le nom de Aharon, qui n’est séparé que d’une seule lettre du mot aron qui désigne l’Arche de la Loi ; mais encore les mots voile, parokhet, et propitiatoire, kaporeth, constitués des mêmes lettres présentées dans deux combinatoires différentes. Sans doute pour nous indiquer qu’entre ces éléments opèrent des continuités, des « courances » qu’il faut se garder d’interrompre ou de mal aiguiller.

La mort de Nadav et Avihou a donné lieu à de nombreux commentaires qui présentent néanmoins un point commun. En tant que cohanim ces deux fils d’Aharon ont accompli une liturgie de portée divine qui ne leur incombait pas. Il ne s’agit pas de juger de leurs motivations. Il s’agit surtout de prendre conscience qu’aussi prés qu’il soit ou qu’il se veuille de la Présence divine, même un cohen doit réaliser qu’entre Elle et lui il ne saurait y avoir de commune dimension. Aharon a beau être par son nom même au plus prés possible du arone, de l’Arche où sont déposées les Tables de la Loi, celles –ci, eussent elles été réécrites de main d’homme, en l’occurrence par Moïse après la transgression du Veau d’or, ont été initialement gravées du doigt de l’Eternel.

Deux autres termes, également fort proches, permettent d’en prendre une plus claire conscience encore: parokhet, qui désigne le voile tamisant l’intensité de la Présence divine et qui en permette l’accommodation par l’esprit humain, et kaporeth, le propitiatoire qui, lui, atténue la peccabilité inhérente à la condition humaine et permette de ce fait l’approche vitale de cette Présence. Car l’on n’entre pas de plain- pied et, si l’on ose dire comme dans un moulin, dans le Sanctuaire et à plus forte raison dans le Saint des Saints. Pour s’y aventurer il faudrait s’estimer – fort dangereusement – être parvenu à un degré de perfection qui n’est qu’illusoire négation de cette peccabilité. Le bois peut se prétendre ignifugé. Il suffit de l’approcher de la flamme pour démontrer à quel point il s’avère au contraire combustible.

L’Eternel est le lieu du monde, son makom. La notion de Présence divine, de Chekhina indique que le Créateur dispense les bienfaits de cette Présence à l’ensemble de ses créatures créatrices et qu’au moment où il y procède Il est tout entier à chacune d’elles, en communication (ânan) intimement personnelle. Imagine t-on au moment où se déroule l’entretien du Buisson ardent, ou lorsque se déploie la demande de pardon de Moîse au Sinaï que quiconque ait cru devoir faire irruption de soi-même dans cet envoi en mission libératrice ou dans la prière salvatrice du prophète!

La disponibilité divine doit toujours se vérifier. Il y faut le temps d’une préparation, d’une approche, d’une hitkarbout. L’enthousiasme ne doit pas se confondre avec l’impulsivité, ni la spontanéité avec le passage à l’acte. C’est pourquoi les desservants du Sanctuaire devaient s’abstenir de toute boisson enivrante, ivresse des affects ou ivresse des «idées».

Raphaël Draï zatsal, 9 avril 2014