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LE SENS DES MITSVOT: EKEV

In Uncategorized on août 11, 2017 at 9:34

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« Pour prix de votre obéissance (êkev tichmeôun) à ces lois et de votre fidélité à les accomplir, l’Eternel votre Dieu sera fidèle aussi au pacte de bienveillance (eth haberith véeth hah’essed) qu’il a jurée à vos pères. Il t’aimera, te bénira, te multipliera. Il bénira le fruit de tes entrailles et le fruit de ton sol, ton blé (deganekha), ton vin (tirochekha) et ton huile (veytsharekha), les produits de ton gros et menu bétail dans le pays qu’il a juré à tes pères de te donner »

(Dt, 7, 12, 13). Bible du Rabbinat.

On le constate, la Parole divine se veut d’engagement réciproque. Mais de quelle sorte de réciprocité? En contre-partie de l’obéissance requise des enfants d’Israël, ceux-ci se verront gratifiés de tous les bienfaits cités au texte. Cette réciprocité est indiquée par un mot particulier: êkev dont il s’agit de comprendre le sens intime et les implications.

A priori êkev désigne le talon, autrement dit la partie du corps qui marque la jonction entre la terre et la direction du ciel, elle même indiquée par la station debout, la seule qui caractérise l’être humain. Ainsi disposé, le corps forme bien un trait d’union entre le monde d’en-haut et le monde d’en-bas. Le talon est également la partie du pied qui touche le sol la première lorsque la personne marche. Au contraire de la plante, l’homme n’est pas statiquement enraciné mais il se déplace, et ses trajets sont inhérents à ses projets. En ce sens, le talon indique le point de tangence et non pas d’immobilisation entre les dimensions horizontale et verticale de l’être.

Il comporte d’autres significations encore car quelle est la différence entre la démarche consciente et le fait de se mouvoir en titubant, comme si l’on allait s’effondrer à chaque pas? Dans la démarche consciente les pas sont liés entre eux et forment ce qu’il est convenu de nommer une démarche. C’est sur quoi insistent les versets précités: à la fin de la Traversée du désert où il est arrivé plus d’une fois que le peuple ait titubé, au moment de franchir le Jourdain et ainsi s’engager dans l’univers des peuples, plus que jamais le peuple doit se convaincre qu’il n’est pas d’alternative à la cohérence de ses pensées et de ses itinéraires.

Le mot êkev se rapporte alors non plus à la cohésion physique de la marche et à son équilibre externe mais à la cohérence des consciences que doit habiter l’esprit de suite, la relation vitale de cause à effet. Comme on y a maintes fois insisté, il serait contraire à cet état d’esprit d’avoir adhéré à une Alliance et de ne pas la mettre en pratique, d’être un peuple sacerdotal et de se profaner du soir au matin.

Un éclairage étymologique permettra de mieux le comprendre. Le mot êkev est construit sur la racine ÂKV que l’on retrouve dans le nom du patriarche Jacob, Yaâkov. Lorsque les lettres de cette racine sont désordonnées, elles forment le mot BaKÂ, qu’on retrouve dans BiKÂ, la faille, la cassure, la béance. C’est sur une bikâ que s’établit la civilisation de Babel, une civilisation amnésique et décervelée, avec la catastrophe qui s’ensuit. Selon cette acception, la civilisation d’Israël est à tout le moins une contre-Babel: là où la cassure sévit, elle promet l’unité et le lien; là où l’irrationnel l’emporte elle fait prévaloir comme on l’a dit l’esprit de suite et la relation responsable de cause à effet.

Et c’est pourquoi les bienfaits qui découlent de cette réciprocité lucide et conséquente sont nommés comme ils le sont. On observera en effet que les trois produits essentiels: dagantiroch et ytshar se rapportent tous trois au vocabulaire de la Genèse alors que l’Humain se trouvait établi dans le lieu adéquat à son être et à sa vocation. DaGaN, le blé se rapporte comme son nom l’indique au Gan Eden; dans tiRoCh se trouvent les lettres composant le mot roCh que l’on retrouve dans BeRéChit, et enfin dans le mot ytsh’HaR se retrouvent les lettres HR qui se trouvent dans le mot HaR qui désigne l’éminence topographique mais aussi la conception biologique et la conception intellectuelle.

Autrement dit, comme contrepartie de l’observance d’une Berith qui est aussi un acte de grâce, de h’essed, le peuple pourra bénéficier d’une abondance matérielle continue. Cependant, cette abondance ne concernera pas que les corps: elle fera accéder le peuple tout entier et par lui l’Humain au degré spirituel originel que le nom de ces trois produits symbolisent.

Raphaël Draï zatsal, 14 aout 2014

LE SENS DES MITSVOT: VAET’HANANE

In Uncategorized on août 3, 2017 at 11:09

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«Maintenant donc, ô Israël, écoute les lois (h’oukim) et les règles (michpatim) que je t’enseigne (melamed) pour les pratiquer (laâssot); afin que vous viviez (tih’you) et que vous possédiez (richtem) le pays que l’Eternel, Dieu de vos pères vous donne» (Dt, 4, 1). Bible du Rabbinat.

La conception juive de la Loi a tant souffert des médisances et des caricatures liées aux polémiques théologiques puis philosophiques qui ont assombries la pensée humaine, qu’il importe de lui restituer son vrai visage. Le verset précité y contribue.

On constate que cette conception s’ordonne selon deux niveaux: les h’oukim, ou principes génératifs, et les michpatim, ou règles de droit positif, effectif; ensuite que h’oukim et michpatim doivent s’enseigner, donc en appeler à l’intelligence de leur forme et de leur contenu; et enfin qu’ils doivent se pratiquer. Cette dernière obligation se rapporte à l’engagement souscrit par les Bnei Israël au Sinaï lorsqu’ils déclarèrent à l’unisson: «Nous ferons et nous comprendrons (naâssé venichmâ) ». La formule a suscité un nombre considérable de commentaires. On insistera sur un seul groupe d’entre eux concernant en effet non pas la seule intelligence théorique, l’on dirait presque contemplative, de la Thora mais bien sa mise en pratique. Une mise en pratique dont il faut néanmoins discerner la perspective générale et les modalités particulières.

La perspective générale est tracée dès le récit de la Genèse lorsqu’il est indiqué à propos des commencements de la Création qu’elle fut accomplie mais non parachevée, de sorte qu’il y eût encore à faire, littéralement: laâssot. La reprise de ce verbe au livre du Deutéronome n’est pas anecdotique: elle corrèle génériquement la mitsva précitée à la parole du Créateur. Chaque fois que l’on observe un h’ok, que l’on donne substance et sens à un michpat, que l’on accomplit effectivement une mitsva, au delà des prescriptions particulières concernées l’on poursuit l’oeuvre d’ensemble de la Création. Créer à ce niveau devient donc si l’on peut ainsi s’exprimer l’exposant, ou le coefficient, du h’ok, du michpat et de la mitsva en cause. Mais il y faut une condition: qu’il s’agisse véritablement d’un accomplissement.

Le verbe laâssot doit ainsi être exactement compris: il ne s’agit pas pour les Bnei Israël d’exécuter tout simplement et passivement la loi à laquelle ils ont souscrit comme si elle était un ordre venu de l’extérieur. En accomplissant la Loi ils ne se comportent nullement comme de simples exécutants mais comme des créateurs. Le verbe laâssot se rapporte bien à une manière créatrice de faire, de se comporter. C’est pourquoi les Pirkei Avot disposeront: «Pas de Thora sans dérekh éretz», pas de loi sans une certaine manière de se conduire marquée par l’attention à autrui, la politesse, la courtoisie, l’aménité. Car ce qui rend la Loi effective ce ne sont ni les démonstrations savantes, pour aussi utiles qu’elles soient, ni les plaidoyers véhéments mais tout simplement la manière de faire, la façon de se conduire vis à vis d’autrui et de soi même.

L’on peut à ce propos reprendre le Décalogue entier, puis les 613 mitsvot l’une après l’autre. Une fois qu’on aura démontré leur origine divine, il restera à faire une autre démonstration: que cette origine-là soit relayée par la volonté humaine, que l’humain s’avère véritablement le coopérateur, le choutaf du Créateur pour parachever l’oeuvre de la Création. Autrement sévissent le clivage au plan psychique, et l’hypocrisie, la h’aniphout, au plan moral. A quoi bon affirmer que l’univers a été créé par les dix Enonciations divines, les dix Maamarot, si l’on ne respecte pas la parole que l’on a donnée, la promesse que l’on a dispensée, l’engagement que l’on a pris? A quoi sert de rappeler que la Création s’est ordonnée en six phases actives et une phase réflexive pour le Créateur lui même si l’on s’avère personnellement incapable de réguler une activité devenue fin en soi? A quoi bon affirmer aimer Dieu si ce même amour n’est pas dispensé au prochain, pour qui je suis moi même prochain en ce sens là?

Comme le disent parfois certains philosophes ce ne sont pas nos comportements qui donnent sens à nos valeurs. Nos comportements sont déjà des valeurs en eux-mêmes. Et si tout cela doit faire l’objet d’un enseignement, c’est que nul ne saurait être juge à ses propres yeux de sa propre cause. Il faut apprendre à se comporter de telle manière que les valeurs qui éclairent nos existences soient validées par nos existences proprement dites. Tel est l’enseignement que Moïse dispose à un peuple qui, au bout de quarante années d’enseignement continu, doit prouver par sa façon de vivre que l’engagement souscrit au Sinaï ne constitue pas une suite de vains mots. Ainsi apparaît, au moment de franchir le Jourdain, sa responsabilité pour les temps à venir.

                             Raphaël Draï zatsal, 8 août 2014

Reconstruire le Temple – Par Raphaël Draï

In Uncategorized on juillet 30, 2017 at 12:32

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L’été apparaît comme la saison du plus grand contraste pour une conscience juive attentive a l’enlacement du temps naturel et du temps historique. Saison du soleil, des vacances, de la liberté retrouvée pour un temps au moins. Mais aussi saison du mois d’Av, et notamment de ce 9 Av, date fatidique de la destruction des deux temples d’Israël. Le jeûne du 9 Av n’est pas seulement l’épreuve recommencée de la faim et de la soif sous le soleil ardent, comme l’éprouvèrent plus longuement et plus durement les assiégés de la Ville Sainte, d’abord par les armées de Nabuchodonosor puis par celles de Rome. ll est aussi l’occasion de réfléchir sur les causes de cette double catastrophe afin de mieux prévenir sa répétition éventuelle. Selon la Tradition d’Israël ces causes sont essentiellement internes au Peuple juif. Les armées étrangères ne sont venues que pour consommer une ruine déjà largement engagée au sein même de ce Peuple par la méconnaissance de l’Alliance du Sinaï.

Méconnaissance qui se traduisit d’abord par l’incapacité de respecter l’éthique du shabbat telle qu’elle se pratique avec la libération des servants après les six années de leur engagement; par le repos de la terre après les six années de son exploitation ; par la libération jubilaire de la société après quarante-neuf années de transactions commerciales, d’acquisitions mobilières et immobilières, de créances accumulées. Méconnaissance qui se traduisit aussi par l’application rigoriste de la règle du droit, du din, qui l’emporta sur le souci de la réconciliation sociale, du tsedek, telle qu’elle incombe aussi au juge ”partenaire de Dieu dans la Création ». Méconnaissance qui exerça enfin ses ravages par la dénaturation du langage et de l’affectivité par l’habitude corrosive de la calomnie et de la haine sans raisons. L’exil viendra sanctionner le refus de l’Alliance, de sorte que ses termes en soient redécouverts et de nouveau endossés. C’est pourquoi la Déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël en 1948 se place sous le signe de l’exigence prophétique. La an de l’exil politique apparaît à cet égard comme la reprise de l’exigence shabbatique dont on observe qu’elle est déjà rappelée par Moïse lors de la Traversée du Désert avant que ne soient assemblées les éléments du Sanctuaire confectionnés après la régression du Veau d’Or. Aujourd’hui l’on peut imaginer que le Troisième Temple soit une sorte de somptueuse Cathédrale juive. On doit néanmoins se rappeler que le seul endroit que Dieu désigne nommément comme sa Résidence n’est autre que l’intimité cordiale d’un peuple révélé à lui-même parce que la Parole qui s’y entend cherche à concilier et non à lapider ; parce que la Loi qui s’y commente cherche à concilier et non à exclure parce que le Pouvoir sous toutes ses formes a laissé place à la responsabilité et au désintéressement.

Israël est ressuscité sur une Terre qui de nouveau le met à l’épreuve de cette éthique grave parce que sanctionnée. A la verticale des Textes du Talmud et de toute constitution juridique, le Soleil d’Av rappelle l’acier tranchant du non-amour.

Raphaël Draï zal, L’Arche Juillet Aout 1990

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA DEVARIM

In Uncategorized on juillet 27, 2017 at 7:32

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« Je donnai alors à vos juges les instructions suivantes: « Ecoutez également tous vos frères et prononcez équitablement (tsedek) entre (bein) chacun et son frère, entre chacun et l’étranger. Ne faites point en justice acception de personne; donnez audience au petit comme au grand, ne craignez qui ce soit car la justice est à Dieu ! Que si une affaire est trop difficile pour vous (ykché mikem), déférez la à moi (takriboun) et j’en prendrai connaissance » Dt, 1, 16, 17.

Traduction du Rabbinat.

Ces prescriptions concernant l’exercice de la justice sont capitales. Elles font suite à l’observation de Moïse selon lequel le peuple libéré d’Egypte est devenu un peuple nombreux, vivace mais qui doit être intiment régulé. La justice devient la forme supérieure de cette régulation vitale.

Dans un peuple libre, et du fait même de cette liberté, il est impossible que des différents ne surgissent pas, que des conflits ne se fassent pas jour. Il ne faut surtout pas en réprimer les manifestations. Une fois celles-ci produites, il importe surtout de leur trouver une issue qui non seulement ménage le principe de fraternité inhérent à ce peuple mais qui le renforce. La mise en place d’institutions spécifiques est destinée à atteindre le mieux possible cet objectif. La description de l’organisation du peuple d’Israël n’a pas pour but d’en détailler la hiérarchie externe mais au contraire de souligner sa plus grande proximité quotidienne avec chaque Bnei Israël. Les différents et les conflits, pour ne pas parler d’affrontements, sont à la fois cause et effet d’un trouble de la parole lorsqu’elle excède ce que l’on ressent, qu’elle ne trouve plus les mots pour le dire. Colère et mutisme comprimés peuvent conduire aux pires extrémités.

C’est pourquoi s’agissant de la conception même de la justice, celle-ci est formulée prioritairement en termes d’écoute. Le juge n’est pas ce magistrat armé de la loi comme d’une trique. Il est d’abord et avant tout un reconstituant de la parole interhumaine. Dans un conflit, chacun n’entend plus que soi et s’avère incapable d’écouter autrui. Par sa fonction, le juge, à la fois dayan et chophet, doit rétablir une capacité d’écoute à nouveau réciproque et bilatérale. C’est pourquoi un mot apparemment anodin, le mot « entre » (bein) est décisif puisqu’il désigne, au lieu de la mêlée confuse du conflit, le rétablissement d’un espace-temps permettant à la parole de l’un et de l’autre de s’exprimer enfin, de sorte qu’elle fût entendue.

De ce point de vue, il y va du juge comme du médecin qui devant une hémorragie – en l’occurrence une hémorragie de colère – doit avant tout la faire cesser, placer s’il le faut un garrot, en attendant que la circulation du sang reprenne son cours normal. C’est pourquoi aussi le juge ne doit faire acception de personne, ni entre le citoyen et l’étranger, ni en fonction de critère sociaux car il est possible que ces différenciations elles mêmes aient été à l’origine d’un conflit désormais infecté.

En ce sens, la notion de tsédek devient bien plus large que celle d’équité. Pour le juge, juger consiste non pas à rétablir un statu quo ante mais littéralement à recréer une relation interhumaine. On comprend mieux alors pourquoi la notion de jugement est référée non à une instance sociale, serait-elle la plus éminente, mais directement à Dieu en tant que Créateur. Rendre la justice équivaut à poursuivre l’oeuvre de la Création proprement dite. Le cours de la Création est imprévisible et débordera toujours les cadres d’une pensée prédéterminée. D’où la mention de ces « cas difficiles » qui illustrent l’une des problématiques les plus stimulantes de la théorie contemporaine du droit.

Lorsqu’un cas judiciaire s’avère d’une complexité telle qu’il semble outre-passer les ressources juridictionnelles actuellement disponibles de la collectivité humaine formée par les « sortis d’Egypte », au lieu de refuser de juger le magistrat devra en donner connaissance à Moïse, littéralement « l’approcher de lui » comme s’il s’agissait de l’accomplissement d’un sacrifice, d’un KoRBaN, d’une liturgie de renouement. Dans ce cas il appartiendra à Moïse non pas exactement « d’en prendre connaissance « (le mot daât n’est pas employé) mais de l’écouter, de l’ausculter encore plus attentivement. Car ce qui fait la difficulté d’un tel cas, c’est probablement sa teneur en passion qui déborde ce qu’un juge du rang est en mesure à son niveau d’en écouter et d’en comprendre.

Toute la formation du juge consister à affiner sa capacité d’écoute conciliatrice. C’est en ce sens qu’il se rapproche du psychanalyste, lequel en effet est capable d’entendre ce qu’une oreille ordinaire ne saurait habituellement déceler pour in fine privilégier l’expression de la pulsion de vie.

                               Raphaël Draï zatsal, 31 juillet 2014

« Paix ou Vérité?! » par le GR Daniel Dahan – à la mémoire du Pr. Raphaël Draï zal

In Uncategorized on juillet 21, 2017 at 10:42

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LE SENS DES MITSVOT: Paracha MATTOT

In Uncategorized on juillet 21, 2017 at 10:19

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« Moïse parla (vaydabber) aux chefs des tribus des enfants d’Israël, en ces termes: «Voici (zé hadabar) ce qu’a ordonné (acher tsiva) l’Eternel: « Si un homme fait un vœu (néder) au Seigneur, ou s’impose par un serment (chevouâ), quelques interdictions (issar) à lui même, il ne peut violer (yah’el) sa parole: tout ce qu’a proféré (hayotsé) sa bouche il doit l’accomplir »  (Nb, 30, 2, 3). Bible du Rabbinat.

Cette paracha est l’avant-dernière du livre des Nombres et l’on peut s’étonner qu’elle commence par cette prescription. Un être qui s’engage vis à vis de lui même a t-il besoin qu’on le rappelle au sens de ses engagements? Deux termes sont ici à prendre en considération: neder, que l’on traduit par vœu, et issar ou issour que l’on traduit par interdit. Pourquoi font-il électivement l’objet de ce rappel? Nous nous trouvons là dans un cas bien particulier d’auto-législation.

En principe aussi bien ce qui est permis que ce qui est interdit d’accomplir se trouve objectivement énoncé par une Loi qui vaut pour tous, qui bien sûr prend en compte les personnes mais qui ne les considère pas le cas échéant comme des exceptions contradictoires à la règle commune. L’étude des 613 mitsvot permet à chacun de savoir à quoi s’en tenir, sans en rien retrancher et sans y rien ajouter non plus. La situation envisagée dès le début de la paracha est quelque peu différente. Sans se placer bien sûr en dehors de Loi, un individu croit devoir l’adapter à ses propres dispositions d’esprit et s’engager à faire plus que ce qu’elle prescrit.

En ce sens le mot « vœu » ne rend qu’imparfaitement compte de son homologue hébraïque: NeDeR qui se rapporte à la racine DR que l’on retrouve dans des vocables aussi chargés de significations que DiRa, la maison d’habitation, DRoR, la liberté, notamment celle qui est proclamée lors de l’année jubilaire, du Yovel ; et bien sûr DoR qui désigne la relation entre générations. Quiconque s’engage par un NeDer de cette sorte engage plus que soi même, à la fois dans l’espace et dans le temps. Et sur ce dernier plan tous les serments ou jurements ne valent en effet que pour l’avenir.

L’auteur du NeDeR donc scrupuleusement veiller et avant même que de le formuler à ajuster ce NeDer à ses facultés réelles de réalisation. Autrement il aura engagé l’avenir sur une voie fallacieuse et devra en répondre. Il n’en va as autrement pour l’interdit qui cette fois et sous cette forme ne saurait s’imposer à autrui, qui ne vaut que vis à vis de soi. Il faut également, avant que de le formuler, s’assurer que l’on est bien en mesure de l’observer. Autrement on n’aura joué que les surenchérisseurs sans pouvoir assumer l’enchère elle même le moment venu.

Une autre question se pose cependant: pourquoi ces règles sont-elles rappelées ce moment précis, alors que les enfants d’Israël s’approchent du Jourdain et de le terre de Canaan? Afin de souligner l’importance décisive de la parole pour un peuple qui a fait de la liberté l’un des deux principes génériques de son existence, avec celui de responsabilité. La liberté s’exprime et se prouve par l’échange de paroles significatives entre interlocuteurs dont aucun ne veut imposer sa volonté à l’autre. Si une collectivité d’esclaves est régie par la peur du bâton, et si l’on n’y est autorisée à porter le regard sur autrui que de bas en haut, dans un peuple libéré de cet esclavage la relation ordinaire est le face à face, et le dialogue la façon courante de s’adresser à autrui.

On aura remarqué d’ailleurs que c’est ainsi que s’exprime le début du verset précité à propos de Moïse: «Moïse parla (vaydabber) aux chefs des tribus des enfants d’Israël pour dire (lemor) ». Seul le Créateur enjoint, prescrit, légifère. Moïse se contente de transmettre prophétiquement ses prescriptions, c’est à dire en termes audibles et intelligibles.

Un verbe particulier permet de comprendre l’importance de la parole libre. Celle-ci ne peut consister dans un flux immaîtrisé de propos sans suites. La parole d’un être libre doit être avant tout régulée par lui même. C’est pourquoi le verset biblique, dans l’hypothèse contraire, emploie le verbe: YaH’eL qui signifie profaner, exclure du champs de la sainteté. C’est parce qu’elle est libre que la parole interhumaine est sainte mais réciproquement c’est parce qu’elle est sainte qu’elle reste libre. Parler pour ne rien dire, ou sans tenir les engagements auxquels on a de soi même souscrit, sans y être obligé, est comme souiller une source d’eaux vives et dissuader qu’on vienne y boire.

                                             Raphaël Draï zatsal , 17 juillet 2014

Emission Hommage Raphaël Draï zal – Radio J 20 Juillet

In Uncategorized on juillet 20, 2017 at 1:04

Emission du 20 Juillet 2017  Radio J

AVEC LE PROFESSEUR MARC ZERBIB, LE RABBIN ARIEL MESSAS ET SON FILS DAN DRAI
AU MICRO DE MICHEL ZERBIB.

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Nouvelle Parution – « Tu Choisiras La Vie » (Editions Lichma)

In Uncategorized on juillet 17, 2017 at 10:22

17 juillet 2017

Chers lectrices, chers lecteurs

Il y a 2 ans précisément disparaissait le Professeur Raphaël Draï zal.

Mais, malgré le vide immense qu’il nous a laissé, nous réalisons chaque jour qu’il ne nous a finalement pas totalement quitté, que même si son auteur n’est plus visible, son œuvre féconde continue quant à elle de cheminer..

Nous avons donc le bonheur de vous annoncer la publication aujourd’hui précisément – hasard du calendrier? – de ce nouvel ouvrage intitulé « Tu choisiras la Vie », cette injonction du Deutéronome qui fut le phare éclairant de son existence.. et dorénavant de la notre..
Ce recueil regroupe ses commentaires du Sefer Berechit (Livre de la Genèse) accompagnés des magnifiques illustrations de son ami Gérard Darmon, artiste-peintre à la palette de talents multicolores.
Nous remercions aussi chaleureusement, Yossef Azoulay, directeur des Editions Lichma pour cette prouesse et ce magnifique travail d’édition.

L’ouvrage est disponible dès à présent à l’adresse internet suivante:

http://editionslichma.com/fr/191-tu-choisiras-la-vie-la-genèse.html

A très bientôt

Famille Draï

 

 

 

 

Chronique Radio J du 23 Juillet 2012 – La commémoration du 70ème anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv

In Uncategorized on juillet 17, 2017 at 11:47

Le 23 juillet 2012

Bonjour à toutes et à tous

Les paroles prononcées ce Dimanche par François Hollande, Président de la République pour commémorer le 70ème anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv ont été d’une réelle pertinence politique et d’une vrai élévation spirituelle. Car s’il convenait bien sûr de rendre hommage à son prédécesseur sur cette voie, à Jacques Chirac, il importait aussi de relier l’antisémitisme des années 40 à l’antisémitisme de 2012 et de les confondre dans la même condamnation. Chacun en aura sans doute déduit que pour 2012 le Président de la République visait l’antisémitisme à visage islamiste et ainsi à inciter les responsables de la communauté musulmane de France à parler clair dans ce domaine. A présent, il importe tout autant que les actes donnent force et effectivité aux paroles, sinon la présence du Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, dimanche aux commémorations de la rafle Hitléro-Pétainiste et vendredi à la Mosquée de Paris pour la rupture du jeune du Ramadan, cette forme de double présence ne serait qu’exercice d’équilibriste. Une autre préoccupation habite l’immense majorité de la communauté juive de France. Il aura fallu près de 50 ans pour que la France se sente en tant que telle impliquée dans la Rafle de Juillet 1942. Faudra-t-il cinquante années supplémentaires pour qu’elle reconnaisse que la stigmatisation sur son sol de l’Etat d’Israël, depuis les groupements de Boycott jusqu’au Festival d’Avignon, que cette stigmatisation diabolisante relève de la même pathologie, et devrait appeler les mêmes condamnations. Va-t-il de soi, Madame la Ministre de la Culture, qu’à Avignon, sur l’un des hauts lieux de l’Histoire des juifs de France, l’Etat d’Israël soit exposé à la souillure et à la démonisation.  Sommes-nous revenus au Moyen-Age, lorsque les mises en scène de la Passion et de la crucifixion du Christ mettaient aux lèvres des spectateurs une bave de sang ? Sans doute pour rester à Avignon l’on invoquera l’origine juive, comme l’on dit, des promoteurs de ce spectacle inepte qui devrait faire honte aux émules de Bach et de Jean Vilar, mais chacun sait ou devrait savoir qu’il existe aussi un antisémitisme d’origine juive.

Raphaël Draï zal, Radio J Le 23 juillet 2012 (retranscrit à partir de la note manuscrite ci-dessous)

 

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Texte manuscrit de la chronique

 

 

 

Netanya 23 Juillet 2017 – Informations Hazkara Pr. Raphaël Draï z »l

In Uncategorized on juillet 13, 2017 at 11:11

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Le Sens des mitsvot: Parachat Pinh’ass

In Uncategorized on juillet 13, 2017 at 4:48

« Pinh’ass fils d’Eléazar, fils d’Aharon le Pontife a détourné ma colère de dessus les enfants d’Israël, en se montrant jaloux de ma cause au milieu d’eux en sorte que je n’ai pas anéanti les enfants d’Israël dans mon indignation. C’est pourquoi, tu lui annonceras que je lui accorde mon alliance amicale (eth berithi chalom) » ( Nb, 25, 11, 12). Bible du Rabbinat.

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Le sens du récit biblique n’apparaît véritablement que lu en hébreu et dans la graphie de cette langue. Autrement des éléments essentiels de son interprétation se dérobent au regard optique et à l’intelligence du texte. Ainsi en va t-il lorsque l’on traduit « berithi chalom » par « alliance amicale ». Pour bien le comprendre il faut reconstituer ce qu’il est convenu d’appeler le contexte de l’affaire.

Durant la Traversée du désert, les crises n’ont pas manqué qui ont mené les Bnei Israël parfois au bord de la destruction. Chaque fois ils en ont réchappé, prenant conscience in extremis de la gravité des transgressions commises et s’engageant à ne pas les réitérer. Mais une chose est de dire, autre chose d’accomplir. D’où la récurrence de ces crises, comme si chacune d’elle mettait au jour une racine vénéneuse bien plus profonde qu’on ne l’aurait cru. Dans la paracha précédente, l’on a vu comment la malédiction commandée par le roi Balak au prophète Bilâam a été commuée en bénédiction. L’on aurait alors pensé que le peuple, rassuré par cette bénédiction d’un niveau exceptionnel, s’élève encore en spiritualité. Au lieu de quoi, une partie des Bnei Israël ne croit pas mieux faire que se livrer à la prostitution idolâtrique avec des Midianites, et cela dans la sidération complète des responsables du peuple, jusqu’au moment où Pinh’ass, brisant cette sidération, embroche le couple initiateur de l’orgie.

Dans un récit légendaire ordinaire, l’on aurait pensé également que Pinh’ass soit aussitôt érigé en héros et cité en exemple. Au lieu de quoi, la Parole divine enjoint de lui adresser un autre message: certes, le petit-fils du pontife Aharon a su prendre fait et cause pour le Dieu d’Israël et pour la loi du Sinaï. Ainsi a t-il rendu inutile une intervention directe de l’Eternel. Pourtant en agissant comme il a fait, et quelles que soient les contraintes de sa propre intervention, il n’en a pas moins porté atteinte à la vocation des Aharonides: la recherche de la paix. A n’en pas douter son infraction, car c’en est une, bénéficie de circonstances explicatives et atténuantes. Elle reste néanmoins une infraction à cette vocation native et ne saurait être érigée en norme.

Nul doute non plus que Pinh’ass en soit conscient et qu’il se retrouve taraudé par l’après- coup de son acte, comme le fut Moïse en personne après avoir tué le maître de corvée égyptien qui tourmentait un esclave hébreu dont il se sentait comme jamais le frère (Ex,2, 12). C’est pourquoi le Créateur aidera Pinh’ass a assumé ce débat de conscience en l’insérant dans une Alliance, dans une Berith, pour bien souligner qu’il ne s’agit pas d’une mesure circonstantiellemais bien d’un dispositif qui étaye la vie même du peuple tout entier.

On sait qu’il est plusieurs modalités de l’Alliance: l’Alliance du sel (Berith mélah’), l’Alliance de la circoncision – révélation ( Berith mila), le sang de l’Alliance ( dam Haberith). Cette fois il s’agit d’une Alliance de paix: Berith Chalom. Et c’est sur ce point précis que la lecture du récit en hébreu est indispensable. Car, dans le texte originel, le mot ChaLoM s’écrit d’une manière bien particulière qui ne se retrouve pas dans toutes les bibles, y compris parfois dans celles imprimées en hébreu: la vav de ChaLoM n’est pas transcrit comme il l’est ordinairement, autrement dit tel un trait continu. Il l’est de sorte à faire apparaître en son milieu une coupure, une interruption, comme s’il était constitué de deux demis vavim séparés par un blanc: ChaL:M. Comme s’il fallait également comprendre qu’à la suite de l’intervention de Pinh’ass le peuple se retrouvait lui aussi coupé en deux, la représentation pour ainsi dire graphique de cette coupure prescrivant l’obligation d’une réparation immédiate, celle précisément du chalom qui constitue la vocation originelle d’Aharon le Cohen, lequel n’est plus physiquement présent parmi le peuple qui l’a pleuré au lieu dit Hor Hahar après que le Créateur l’avait rappelé auprès de Lui.

Aucune existence, individuelle ou collective, n’est rectiligne. Elle est faite d’instants qui se suivent certes mais qui ne se ressemblent pas toujours, les uns paisibles, les autres chaotiques. Lorsque ces derniers se produisent, il ne faut pas les assigner à la fatalité, ni s’imaginer qu’ils ne se reproduiront pas. La valeur du ChaLoM ne se marchande guère. Lorsqu’elle est contrariée par l’irruption de la violence, il importe plus que jamais que celle-ci se retrouve circonscrite le plus étroitement possible et que la paix prévale à nouveau. La paix n’est pas une simple disposition affective. Elle est avec le droit et la vérité l’un des piliers de l’univers. Et de cela il est fait sans tarder leçon à Pinh’ass, encore sous le coup de son geste explicable mais qui ne doit pas faire école pour un peuple dont les institutions doivent assumer toutes leurs responsabilités.

Raphaël Draï zatsal 9 juillet 2014

 

Information- Hazkara Professeur Raphaël Draï zal – 20 Juillet 2017

In Uncategorized on juillet 7, 2017 at 11:00

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Le Sens des Mistvot: Parachat Balak

In Uncategorized on juillet 6, 2017 at 10:16

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« Soudain, le Seigneur dessilla ( vayaghel ) les yeux de Bilaam et il vit ( vayar) l’Ange du Seigneur debout sur la route, l’épée nue à la main; il s’inclina et se prosterna sur sa face » ( Nb, 22, 31). Bible du Rabbinat.

Seul l’étrange incite à l’interprétation. Quelle paracha est plus étrange en ce sens que celle qui relate la tentative de malédiction du peuple d’Israël par Balak, le fils de Péôr, sollicitant à cette fin le savoir-faire présumé d’un non moins étrange prophète, nommé Balaâm, littéralement « l’engloutisseur du peuple »? Pourtant de nombreux obstacles vont contrarier cette tentative qui vise l’âme même du peuple sorti de l’esclavage égyptien. Au delà des péripéties du récit biblique, le verset précité concerne aussi la nature même de la vision prophétique.

On le constate, deux verbes en rendent compte: vaYaGheL et vAYaR. Sont-ils redondants? Il faut le comprendre aussi exactement que possible parce que la prophétie, dans l’acception biblique du terme, la nevoua, n’a que peu de rapports avec ce qu’il est convenu d’appeler la divination et avec la prédiction de l’avenir. La nevoua concerne plutôt la perception exacte de la Parole divine afin d’en transmettre non moins exactement le contenu. Dans tous les cas il y faut une disposition de l’esprit caractérisée par une complète disponibilité et par une réceptivité maximale; ce qui exige encore que l’esprit du prophète fût désencombré de ses propres préoccupations; qu’il s’avère pleinement lucide, sans taie ni tache opaque. Lorsque cette disposition de l’esprit n’est pas assurée, l’esprit du prophète ou de celui qui passe pour tel reste entaché d’un très fort coefficient de réfraction, pour ne pas dire de déformation au risque de rendre incompréhensible la Parole divine et d’en compromettre la transmission à celui ou à ceux à qui elle est destinée afin qu’ils s’en reviennent de comportements possiblement dangereux, au risque de leur vie.

C’est pourquoi, s’agissant du prophète de malédiction, de Bilaam, incité à la destruction spirituelle puis physique du peuple d’Israël, le premier verbe employé pour ce qui le concerne est le verbe VaYaGhel construit sur la racine GL qui désigne toujours le recouvrement de la vue optique et spirituelle mais par la levée préalable de l’obstacle qui l’obscurcissait, du caillot de pensée qui empêchait la pleine compréhension de la Parole divine.

Cet obstacle se manifeste en l’occurrence par la succession de passages à l’acte d’une particulière violence commis par le prophète stipendié contre sa malheureuse ânesse avec laquelle il menait pourtant une sorte de vie commune, de concubinage contre nature! Celle-ci est certes un animal mais toutefois en mesure de discerner, elle, le sens de la parole divine, celle qui l’incite instamment à dévier de la route tortueuse qui voudrait lui faire prendre son maître malédicteur et irascible.

Si Bilaam passe ainsi à l’acte, c’est qu’habité par le sentiment de sa force divinatrice, il ne supporte pas qu’on lui résiste, qu’on n’obéisse pas à sa toute puissante volonté. Mais celle-ci se heurte désormais à celle du Créateur qui ne s’en désistera guère. Il faut alors que l’obstacle obstruant chez le prophète de malédiction le sens de la véritable perception de la parole divine fût levé – l’équivalent d’une opération de la cataracte; que fût désobstrué le puit mental qui empêchait en son esprit retors la transmission de la volonté divine, parfaitement contraire à celle de son commanditaire, de Balak.

Et c’est une fois cette opération accomplie qu’il peut pleinement percevoir ce que le Créateur attend de lui, qu’il peut véritablement voir l’Envoyé divin qui s’oppose à la progression de sa marche à contre-sens de l’Histoire d’un Israël voué à la bénédiction divine ravivant celle de tout le genre humain (Gn).

L’interaction de ces deux verbes a néanmoins une portée encore plus large que celle relative à ce singulier personnage que les Pirkéi Avot considèreront comme l’antithèse d’Abraham, le premier à être qualifié de navi, de prophète, dans le récit biblique (Gn). Dans une époque marquée par les thèmes intensément discutables que sont « la mort de Dieu », ou son « éclipse » ou son « mutisme », il importe de s’interroger, chacun à part soi et collectivement, sur la présence éventuelle en l’esprit humain d’obstacles comparables à ceux qui obstruaient l’esprit de Bilaam, et cela afin d’en opérer la levée comme il faut libérer un bien de l’hypothèque qui l’immobilise et qui le rend indisponible pour d’autres transactions.

Ces obstacles sont de plusieurs sortes et se renforcent mutuellement: les préjugés tenaces, l’ignorance voulue, l’étroitesse des conceptions, l’avarice intellectuelle, tout ce qui rabat l’esprit sur lui même et l’enferme dans un cercle de fer. Il ne faut jamais oublier que le Créateur est qualifié de « Prochain » dans le Lévitique (19, 18). Que serait un Prochain que l’on se refuserait d’accueillir, de voir et d’entendre en prétextant qu’il n’existe pas?

Raphaël Draï zatsal, 3 juillet 2014

 

Le Sens des Mitsvot: Parachat H’oukat

In Uncategorized on juin 29, 2017 at 7:25

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« Voici la règle (hathora), lorsqu’il se trouve un mort dans une tente (baohel): quiconque entre dans cette tente et tout ce qu’elle renferme sera impur (ytmah) durant sept jours; et tout vase (kéli) qui n’est pas entièrement clos d’un couvercle, sera impur. Quiconque touchera (acher ygâ), en pleine campagne (âl pnéi hassadé), au corps d’un homme tué par le glaive ou mort naturellement ou à un ossement humain ou un sépulcre sera souillé pendant sept jours. Pour purifier l’impur on prendra des cendres provenant de la combustion d’un purificatoire (hah’atat) auxquelles on mêlera de l’eau vive (maym h’aym) dans un vase « (NB, 19, 14 à 16). Bible du Rabbinat.

A l’évidence et une fois de plus les prescriptions précitées semblent renforcer les stéréotypes les plus ancestraux concernant le ritualisme d’Israël, son attachement à une pureté obsessionnelle et tout extérieure au point de méconnaître la vie de l’esprit et les aspirations spécifiques de l’âme. Il se peut aussi que ces prescriptions n’aient rien à voir avec ces dispositifs névrotiques et qu’au contraire elles soutiennent les exigences de cette vie spirituelle et la vie propre de l’âme déposée en l’Homme par le Créateur.

Car quoi que l’on fasse, et quelles que soient les élancements de notre vie intellectuelle, la mort est un fait et c’est par elle que s’achève, au moins temporellement, toute existence. Sans la dénier, il s’agit de savoir comment éviter qu’elle ne devienne, elle, une obsession au point d’ôter à l’existence présente toute motivation et toute perspective. Comme le dit le Roi agonisant dans la pièce de Ionesco: « Le Roi se meurt »: « A quoi bon naître si ce n’est pour toujours! ».

Mais une hégémonie ne se marque vraiment que dans un lieu clos, lui même sans ouverture et sans environnement. Qu’est ce à cet égard qu’une tente, en hébreu OHeL? Un lieu fermé? Sans doute non. Mais un lieu doté d’une protection contre les intempéries et simultanément d’une ouverture vers la transcendance. Les lettres qui forment le mot OHeL sont les mêmes que celles formant le mot HaEL: la divinité, celle qui promeut la vie puisque ce mot est à son tour formé sur le radical EL qui désigne toujours une direction, un aller- vers, ou une poussée vitale, comme dans ILaN, l’arbre. On sait qu’en hébreu le mot arbre se dit de deux façons; soit ÊTs, qui désigne son arborescence bifurquante, des racines jusqu’à ses ramilles; soit ILaN qui désigne sa croissance verticale.

Si, selon les circonstances, un mort se trouvait dans un lieu marqué par une pareille symbolique, intiment contradictoire, par où se profilerait le risque d’une nouvelle confusion entre la vie et la mort, il faut d’abord et avant tout reconnaître, avec lucidité, ce risque là. La notion d’impureté (au sens biblique de toum’a) en rendra compte. Comme si la mort recélait l’on ne sait quel pouvoir irradiant, quelle contagiosité psychique. Durant sept jours, ayant respiré de cet air là, il faudra alors se déconditionner réellement. Il n’en ira pas autrement si dans les mêmes circonstances l’on se trouvait en contact avec un vase non hermétiquement clos dans lequel cet air mortifère aurait pu s’insinuer et devenir par son usage ultérieur transmetteur de cette confusion morbide.

Et c’est sur ces points précis que le dispositif prophylactique ne se transforme justement pas en dispositif obsessionnel. D’une part l’impurification initiale n’est pas permanente et irréversible: elle dure sept jours, durée homologue à celle de la Création; d’autre part, il n’est question seulement que de vases ou de réceptacles non étanches. Les autres ne sont pas concernés, sous des modalités que l’on explicitera dans la Michna.

Si l’on était porté à assimiler ces prescriptions à une sorte de principe de précaution, l’on doit alors constater que celui-ci ne vire maladivement pas à la phobie. L’indication d’une limite à la limitation elle même est précisément ce qui distingue une règle morale ou juridique d’un conditionnement névrotique. Il n’en va pas autrement en cas de contact en milieu ouvert avec un cadavre ou avec ce qu’il en reste. Le contact (magâ) ne doit pas transformer en inoculation (négâ). Dés lors, les mêmes prescriptions s’avèrent applicables, selon la même intentionnalité.

Confirmant la cohérence de ce dispositif de retour à une vie détachée des fascinations éventuelles de la mort, l’on comprend mieux en quoi consiste la procédure – car c’en est une – de purification. L’on aspergera la personne en cause d’un liquide singulier constitué par les cendres d’un sacrifice nommé h’atat: la faute – ou la transgression: des cendres par nature résiduelles mais mélangées dans de l’eau vive. En réalité l’expression maym h’aym peut s’entendre d’une autre manière encore: le courant de la vie, laquelle finalement doit seule prévaloir.

                                                   Raphaël Draï zatsal 26 juin 2014

Parachat Kora’h par Pr Raphaël Draï

In Uncategorized on juin 22, 2017 at 11:56

( Nb, 16 et sq )37 Kora'h.

Qu’il ne suffise pas de se réclamer de la Thora,de la Loi,pour en devenir un exemple probant est illustré ad nauseam par la présente paracha puisqu’elle met aux prises non pas des membres de tribus différentes mais des membres de la même tribu, et quelle! la tribu de Lévi.

Le déclenchement  de la révolte dont Korah’ et sa clique vont prendre l’initiative n’en est pas moins décrit de manière surprenante; «  Et Korah’ prit, fils de Kéhat, fils de Lévi.. ». Surprenante, à coup sûr, d’abord au plan grammatical puisque le verbe « prendre », utilisé ici, n’a pas de complément d’objet comme le voudrait la grammaire habituelle. Faute de copiste? Erreur de transcription?  Si tel avait été le cas, cette faute ou cette erreur eût été mentionnée en marge du texte, selon la règle dite du kétiv-kéri, littéralement: «  C’est écrit comme ceci, mais il faut lire comme cela.. ». Ce n’est pas le cas. Dès lors comment entendre cette formulation?

Plusieurs commentaires en ont été proposés au cours des siècles, portant notamment sur le fait que Korah’ et ses affidés avaient « pris » leurs comparses au piège de leurs paroles captieuses pour les dresser contre Moïse et Aharon  son frère. Une autre hypothèse est envisageable toutefois qui se rapporterait à la force de la pulsion à l’oeuvre en cet affrontement mais également à sa cécité. Tout se passe comme si Korah’ avait été mu par ce que les psychanalystes nomment une pulsion d’emprise dont l’objet qui la soutient initialement importe peu. Dans une situation de ce type, l’on prend pour prendre puis l’on est pris soi même par ce même mouvement. Telle semble être la pulsion particulière qui investit notamment la volonté de Pouvoir. Tous les prétextes lui sont bons. Et comme aucun objet déterminé n’est véritablement de nature à la satisfaire, nul n’est besoin d’en préciser la nature. L’intelligence elle même lui est asservie et la fournit en «bonnes raisons» et en sophismes de mauvaise foi.

C’est sans doute pourquoi le texte des Nombres précise également la généalogie de Korah’, lévite certes mais de la famille en charge, l’on s’en souvient, du service divin au Sanctuaire. Si tant est que l’honneur soit le motif déterminant d’une conduite, quel honneur serait plus grand que celui là!  Et pourtant  Korah’ et sa bande ne s’en satisfont pas. Ce qu’ils visent n’est rien de moins que la place de Moise et d’Aharon, non pas telle qu’elle est mais telle qu’ils l’imaginent: conférant honneurs suprêmes, prébendes et sans  doute, pourquoi pas droit de cuissage. N’est-ce pas cette rumeur qui avait couru à propos de Moïse et de la « femme couchite », racontars dont, hélas, Myriam et Aharon avaient été les relais? Cependant, pour  justifier leur coup de force, Korah’ et les siens vont commettre deux erreurs qui leur seront fatales.

D’une part, ils vont imputer à Moïse et à Aharon des visées monarchiques qui n’étaient pas les leurs. Ce qui s’attestera dans le jugement de Dieu auquel chaque protagoniste sera convié sans tarder.

D’autre part, ils vont prétendre que la tâche de Moise et d’Aharon est achevée puisque le peuple d’Israël serait tout entier parvenu à la sainteté, qu’il serait devenu un peuple de «parfaits», ne justifiant plus aucune tutelle. Or, et à moins que, d’eux mêmes,  ils ne se soient exclus de ce peuple, leur tentative, par le mauvais esprit dont elle témoigne, en apporte la démonstration exactement inverse. Le mécanisme mental à l’oeuvre dans  ce procès d’intentions n’est rien d’autre que celui de la projection. Autrement dit, Korah’ et sa bande imputent à Moise et à son frère de bas motifs qui sont surtout les leurs. D’où la réaction que l’on pourrait qualifier de «contre-projective» de Moïse retournant à  leur véritable source ces motifs séditieux. Le texte de la paracha en rend compte de façon littérale.

Pour signifier à Moise et à Aharon que c’en était assez de leur «  Pouvoir », Korah’ avait dit:

a) «  C’en est trop de votre part (rav lakhem )( Nb, 16, 3) ;

à quoi Moïse répliquera, terme à terme, et symétriquement, après avoir essuyé cette salve de griefs et avoir souligné les hautes prérogatives des kéhatites:

 b) « C’en est trop de votre part, fils de Lévi ( rav lakhem Bnei Lévi  » ( Nb, 16, 7).

Et puisqu’il faut trancher, le jugement de Dieu sera sollicité. Ce qui ne peut manquer de  provoquer notre étonnement. Comment Moise et Aharon ont-ils pu solliciter un tel jugement, en impliquant le Créateur dans une querelle où, en somme, ils étaient juges et parties? Deux raisons ici aussi l’expliqueraient.

La querelle ne porte pas sur  un objet matériel, ni même sur une question de préséance protocolaire. Elle s’est portée sur un terrain capital: celui de la sainteté, de la kedoucha, celui là même où le Créateur affirme que l’on peut s’approcher de Lui selon la prescription du Lévitique: «Vous serez saints car je suis Saint, l’Eternel votre Dieu» (Lv, 19, 2).

Or quel autre juge sinon le Saint par excellence pourrait trancher une pareille contestation! Mais surtout, en acceptant, comme s’il allait de soi, un jugement de cette sorte, Korah’ et sa bande savaient qu’ils prenaient un risque mortel. Membres de la tribu de Lévi, comme on y a fortement insisté, ils ne pouvaient ignorer le sort qui fut celui de Nadav et Avihou, les deux premiers fils d’ Aharon, foudroyés aux abords du Saint des Saints pour  en avoir approché un feu «autre»  qui ne leur avait pas été commandé dans l’exercice de leur sacerdoce. Korah’ et les siens ne tarderont pas à le vérifier par leur propre chute dans l’abîme  qui s’ouvrira de ce fait sous leur pas.

Cependant, comme le Tanakh est d’un seul tenant, les Psaumes nous apprendront que les descendants de Korah’ n’en ont pas été stigmatisés, qu’ils deviendront même des psalmistes de premier rang. Pour bien faire comprendre, s’il en était besoin, que pour quiconque s’y attache parce qu’il le doit, rien n’est irréparable.

Raphaël Draï zatsal, 4 juin 2013

CE SOIR 20 Juin Aix En Provence – COLLOQUE RAPHAËL DRAÏ

In Uncategorized on juin 20, 2017 at 8:56

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Programme du colloque

Vidéo – Commentaire Paracha Beaaloteh’a (Source Akadem)

In Uncategorized on juin 9, 2017 at 2:50

Béaalotekha : Un chandelier pour Sept Facultés (2008)

Cliquez sur le lien pour voir la vidéo

 

LE SENS DES MITSVOT : BEALOTEKHA

In Uncategorized on juin 8, 2017 at 9:39

«Tu distingueras ( véhibdalta ) ainsi les Lévites entre les Enfants d’Israël, de sorte que les Lévites soient à moi ( hayou li )» ( Nb, 8, 14 ). Bible du Rabbinat.

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Les institutions du peuple hébreu libéré de l’esclavage égyptien relèvent comme les institutions de toute autre collectivité humaine de l’histoire générale du droit. A ce titre il est légitime de se demander si le verset précédent n’institue pas une véritable caste sacerdotale qui se prévaudrait de son attache divine, ce qui la placerait en position d’extériorité et de supériorité au regard de l’ensemble du peuple hébreu, un peuple réduit à sa position profane et chargé d’entretenir cette caste possiblement parasitaire.

S’il faut se poser en effet la question, il faut la formuler également dans les termes mêmes du droit hébraïque concerné et comprendre les particularités de l’institution lévitique, en excluant d’ores et déjà l’hypothèse selon laquelle le peuple «vulgaire» occuperait une position sacrale moindre que celle du groupe survalorisé. C’est pourquoi dès le commencement de la paracha il est indiqué que si tous les jours de la Création, les grands prêtres, les cohanim, devaient   préparer l’allumage des branches du Candélabre, de la Ménorah, il appartenait au peuple lui même d’en faire effectivement monter la Lumière. Ce qui n’est pas peu dire puisque la Ménorah du Sanctuaire correspondait à la Ménorah du Monde d’en-haut.

C’est donc bien au sein de ce peuple que les Lévites devaient être non pas distingués, au sens d’une quelconque discrimination nobiliaire, ni bien sûr ségrégés, mais bel et bien distingués. L’opération de havdalah est l’une des plus fondamentales de l’oeuvre de la Création, du Maâssé Beréchit. Elle intervient dés le début de celle-ci lorsque le Créateur distingua assurément la lumière de la ténèbre, qu’il lui assigna un champ spécifique, au lieu de laisser ces deux éléments mélangés dans un chaos indistinct. De la même manière il distinguera les «eaux d’en-haut» et les «eaux d’en-bas» de sorte que l’univers ne fût pas une boule de matière confuse mais un espace-temps polarisé dans lequel il sera possible de se repérer. Ainsi l’opération dite de havdala implique à la fois la capacité de distinguer, comme on le ferait dans le noir optique, des éléments de nature différente mais aussi de discerner intellectuellement et spirituellement leurs fonctions en vue de leur accomplissement.

Il n’en va pas autrement des Lévites. Le nom même de Lévi est celui du troisième enfant né de l’union du patriarche Jacob et de Léah. Quelles sont les significations profondes discernables dans ce nom-là ? Dune part il est construit sur la lettre-pivot VaV dont la simple graphie révèle à quel point elle est communicatrice puisqu’elle se lit de la même manière dans un sens ou en sens inverse, ce qui déjà préfigure la fonction proprement lévitique, celle qui assurera à la fois la liaison des différentes composantes du peuple en chemin dans une direction donnée mais aussi la capacité d’y assurer en cas de besoin une «revenance », une téchouva vitale.

D’autre part, et cette fois d’un point de vue structural, le troisième fils ainsi nommé, l’est après ses deux premiers frères: Réouven (la vue) et Chimôn (l’écoute). Le nom de Lévi est celui qui lie entre elles ces deux sources de sens qui sollicitent la pensée. Ni l’écoute ni la vision, chacune à part soi, n’y suffit. C’est pourquoi lors du don de la Thora au Sinaï il est précisé par le récit biblique lu en hébreu que les Bnei Israël «voyaient des voix» pour souligner que leur capacité réceptive était maximale. Ingres n’était-il pas un grand peintre et un excellent musicien?

Au regard de ces significations, si l’Eternel, selon la prescription précitée désigne les Lévites comme «siens », ce n’est certes pas pour en faire un groupe à part, une confrérie mystagogique comme il en existait tant dans les peuples de ce temps. Au contraire. Les Lévites au sein du peuple diversifié, issu des douze fils de Jacob-Israël où ils sont disséminés, comme le sont les semences dans les sillons d’un champ intelligemment labouré, reçoivent pour fonction et pour vocation de se référer au Créateur par la Parole et dans les Pensées duquel toutes les composantes de la Création trouvent ou retrouvent leur unité et découvrent leur compatibilité: l’Eternel-Unifiant, ce qui est le sens premier du mot Eh’ad dont les deux premières lettres aleph et h’eth sont celles du mot AH’: frère.

La distinction divine n’exclut nullement la fraternité des Lévites. Au contraire: elle la  commande. Et cela dans les deux sens d’une  réciprocité intimement vécue.

Raphaël Draï zatsal 3 juin 2014

COLLOQUE RAPHAËL DRAÏ – 20 JUIN 2017 – AIX EN PROVENCE

In Uncategorized on juin 7, 2017 at 10:29

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Programme du colloque

 

1967-2015: UN BILAN – Actu J

In Uncategorized on juin 5, 2017 at 11:20

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A quelques journées de la commémoration de la guerre dite des « Six jours » et qui, dans sa phase militaire offensive devait se déclencher le 5 juin 1967; après cinq décennies d’affrontements de toutes sortes: guerres conventionnelle, attentats terroristes de grande envergure et surtout guerre idéologique et propagandiste inlassable, il semble nécessaire de s’interroger sur la signification et la portée d’un conflit qui semble n’avoir décidément aucune fin prévisible. Parfois dans la communauté juive de France, les esprits sont sur ces sujets tellement désemparés qu’il importe de reconstituer quelques points de repère fondamentaux. Car un demi-siècle de guerre multiforme ne peut pas ne pas affecter une collectivité humaine non seulement de manière circonstancielle mais de génération en génération au point qu’en 2015 nombre de citoyens juifs de France s’interrogent sur un avenir possible et vivable dans la patrie des Droits de l’Homme. Or jusqu’en 1967 les relations entre la France bi-millénaire et l’Etat d’Israël étaient régis par une formule restée fameuse du Général de Gaulle: « Israël notre ami, notre allié ». Ces deux termes ne sont pas ornementaux, surtout le second lequel, au delà de toute implication affective, attestait d’une communauté d’intérêts entre les deux Etats. C’est sur cette base que les tensions nées entre l’Egypte nassérienne et l’Etat d’Israël furent initialement interprétées. Il allait de soi que le cas échéant de Gaulle donnerait suite à ce qui ne relevait pas d’un simple toast mais d’un engagement à la fois diplomatique et militaire. Hélas, pour qui l’aura personnellement vécue, qui pourra oublier l’angoisse térébrante qui saisit le peuple juif à la fin du mois de mai et au début du moins de juin 1967! Il est par trop facile de reconstituer l’Histoire une fois qu’elle est advenue mais durant ces semaines fatidiques, ce fut non pas le sort de telle ou telle frontière ou ligne d’armistice qui se trouva mis en cause mais l’existence même de l’Etat juif recréé en 1948. Et c’est à ce moment précis, alors qu’il semblait inéluctable que Nasser parvienne enfin à atteindre ses objectifs politicides que de Gaulle, contre toute attente, procéda à chaud et dans le pire des contextes à un véritable renversement d’alliances désignant l’Etat d’Israël comme un simple Etat du champ de bataille menaçant à fronts renversés l’existence de l’Egypte ou de l’Irak. D’où cette décision inique d’embargo qui n’affligeait que le seul Etat juif. On sait ce qu’il en résulta sur le plan militaire à partir du 5 juin et le retournement complet de situation que l’armée d’Israël infligea aux armées ennemies coalisées: Jérusalem-Est se trouvait à présent sous le contrôle des forces armées israéliennes. Pour la première fois des Juifs étaient en mesure d’y circuler sans entrave ni menaces. Entre-temps, et pour nous limiter à la France, des manifestations d’une ampleur inégalées s’étaient déroulées dans maintes villes, à commencer par Paris en solidarité avec la population d’Israël ouvertement menacée d’extermination. Pourtant dès les semaines qui suivirent, tandis qu’Israël faisait des ouvertures de paix à un ennemi battu à plate couture, se déclencha à l’ONU l’offensive idéologique et diplomatique qui allait cyniquement et méthodiquement permuter les rôles de David et de Goliath. Rappelons qu’au même moment la guerre du Vietnam faisait rage et que des procédés de propagande analogues étaient systématiquement mis en oeuvre par les ennemis des Etats Unis. Depuis prés de cinq décennies à présent cette forme de guerre n’a jamais cessé. Il en est résulté pour la France, et sauf remarquables exceptions, une stigmatisation qui semble désormais incurable de l’idéologie sioniste assimilée à celle d’un racisme d’Etat et à un apartheid impitoyable. Jusqu’au moment où la sociologie religieuse de la France ayant elle même muté sous l’influence de mouvance islamistes radicales, la vie des Juifs français se trouva mise en danger quotidien et sanglant. Ce n’est pas à dire que les institutions juives de France n’aient pas tout tenté afin de remonter ce courant calamiteux. Mais à la suite de Braudel il faut différencier les conflits de courte durée et ceux de longue et même de trop longue durée. Ceux-ci deviennent de véritables faits mentaux, transmis de génération en génération et qui finissent par acquérir l’autorité de la chose jugée. Combien de temps cette situation perdurera t-elle? Il faut simplement être préparé à sa prorogation et en attendant ne pas oublier l’axiome des axiomes: « Tu choisiras la vie ». Il suffit de comparer l’état réel des pays belligérants arabes de 1967 et l’Etat d’Israël d’aujourd’hui pour en mesurer le caractère vital et assurément sans alternative.

                                 Raphaël Draï zal, 5 juin 2015, Actu J

A paraître : Le Mythe de la Loi du Talion (Editions Hermann – Préface GR Daniel Dahan)

In Uncategorized on juin 4, 2017 at 9:38

Nous avons la joie de vous annoncer la publication prochaine de la nouvelle édition du « Mythe de la Loi du Talion » aux éditions Hermann préfacée par le Grand Rabbin Daniel Dahan.

Le livre est déjà disponible en précommande : http://amzn.eu/dFpE6VQ

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« OEil pour oeil, dent pour dent ». Cette sentence biblique résume une conception de la justice comme devant être à la fois impitoyable, ferme et équitable. Elle énonce le juste à travers un strict calcul égalitaire, une équation entre la sanction (la peine) et le préjudice (le crime commis). Pourquoi qualifier cette loi du talion de mythe ? Parce qu’elle est rapportée depuis des millénaires à la culture juive. Le contresens est total à cet égard. Le droit hébraïque a constamment récusé le principe du talion et toutes ses modalités. Le talion marque l’investissement paradoxal de la Loi et du Droit par un désir aveugle de vengeance, de réparer par un strict équilibre des peines les dommages subis. En cela, Raphaël Draï montre comment cette loi est imprégnée de part en part par la pulsion de mort, et reconstitue, dans cet ouvrage devenu un classique, les principes fondamentaux de la Loi juive ainsi que ses évolutions en matière de droit pénal et de réparation juste du dommage causé à autrui.

Le sens des mitsvot : Parachat Nasso

In Uncategorized on juin 1, 2017 at 11:46

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«Ce fut au jour où Moïse eut terminé de dresser le Tabernacle qu’il l’oignit (vaymchah’otho), le sanctifia (vaykadech otho) ainsi que tous ses ustensiles, et l’Autel ainsi que tous ses ustensiles, et qu’il les oignit et les sanctifia (vaymchah’em vaykadech otham)»   (Nb, 7, 1). Traduction Artscroll.

L’onction est l’un des liturgies les plus énigmatiques de tout le récit biblique et même de toute la conception juive de l’Histoire et du salut divin puisque le mot Messie n’est rien d’autre que la traduction du mot hébreu Machiah, qui signifie: Oint. Mais pourquoi fallait-il que le Tabernacle fût oint à son tour, ainsi que les éléments entrant dans son édification, avec les instruments destinés à son usage? Et pourquoi fallait-il, également, que les vêtements du Cohen satisfassent à cette liturgie, tandis que l’huile d’onction devait au surplus couler le long de sa barbe? Rituels dont le sens s’est obscurci? Pratiques liées à des formes d’être et de pensée qui ne sont plus actuelles et dont nous ne recueillons que des traces sans mémoire vérifiable? Il est possible de le comprendre autrement et, une fois n’est pas coutume, l’on suivra à cet effet un commentaire du Zohar en tant qu’il éclaire, c’est le cas de le dire, cet ensemble d’interrogations.

Par quoi commence le processus de la Création, de la Bériah? Par une initiative du Créateur, certes, mais qu’étaye aussitôt une invite: «Soit: Lumière (Yehi Or)». Et sans délai, ni réticence, ni réserve, la Lumière, ainsi nommée défère à cette invite: «Et la Lumière advint (Vayehi Or) (Gn, 1, 3). Le propre de la Lumière est sa ductilité, le fait qu’elle ne présente aucune résistance, qu’elle transmette aussitôt que reçue l’expression de la dilection divine pour que les cieux puis la terre puis tout ce qu’ils contiennent potentiellement adviennent à leur tour.

Selon une autre assertion du Zohar, explicitée par toute l’exégèse des mékoubbalim, à l’origine, lorsque l’Humain fut créé, il le fut telle une entité intégralement spirituelle: entièrement lumière. Le corps matériel n’apparaîtra, précisément avec son opacité et ses résistances, qu’à la suite de la transgression première commise au Gan Eden. Une régression qui n’est pourtant pas présentée comme irrémédiable. Toutes les mesures qui s’ensuivent sont destinées à retrouver l’état de spiritualité prévalant avant la dite transgression, non pour nier qu’elle se soit produite mais pour affirmer que rien de fatal n’affecte définitivement la Création en général et celle de l’Humain en particulier. Il convient donc, pour y parvenir, que l’Humain se replace constamment et consciemment sous le signe du Or, de ce qui permet à la Création d’apparaître, d’être discernée, de faire foi de son existence. Affirmation qui fait aussitôt surgir une contradiction: comment concilier le corps humain, tel qu’il est devenu, ou tout autre élément matériel, avec la lumière tellement immatérielle que le Psalmiste affirmera au regard de l’Eternel: «C’est dans Ta lumière que la lumière se voit»? Ne suppose t-on pas le problème résolu? C’est en ce point précis que l’onction trouve son plein sens.

On le sait, elle ne peut se pratiquer qu’avec de l’huile. Tout autre liquide, le vin le plus rare, n’y servirait à rien. Pourquoi l’huile, en hébreu CheMeN? Pour deux raisons principales. La première est étymologique. Ce mot peut être lu Che-MiNMiN désigne l’origine, la provenance, le raccord d’un effet et de sa cause, d’une réalité et de sa source. La symbolique de l’huile récuse l’idée selon laquelle l’être, pour reprendre une phraséologie de tonalité philosophique, serait «jeté-là», à charge pour lui de se retrouver, pour autant qu’il en ait les moyens. Ainsi, la symbolique de l’huile est celle de la Présence divine et d’une Création douée de généalogie (Gn, 2, 4).

L’autre raison tient à l’une des particularités du Chemen. Toute matière qu’elle imbibe est susceptible, une fois allumée, de produire de la lumière, et de la lumière qui dure. On comprend mieux à présent la signification de l’onction: d’une part affirmer la prégnance de la Présence divine, car au contraire de l’eau l’huile ne s’évapore pas, et d’autre part, rappeler la vocation de l’entité humaine à sa prime spiritualité, à sa luminosité initiale, d’où la nécessité d’oindre tous les éléments mentionnés dans les versets précités.

Ce qui conduit à cette observation complémentaire. Par elle même, l’onction ne suffit pas. Elle doit être suivie et parachevée par une sanctification, laquelle atteste de l’adéquation entre la dilection divine et les démarches humaines. Cette adéquation n’est pas donnée d’emblée. D’où le passage de la Michna, lu à la prière de Arvit de chabbat et qui commence par «Bémah madlikim»? «Par quoi pouvons nous allumer?» et qui décline à la fois les sortes d’huile et les qualités de mèches compatibles ou non avec la sanctification chabbatique.

Ce qui apparaîtra avec plus de netteté encore lorsqu’on aura rappelé qu’en hébreu, hapétil, la mèche, est formé des mêmes lettres que le mot tep(h)ila: la prière, celle qui raccorde la lumière de chaque âme à celle du Créateur, de sorte que toute conduite adéquate à la Création, que chaque mitsva, devienne à son tour une onction, celle de la matière à laquelle elle se rapporte, selon cette autre affirmation du Psalmiste: «Car la mitsva est veilleuse (ner), et la Thora, lumière(Or)».

En ce sens, la mèche de la veilleuse, imbibée d’huile pure, capable de nourrir durablement une lumière vitale, devient l’équivalent de l’âme humaine lorsqu’elle s’alimente à la Lumière où s’alimentent toutes les autres lumières, intellectuelles ou physiques.

Raphaël Draï, 29 mai 2014

SPLENDEUR DE RUTH

In Uncategorized on mai 28, 2017 at 9:17

 

La libération d’Egypte du peuple hébreu réduit à un esclavage destructeur, génocidaire, trouve sa cause essentielle dans le don et l’acceptation de la Loi au Sinaï. Autant dire que dans la liturgie juive, les célébrations de Pessa’h et de Chavouot sont chevillées comme l’étaient les panneaux du Sanctuaire lors de la traversée du désert. Autant dire aussi que le Livre de Ruth, qui doit être lu à Chavouot, est d’importance comparable à la Haggada de Pessah, même s’il est beaucoup plus court, même s’il est récité de manière moins cérémonielle.

Si la Haggada de Pessah relate les circonstances et les perspectives de la liberté, le Livre de Ruth explique les raisons pour lesquelles nous méritons de rester libres, de ne pas retomber dans l’Egypte intérieure, pire que l’Egypte pharaonique, parce que là règne la dureté du cœur, l’inattention qui aggrave la solitude et la détresse d’autrui. A la solitude doit faire face la sollicitude, à la détresse, la solidarité. C’est parce qu’une femme, une étrangère, Ruth, sut faire preuve et de sollicitude et de solidarité vis-à-vis d’une mère meurtrie par la mort de son époux et de ses fils, puis vis-à-vis d’un vieillard dont la notabilité ne masquait plus son esseulement, qu’elle mérite d’être appelée splendide et de voir son nom et ses actes chaque fois racontés à propos du don de la Torah. Pourtant, les temps étaient si durs, l’époque si noire que le « chacun pour soi  » eut été sinon excusable, en tout cas explicable.

C’était en effet en Israël un temps d’anarchie puisque les Juges méritaient de passer en jugement. Comme un malheur en engendre un autre, une terrible famine se déclara dans la région de Bethléem. Famine d’avertissement : elle sévit dans une ville qui s’appelle Maison du Pain ou de la Subsistance (léh’em). Dans ces circonstances, à peine survivant en un lieu au-dessus duquel le ciel s’est refermé, un couple de Judéens, Elimelekh et sa femme Noémie, prennent la décision d’émigrer. Vers où? Vers des terres sombres mais moins faméliques, vers Moab, la contrée fondée par les fils incestueux de Loth et de ses filles, rescapées de Sodome et de Gomorrhe, qui commirent l’acte abominable pour se donner une descendance tandis qu’elles croyaient advenue la fin du monde (Gen., 19, 36).

Le couple d’émigrés a deux fils aux noms bien pessimistes, conférés en temps de famine, Mah’lon (le Profane) et Khilion (l’Aboli). Apres l’installation à Moab, Elimelekh décède. Noemie reste seule. Ses deux fils prendront respectivement pour épouses les Moabites Ruth et Ôrpa. Mais le malheur est infatigable. Les deux fils décèdent à leur tour et voici trois femmes seules, sans ressources. Comment faire face à la misère et à cette solitude, car nul voisin ne s’est manifesté pour les soutenir?

Entre-temps, Dieu s’est ressouvenu de la vocation de Bethleem. Le pain y est réapparu avec la fin de la famine. L’ayant appris, Noemie prend la décision de « désemigrer », si l’on peut dire, de s’en revenir en son établissement initial. Quel sort sera réservé là aux deux jeunes veuves étrangères qui demeurent avec elle ? Elle ne saurait le dire. C’est pourquoi elle tente de les délier du lien qui les unit ensemble mais à titre posthume. Que chacune se sente libre de s’en retoumer chez soi : Noemie est trop âgée pour espérer enfanter de nouveau et leur donner des époux de substitution au titre du lévirat, d’un lévirat entendu de la manière la plus large possible. Finalement, Ôrpa ne résistera pas aux raisons invoquées par la mère-veuve. Ruth choisira de lui rester attachée, coûte que coûte, de partager non seulement sa vie, mais, en cas de besoin, sa mort.

Première splendeur de Ruth : à ses yeux, l’épreuve ne corrode pas le lien avant de le briser. Au contraire : elle le renforce en tout ce qui le tresse : « Ton peuple, mon peuple ; ton Dieu, mon Dieu » (1,16). Les deux femmes à jamais unies arrivent enfin à Bethléem désormais la bien nommée, la bien-aimée. Ce retour ne va pas sans susciter quelques remarques dans le voisinage.

Nouvelle urgence : comment à présent se nourrir ? La loi d’Israël prévoit que les pauvres, ceux que le sort a marqués du sceau du fer rouge, ont le droit de glaner dans la partie du champ que la loi de bonté, de h ’essed, leur réserve. En toute propriété humaine, l’origine divine des bienfaits qu’elle représente doit être préservée. Noemie n’ignore pas qu’à Bethleem — où elle a conservé la propriété d’un champ formellement en déshérence —elle est parente d’un des personnages les plus notables de la cite, Boaz, désormais avancé en honneurs, en richesses, mais aussi en âge. C’est sur le champ de Boaz qu’elle invite Ruth à s’en aller glaner pour les nourrir toutes deux dignement, pour échapper à la mendicité.

Ruth entend l’invitation de Noémie comme l’on entend un son qui va plus loin qu’on ne l’imagine. Elle se met à glaner. Boaz vient. Les salutations qu’il échange avec les autres moissonneurs sont des bénédictions de vaste portée aussi, qui en appellent chaque fois à la Présence divine (2, 4). Aux yeux de Boaz, les moissonneurs ne constituent pas une masse humaine indistincte. La présence de Ruth attire son attention. On lui dit qui elle est, d’où elle vient. De cette Histoire dévoilée, Boaz conclut à ses propres devoirs. Il s’adresse directement à Ruth. L’appelle tout de suite « ma fille » ; l’assure qu’elle peut glaner afin de manger aujourd’hui mais aussi pour atténuer en elle la peur du lendemain.

Une pareille générosité suscite une reconnaissance d’ampleur analogue. Ruth relève la grandeur de Boaz : il l’a reconnue quoiqu’étrangère, parce qu’étrangère (2, 10). Etrangère ? Ainsi Ruth n’a retiré aucun avantage de son attachement à Noémie ? Un tel désintéressement ne restera pas sans suite. Informée de l’aube humaine renaissante, Noémie pressent qu’autre chose est en train de germer. Elle pousse Ruth à la rencontre de cet avenir qui s’ajoutera à la moisson actuelle des champs de Bethléem. Il faut faire lever les récoltes de la reconnaissance mutuelle qui vient d’advenir entre la jeune veuve et le vieillard sans descendance. Et comme souvent dans le recit biblique, lorsque l’Histoire doit passer par le chas d’une aiguille, la nuit et le sommeil sont les matrices du futur.

Ruth ira se porter et se poster aux pieds de Boaz dormant dans son champ, avec pour seule couche la clarté des étoiles. Le dormeur ressent cette présence. Son sommeil est interrompu par un élancement de frayeur qui se renforce lorsqu’il découvre la Moabite près de son propre corps. Toutefois, l’équivoque se dissipe instantanément. Dans cette proximité, Boaz ne voit pas la tentative de rééditer l’acte commis par les filles de Loth avec leur père mais la confirmation du mouvement de reconnaissance commencé en plein jour. A la générosité de Boaz, l’homme puissant et riche mais vieux et seul, Ruth répond en lui offrant ce qu’elle est : une femme qui peut encore porter le futur dans ses flancs.

Boaz accepte ce qui n’est autre qu’une alliance. Mais rien en lui ne se débonde d’une passion trop longtemps contenue. La conscience de ses devoirs reste intacte. S’il faut sauver Ruth, il faut le faire en sauvant Noemie et en respectant les règles qu’enseigne la Loi de vie. Quel que soit l’élan qui porte Ruth vers l’être qui fut capable de reconnaitre l’Anonyme, Boaz doit d’abord solliciter celui dont il sait qu’il a meilleur titre que lui à accomplir cette salvation parce qu’il est plus proche parent encore de Noemie. Mais que le contrat soit clairement entendu : l’on ne saurait acquérir le champ de Noemie sans Noemie et Noémie sans Ruth, de sorte que le nom du fils défunt, Mah’lon, ne soit pas abrogé de la mémoire d’Israel. Dûment averti et de ses droits et de ses obligations, ce plus proche parent se désiste.

Alors, et alors seulement, Boaz confirme l’alliance suscitée par Noémie et mise en œuvre par l’étrangère solidaire et désintéressée. Boaz la prendra pour épouse. Le peuple tout entier voudra porter témoignage des conditions et des espérances de cette Alliance qu’il rattache à Rachel et à Léa. Alliance que Dieu confirme, puisque Ruth conçoit et qu’elle enfante un fils. Cependant, son nom ne lui sera pas immédiatement conféré. En attendant, qui le nourrira ? Ruth ? La splendeur de Ruth irradie dans l’immensité de nouveau prolongée de son désintéressement total : « Noémie prit le nouveau-né, le mit sur sa poitrine, et lui donna ses soins maternels. » Le voisinage a compris la portée d’un tel geste que Ruth laisse faire. Il déclare : « Un fils est né à Noémie » (4,17).

Par l’union entre Ruth et Boaz, deux actes essentiels de générosité futurante ont simultanément été accomplis. Le nom du fils décédé est maintenu vivant. Mais le nom de la mère-veuve, si durement éprouvée, si intensément clairvoyante, sera inscrit également dans l’Histoire. Ce fils s’appellera désormais Ôved, le Serviteur. De lui naîtra le roi David. Et de lui, toujours pour ces raisons, devra naître l’être que l’espérance humaine dénomme le Messie.

Raphaël Draï zal, L’Arche Juin 1997

 

Le sens des mitsvot: Parachat Bamidbar

In Uncategorized on mai 26, 2017 at 9:48

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«L’Eternel parla ainsi à Moïse et à Aharon: N’exposez point la branche des familles issues de Kehat à disparaître du milieu des Lévites; mais agissez ainsi à leur égard afin qu’ils vivent au lieu de mourir, lorsqu’ils s’approcheront des saintetés éminentes (kodech hakodachim): Aharon et ses fils viendront et les commettront chacun à sa tâche, à ce qu’il doit porter, de peur qu’ils n’entrent pour regarder, fût ce un instant (kebalâ), les choses saintes et qu’ils ne meurent» (Nb, 4, 17 et sq);

Ces prescriptions concluent la paracha Bamidbar qui inaugure le 4ème livre du Pentateuque. Une fois de plus la tentation est grande de les réduire à des considérations ethnologiques ou ethno-psychiatriques, à la peur du Totem et l’horreur du Tabou que l’on ne saurait ni toucher ni regarder en face.

Il n’est pourtant pas sûr que cette réduction soit véritablement pertinente. De quoi est–il question? Les livres de L’Exode puis du Lévitique ont décrit le modèle de civilisation hébraïque, son état de droit, son économie particulière et son éthique des conduites. Le Livre des Nombres s’engage à présent dans la description de sa projection et de son déplacement dans l’espace, sachant que l’espace terrestre est translation de l’espace céleste. En ce sens l’organisation des Bnei Israël lors de la Traversée du désert est homologue à celle des Créatures célestes lors du Service divin. Il faut que les responsables d’une telle organisation, une fois comprises ses finalités, en assument les contraintes. Car il y va de la Présence divine au sein du peuple, et cela dans ce lieu, dans ce topos singulier, dans ce makom, nommé Saint des Saints: le Kodech Hakodachim.

On aura observé le redoublement de terme qui marque cette formule. Elle n’est jamais usitée s’agissant d’aucun des Bnei Israël, pas même pour Moïse ou pour Aharon. Comme on l’a vu, la paracha Kedochim enjoint uniment: «Saints serez vous (Kedochim tiyhou)». Il faut donc veiller à assurer l’adéquation entre la Présence divine, sainte «au carré», si l’on pouvait ainsi s’exprimer, à la présence humaine, sanctifiée dans son ordre propre. Pour avoir méconnu la nécessité de cette adéquation, Nadav et Abihou, comme le rappelle la présente paracha, ont perdu la vie.

L’incommensurable de la Présence divine ne peut se cantonner à la finitude de l’existence humaine, sans quoi cette finitude elle même s’abrégerait mortellement. Il faut donc assurer l’ajustement de ces deux présences, ce qui n’est possible que pour Aharon et ses fils survivants qui seuls en ont le potentiel en cette phase de l’Histoite.

La Présence divine, comme on l’a vu, c’est dans le Sanctuaire, dans le Mikdach, qu’elle est accueillie. Toutefois, il faut se garder de confondre ce Sanctuaire mobile, cinétique, et celui qui se trouvera au Temple de Jérusalem. Le Sanctuaire dont il est ici question est celui d’un peuple qui n’est pas encore à demeure, qui doit se mouvoir et se déplacer selon l’invite divine. Ce qui requiert qu’à chacune de ces mises et remises en route, le Mikdach soit démonté puis remonté. Par suite, il faut prendre garde à ce que le désassemblage puis le réassemblage de ses éléments constitutifs ne lui fassent perdre pendant le temps qu’ils durent leur configuration plénière. Au contraire. Chaque fois, il faudra retrouver l’état d’esprit et les gestes de Moïse tels qu’ils sont décrits dans les parachiot conclusives de L’Exode, lors du tout premier assemblage des éléments du Michkane. Aussi faut–il se prémunir contre la tentation selon laquelle, surtout une fois démonté, le Sanctuaire ne serait plus qu’un faix à transporter et qui aurait perdu ses caractéristiques initiales, que quiconque pourrait s‘en approcher, voire y porter la main, d’autant que la branche des Kehatites se trouve vouée à ce transport.

D’où la recommandation drastique rappelée à Moïse et à Aharon et dont la traduction précédente ne permet pas de saisir la gravité. Si les transporteurs du Sanctuaire s’avisaient d’y porter le regard comme ils y auraient porté la main, directement – et l’on retrouve la gestuelle transgressive du premier couple au Gan Eden – l’issue serait fatale. Ils se trouveraient absorbés, littéralement engloutis (kebalâ) par l’incommensurable de la Présence divine. Aussi les cohanim devront–ils veiller ne pas exposer les Kéhatites à un tel danger, engendré par la proximité même avec cette Présence. Ils devront les assister dans cette tâche, assurer par leur propre et éminente sanctification l’accommodation progressive des deux présences l’une à l’autre, avant la remise en mouvement du peuple.

Ce qui présuppose assurément que l’on soit convaincu de l’effectivité de ces deux présences-là par la prise en compte du principe de réalité qui les régit, chacune pour sa part et les deux conjointement. Autrement, le déni qui se manifesterait par imprudence, par légèreté d’esprit ou par inconséquence mènerait à des issues rappelées avec l’exemple de Nadav et Avihou.

Aucun océan ne saurait être contenu dans une jarre. La Présence divine excède tout regard humain, serait–il celui du plus grand des prophètes. Au Buisson ardent, Moïse l’avait déjà compris qui s’était, aussitôt perçu l’appel divin, couvert le visage. Comme l’expliqueront les mékkoubalim, la lumière concrète, optique, le or gachmi, est elle-même obscure comparée à la lumière de l’esprit, au or sikhli.

                                                                   Raphaël Draï zatsal, 21 mai 2014

Si je t’oublie Jérusalem.. (Radio J, 7 mars 2011)

In Uncategorized on mai 23, 2017 at 1:19

Le 7 Mars 2011

Bonjour à tous et à toutes

Si je t’oublie Jérusalem… Durant des siècles et des siècles cet engagement a été repris par tous les membres du peuple juif liés entre eux et à leur créateur par une alliance indéfectible. Et pourtant, que d’épreuves endurées dans la traversée des déserts géographiques et surtout, surtout, des déserts d’humanité. Chaque fois l’évocation de Jérusalem a clarifié les idées, restauré les courages, fournit la force et l’endurance nécessaires à la survie du peuple juif. Dans la conscience d’Israël, Jérusalem représente un point de ralliement géographique certes, mais encore un point d’unité physique, psychique et spirituelle. Aujourd’hui après deux millénaires d’errances et de persécutions précisément justifiés chez les juifs de toutes obédiences par la perte de Jérusalem, aujourd’hui l’Etat d’Israël est ressuscité et Jérusalem est devenue sa capitale unifiée. Une réunification compatible avec sa dénomination originelle. Car si Jérusalem est à présent nommée El Qods dans la langue Arable, c’est qu’au VIIIème siècle, des armées venues d’Arabie l’ont conquise sur des armées auparavant sortie de Rome, loin, très loin de leur terre natale. C’est dans ces siècles là que commence véritablement l’acquisition de territoires par la force – cette acquisition que condamne pour sûr le Droit International – et non pas en 1948 ou en 1967. Depuis 1948, le droit international, conçu et élaboré par l’ONU et qui vise invariablement à la condamnation de l’Etat d’Israël n’est ni objectif ni neutre. Il émane d’un groupe, l’on dirait parfois d’un clan de nations, qui sont physiquement ou idéologiquement en état de belligérance permanente avec l’Etat créé en 1948. A ce clan formé d’états arabo-musulmans se joignent désormais nombre d’états d’Amérique Latine. C’est sous leur pression que le gouvernement de Benjamin Netanyahou a décidé d’engager des pourparlers avec l’Autorité Palestinienne. Or celle-ci exige urbi et orbi la division de Jérusalem pour s’en réserver le cœur historique et l’on se demande alors de quel droit. C’est pourquoi il importe de marquer un attachement, là encore indéfectible à l’unité de Jérusalem en comprenant et en expliquant les motifs de tous les ordres. Il faut venir nombreux très nombreux en ce sens au colloque international organisé par Raison Garder ce Dimanche [ cf Colloque du 13 Mars 2011 : L’Avenir de Jérusalem].

Lorsque l’Histoire se trouble il faut savoir prendre date

Raphaël Draï (zal), Chronique Radio J, 7 mars 2011

(retranscrite depuis note manuscrite)

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA BE’HOUKOTAÏ

In Uncategorized on mai 18, 2017 at 9:24

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A la mémoire de Guy David Morales

«Et vous pourrez vivre longtemps sur une récolte passée (yachan nochan) et vous devrez enlever l’ancienne pour faire place à la nouvelle (h’adach) (Lv, 26, 10)»;

«Si votre conduite reste hostile (kéri) à mon égard, Moi aussi je me conduirai à votre égard avec hostilité (bekéri) (Lv,26, 23, 24)».

«Et pourtant même alors, quand ils se trouverons relégués dans le pays de leurs ennemis je ne les aurai ni dédaignés ni repoussés au point de les anéantir, de dissoudre mon alliance (berithi) avec eux, car Je suis l’Eternel, leur Dieu (Lv, 26, 44)».

Cette paracha qui clôt le Lévitique est à la précédente ce que l’énoncé des sanctions de la loi sont à l’exposé théorique du contenu de celle–ci, et l’on sait que la paracha Behar concernait essentiellement le modèle chabbatique de la société libérée de l’esclavage pharaonique.

Les termes du dilemme sont on ne peut plus clairs, à condition d’en comprendre le sens exact: ou bien la Loi est respectée par le peuple qui s’y est engagé, et il en résultera une surabondance de récolte et de prospérité, ou bien elle est bafouée et il en résultera une totale dislocation du peuple en cause. Ce dilemme semble tellement tranchant et pour tout dire manichéen que l’on se trouve en droit de demander s’il concerne un peuple véritablement libéré de l’esclavage et non pas un peuple qui vient de permuter une servitude contre une autre. Il faut alors comprendre ce que signifie véritablement ce principe, redécouvert par la pensée contemporaine: le principe de responsabilité, indissociable de l’esprit de suite – et du souci concernant les conséquences de nos actes.

Autrement dit, l’on ne saurait à la fois s’engager dans une Alliance, dans une Bérith, au sens hébraïque, et agir selon son exclusif bon plaisir et ses intérêts du moment. Le temps spécifique d’une collectivité, responsable d’une terre à redîmer, comme le premier couple l’avait été du Gan Eden, ne se réduit pas à l’instantanéité de désirs aussi impérieux que passagers. Ce qu’indique la formule concernant la récolté passée: yachan yochanYachan ne veut pas dire «passé» au sens de dépassé, d’obsolète, de sénile, mais au contraire au sens de ce qui s’est élaboré et bonifié, en augmentant sa qualité intrinsèque, comme il y va d’un vin rarissime. Ce qui est chronologiquement passé, ne continue pas moins d’acquérir de la valeur, ce qui ne fait nullement obstacle à l’accueil du nouveau, au contraire. Une bénédiction n’en chasse pas une autre. Chacune trouve sa place et son sens en augmentant et en densifiant le champ de la sanctification collective.

Telle est ce que l’on pourrait appeler la logique de l’Alliance qui ne se ramène pas non plus à celle du donnant-donnant des contrats personnels. La Bérith structure l’existence de tout un peuple dont elle régule les cycles de production et les rythmes de sa vie d’ensemble, d’une génération l’autre.

Récuser la Loi que l’on a pourtant acceptée engendre d’inévitables catastrophes non parce que le «Dieu de l’Ancien Testament» fût une divinité irascible et vindicative, une sorte de Jupiter ivre à faciès de Saturne, mais parce que l’on ne peut à la fois s’éloigner de l’Arbre de vie (Êts H’aym) (Gn, 2, 9), autre configuration de la Thora, et prétendre qu’il n’en résultera rien. La vie et la mort sont les deux faces, indissociables, d’une même réalité. Lorsque la vie est impuissante à s’affirmer le règne de la mort s’étend et se proroge. Lorsque la vie s’affirme et se confirme, même la résurrection des morts devient concevable.

La dislocation de la vie conçue et vécue selon la Bérith et la dérégulation destructrice de cette logique se caractérisent dans la terminologie biblique par le mot kéri qui désigne, à l’opposé, l’aléa, l’accidentel, le pulsionnel polluant, la discordance du conscient et de l’inconscient. D’où les maux qui en résultent inévitablement. En tant que de besoin, l’on se reportera pour l’illustrer à la gravure de Goya: «Le sommeil de la Raison qui engendre des monstres».

Cependant, la Bérith ne se contracte précisément pas dans ce seul dilemme. Un troisième terme apparaît, au moins implicitement: celui de «revenance», de réparation, de téchouva. Au cas où le principe de responsabilité n’était pas observé, avec pour sanction l’exil et l’errance, Dieu, qui observe le même principe à la hauteur qui est la sienne, saura néanmoins ramener à lui le peuple oublieux de ses engagements car comme le démontrera Husserl il est deux sortes de logique: la logique formelle, binaire, mais aussi la logique transcendantale: la logique de l’amour, celle qui sait voir au delà même de l’horizon. Et le Dieu de vie, le Créateur, est l’au-delà de cet au-delà.

Raphaël Draï zatsal, 14 mai 2014

LE SENS DES MITSVOT : PARACHA EMOR

In Uncategorized on mai 11, 2017 at 7:40

Emor2

« Quant au pontife supérieur à ses frères (hacohen hagadol), sur la tête duquel aura coulé l’huile d’onction (chemen hamichh’a) et qu’on aura investi du droit de revêtir les insignes, il ne doit point découvrir sa tête ni déchirer ses vêtements; il n’approchera d’aucun corps mort, pour son père même et pour sa mère il ne se souillera pas (lo yttamma), et il ne quittera pas le Sanctuaire pour ne pas ravaler le Sanctuaire de son Dieu (mikdach Eloh’av) car il porte le sacre de l’huile d’onction de son Dieu: Je suis l’Eternel »

(Lv, 21, 10 à 12). Traduction de la Bible du Rabbinat.

A les découvrir dans leur énoncé primaire, de telles règles ne sont-elles pas de nature à profondément choquer les esprits les moins prévenus contre « l’Ancien Testament » qui ne semble ne faire aucun cas des sentiments les plus élémentaires de l’affectivité humaine et des obligations minimales de la parenté? D’où cette exigence de méthode: de telles règles doivent-elles s’interpréter ex abrupto, ou en tenant compte d’autres règles encore, par exemple le respect des parents rappelé dès le début de la paracha Kedochim, sans parler de la Vème Parole du Décalogue?

Il faut alors comprendre que les règles et normes précitées sont destinées non à controuver ces injonctions mais à leur conférer un surcroît de résonance. De telles règles et normes ne sont pas applicables au premier venu mais au Grand Prêtre en personne, au Cohen Gadol, donc en tout premier lieu à Aharon, le frère de Moïse, autrement dit à la figure la plus compatissante de tout le peuple hébreu.

Ce n’est pas qu’en cas de deuil, il lui soit interdit d’exprimer ce qu’il en ressent afin de déférer aux contraintes d’un sacerdoce glacial. Mais la fonction de Cohen, et de Cohen Gadol en l’occurrence, ne se réduit pas à des gestes liturgiques de portée strictement ethnographique. Le Cohen Gadol est par excellence le desservant de la Vie. Quoi qu’il advienne dans son existence personnelle, le primat de la Vie créée et créatrice doit y être respecté sans aucune discontinuité et, en effet, Aharon en donnera l’exemple pathétique et grandiose lors de la mort brutale de ses deux fils, Nadav et Avihou. Il faut ainsi explorer le sens et la résonance d’une exigence aussi intransgressible. On l’a déjà relevé, selon la conception biblique de la vie, celle-ci n’a de réelle valeur que d’être sanctifiée et c’est pourquoi les règles et normes précitées se rapportent toutes au Sanctuaire et au Créateur sous la modalité de sa propre sainteté sourcière. L’institution du cohénat transfère cette exigence au peuple qui doit y accéder progressivement (beseter hamadrégot).

Encore faut-il que la source de cette sainteté reste intacte le temps que s’accomplisse la sanctification d’ensemble ainsi envisagée. Car face à la kedoucha sévit son antagoniste, la toum’a, qui a partie liée avec la mort. Ce n’est pas que les deux domaines, si l’on ose dire, soient clairement identifiables et d’emblée circonscrits. Depuis la transgression originelle au Gan Eden, la vie et la mort se sont mélangées au point de devenir indiscernables, matériellement et spirituellement. Il est à cet égard des vivants plus que morts et des morts plus que vivants. Telle a été la conséquence de la consommation du fruit de l’arbre précisément nommé de la connaissance du bien et du mal. La dimension mortifère de ce fruit est indiquée par la conjonction unissant, comme si ce lien allait de soi, le bien avec le mal, le vital et le létal ; comme s’il s’agissait des deux profils d’un même visage alors qu’en réalité il s’agit d’un visage et de sa défiguration. La mort ne doit pas équivaloir à la vie en une sorte d’équation d’indifférence. Une distinction drastique, un discernement sans faille, doivent cantonner la mort dans le ressort où elle se veut hégémonique.

Le Cohen incarnera cette séparation, cette havdala des deux domaines, sans compromis possible, quoi que l’on puisse ressentir au titre de la sensibilité humaine dont c’est peu dire que la Thora n’est pas avare (Lv, 19, 18). Ce qui ne l’exemptera pas en cas de besoin des devoirs liés à la guemilout h’assadim envers une personne décédée si à part lui personne ne se présentait pour les assumer.

Au Jardin d’Eden, l’Humain s’est adonné à un tout autre choix que celui de la Vie sanctifiée et l’on sait ce qu’il en est advenu. Aussi, dans l’exercice de leur sacerdoce vital, les Cohanim sont-ils comparables aux Kérouvim postés à l’entrée du Gan Eden non pour en interdire l’accès mais au contraire pour en préserver l’ouverture, selon l’enseignement de Chimchon Raphaël Hirsch (Gn,3, 24). Car, et il faut prendre garde à ne pas l’oublier: depuis la faute originelle le Gan Eden est un lieu vide d’humanité, d’une humanité qu’il faut y réimplanter selon le projet divin initial jamais abandonné et dans lequel seul l’Arbre de vie mérite son nom.

Raphaël Draï zatsal, 1er Mai 2014

Chronique Radio J – La mila, une mitsva bientot illégale? (Juillet 2012)

In Uncategorized on mai 7, 2017 at 8:09

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Bonjour à toutes et à tous

La décision d’un tribunal allemand de déclarer illégale la pratique de la circoncision sur un enfant qui ne soit pas en âge d’y avoir préalablement consenti soulève de véritables et graves interrogations. Il faut préciser avant tout que la préservation de la santé physique et de l’intégrité psychique de l’enfant ainsi que de la défense de ses droits – car il en a, et internationalement reconnus – est un objectif on ne peut plus louable. Encore faut-il que les procédés et procédures mises en œuvre pour l’atteindre n’aillent pas à l’encontre de l’objectif visé. Or, on observe que cette condamnation vise indistinctement la circoncision musulmane, la tahara, et la circoncision juive, la mila. Pourtant les deux pratiques rituelles et liturgiques n’ont ensemble que leur apparence. Elles ne s’opèrent pas au même âge et elles ne visent pas les mêmes finalités. C’est pourquoi l’on se demande au terme de quelles expertises le Tribunal de Cologne a t-il pris sa décision – une décision est-il besoin de le souligner, susceptible d’appel. S’agissant de la mila, telle qu’elle est conçue et encadrée par les règles de la halakha, il faut faire preuve d’une insondable ignorance -inadmissible, de la part de magistrats professionnels – pour estimer qu’elle porte atteinte à l’intégrité physique d’un enfant et parfois d’un nourrisson sans défense. Par définition, tous les actes accomplis par des parents sur leur enfant nouveau-né ou tout jeune encore, et sauf cas exceptionnels, sont accomplis à son bénéfice sans son consentement : qu’il s’agisse de le nourrir, de le vêtir, de lui apprendre à parler, à se conduire, qu’il s’agisse de sa scolarisation ou des soins, parfois chirurgicaux, qu’il faut lui apporter. Déclarer ou laisser entendre que la mila serait un attentat contre un être mutilé ainsi à vie révèle à quel point le droit – ou ce qui se présente pour tel – peut être le visage de l’obscurantisme. Si l’on ajoute cette forme d’agression à celle qui vise la cacheroute ou la cheh’ita l’on se dit qu’il est sans doute temps de mettre de la lumière dans la véritable idéologie qu’est le droit de l’hommisme appliqué à tort et à travers et qui, sous couvert de protéger une liberté en méconnait une autre : celle de pratiquer son culte en pleine clarté de conscience et de discernement. Nul doute que les responsables de la communauté juive ne se fassent entendre comme il convient.

Raphaël Draï zal, 1er Juillet 2012

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Chronique Radio J du 15 avril 2013: Yom Hazikaron

In Uncategorized on mai 4, 2017 at 11:58

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Bonjour à tous et à toutes

Après la décade tumultueuse que vient de traverser la communauté juive de France, je vous adresse cette chronique d’Eretz Israel et plus particulièrement de Netanya. Quant à la météo il fait beau, très beau et chaud ce qui nous guérit des grisailles pluvieuses et prolongées de cet hiver. Mais en Israel c’est aussi Yom Hazikarone, le jour du souvenir dédié à toutes celles et tous ceux qui sont tombés sur les champs de bataille militaire et du terrorisme pour que vive et dure l’Etat d’Israël. Toute la population du pays s’est recueillie dans le sifflet des sirènes qui fige tout le monde au garde à vous, pensant au prix des choses. Car toute chose a un prix, qui est parfois celui de la vie, sacrifiée pour autrui. Il faut s’en souvenir lorsque les uns et les autres nous nous laissons prendre par la mauvaise ivresse des évènements ou que nous nous dissolvons dans la suite des jours sans lien entre eux.

Etre juif ce n’est pas seulement se prévaloir de valeurs verbales. L’éthique la plus élaborée comporte sa propre pathologie qui est le narcissisme moral. Etre juif c’est mettre en accord nos valeurs et nos conduites de sorte que celles-ci ne démonétisent pas celles-là. De même il ne suffit pas d’affirmer l’existence de l’Etat Juif, comme on l’appelle, ressuscité en 1948. Il faut savoir se comporter pour donner consistance à cet état, non seulement face à ses ennemis extérieurs, mais également devant ses propres tentations : celles du chacun pour soi, de la « réussite » obtenue sur le dos et sur le compte d’autrui… Une variante hébraïque de Babel et de Byzance. Se trouver sur cette terre, au moment où le plus profond et le plus général des silences permet de faire le point lucidement, y compris face à la tourmente que vient de connaître la communauté juive où il ne faudrait surtout pas qu’un évènement chasse l’autre… Mais on en reparlera. Pour l’heure, chacun se recueille et se prépare à accueillir dans la joie Yom Haatsmaout, le jour de l’Indépendance.

Raphaël Draï, zal, 15 avril 2013

(Retranscrite à partir de notes manuscrites)

Radio J - 15 avril 2013 - Yom Hazikaron

 

Le Sens des Mitsvot: A’hareï Moth

In Uncategorized on mai 4, 2017 at 5:49

A Jacky Milewski et à Daniel Dahan 

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« L’Eternel parla à Moïse après la mort des deux fils d’Aharon qui s’étant avancés devant l’Eternel avaient péri, et il dit à Moïse: «Signifie à Aharon ton frère qu’il ne peut entrer à toute heure (becol-êth) dans le sanctuaire (el hakodech), dans l’enceinte du voile, (mibeth laparokheth), devant le propitiatoire (el pnéi hakaporeth) qui est sur l’Arche (aron) s’il ne veut pas encourir la mort car je me manifeste dans un nuage (beânan) au dessus du propitiatoire » (Lev, 16, 1, 2). Traduction de la Bible du Rabbinat.

Entame étonnante! Il aura fallu attendre trois parachiot au moins pour apprendre à quoi il convenait de procéder après la mort brutale de deux des fils d’Aharon qui avaient d’enthousiasme présenté un feu néanmoins étranger devant Dieu, un feu qui ne correspondait pas à celui requis par son Service. Cet intervalle est loin d’être arbitraire. Il tend surtout à ne pas compacter un récit de mort avec l’exposé de règles concernant la vie, quitte à y revenir au moment pédagogique et spirituel le plus opportun, celui qui à présent s’ouvre à notre intelligence.

Et il faut avant tout prêter attention à la connexion phonétique de plusieurs termes: d’abord le nom de Aharon, qui n’est séparé que d’une seule lettre du mot aron qui désigne l’Arche de la Loi ; mais encore les mots voile, parokhet, et propitiatoire, kaporeth, constitués des mêmes lettres présentées dans deux combinatoires différentes. Sans doute pour nous indiquer qu’entre ces éléments opèrent des continuités, des « courances » qu’il faut se garder d’interrompre ou de mal aiguiller.

La mort de Nadav et Avihou a donné lieu à de nombreux commentaires qui présentent néanmoins un point commun. En tant que cohanim ces deux fils d’Aharon ont accompli une liturgie de portée divine qui ne leur incombait pas. Il ne s’agit pas de juger de leurs motivations. Il s’agit surtout de prendre conscience qu’aussi prés qu’il soit ou qu’il se veuille de la Présence divine, même un cohen doit réaliser qu’entre Elle et lui il ne saurait y avoir de commune dimension. Aharon a beau être par son nom même au plus prés possible du arone, de l’Arche où sont déposées les Tables de la Loi, celles –ci, eussent elles été réécrites de main d’homme, en l’occurrence par Moïse après la transgression du Veau d’or, ont été initialement gravées du doigt de l’Eternel.

Deux autres termes, également fort proches, permettent d’en prendre une plus claire conscience encore: parokhet, qui désigne le voile tamisant l’intensité de la Présence divine et qui en permette l’accommodation par l’esprit humain, et kaporeth, le propitiatoire qui, lui, atténue la peccabilité inhérente à la condition humaine et permette de ce fait l’approche vitale de cette Présence. Car l’on n’entre pas de plain- pied et, si l’on ose dire comme dans un moulin, dans le Sanctuaire et à plus forte raison dans le Saint des Saints. Pour s’y aventurer il faudrait s’estimer – fort dangereusement – être parvenu à un degré de perfection qui n’est qu’illusoire négation de cette peccabilité. Le bois peut se prétendre ignifugé. Il suffit de l’approcher de la flamme pour démontrer à quel point il s’avère au contraire combustible.

L’Eternel est le lieu du monde, son makom. La notion de Présence divine, de Chekhina indique que le Créateur dispense les bienfaits de cette Présence à l’ensemble de ses créatures créatrices et qu’au moment où il y procède Il est tout entier à chacune d’elles, en communication (ânan) intimement personnelle. Imagine t-on au moment où se déroule l’entretien du Buisson ardent, ou lorsque se déploie la demande de pardon de Moîse au Sinaï que quiconque ait cru devoir faire irruption de soi-même dans cet envoi en mission libératrice ou dans la prière salvatrice du prophète!

La disponibilité divine doit toujours se vérifier. Il y faut le temps d’une préparation, d’une approche, d’une hitkarbout. L’enthousiasme ne doit pas se confondre avec l’impulsivité, ni la spontanéité avec le passage à l’acte. C’est pourquoi les desservants du Sanctuaire devaient s’abstenir de toute boisson enivrante, ivresse des affects ou ivresse des «idées».

Raphaël Draï zatsal, 9 avril 2014

Le Sens des Mitsvot: Paracha Tazria

In Uncategorized on avril 27, 2017 at 6:42

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 Au Rav Dov Elbèze

« Puis le cohen examinera la plaie le septième jour, si la plaie présente le même aspect, si elle n’a pas fait de progrès sur la peau, le cohen la séquestrera (hisguir) une seconde fois(chenit) pour sept jours. Et le cohen au septième jour l’examinera de niveau (chenit): si cette plaie s’est affaiblie et qu’elle n’ait fait aucun progrès sur la peau, le cohen la déclarera pure.

… Mais si cette plaie venait à s’étendre sur la peau après qu’il s’est présenté au cohen et qu’il a été déclaré pur, il se fera visiter de nouveau (chenit) par le cohen.. Si la dartre s’est étendue sur la peau, alors il le déclarera impur: c’est la lèpre ». Lévitique, 5à 7. Traduction de la Bible du Rabbinat.

On peut le constater, cette paracha est une méthodique introduction à une «psychosomatique» biblique, les affections de la peau opérant comme les véritables révélateurs de troubles possiblement plus profonds. Ce qui conduit à deux enseignements majeurs.

En premier lieu, il appartient à chacun de veiller à l’état de son épiderme. La peau n’est pas un simple revêtement cutané mais un organe doué d’une vie propre, donc exposé à une symptomatologie spécifique. La peau est un récepteur de sensations, un capteur de multiples sensibilités, en tant que telle un véritable organe social qui se présente normalement dans une certaine conformation vitale: grain, tonus, éclat, irrigation, ductilité.

Lorsque ces traits s’altèrent, c’est signe d’un trouble qui pourrait être plus profond (âmok) et plus grave. Il ne faut pas tarder à s’en préoccuper. Le verbe hisguir ne veut pas dire exactement séquestration ou quarantaine mais plutôt prise au sérieux, constitution en problématique réelle. Le contraire de la désinvolture. Le symptôme est un avertisseur. Il se rapporte à cette modalité du comportement moral préventif: la zehirout, la capacité de faire attention.

A partir de quoi un examen proprement histologique est engagé par le cohen – personne tierce et désintéressée, mais profondément solidaire – qui consiste en une véritable interprétation du signe devenu apparent pour comprendre s’il se constitue ou non en symptôme durable.

C’est au regard de la nécessité d’une pareille interprétation – comme si l’épiderme constituait un texte – que l’expression chenit, qui indique la reprise, la résonance et la réflexion se fait insistance et récurrente.

Toutefois le diagnostic ne saurait être porté dans la hâte. Chacun sait la signification structurale du chiffre sept. Ce diagnostic doit être attentif, réflexif, élaboratif, et sans doute faire l’objet en cas de besoin d’un examen collégial. A l’opposé de «la langue mauvaise » caractérisée par sa jactance pulsionnelle et par l’absence de toute vraie maîtrise de la pensée délibérative.

Si au terme de cette première phase il se confirme que le signe cutané est superficiel, stable, circonscrit et surtout non expansif, il faudra de toutes façons s’accorder une seconde période d’observation réflexive avant de conclure. Car rien n’apparaît jamais complètement au premier regard ni à la première lecture. Dans ces conditions, au cas où il se confirmerait bien que le signe apparu n’est pas involutif, le recouvrement de la vie normale serait aussitôt indiqué.

Au cas contraire où le signe persisterait, qu’il se graverait dans la peau et dans la chair, ce serait l’indication d’une affection plus grave engageant alors un protocole à la fois personnel et social. On observera à cet effet que le qualificatif «profond»: ÂMoK est formé par les mêmes lettres que le mot KeMâ qui désigne le fait de lier. Dans ces nouvelles conditions, un symptôme de cette profondeur indiquerait la corrélation des niveaux épidermiques, sociaux et spirituels de l’affection avec la nécessité d’une intervention combinée à ces trois niveaux.

Raphaël Draï zatsal, 26 mars 2014

Shoah, Silence de Dieu, Silence des hommes

In Uncategorized on avril 25, 2017 at 6:47

ECLIPSE DE DIEU OU DÉSERT HUMAIN?

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La commémoration du cinquantième anniversaire de la libération des camps ravive des blessures qui sont autant des blessures physiques que des plaies de pensée. A propos de la Shoah, on croyait avoir tout appris des extrêmes de la pensée meurtrière ; de nouveaux témoignages font repousser les limites de l’horreur auxquelles on pensait être enfin arrivé[i].

Ainsi, comment comprendre le silence de Dieu lors de l’extermination d’une partie de l’humanité pourtant créée à sa semblance ? Dieu peut-il s’éclipser tel un soleil en concurrence avec la lune, ou filer à l’anglaise tel un hôte indélicat ou un archange couard ? Où trouver les mots et les concepts pour tenter de se représenter cette absence divine au monde et donc à elle-même, au moment où l’idée de délivrance, de guéoula, doit se justifier dans son principe ? Le hester panim évoqué dans le Deutéronome (Dt. 31, 18) ne correspond pas à une pareille situation : « rétraction » et « rétractation » de la présence divine, il est annoncé au sujet précis des ruptures de l’Alliance (de la Berith) par le peuple sorti d’Egypte et conduit au Sinaï pour y accepter les Dix paroles[ii]. L`éclipse divine, au sens que lui donnent ceux que Fackenheim appelle « les théologiens de la Shoah »[iii], est inconcevable dans la cohérence du récit biblique originel, lequel relate au contraire l’intervention directe et continue de Dieu – pour mettre un terme au scandale par exemple de la société pré-diluvienne ou de la civilisation babélique, ou des inversions de valeurs à quoi Sodome et Gomorrhe ont attaché leur nom. Et Dieu ne s’est pas non plus désisté de son Alliance passée avec les Pères lorsque leurs descendants furent menacés d’extermination dans une Egypte transformée pour eux – déjà – en immense camp de la mort.

Par le flux des témoignages concernant la survie dans les camps, l’on n’ignore plus que des Juifs très pratiquants n’y ont jamais ressenti l’anéantissement d’un Dieu qui les aurait abandonnés aux chiens, chiens animaux excités par des molosses humains[iv]. Mais nous savons aussi que, depuis le premier Pourim, Dieu n’intervient plus directement dans l’histoire humaine, qu’il se trouve vis-à-vis d’elle en situation de tsimtsoum, de « retrait », analogue au tsimtsoum initial qui rendit possible la création de l’univers et de l’humain. Levi-ltzhak de Berditschev compare cet éloignement de Dieu à celui du père et de la mère, lorsqu’ils se mettent à distance de l’enfant pour qu’il s’élance, fasse ses premiers pas dans l’espace et dans l’existence.

Ce rappel n’est certes pas destiné à invalider ni à clore le questionnement sur le silence tangible de Dieu, le désespérant vacuum divin éprouvé par d’autres durant la Shoah, mais à rappeler qu’il est deux sortes de silences : lorsqu’aucune parole n’est émise, et lorsque, étant proférée, elle se heurte à la surdité de celui ou de celle à qui elle s’adresse. En délimitant ce questionnement, il s’agit surtout d’éviter ce que l’on osera nommer une diversion de la pensée à propos de la Shoah. S’interroger sur le silence ou l’absence de Dieu pendant que sévissait le malheur intégral des humains – hommes, femmes, vieillards, enfançons, embryons – ne doit pas nous épargner de nous interroger sur le silence et l’éclipse de l’humain durant cette même période.

De ce silence humain, à la fois désertique et de désertion, la Torah évoque des cas qu’elle tente de réguler par autant d’injonctions juridiques. Ainsi, lorsqu’on vient à trouver un objet perdu, il importe de le rapporter à son propriétaire et non pas de « s’en cacher » (Dt. 21, 22). Une défection à cet égard confinerait à une effective désertification de l’humanité: l’on fait comme si l’objet et la personne à qui il appartient n’étaient pas là. La malveillance, ou l’effondrement du sens de la responsabilité, aboutit à un effacement de la présence humaine à l’endroit où elle doit être consistante et agissante.

C’est pourquoi – autre règle -, lorsqu’un meurtre a été commis aux abords d’une cité, les responsables de celle-ci doivent accomplir la liturgie de la êgla âroupha (Dt. 21, 4) par laquelle ils attestent qu’ils ne sont pour rien dans la commission du meurtre, et que celui-ci n’est pas imputable à leur négligence, à une éclipse ou à une syncope de la présence nécessaire de chaque homme à l’existence d’autrui lorsque celui-ci se trouve dans la dépendance ou la détresse.

Toutes ces règles procèdent de la proclamation génésiaque d’Abraham, lorsque Dieu le convoque pour structurer plus solidement et plus solidairement la présence humaine : hineni, « Je suis ici ». Ce hineni a paru lorsque Moïse découvre la violence exercée à l’encontre de son peuple réduit en esclavage : « Il se tourna là et là il vit : car il n’y avait pas d’homme (ein ich) » (Ex. 2, 12). Pas d’homme. Et non pas Dieu. En Pharaonie génocidaire, l’humanité égyptienne s’était abrogée. Aucun recours humain n’était plus possible ou concevable. L’humain, haadam, s’était absenté de lui-même, comme la végétation disparaît d’une terre délaissée puis abandonnée.

Le désert des êtres résulte de la désertion, de l’abandon de poste en humanité, lorsque l’on s’adresse à vous parce que l’on pense vous trouver et que la parole d’appel, au lieu d’être reprise, au lieu qu’il lui soit répondu, tombe dans le vide intérieur. Mais pour déserter l’humanité, ne faut-il pas avoir au préalable abandonné ce Dieu qui fait obligation de ne pas se cacher d’autrui, qui fait de la présence d’autrui le réceptacle de sa propre Présence : « Ils me feront un sanctuaire et je résiderai au milieu d’eux » (Ex. 25,8)? La proximité cordiale de l’humanité est le véritable sanctuaire de la Présence divine. Au sein du sanctuaire, l’autel, le mizbea’h, battait comme le muscle cardiaque du peuple-un (Bavli, Eroubin).

C’est pourquoi science politique et théologie doivent concourir pour comprendre l’ampleur et la profondeur de la désertification et de la désertion humaines durant l’entre deux-guerres. En septembre 1938, la négociation de Munich ne fut pas qu’un événement diplomatique. Elle fut également un événement catastrophique, cataphysique – le contraire, l’envers de la dimension métaphysique de l’humanité, celle dont le mouvement intrinsèque est la montée et l’élévation.

Durant la Traversée du Désert, lorsque Moïse doit faire face à rien moins qu’à une tentative de putsch, le mot d’ordre des rebelles est bien lo naâlé : « Nous ne monterons pas » (Nb. 16, 9).

A Munich, les représentants des démocraties ont cédé face aux revendications d’Hitler et de Mussolini, de Moloch et de Behemot. Ils se sont désistés de leur responsabilité vis-à-vis de l’humanité entière ainsi reléguée à l’état de désolation. Il en ira de même en 1939 avec le pacte germano-soviétique : le contrat hitléro-stalinien marqua le comble du cynisme et du machiavélisme sans vergogne. Et comment ne pas évoquer aussi le silence de l’Eglise, silence dont elle ressent aujourd’hui douloureusement l’écharde dans sa chair et dans la véracité du message évangélique ? La désertion de l’humanité guetta Moïse lui-même, lorsqu’il ajoutait objection sur objection à Dieu qui lui demandait d’aller requérir de Pharaon qu’il laisse partir d’Egypte le peuple des Bnei Israël. Au point que Dieu doit concevoir une alternative, une autre option : « Et Dieu s’irrita contre Moïse et lui dit: « Voici Aaron, ton frère, le lévite, je sais que lui parlera vraiment et aussi le voici sortant à ta rencontre et il te verra et aura joie en son cœur » » (Ex. 4, 14). Alors que guette la sécheresse humaine germe la semence qui ressuscitera l’homme. La terre humanisante, la adama, donne naissance à un humain plénier, sans restrictions, lequel présente, outre son nom propre qui désigne la faculté supérieure de conception (hara) – le contraire de la stérilité -, quatre caractéristiques. Il est frère, ah’, autrement dit homme relié, qui ne se veut pas unique et isolé, réduisant l’univers à sa personne.

Cette fraternité est lévitique, au sens originel, fondée sur le sens du lo, du pronom personnel Lui, lequel désigne l’attention non pas au seul Tu, cher à Buber, mais à l’autre désigné du doigt; non pas celui à qui l’on parle mais celui dont on parle comme s’il était absent et interdit de parole. Et ce frère fructueux n’attend pas qu’on l’appelle après avoir laissé le chagrin et la mort occuper le terrain à sa guise. Il s’en vient sans attendre à la rencontre du frère dans l’épreuve, se porte à son secours. Enfin, cette décision n’est pas prise la mort dans l’âme, comme si la fraternité était une corvée et l’éthique un boulet de forçat. Dans le coeur du frère la joie décèle les sources de la force et de l’endurance. Voilà pourquoi Aaron fut capable d’être le cohen gadol, l’homme fraternel assigné à la Présence divine dans le peuple d’Israël.

Un demi-siècle après la découverte de l’horreur absolue, chacun est porté à des spéculations diverses sur le pensable et l’impensable. Il faut sans cesse se rappeler que la terre humaine, la adama, vomit qui la violente ou qui la nie dans son essentielle nature. La Shoah contraint à sonder en nous le niveau réel de notre fraternité féconde, spontanée, heureuse. Si la présence de l’être dans le besoin plonge notre visage dans l’ombre, nous oblige à une clandestinité honteuse, c’est signe que la désolation est en train de gagner sur la création. La Shoah oblige à nous questionner sur notre véritable dimension lévitique, sur l’aptitude à ne pas accepter qu’un homme en batte un autre entoute impunité, qu’il tente de l’humilier parce que sans défense, qu’il dénie sa conformation àla semblance divine.

Peut-on aller plus loin? Il faudrait alors réentendre la Parole : « N ‘invoque pas lenom de l’Éternel ton Dieu en vain » (Ex. l9, 7). « En vain » se dit en hébreu lashav. Samson Raphaël Hirsch l’explique : shav désigne l’indifférenciation organique et l’indifférence affective; on notera sa connexion avec shoah. Leçon terrible : c’est effacer le nom de Dieu que de l’invoquer alors que sévit l’indifférence et que l’effacement corrélatif de l”homme progresse. Dieu est absent dans notre absence. Dans notre présence diffusive, sa Présence, pour autant qu’on la souhaite est accueillie. Et en nul autre lieu.

Raphaël Draï (zal), pour la magazine l’Arche, Juillet 1995

[i] Anton Gill, The Journey back from Hell, Conversations with Concentration Camp Survivors, Grafton, 1988.
[ii] Raphaël Draï, La communication prophétique, Tome l: Le Dieu caché, Fayard, 1991
[iii] Emil L. Fackenheim, To Mend the World, Foundations of Post-Holocaust Jewish Thought, Shocken, 1989.
[iv] Célébrations dans la tourmente, Ed. Verdier, 1993.

PARACHA CHEMINI

In Uncategorized on avril 20, 2017 at 9:14

 ( Lev, 9, 1 et sq )

25 Chémini.

On l’a vu dans la parachat Vayakhel, une fois le Sanctuaire construit et monté selon l’ordre même, le séder, des prescriptions divines, la Présence de Dieu l’investit tout entier, au point de ne plus laisser place à Moïse en personne. Dans la parachat Chemini, il n’en va pas autrement mais il s’agit maintenant de l’ordre prescrit pour l’accomplissement des sacrifices, compris au sens hébraïque des korbanot, des liturgies de rapprochement. Cette fois encore Moïse sert pour ainsi  dire de moniteur à Aharon, non pour conforter son pouvoir sur lui mais pour signifier l’importance en ces actes là de la relation fraternelle pleinement vécue. C’est probablement pour cette raison que le tout premier des ces korbanot consistera dans un « veau adulte  et expiatoire ». Si la référence  à l’épisode du Veau d’Or dans laquelle Aharon s’est impliqué dans les circonstances que l’on sait est patente, elle indique aussi que cet épisode est dépassé, que la réparation spirituelle est sociale en est à présent parachevée. C’est pourquoi aussi,alors que leVeau d’Or avaitété singularisé parmi tous es éléments symboliques du moment, au point d’être  transmuté en idole, le veau du korban actuel  s’insère parmi d’autres animaux symboliques et purs, c’est à dire corrélés à la présence humaine et formant site de vie avec elle.

Bien sûr les actes et gestes subséquents accomplis en ce sens par Aharon et par ses fils comportent chacun un sens spécifique que les grands commentateurs, les mépharchim, de la Tradition sinaïtique éclairent. C’est aussi leur enchaînement qui revêt une signification intrinsèque. Comme le fait observer Benyamin Lau, en recevant la Thora sur le mont Sinaï et en la transmettant à tout Israël, Moïse consignait l’en-haut avec l’en-bas. En accomplissant  à présent les gestes  sacerdotaux pour lesquels ils avaient été désignés, Aharon et ses fils, conjoignent réciproquement l’en-bas avec l’en- haut de telle sorte que l’espace spirituel fût ouvert et praticable dans les deux directions, comme l’était l’échelle vue en songe par Jacob. Les anges y reliaient également les deux univers non pas séparés depuis les commencements de la Création mais différenciés pour que celle-ci sorte décidément du chaos, du tohou vavohou originel.

Cette gestuelle liturgique ne suffit pas à elle seule. Elle doit se conclure par un autre geste qui en collige toutes les étapes et indique ses véritables destinataires: « Aharon étendit ses mains vers le peuple et le bénit (lev, 9, 22) ». Sans cette bénédiction, les rituels antérieurs auraient été mécaniques et incantatoires. Cependant, une fois cette bénédiction  prononcée, rien ne se passe. Le récit évoque une seconde bénédiction prononcée  conjointement par Moïse et par Aharon. Alors et alors seulement  se produit la révélation divine annoncée dès le début par Moïse: «Ils ressortirent et ils bénirent le peuple et la Gloire divine se révéla à tout le peuple». S’ensuit la validation de cette liturgie: «Un feu s’élança de devant  le Seigneur et consuma sur l’autel le  sacrifice d’élévation et les graisses. Et tout le peuple vit et chanta et ils tombèrent sur leur face» (Lev, 9, 24). Le contenant s’avère adéquat au contenu et les deux voies corrélatives ainsi ouvertes par les deux frères, individuellement puis ensemble, permet à la Présence divine de se manifester au sein du peuple, ce qui transmute les tlounot, les récriminations habituelles, en chants de joie.

Une joie de courte durée. Deux des fils d’Aharon, Nadav et Avihou, saisis d’enthousiasme, croiront devoir accomplir leurs propres liturgies hors de cet espace là, ainsi  déterminé, hors de ce séder. Il en résulte qu’un feu s’élança également de devant l’Eternel mais pour les dévorer. De nombreux commentaires tentent d’éclairer les causes de cette tragédie. L’un d’entre eux retient l’attention: Nadav etAvihou n’auraient pas supporté que leur père ait eu à nouveau besoin de Moïse afin que la Présence divine se manifeste. Rivalité destructrice. Mais la cause principale doit sans doute être déduite de la prescription qui s’ensuit  dans  le récit même du Lévitique: «L’Eternel parla ainsi à Aharon: «Tu ne boiras ni vin ni liqueur forte, toi ni tes fils, lorsque vous pénétrerez dans la Tente de la rencontre, afin que vous ne mourriez pas, règle perpétuelle pour vos générations, et afin de pouvoir distinguer (lehavdil) entre le sacré et le profane, entre l’impur et le pur  et instruire les enfants d’Israël dans toutes les lois que l’Eternel leur a fait transmettre par Moïse » ( Lev, 10,  8 à 11 ).

Le service divin, la Âvodat hakodech, ne requiert aucune de ces attitudes par lesquelles l’esprit s’obscurcit et s’oblitère mais au contraire une pleine capacité de discernement. Et chacun doit se trouver à la place qui lui est indiquée non par son désir personnel mais par l’accomplissement de ce service même: Aharon et ses fils à leur place, et Moïse à la sienne, confirmée, de même que seront confirmées les places d’Aharon et de ses fils survivants lors de la révolte de Korah.

                                                                                Raphaël Draï zal 4 Avril 2013

Dayenou

In Uncategorized on avril 9, 2017 at 9:39

Article écrit dans le magazine l’Arche en Avril 1991, au lendemain de la Guerre du Golf

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La maîtrise de soi dont le gouvernement et le peuple d’Israël ont su faire preuve face aux tirs de missiles Scud a provoqué l’étonnement de nombreux commentateurs. Israël aurait ainsi enfreint sa loi fondamentale plus essentielle que ses textes constitutionnels : la Loi du Talion qui inspire sa permanente théorie des représailles dans le conflit qui l’oppose au monde arabe. Cet étonnement révèle en fait |’extraordinaire méconnaissance de ce que sont la Loi et la culture juives.  On la montré ailleurs à propos du mythe de la prétendue loi juive du Talion. Cependant la lecture de la Haggadah de Pessah fournit un exemple supplémentaire de la distance prise par la pensée juive vis-à-vis de la violence à quoi elle ne s’identifie pas, quand bien même elle aurait eu à en connaître le redoutable événement. Dans la Haggadah de Pessah, dans le récit hébraïque de la Sortie d’Egypte, de la libération des Bnei Israël des camps de concentration pharaoniques, chacun a lu, ou au moins a entendu lire, un passage relatant la série des miracles et bienfaits accomplis par Dieu pour la Libération de ce peuple qu’il appelle Mon Peuple (Âmi), série scandée 14 fois par la formule Dayénou: que l’on peut traduire par « cela nous aurait suffi », ou bien « cela eût été assez (day) « pour nous ». Autrement dit, le sens de la Libération ne se résorbe pas dans la violence que l’obstination de Pharaon avait rendue inévitable. Les Bnei Israël, témoins de la Grande Main de Dieu brisant celle que le Pharaon voulait maintenir fermée sur Son peuple, ne se prennent d’aucune manière pour la source ni pour le réceptacle de la puissance que cette violence extrême a révélée. Si Pharaon avait écouté la voix lui demandant – pour commencer sans le lui ordonner – de laisser aller ce peuple réduit en esclavage : Dayénou. cela aurait suffi. La violence fut en effet du refus pharaonique. Elle ne cherchait pas le prétexte de ce refus pour s’exercer aveuglement. Tel est le sens de la discussion qui s’engage dans la Haggadah, après l’énonciation des Dix Frappes, entre Rabbi Yossi Hagalili, Rabbi Eliêzer et Rabbi Akiba. De combien de plaies l’Egypte fut-elle réellement frappée. Dix? Cinquante? Deux cent cinquante? En d’autres termes, quelle fut l’ampleur exacte de la destruction infligée à l’Egypte qui avait entrepris le génocide des Bnei Israel? Le sens de ce comptage n’est pas strictement arithmétique. ll tend à rappeler qu’aucune violence n’est réductible à son seul choc immédiat. Vous pourriez penser qu’il n’y eut que dix frappes? Ceci est le point de vue de ceux qui n’eurent pas à les subir.  Pour ceux-là, ces « dix frappes furent comme si elles avaient été cinquante, ou deux cent cinquante, ou mille car leurs conséquences furent incalculables. Mais les Juifs n’en tirent ni contentement ni gloriole. La Haggadah constate seulement qu’il est des potentats dont l’esprit de destruction finit par tourner en autodestruction. L’absence de résistance immédiate devant eux  leur fait imaginer qu’ils n’en rencontreront jamais. Que le chemin de la divinisation est ouvert aux  succès de leurs armes, à la terreur qui s’attache a leur nom. Mais pour aussi puissante que soit leur main, si elle sert à opprimer et à avilir, une autre Main s’en saisira qui la forcera de s’ouvrir sous peine de la broyer. Tragique confrontation de ces deux dimensions de la puissance, la première provoquant l’autre : celle de l’homme qui se prend pour Dieu et celle de Dieu se révélant comme force du Futur : Yad et Yad Haguédola. Le sens éthique de cette confrontation se trouve dans la façon dont la Haggadah de Pessah prend ses distances vis-a-vis d’une pareille violence une fois reconnue ses conséquences. En hébreu la valeur numérique de Yad est 14. Est-ce alors le hasard si l’expression Dayénou se retrouve également 14 fois, faisant immédiatement suite à la discussion rappelée précédemment sur le nombre exact des frappes infligées à l’Egypte pharaonique ? Comme pour enseigner que la violence doit être régulée non pas globalement mais à chacun des paliers de son apparition. ll y a plus de trente-cinq siècles que la pensée juive a dépassé le stade de l’identité fondée exclusivement sur la force brute, avec ses fascinations initiales, puis ses désastres irréversibles. Depuis, c’est dans l’état de droit et dans la justice économique, tsedek et tsédaka, qu’elle fore les sources de I’Histoire d’lsraël.

Raphaël DraÏ, zatsal, l’Arche Avril 1991

Paracha Tsav

In Uncategorized on avril 6, 2017 at 10:44

(Lv, 6, et sq)

24 Tsav

Cette paracha est doublement importante, par son contenu propre et par son lien avec le  Chabbat Hagadol qui précède Pessah’, et d’ailleurs il y est aussi question ici de matsot, de pain azymes, à pétrir et à consommer par les cohanim, et plus particulièrement par les fils d’ Aharon, le Cohen gadol.

Mais elle commence par une prescription fort importante qui concerne la ôla, la liturgie ascensionnelle, qui doit se poursuivre toute la nuit, tandis que le feu de l’autel doit brûler sans intermittence, et être alimenté chaque matin. Cette prescription s’énonce en ces termes : «Un feu perpétuel (ech tamid) sera entretenu (toukad) sur l’autel, il ne devra point s’éteindre (lo tichbé) (Lv, 6, 6)».

Le sens de pareilles prescriptions pourrait paraître anthropologique et concerner l’état  actuel d’un peuple à peine sorti de l’esclavage, accédant non sans mal à la liberté des corps et à celle de l’esprit. Ces rituels là seraient alors strictement didactiques, sans transcender le temps où ils furent institués. Une  telle vue serait superficielle. Le terme même de ôla, formé sur le radical ÂL, élever, indique au contraire qu’au delà de tous les korbanot individuels ou même collectifs, se plaçait  cette liturgie d’élévation, d’ascension et de transcendance qui devait commencer le soir, lorsque la lumière du jour reflue et laisse place à l’obscurité, jusqu’au matin. Comme si la ôla devenait l’équivalent d’un  maor, d’un luminaire.

En quoi plus précisément une telle intention transcendante se discerne t–elle? En ce qu’elle ne s’accommode pas des temps où la lumière ne brille pas d’elle même. Il faut rappeler, justement en termes d’anthropologie religieuse, que dans la religion égyptienne, s’il faut ainsi la dénommer, d’où le peuple des Bnei Israël est sorti, la nuit était particulièrement angoissante où refluaient tous les monstres du sous–monde. La liturgie de la ôla surmonte cette disparition de la lumière du jour en instituant une lumière spécifique, de nuit, la nuit de la conscience. Et s’il faut insister sur une telle continuité, c’est que la liturgie nocturne de la ôla doit s’opérer à partir d’un feu allumé dés le matin (baboker), et qualifié en tant que tel de perpétuel, tamid, pour bien souligner que les différentes phases du temps cosmiques ne provoquent pas l’hétérogénéité du temps de la Création divine ; que toutes les temporalités particulières et locales retrouvent leur cohérence d’ensemble dans la volonté de perpétuer une clarté inextinguible, pour peu qu’on l’entretienne.

Et c’est pourquoi deux verbes sont employés  à son propos : d’abord  ce feu devra être entretenu : toukad, positivement. La traduction en langue française ne rend pas tout à fait compte des connotations de ce verbe en hébreu puisqu’il est construit sur le  radical KD que l’on retrouve dans KoDeCh ; comme si ce feu devait être non pas dévorant mais sanctificateur. Ce premier verbe se rapporte à la qualité intrinsèque d’une  telle source de lumière et d’énergie.

L’autre verbe sous sa forme négative se rapporte cette fois à l’attention humaine, au sens de la responsabilité par laquelle la notion de garde, de chemira,  trouve toute sa résonance. L’on devra donc se garder de laisser ce feu – référence de l’esprit et de l’âme, s’éteindre. Et cela non par à coups mais perpétuellement. La vie de l’esprit comme l’histoire du peuple d’Israël s’inscrivent ainsi dans la longue durée, vers l’éternité, le tamid se profilant vers le netsah’.

Les fils d’Aharon devront de leur côté confectionner avec de la farine issue d’offrandes des matsot, des pains non levés, le h’ametz, le levain, désignant l’effervescence, le gonflage sans augmentation de substance, l’équivalent de l’alcool dans le vin, l’alcool dont il devront se garder à leur tour avant de procéder aux actes qui relèvent du service divin. Par suite, si pour l’ensemble du peuple la consommation exclusive de telles matsot, avec ce qu’elles symbolisent et qui est rappelé lors du séder de Pessah, n’est prescrite que durant huit jours, elle l’est à titre quotidien et en somme perpétuel pour les cohanim, sachant que tout le peuple est lui même qualifié de mamlekhet cohanim, de souveraineté pontificale, le mot pontife prenant à son tour son sens du mot pont, de cette construction humaine  qui relie l’ici  et le là-bas, l’homme et son prochain, l’homme et le Créateur.

Raphaël Draï zatsal 21 mars 2013

ETHIQUE JUIVE ET EXTREMISMES – QUEL «FRONT NATIONAL»?

In Uncategorized on avril 4, 2017 at 10:03

Alors que la République française perd un à un ses points de repère, avec la confusion des esprits que cette extinction engendre, il importe  de rappeler l’axiome essentiel de l’éthique politique juive: «Prie pour la paix de l’Etat; n’était le respect qu’il inspire chacun avalerait son voisin tout vif». Quelles leçons en tirer pour la situation politique actuelle, au regard notamment de la victoire du Front national à l’élection cantonale de Vitrolles, ce qui n’eût été qu’un épiphénomène si des sondages récurrents et convergents ne plaçaient invariablement Marine Le Pen en tête des personnalités les plus populaires en France et son – nouveau? – parti en tête des prochaines Européennes?

La science politique ne s’accommode ni de la démonologie ni de l’apologie  aveugle. Marine le Pen est la fille de Jean -Marie le Pen. Il s’agit de savoir si l’affiliation idéologique suit l’affiliation à l’état civil. Héritière politique de son père en assume t-elle l’héritage anti-juif? Car, si Marine Le Pen ne cesse de déclarer ou de faire dire qu’elle n’est pas antisémite, et que ce n’est pas de son fait si elle n’est pas entrée officiellement en contact avec des représentants de l’Etat d’Israël, elle marchera longtemps dans l’ombre d’un père dont les mots d’esprit répugnants et l’apologie du pétainisme l’ont érigé en figure répulsive pour la communauté juive de France. Pendant longtemps la fille a ainsi subi la stigmatisation du père dont le parti était rejeté aux marges extrêmes de la vie politique, ce qui n’empêchait que l’on s’en servît à des fins de manipulation électorale. Le reproche acerbe en a été adressé à François Mitterrand. Si le Front National ne compte aujourd’hui que deux députés à l’Assemblée Nationale, au temps du mitterrandisme il en comptait un bien plus grand nombre sans que la République ait sombré. Marine le Pen l’a compris. Son élection à la tête du Front National l’obligeait à ménager son père avec les affidés de celui-ci et à ouvrir grand les portes et fenêtres du parti, d’abord en se faisant admettre comme l’une des figures incontournables du PAF puis en faisant habiliter le Front National comme une formation politique «normale» et légale, se réclamant à corps et à cris de la morale républicaine. Elle y a réussi.

Cependant, pour aussi intelligent qu’ait pu être son «reloookage» et l’accession aux affaires d’une nouvelle génération, elle n’y serait guère parvenue si les partis républicains patentés n’avaient entrepris de s’auto-démolir et de s’entre-tuer. Extrémisme de  l’irresponsabilité. Après vingt années d’opposition, la Gauche est revenue au pouvoir en 2012, promettant monts et merveilles. Depuis, pas un seul véritable emploi n’a été créé. La fiscalité prend des allures de racket  et nul jour ne se passe sans que des ministres du gouvernement Ayrault ne se déchirent à belles dents. Le  président de la République, lui, reste rivé à sa lorgnette, guettant le retour du beau temps. A droite, le tableau est non moins lamentable. D’abord privée de chef après la défaite de Nicolas Sarkozy, l’UMP s’en est donné un: Jean-François Copé, avant qu’un deuxième ne surgisse: François Fillon, tandis qu’un troisième se prépare  à remonter en selle. C’est dans l’hiver 2013, au pire moment de l’étripage entre les deux premiers, que le tocsin a sonné. Aucun régime politique ne dure lorsque majorité et opposition se trouvent simultanément en crise majeure. Dans l’opinion publique, la déception dépressive s’ajoute à la désillusion féroce. Telle est la raison non pas exclusive mais prépondérante de l’irrésistible montée sondagière de Marine le Pen: dans la déliquescence de la Vème république  elle a fini par incarner  l’espoir d’une alternative. Les réactions affectives n’y feront rien. On s’écriera que le programme économique du FN est délirant et inapplicable. Celui de la Gauche s’est–il avéré plus opératoire? Et la Gauche des bons sentiments a t-elle mieux réussi dans l’intégration à la République de l’Islam? Manuel Vals y est diabolisé. Le grand philosophe anglais Hobbes l’avait souligné: le Léviathan apparaît lorsque les régimes se décomposent. C’est pourquoi l’année électorale 2014, sauf miracle économique urgent, risque d’être sismologique en consacrant la primauté du Front national dans l’opinion publique.

En cette perspective, il importe que le leadership de la communauté juive soit plus uni que jamais, surtout en considération de son propre agenda électoral qui s’annonce houleux. Si les  temps à venir sont incertains, l’on n’aura pas manqué d’avertissements.

 Raphaël Draï – Actu J 18 Octobre 2013

Le sens des mitsvot: parachat Vayikra

In Uncategorized on mars 31, 2017 at 1:18

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« … si quelqu’un d’entre vous veut offrir au Seigneur une offrande de bétail (…) il appuiera sa main sur la tête de la victime et elle sera agréée en sa faveur pour lui obtenir propitiation ». (Lv, 2, 4).

«Quelque oblation que vous offriez à l’Eternel, qu’elle ne soit pas fermentée car nulle espèce de levain ni de miel ne doit fumer, comme combustion en l’honneur de l’Eternel». (Lv, 2, 11).

Traduction de la Bible du Rabbinat.

Comme bien des prescriptions contenues dans le Lévitique, le sens de celles-ci pourrait paraître abscons et ésotérique, se rapportant aux fameuses « lois cérémonielles » qui ont suscité les critiques et parfois les sarcasmes des spinozistes notamment. Ce qui définit une exigence spirituelle et pédagogique supplémentaire pour en faire comprendre le sens. En l’occurrence ces versets qui peuvent paraître on ne peut plus « ritualistes » comportent des significations d’une exceptionnelle importance par elles-mêmes et par leur complémentarité. Qu’en est -il des premiers?

Ils situent avant tout la polarité fondamentale d’une responsabilité essentiellement personnelle. Bien sûr, l’édification du Sanctuaire a doté le peuple d’un lieu de rencontre électif avec la Présence divine. Grâce au Sanctuaire, l’approche, la hitkarbout de cette Présence devient effective et praticable. Il n’empêche que, quels que soient les préparatifs et l’assistance des Cohanim, le korban proprement dit relève de la responsabilité singulière de qui doit l’accomplir en s’acquittant des obligations qui y sont liées. C’est pourquoi il devra assurer de ses propres mains le contact avec l’animal dévolu à cet effet, pour bien marquer la continuité à la fois matérielle et symbolique entre cet animal et lui.

Ainsi sont intégrés les différents niveaux du vivant appelé à la sanctification, à la kedoucha. Cependant, et dans tous les cas, il faut conserver le sens de la mesure, éviter toute forme d’exaltation ou d’excitation qui altèrerait ce processus d’approche graduelle, lequel se rapporte à un développement temporalisé de l’esprit et à un contrôle corrélatif des pulsions. Car l’esprit lui-même a ses propres troubles qui interfèrent avec ceux de la vie qualifiée de matérielle.

De ce point de vue, le texte du Lévitique, s’il incite à se libérer des enchaînements pulsionnels et des gravitations de la matérialité, nous met en garde contre les tentations de ce que l’on pourrait appeler le « quintessentiel ». A cet égard, le levain et le miel doivent être exactement dosés car ils indiquent comment les substances changent d’aspect mais sans se transformer et pourquoi les produits purs qui résultent déjà d’une extrême élaboration préalable ne doivent pas en outre servir à une « hyper- purification ». Une sublimation outrancière confinerait à l’ébriété et conduirait si l’on n’y prenait garde à chuter d’aussi haut que l’on avait cru s’élever. Le miel en soi est déjà un produit pour ainsi dire sublime, du goût à l’état pur. Faute d’un dosage exactement mesuré il peut s’avérer vomitoire. Point besoin de le sur-sublimer.

On aura noté enfin l’articulation interne de ces différentes mitsvot. En appuyant ses mains sur la tête de l’animal voué au korban, puis en dosant exactement le levain et le miel, c’est toute l’échelle du vivant et de l’esprit qui l’anime qui se trouve ainsi parcourue. Ce qui explique l’agencement structural des versets correspondants. En commençant par appuyer ses mains sur la tête de l’animal l’on se situe au point de départ d’un travail qui devrait mener jusqu’aux expressions les plus hautes de la spiritualité. Mais attention à ce que les spécialistes de la montagne qualifient « d’ivresse des sommets ». Noé en personne n’a pas su s’en garder et l’on sait ce qui a suivi (Gn, 9, 21 ).

Ce n’est pas pour autant que la première étape soit « primitive » ou triviale. Car c’est bien sur la tête de l’animal que les mains doivent en premier se poser et l’on sait que dans l’univers biblique, aux initiaux degrés du vivant, l’humain et l’animal sont strictement solidaires et requièrent conjointement la sollicitude divine.

 Raphaël Draï, zatsal, 6 mars 2014

Israël – Diaspora : une destination commune?

In Uncategorized on mars 29, 2017 at 11:42

 

La célébration de la Sortie d’Egypte dans la perspective du don de la Torah au Sinaï est propice à une mise en question de nos certitudes les mieux assurées, de nos partis pris les plus inconditionnels. Sitôt la mer Rouge traversée, les Bné Israël se sont mis à récriminer comme s’ils avaient oublié qu’ils venaient d’être libérés. Sitôt la Torah entendue directement de la voix de Dieu, l’impatience leur fit confectionner l’idole du Veau d’Or sous les yeux d’un Aaron désemparé.

Que dire de la présente période de l’histoire du peuple juif? Comment pouvoir se déclarer à ce propos, et tout à trac, de droite ou de gauche, sioniste enraciné ou diasporiste itinérant ? Ces oppositions antinomiques avaient encore un sens avant la création de l’Etat d’Israël, lorsque le sionisme n’était qu’une espérance et une utopie non encore confrontées à leurs réalisations effectives.

L’année prochaine, le mouvement sioniste aura officiellement cent ans. Cette durée est désormais assez longue, au sens de Braudel, pour dresser quelques bilans, pour inciter à quelques salutaires exercices de conscience. Quant aux notions générales de droite et de gauche, depuis l’effondrement des régimes communistes et la conversion des gouvernants socialistes au réalisme monétaire il serait déraisonnable de s’en servir comme de points de repère identitaires.

Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à nos convictions et nous fondre dans le mondialisme ambiant ou dans le cyberespace d’Internet. Ces considérations nous font surtout obligation d’être attentif au point de vue d’autrui, de tirer enseignement historique de sa biographie dans un monde qui ne sait plus trouver son chemin entre les fosses communes des génocides et ethnocides et entre les magmas verbaux de la nouvelle babélisation. Aujourd’hui, tant de mots et de phrases toutes faites ressemblent à ces oiseaux englués de mazout que font les marées noires. Alors, Israël ou Diaspora ? Par où passe l’avenir de l’existence juive ? Ce choix n’en est pas un pour les idéologues d’au-delà toutes les murailles des Chines intérieures.

Lors de la dernière assemblée du Congrès juif mondial à Jérusalem, le romancier A.B. Yehoshua s’est voulu tranchant et provocant : l’Etat d’Israël n’aurait que faire d’une Diaspora censée lui servir d’arrière-garde mais qu’il traîne en fait comme un boulet. Face aux réactions suscitées par ses propos, A.B. Yehoshua a protesté qu’on ne l’avait pas compris. Signe que le débat reste ouvert, à vif, et qu’on ne saurait le résoudre par pensées abrégées et phrases-choc. Comment ne pas comprendre son point de vue ? Les Juifs n’ont-ils rien oublié et rien appris de l’entre-deux-guerres ? S’imaginent-ils que les analyses de Herzl, d’Ahad Haam ou de Syrkin ne sont que paille et vieux papiers ?

Se croient-ils à l’abri dans une Diaspora qui a toujours tant de peine à liquider son antisémitisme consubstantiel et comprimé, celui qui se dénote dans tous les livres de l’Occident, de l’Evangile à peine expurgé jusqu’à Shakespeare et Voltaire ?

La croix érigée en 1986 sur le site d’Auschwitz le domine toujours, et en 1996 il faut que toutes les organisations juives se mobilisent pour éviter l’installation d’un supermarché aux abords immédiats du camp devenu symbole de la Shoah. Si nul ne songe à nier les progrès du dialogue entre Juifs et chrétiens, ne faut-il pas prendre garde cependant que l’affirmation d’une identité juive autonome renforce les résistances irrationnelles de celles qui se sont constituées, au long des siècles, sur l’axiome de sa disparition ou la proclamation

de sa caducité ? Pourtant, laissons de côté l’argument de la peur qui conduit à la trop triste représentation de l’Etat d’Israël comme « asile de nuit », encore que des milliers et des milliers de Juifs d’ex-Union soviétique en aient éprouvé récemment les bienfaits immédiats.

LE DIALOGUE CACHE

Mais les Juifs de Diaspora ne savent-ils plus ce que veut dire partager le sort réel de leur peuple,  lehih ‘alek , selon le verbe usité par le prophète Jérémie? Tel est l’argument utilisé cette fois par Zeev Sternhell pour fonder ce que l’on pourrait appeler son point de vue prioritaire de citoyen à part entière concernant l’avenir de l’Etat d’Israël, surtout depuis les Accords d’Oslo signés avec l’OLP. Il faut s’être battu au corps à corps avec l’ennemi pour décider de la perpétuation de la guerre ou au contraire de l’établissement de la paix avec lui. L’argument est de poids et la cruauté serait facile à l’encontre des jusqu’au-boutistes des salons parisiens ou des lobbies américains prêts à en découdre jusqu’au dernier soldat de Tsahal. Encore que les bombes islamistes, qu’elles explosent à Paris, à Buenos Aires ou à Jérusalem et Tel-Aviv, égalisent actuellement l’ensemble des Juifs du monde entier face aux moudjahidines-suicidaires.

En réalité, le débat Israel-Diaspora en recouvre un autre, au risque de les voir s’obscurcir tous deux : celui de l’Etat d’lsraël-Etat juif et celui de l’Etat d’Israël-Etat israélien, c’est-à-dire progressivement non-juif. L’assassinat de Rabin par Igal Amir en a exacerbé les dilemmes. Pour le meurtrier et ceux qui voudraient comprendre son geste, la paix signée entre Rabin, Pérès et Arafat l’a été au prix de l’abandon d’une partie des symboles et supports inaliénables de l’identité réelle, non circonstancielle, d’Israël. L’évacuation de villes comme Bethléem et Hébron, les incertitudes planant sur Jérusalem, les références agressives à un Etat qui se voudrait ‘laïc’, c’est-à-dire amnésique, c’est-à-dire encore anonymement israélien mais non plus généalogiquement juif, conduisent à s’interroger sur l’anormalité d’une telle « normalisation ». Quand l’objectif du mouvement sioniste reste de rassembler, si possible, les Juifs du monde entier en terre d’Israël, la formulation même d’un pareil objectif s’avèrera de plus en plus absurde et hasardeuse, au fur et à mesure que la terre d’Israël verra s’effacer ses signes identificatoires. Le retrait de territoires qui portent en eux cette immémoriale identité se compensera-t-il par l’invocation à un Etat ‘moderne’, c’est-à-dire qui ressemble à tous les autres, en adopte les finalités, en mime les structures, en ingère les éléments destructeurs?

UN ETAT ‘GALOUTIQUE’?    

Autrement dit, si l’Etat d’Israël doit être, de facto, un Etat pseudo américain, un Etat non plus sioniste mais assimilationniste, en ce sens plus galoutique que toute la Diaspora réunie, pourquoi quitter les Etats-Unis ou la France ? Sans compter que cet Etat moderne, ses promoteurs mêmes ne cessent de saper ses bases en affirmant qu’il s’est constitué dès l’origine à rebours de ses valeurs affichées, que son utopie égalitaire et son idéologie socialiste n’étaient que les masques d’un nationalisme comparables à tous ceux, machiavéliens, des cent dernières années. Etrange critique au demeurant, présupposant qu’il existe, ou aurait existé, un modèle de l’égalitarisme pur et du socialisme intégral dont un Israël placé dans des conditions optimales se serait éloigné pour des raisons au fond inavouables.

LA CROISEE DES CHEMINS

Entre la critique salutaire et l’auto-dénigrement suicidaire, par où se dessinent les nouveaux chemins de l’histoire juive ? La question passe d’un camp à l’autre comme la navette du tisserand pressé. Cette fois, pour les défenseurs de l’identité judéo-juive de l’Etat d’Israël, quel contenu recouvre ce qualificatif? Etre Juif, cela se réduit-il à des signes identitaires externes (kippa, cacherout), à des contraintes jugées parfois insupportables (la manière dont cette identité est religieusement conférée), à des vues nébuleuses sur l’organisation économique et sociale d’une société qualifiée tautologiquement de juive ? Que signifient tsédek et tsédaka dans l’actuel processus de mondialisation économique et informationnel ? Quelle est la signification effective du yovel, de l’année jubilaire, dans un monde où la sphère financière vit de son existence propre, ne connaît ni frontières nationales ni priorités sociales, et fait chuter les cours de la bourse lorsque tombe la nouvelle que le chômage va diminuer ?

Dans un pareil débat, chacun doit s’imposer le respect profond de ses interlocuteurs. Entre les deux guerres, un historien de la dimension de Doubnov a profondément cru à l’autonomie culturelle de la Diaspora en même temps qu’à la légitimité d’un Etat juif. A ses yeux, l’entité transcendante restait le peuple juif, c’est-à-dire l’ensemble constitué par la Diaspora et un Etat possiblement indépendant de ce peuple mais qu ne s’y réduirait pas. Vue admirable d’un humanisme si universel qu’il finissait pas oublier les erratismes du temps présent. Doubnov périt dans le ghetto de Riga. Les bêtes fauves du Illème Reich avaient alors entrepris de transformer les îles de la Diaspora en archipel de l’annihilation. Mais il y a tant d’autres manières de disparaître aujourd’hui. Près d’un demi-siècle après sa création en droit international, l’Etat d’Israël est reconnu par la chrétienté, par l’islam, par l’immense majorité des nations représentées à l’ONU. Cette reconnaissance lui a été si difficilement consentie qu’il est prêt à en jouir comme d’une fin en soi. Mais la fin tout court est toujours près de la fin en soi. Au long de leur tumultueuse histoire, le peuple juif puis, plus récemment, le mouvement sioniste ont connu de pareils moments : celui de la bifurcation des chemins (parachat derakhim) et du partage des esprits. Heureusement, il s’est presque toujours trouvé des responsables inspirés pour que le peuple ne s’y divise pas au risque de perdre en route une partie supplémentaire du restant des douze tribus. Nous sommes à une nouvelle croisée des chemins. Le pire serait que, les uns et les autres, nous choisissions notre destination dans le mutisme et le ressentiment. Il nous faut trouver les ressources spirituelles nécessaires pour parler ensemble de notre prochaine étape et si possible de notre commune destination.

Raphaël Draï zal, Arche Mai 1996

LE SENS DES MITSVOT: Paracha Vayekhel

In Uncategorized on mars 23, 2017 at 8:46

 

22vayakhel14 BIS

«Pendant six jours on travaillera mais au septième jour vous aurez une solennité sainte (kodech chabbat chabbaton) en l’honneur de l’Eternel; quiconque travaillera en ce jour sera mis à mort (youmat). Vous ne ferez point de feu (lo tébaârou ech) dans aucune de vos demeures ce jour là »… «Puis, que tous les plus industrieux d’entre vous (col h’akham lev) se présentent pour exécuter ce qu’a ordonné l’Eternel ». (Ex, 35, 2, 3 et 10).

Traduction de la Bible du Rabbinat.

Point n’est besoin de revenir sur l’insertion des prescriptions concernant le chabbat lors de la construction puis de l’édification du Sanctuaire[1]. Cependant, il faut s’interroger sur la reprise de ces prescriptions en même temps que sont récapitulés les différents éléments entrant dans cette construction. Ils sont récapitulés de nouveau parce que cette fois Moïse s’adresse au peuple après la faute du Veau d’or, au peuple muni des secondes tables de la Thora, au peuple édifié lui même moralement par la commission de cette transgression inouïe qui a failli lui être fatale. Et ce peuple – on l’a déjà explique aussi, est abordé comme KaHaL, doté des deux lettres hei et lamed, que l’on retrouve dans la louange du HaLeL.

Ce peuple n’est pas doté d’une mémoire exclusivement factuelle mais d’une mémoire transcendante. Il est en mesure de se souvenir non pour répéter mais pour se dépasser. A cette fin, il doit conjoindre deux attitudes et deux aptitudes qui d’ordinaire sont difficilement conciliables: la maîtrise de soi, soulignée par la reprise de l’interdit chabbatique, et la capacité de créer, d’où la référence aux « savants de cœur ».

Rachi s’interroge d’ailleurs sur la signification de cet interdit en ce point du récit biblique: serait-ce pour signifier que faire du feu le jour du chabbat relève d’une défense spécifique? Ou bien pour rappeler de manière plus générique encore la catégorie même des interdits opérants ce jour là? Il faut sans doute relier ces deux lectures. La seconde concernerait la référence formelle à ces prohibitions. La première, elle, soulignerait la dynamique interne, la contagiosité des transgressions. En ce sens, l’interdit de faire du feu comporte bien sûr un sens en soi mais aussi au regard du fait qu’une fois allumé un feu se propage, pour peu qu’il trouve sur son passage des matières à brûler.

La langue hébraïque l’indique par le verbe BoÊR: consumer, dont la racine constitue la « décombinaison » de la racine ÂBR qui désigne au contraire le déplacement progressif et se rapporte à l’état d’esprit du ÎVRi, de l’être-hébraïque capable en ses déplacements de relier le point de départ et le point d’arrivée, le passé et l’avenir. L’ombre du Veau d’or se discerne dans cette préfiguration du principe de précaution dont on sait la portée dans les dispositifs juridiques et éthiques contemporains. S’agissant du Veau d’or, le processus avait commencé par une injonction verbale en direction d’Aharon, durant l’absence de Moïse. Il s’est terminé par la brisure des Tables et, n’eût été l’inoubliable intervention de Moïse en personne, il se fût achevé par l’effacement du peuple de l’Alliance divine.

Toutefois, le principe de précaution ainsi entendu ne doit pas aboutir à l’inhibition du peuple rendu timoré, pusillanime et ayant peur en effet de son ombre. C’est pourquoi, suivant immédiatement le rappel des règles du chabbat et, on l’a dit, plus particulièrement de l’interdit d’allumer du feu, sont reprises les prescriptions relatives à la construction du Sanctuaire. L’on comprend mieux ainsi comment opère le récit biblique dans ses intentions didactiques: il met chaque fois l’accent, en tant que de besoin, sur les parties du comportement individuel et collectif à propos desquelles inattentions ou négligences, sans mêmes parler de transgressions, seraient certainement dommageables et mêmes irrémédiables. Agir sans précaution peut s’avérer destructeur, activement. S’entourer de tant de précautions qu’il devienne impossible d’agir serait tout aussi destructeur, quoique passivement.

Le début de la paracha Vayakhel conjoint donc ces deux attitudes. Il ne faut pas oublier d’abord que l’interdit précité est un interdit de finalité chabbatique et non pas une prohibition strictement arbitraire. L’expression chabbat chabbaton, par sa répétition, fait pièce à l’expressions symétrique et antagoniste, usitée dans la précédente parachamot youmat. Celle-ci désigne non pas seulement la peine de mort au sens juridictionnel, avec son encadrement procédural, mais la mortalité et même la morbidité d’un esprit, d’une institution, d’une forme sociale ou d’un régime politique. Celle-là se rapporte non pas seulement à la vie, à l’existence, mais aussi à ce qui fait que la vie soit vivante, à la « vivance », à ce que le Rav Kook nommera: h’ey hah’aym, la vie de la vie. C’est pourquoi, le récit biblique rappelle que les travaux du Sanctuaire doivent être confiés non pas seulement à des artisans «industrieux» mais à des « savants de cœur » qui sachent mettre le leur dans ce qu’ils accomplissent, avec vigueur et avec rigueur pour eux-mêmes et pour leur Prochain.

Encore une observation concernant cette fois les dimensions propres de l’anthropologie biblique. La transgression du Veau d’or ne fut certes pas vénielle ni anecdotique. Elle ravivait par sa violence et par ses caractères de passage à l’acte la transgression originelle commise au Gan Êden, celle des deux prescriptions constitutionnelles qui en garantissaient la viabilité: travailler (leôvdah) et préserver (lechomrah) (Gn,2, 15). C’est bien ce doublet intimement équilibrant qui se retrouve dans la présente paracha: attention au feu qui dévore, mais simultanément attention à la passivité qui dissout. Tous les chemins de la Création exigent cette illumination à deux degrés.

Raphaël Draï zatsal, 24 février 2014


[1] Cf. commentaire sur Tétsavé.

Meurtres de Toulouse : Retour sur une tragédie française (vidéo)

In Uncategorized on mars 20, 2017 at 10:27

Conférence du Dimanche 24 Juin 2012 organisée par « La Règle du Jeu »

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  • avec Éric Marty, Jean-Jacques Moscovitz et Raphaël Drai
  • modéré par Alexis Lacroix

Cliquer sur le lien ci-dessous pour visionner la conférence:

http://laregledujeu.org/tele-rdj/meurtres-de-toulouse-retour-sur-une-tragedie-francaise/

 

  AMALGAMES ET CONFUSIONS

In Uncategorized on mars 16, 2017 at 11:49

Je dédie cette chronique à la mémoire de Jonathan Sandler et des enfants massacrés dans les circonstances que l’on sait dans l’école Otzar Hathora de Toulouse. Il avait suivi le cours de pensée juive que j’avais donné sur « Le concept de dignité humaine dans la Thora » au Beth Halimoud de Bordeaux le 6 mars dernier (2012).

Dans la langue de bois la plus récente, le mot qui fait fureur est le mot « amalgame ». Sitôt dévoilée l’identité du tueur, alors présumé, de Montauban et de Toulouse, tous les micros et caméras ont été mobilisés selon le mot d’ordre: «  surtout pas d’amalgame » entre Mohamed Merah et les musulmans de France. Il faut  reconnaître que dans cet exercice les dirigeants de la communauté juive ont fait preuve de grand empressement, à se demander s’ils n’étaient pas en déficit de sympathie réelle avec leurs collègues du culte musulman. A vrai dire, depuis des années, en France, les relations entre juifs et musulmans  ne relèvent  plus du simple dialogue. Si les circonstances  n’étaient  pas aussi dramatiques, l’on dirait même qu’elles confinent au tango argentin. Dans ces conditions qui donc dans notre belle communauté aurait eu l’esprit assez tordu pour se livrer à  la moindre confusion entre musulman et islamiste? Cependant, à force d’éviter cet amalgame là, l’on ne fait plus attention à tous ceux dont pâtit cette fois et  bel et bien la communauté juive. A commencer par celui, abject, entre les victimes de l’école Otzar Hathora et les enfants palestiniens victimes  selon le journal algérien de langue française « Expressions » d’une aviation israélienne aux pulsions infanticides. Rappelons que l’autorité palestinienne elle même a rejeté cet amalgame  méprisable. Et que dire de cet autre amalgame: celui qui sévit entre cacherout et h’alal  et qui mobilise aveuglément contre l’alimentation cachère nos amis des bêtes qui traitent la culture juive comme l’on n’ose plus traiter les  indigènes  d’Amazonie ou ce qu’il en reste?

Les occasions de marquer notre solidarité avec  ceux des membres de la population musulmane souffrant de violences et d’avanies sont assez nombreuses pour que la communauté juive affirme en l’occurrence son irréductible singularité auprès des vétérinaires déculturés comme auprès des écologistes en voie de totémisation. Il n’en va pas autrement de l’épithète communautariste, stigmatisante et collante comme ces morceaux de scotch  à la fin du rouleau. On la retrouve au plus haut sommet de l’Etat où en réalité dans son usage à double entente l’on pense essentiellement au communautarisme prosélytique qui sévit dans ces quartiers hors – droit qui relèvent de facto des règlements du « Dar el Islam »  version Mohamed Merah. Pourquoi ce déni de langage et  cet aveuglement devant le réel? Pourquoi ne s’autorise t-on jamais à appeler les choses par leur nom sans les avoir auparavant amalgamées, c’est vraiment le cas de le dire, à la situation de la communauté juive? Désormais l’on n’ose plus évoquer la situation propre des musulmans sans devoir aussitôt la lester d’une référence abrasive à la communauté juive afin de faire partager aux adeptes de l’Islam français la clause paraît-il enviable de « la victime la plus favorisée ». Ces amalgames dangereux, ces fausses symétries pernicieuses trahissent un véritable trouble de la pensée et la baisse des seuils de la lucidité minimale dans l’approche d’une réalité de plus en plus préoccupante. Car qu’on ne s’y trompe guère: aucun défilé le cœur à la boutonnière ne saurait effacer cette réalité: dans maints quartiers Mohamed Merah passe désormais pour un héros, la vraie victime des hommes du Raid. Mais, dira t-on, et les victimes de Montauban et Toulouse? Allons! Évitons les amalgames.

                          Raphaël Draï, Chronique de radio J, le 26 mars 2012

 

 

 

 

 

 

 

Le Sens des Mitsvot: Parachat Ki Tissa

In Uncategorized on mars 16, 2017 at 11:39

21 Ki-Tissa

« L’Eternel parla ainsi à Moïse: « Et toi, parle aux enfants d’Israël en ces termes: Toutefois observez ( tichmorou ) mes sabbats, car c’est un symbole de moi à vous ( oth hi beyni ou beynekhem) dans toutes vos générations pour qu’on sache que c’est moi l’Eternel qui vous sanctifie. Gardez donc le sabbat, car c’est chose sainte pour vous (kodech hou lakhem)! Qui le violera (meh’aleleha) sera puni de mort (mot youmat) ; toute personne même qui fera un travail, ce jour sera retranchée (nikhreta) du milieu de son peuple » ( Ex, 12 à 14). Traduction de la Bible du Rabbinat.

L’importance de cette mitsva, en forme de rappel, tient à sa position dans cette paracha, elle même d’une importance exceptionnelle puisqu’elle relate la transgression du veau d’Or et ensuite le pardon obtenu par Moïse pour les anciens esclaves qui peinent à se libérer de leur état d’esprit et de leurs conditionnements antérieurs. Cette paracha poursuit en effet la description des éléments constitutifs du Michkane, du Sanctuaire, une description qui avait commencé dans la paracha Térouma. Pourquoi  cette soudaine insertion des règles du chabbat à ce propos? Ne dirait-on pas un ajout superflu produisant une rupture de ton, une cassure logique, un parasitage du récit? Il ne le semble pas.

Ce rappel en est bien un, mais dont il faut comprendre la finalité avant de revenir sur son contenu propre. Quel malentendu risquait d’entacher la confection puis l’édification du Michkane? Précisément d’en faire une chose en soi, un but ultime, l’équivalent d’un mausolée des Choses saintes, elles-mêmes fétichisées. C’eût été un comble de lutter contre les rémanences de l’idolâtrie par une oeuvre érigée à son tour,  directement ou subrepticement, en idole. Il fallait alors que la véritable finalité de l’entreprise fût rappelée.

Oeuvre de pensée et oeuvre collective, le Sanctuaire demeurait toutefois une oeuvre  accomplie de main et d’esprit humains  et en tant que telle susceptible de leur imposer ses rythmes et ses cadences, sa logique interne et ses entraînements, de l’autonomiser et de l’hétéronomiser en même temps. D’où, ici même, le rappel des règles du chabbat, de sa raison d’être et de ses finalités propres. On observera d’ailleurs que la nomenclature talmudique des actes prohibés le jour du chabbat et de leurs dérivés se raccorde expressément à la construction du Sanctuaire et à la nomenclature des actes qui y étaient interdits ce jour-là. Autrement dit encore, la signification du Sanctuaire et celle du chabbat se rapportent réciproquement l’une à l’autre.

Au demeurant, la signification du chabbat  ne se réduit pas à la somme négative des travaux interdits ce jour. D’abord et avant tout, le chabbat est un signe, mieux un symbole, et un symbole exhaustif qui permet la remémoration et l’actualisation perpétuelle de l’Alliance nouée entre le Créateur et le peuple appelé à mettre en oeuvre la Loi donnée au Sinaï, celle qui se rapporte à l’Oeuvre de la Genèse, au Maâssé Beréchit. Le lien entre la Loi du Sinaï et la situation de l’Humain dans le Gan Êden se trouve dans l’emploi du verbe LiChMoR: garder et sauvegarder (Gn, 2, 15). Ce qui conduit à bien comprendre ce que signifie « interdit » dans les deux contextes puisque d’autres interdits, non limités au chabbat, se trouvent énoncés par exemple dans les deux Tables.

L’interdit se dénote en hébreu par la préposition LO et s’écrit par les deux lettres conjointes: le lamed et le aleph, à ne pas confondre avec le pronom personnel: LoV  qui s’inscrit par la conjonction du lamed et du vav et qui veut dire: « lui ». La lecture en sens inverse, en hipoukh, de LO –  donc aleph – lamed,  donne EL qui désigne toujours une direction, un vecteur, une orientation. Dans le système juridique d’Israël, dans sa compréhension particulière de ce qu’est une Loi, un interdit ou une défense ne doit pas se comprendre comme une restriction et encore moins comme une atteinte au principe de liberté. Un  interdit barre une route sans issue tout en ouvrant une voie alternative. En l’occurrence, le chabbat dont la structure est mutualisante, puisqu’il lie le  Créateur  et le peuple qui l’écoute, est également sanctificateur. La sainteté doit être comprise selon l’économie politique et psychique instaurée par la Thora donnée Sinaï. Elle détermine un niveau supérieur de l’être dont toutes les facultés reçoivent ainsi leur plus haute expression. Après Maimonide, le Rav Kook insistera à ce propos sur la libération notamment de la faculté imaginative, corrélée à la faculté de raison, de sorte qu’elle développe son potentiel créateur du fait même qu’elle ne soit plus assignée à une tâche et à une seule[1].

Pourquoi ensuite l’annonce d’une sanction pénale aussi dure puisqu’elle confine à la peine de mort et à l’équivalent d’une excommunication? Une fois de plus, il importe de relier des énoncés juridiques aux principes vitaux qui leur donnent plein sens. On l’a dit, la construction du Michkane se rapporte à la situation de l’Humain dans le Gan Êden. C’est là que la première sanction au sens juridique a été énoncée sans qu’il soit sûr qu’elle eût été entendue. Dans le Gan Êden, et au titre de la responsabilité qui lui incombait, l’Humain (Haadam) devait à la fois transformer (leôvdah) ce site et le sauvegarder (léchomrah) ( Gn, 2, 14, 15) avec l’interdit du passage à l’acte sur l’Arbre de la Connaissance. Autrement, au lieu de s’inscrire dans le chenal de la vie, il se projetterait dans son contraire. L’expression alors usité, et que l’on retrouve dans la présent paracha: « mot tamout » ne se rapporte pas expressément à la peine de mort au sens judicaire mais à une inévitable et incoercible mortalité, à ce que les physiciens nomment parfois l’entropie, à la dégradation irréversible de l’énergie dans les systèmes clos.

La sanctification chabbatique permet  de retrouver le chenal d’une création infinie puisqu’elle trouve sa source dans l’infini de la Présence divine. Il n’en va pas autrement de la peine de kareth, du retranchement. Il suffira à ce sujet de noter que la racine de ce vocable KRTh est l’exacte dé-combinaison, si l’on peut dire, de la racine KThR qui désigne la Couronne royale: KeTheR, sachant qu’il n’est d’autre Roi que celui dont la désir de vie sort de sa parole  aimante.

Raphaël Draï zatsal 13 février 2014


[1] Orot Hakodech.

Le sens des mitsvot: Parachat Testavé

In Uncategorized on mars 9, 2017 at 10:10

13

(Ex, 27, 20 et sq)

«Tu feras confectionner pour Aaron ton frère (ah’ikha) des vêtements sacrés (bighdé kodech), insignes d’honneur (lechabod) et de majesté (oultif’éret). Tu enjoindras donc à tous les artisans habiles (h’akhmei lev) que j’ai doués du génie de l’art (rouah’hokhma), qu’ils exécutent le costume d’Aaron, afin de le consacrer à mon sacerdoce »

(Ex, 2 à 4). Traduction de la Bible du Rabbinat.

Les termes hébraïques originaux mis entre parenthèses indiquent à quel point la traduction précitée, fort approximative, ne rend pas compte de leur signification véritable. ll faut donc y revenir.

La précédente mitsva incombe à Moïse désigné ici comme le « frère d’Aharon », lequel doit officier comme Cohen Gadol, le Grand Prêtre. Chaque fois que des termes fondamentaux sont utilisés dans les quatre livres qui suivent le sépher Beréchit, il faut se reporter à ce livre pour en comprendre les significations initiales. Ainsi des mots vêtement (BeGeD) et du mot frère (AH’). La première fois qu’il soit question d’un vêtement dans la Thora c’est à propos du premier couple, après la transgression initiale du commandement de ne pas consommer du fruit de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal. Cette transgression met pour ainsi dire l’Humain à nu et à découvert. Pour se recouvrir Adam et Eve cousent ensemble des feuilles d’autres arbres et s’en font des « pagnes », comme traduit encore la Bible du Rabbinat (Gn,3, 7). Sans doute ces feuilles-là désignent-elles d’autres modes de connaissance.

Sans entrer une fois de plus dans des questions complexes de traduction, il suffit de comprendre que la notion de vêtement se rapporte physiquement et moralement à cette transgression générique qu’elle a charge de recouvrir et non de dissimuler. La confection des vêtements du Grand Prêtre ne s’y limitera pas. Il s’agit à leur propos d’aller plus loin: de réparer d’abord, de sublimer ensuite.

Les mêmes observations s’imposent à propos de la notion de frère, de ah’. Ne savons-nous pas qu’Aharon et Moïse sont frères de père et de mère? La mention du mot ah’ désigne en réalité un élément problématique découlant du premier fratricide. En d’autres termes, les mitsvot relatives à la confection des vêtements inhérents au sacerdoce sont voués à la réparation et au dépassement des deux transgressions initiales. Il ne s’agit pas non plus et seulement de decorum. C’est pourquoi la vêture du Grand Prêtre est elle même référée à l’idée de sainteté qui n’apparaît pas explicitement dans la traduction précédente.

Dans l’univers biblique la sainteté se rapporte chaque fois qu’elle est mentionnée, sous quelque modalité que ce soit, au choix de la vie, à son établissement pérenne. De ce point de vue, la confection de cette vêture importe tant par son objet que par les procédés mis en oeuvre. On observera que cette confection est confiée à des artisans, pour reprendre cette terminologie, qui ne doivent pas seulement faire preuve d’«habileté». Ils doivent être doués de facultés d’un tout autre niveau, être d’une part des savants de cœur (h’akhmei lev) et, d’autre part, être doués non seulement de sagesse mais d’esprit de sagesse (rouah’h’okhma). Ce qui conduit au passage à cette observation: il se trouvait donc au sein du peuple des esclaves à peine libérés de la servitude pharaonique des êtres de cette stature qu’il fallait savoir discerner, tout comme il avait fallu savoir le faire pour les juges et autres dirigeants du peuple selon la paracha Ytro (Ex,18, 21).

Que faut-il entendre par sagesse de cœur? Une sagesse qui transcende la simple intelligence technique. Comme l’expliquera plus tard le rav Kook, toute spécialisation (miktsoâ), efficiente dans son domaine propre, risque d’enfermer le spécialiste concerné dans les bornes de son savoir. Pour participer à une oeuvre collective, il doit s’avérer capable de relier sa connaissance à celle d’autrui de sorte à former une échelle de savoir complémentaire et supplémentaire, compatible avec ce niveau de l’oeuvre. En l’occurrence il s’agit de la construction et de l’édification du Sanctuaire, oeuvre homothétique à celle de la Création. A cet égard le Maâssé Hamichkane devient assurément l’homologue de l’oeuvre de la Création, du Maâssé Beréchit, et de l’Oeuvre de la Structure, du Maâssé Mercava.

C’est pourquoi les hommes et les femmes de l’art attachés à cette réalisation doivent également faire preuve d’esprit de sagesse afin que celle-ci ne se réduise jamais à ses modes opératoires, qu’elle ne cesse de se transcender jusqu’à atteindre les degrés de la Création nommé Cavod et Tif’éret. Chacun aura compris que des vocables, comme ceux de H’okhma, de Rouah’et de Tif’éret procèdent chacun et ensemble de l’univers des séphirot par lesquelles l’oeuvre de la Création divine devient accessible à l’entendement humain, sachant que depuis sa propre naissance l’Humain est le coopérateur (choutaf) du Créateur pour le parachèvement de cette Création.

Si les différents vêtements constituant la vêture du Cohen Gadol soulignent sa position singulière, particulièrement élevée, dans le processus de la Création sanctifiée ils ne doivent pas l’isoler du klal Israël. C’est pourquoi, ces vêtements sont confectionnés par des membres du peuple qui ne doivent pas être considérés comme de simples exécutants. C’est l’esprit du peuple, à son plus haut niveau, qui se transfère dans cette vêture. La prêtrise au sens biblique n’est pas une caste. Pareil dispositif se retrouvera d’ailleurs à propos de « la bénédiction des Cohanim » dont on sait qu’elle n’est pas unilatérale, descendant des prêtres jusqu’au peuple, mais qu’elle se formule en sanctification réciproque et dialoguée.

Raphaël Draï zatsal 6 février 2014

PAR TEMPS D’EPREUVE: L’ESPRIT DE POURIM

In Uncategorized on mars 6, 2017 at 11:24

Alors que la communauté juive de France s’interroge sur son avenir, il importe de garder à l’esprit des repères essentiels, et cela sans s’adonner au mélange des genres, celui qui mène à substituer la théologie à la politique. La célébration de Pourim en donne l’occasion. Elle marque en premier lieu la conversion sensible et palpable de l’hiver au printemps. Cette conversion là n’est pas seulement climatique. Elle souligne en effet un état d’esprit, celui qui inspire une forme aigue et intense de résistance morale face aux multiples visages et langages de l’antisémitisme. Il faut bien comprendre que ce fléau n’est ni circonstanciel, ni accessible à la raison. Il est inhérent à la manière aberrante dont s’est constituée l’identité occidentale durant plus deux millénaires. Lutter contre l’antisémitisme exige que l’on ait le souffle long et qu’on ne s’étonne pas, après chaque victoire contre ses sbires, qu’il reprenne sans cesse, si l’on peut dire, du poil de la bête, et quelle bête puisque le livre de Job laisse le choix entre Léviathan et Béhémoth! Pourtant nous ne vivons plus au temps de Pharaon ou de Haman. Nous vivons au temps de l’Etat d’Israël ressuscité après vingt siècles d’exil et de dispersion. Déjà, lorsque le peuple juif s’est retrouvé pulvérisé parmi les nations et exposé aux lubies de potentats divinisés, il s’est trouvé des êtres à la fois inflexibles et capables de prier, comme Mardochée et Esther lorsqu’ils surent faire face à une adversité qui s’annonçait fatale. Rien ne les fit plier, pas même le sentiment de peur sans lequel un être de sang et de chair ne saurait pas vraiment ce qu’est la condition humaine. Cette capacité de résistance morale procédait également et indissociablement d’une intelligence vive de la situation du peuple juif et de son environnement mortel. Car cet environnement là était simultanément traversé par des contradictions majeures entre intérêts personnels, statuts politiques, ambitions forcenées, qui ne tarderaient pas à se manifester férocement. En ce sens, Mardochée comme Esther furent des personnalités prophétiques si le prophète se définit aussi par la capacité de percevoir l’instant décisif, celui à partir duquel une époque bascule, une situation se renverse et que les juges du trop fameux tribunal de l’Histoire réalisent qu’ils vont à leur tour être jugés. Aujourd’hui en France, la communauté juive vit pratiquement en état de siège. Nul ne peut prédire l’impact de cette « bunkérisation » insensée en plein XXIème siècle sur le psychisme d’enfants qui doivent de toutes façons ne pas manquer la classe. La stratégie des antisémites de tous acabit est de leur mettre la vie à charge. C’est justement dans ces circonstances que sa propre histoire spirituelle lui procure les ressources d’une résistance exemplaire. Car statistiquement parlant tous ceux qui au long des siècles ont tenté de l’exterminer ont fini pendus ou carbonisés. En attendant, il faut discerner les deux affects essentiels de Pourim et s’y tenir fortement: le courage et la joie. Car comme y insistent les Sages d’Israël: si la peur est contagieuse, la joie est communicative.

 

Raphaël Draï zal, Radio J, 2 mars 2015.

Le Sens des mitsvot : parachat Térouma

In Uncategorized on mars 2, 2017 at 10:14

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(Ex, 25, 23 à 30)

A la mémoire de notre ami  Alain Nabet (zal), du groupe des EIF de Montpellier, recréé  en 1963.

«  Et tu feras ensuite une table en bois de « chtitim », longue de deux coudées, haute d’une coudée et demie, tu la recouvriras d’or pur (…) Et tu placeras sur  cette table des  pains de propositions (leh’em panim), en permanence devant moi (lephanai tamid) » (Ex, 25, 23 à 30). (Bible du Rabbinat).

Sans disjoindre ces différents plans de l’existence charnellement humaine mais vouée à une transcendance, la paracha Michpatim concernait les règles de la « société civile hébraïque », avec son état de droit primordial et sa représentation de « l’être ensemble ». La paracha Térouma, elle, concerne  la  sainteté du peuple.

Ce n’est pas que la vie sociale ou que l’immanence soient des niveaux secondaires ou triviaux de l’être, mais l’humain n’est pas statique, ni corporellement ni intellectuellement. Il se déplace et il se dépasse. La coexistence civile est à la fois une fin en soi, pour éviter le « tous contre tous » (P.A. III, 2) et le point de départ d’une vie d’un niveau encore supérieur, celui de la sanctification, de la kedoucha, selon la proposition faite plus haut: « Vous serez pour moi une souveraineté de pontifes et un peuple sanctifié (goï kadoch) (Ex, 19, 6). En quoi consiste cette sanctification pour qu’elle n’apparaisse pas «  mystique » ou éthérée?

Les versets précédents l’indiquent avec les mitsvot qu’ils énoncent. La « Table » dont il est question est à double dimension, comme le Sanctuaire, le « Mikdach » dont elle est un élément,  avec l’Arche de la Loi et la Ménorah, le Luminaire. Le « Mikdach » doit être construit et agencé selon un modèle, un tavnit, qui s’inscrit dans le Monde d’en-haut. Il doit opérer la translation, au sens quasi-mathématique, de sa structure et de ses fonctions dans le Monde d’en-bas afin de le transcender. Le mot « table » (choulh’an) est donc à  entendre selon deux sens, au sens matériel et au sens conceptuel lorsque l’on parle par exemple de table d’orientation ou de table de logarithmes. Construit sur la racine ChLH’, ce terme désigne non pas un plan fixe mais un plan dynamique et vectorisé, littéralement « mandaté » comme l’est le chaliah’, l’envoyé, en droit hébraïque. On relèvera aussi les  contiguïtés phonétiques et de signification entre les racines ChLH’et ChLKh, la seconde désignant le «tien», l’appropriation légale, moralement légitime. Que cette table soit recouverte d’or, qui représente le matériau pur par excellence,  marque la connexion entre  la pureté (tahara) et la sainteté (kedoucha); et l’on sait en outre qu’il s’agit là de deux des six Traités de la Michna, de la Loi Orale.

Sur cette Table située au Sud du Sanctuaire, et sanctifiant cette direction qui n’est plus exclusivement  topographique ou tellurique, doivent être disposées deux  rangées de six pains chacune. Donc, dans le Sanctuaire sont mis en relation les éléments les plus immatériels de la Création: la pensée, avec l’Arche de la Loi et la lumière, avec la Ménorah d’une part; et l’élément le plus matériel: le pain, symbole de toute nourriture humainement élaborée et cela, soulignons le aussi,  lors de la période même du don de la manne, de la nourriture la plus spiritualisée durant la Traversée du désert. Une nouvelle fois les Pirkéi Avot  insisteront sur cette connexion profonde « S’il n’y pas de Thora, il n’y a pas de farine; s’il n’y pas de farine, il n’y pas de Thora » (P.A.III, 21), exemple type de cognition «simultanée» dont les termes doivent être posés l’un après l’autre dans l’espace pédagogique mais qui doivent être pensés ensemble.

C’est dans le Lévitique que seront données d’autres indications relatives à ces pains immédiatement qualifiés de « pains de visage »  pour bien indiquer qu’il s’agit non pas exclusivement d’une nourriture « physiologique » mais bien d’une nourriture à visée sociale et, à la lettre, conviviale (Lev, 24, 5 à 9). Ces pains, appelés aussi h’alot, doivent être au nombre de douze, autant que le nombre des tribus d’Israël. Ils doivent non pas constituer un amas compact mais être distribués en deux rangées de six, chacune correspondant aux six jours «oeuvrables» de la semaine. Chaque pain est donc l’élément particulier d’un ensemble cohérent, séparé des autres par un intervalle distinctif mais en même temps relié à l’ensemble des douze. Sur chaque rangée devait brûler de l’encens, lequel indique la dimension de sublimation de cette alimentation ainsi sanctifiée.

Les pains étaient changés chaque chabbat de la manière suivante: sur un groupe de huit prêtres, deux portaient les pains nouveaux (six chacun) et deux  portaient des encensoirs. Les autres avaient les mains libres. Les deux premiers devaient disposer ces pains nouveaux sur la Table du Sanctuaire au fur et à mesure que les prêtres  aux mains libres ôtaient ceux de la semaine passée de sorte que la Table ne se trouve jamais vide. Puis l’on procédait au renouvellement de l’encens selon la même gestuelle. Il fallait ainsi que les mouvements des uns et des autres fussent parfaitement coordonnées[1]. Cette fois le lien n’est plus établi entre l’élément particulier et l’ensemble auquel il appartient, mais entre le discontinu et le continu. La succession des semaines, scandée par le jour du chabbat, est évidemment discontinue mais la coordination des mouvements de deux sizaines de prêtres rétablit  par elle même la dimension de continuité.

Enfin, les pains ôtés chaque semaine devaient être consommés à l’extérieur du Saint des Saints, six en priorité par les grands prêtres, par les cohanim, en raison du degré de sainteté auquel ils étaient d’ores et déjà dévolus depuis Aharon. Les autres étaient distribués aux prêtres ordinaires qui eux mêmes formaient transition et continuité avec le peuple tout entier en vue de sa sanctification propre.

Raphaël Draï zatsal, 29 janvier 2014

 


[1] Cf.Abraham Chill, The Mitsvot, Keter, Jérusalem, 2000, p. 119.

Le Sens des Mitsvot: Parachat Michpatim

In Uncategorized on février 23, 2017 at 8:34

 P18Michpatim14

Qu’est ce qu’une mitsva? La traduction la plus approchée proposerait « règle » ou « norme » de conduite. Ce qui implique la définition préalable de ce que « norme » signifie. Il n’est pas question d’entrer dans les débats nés de cette tentative de définition. Une norme est-elle exclusivement juridique ou comporte telle également des dimensions morales? Dans la Thora, la mitsva est bien une norme mais qui ne divise pas le droit et l’éthique. Elle est indissociablement juridique et morale, fin et moyen. Son principe générique remonte au « Gan Eden » lorsque le récit de la Genèse relate que le Créateur y disposa l’Humain auquel il enjoignit la première mitsva, explicite( vaytsav): consommer de tout ce que le Jardin produira, sauf de l’Arbre de la connaissance du Bien et du Mal ( Gn,2, 16).

Par où l’on comprend déjà que toute mitsva se rapporte à ce tout premier acte de discernement: entre le Bien –qui conforte le processus de la Création; et le Mal, qui  lui fait obstacle. Dans ces conditions que signifie michpat? Ce mot éclaire la dimension proprement prescriptive de la mitsva, la manière dont il importe assurément de s’exprimer et de se conduire de telle sorte que le mouvement de la Création l’emporte sur la propension contraire. C’est pourquoi, immédiatement après la paracha « Ytro » dont on pourrait dire qu’elle définit d’une part le droit constitutionnel d’Israël et d’autre  part les grands principes de l’institution judiciaire, la paracha « Michpatim » décline les principales normes concrètes de droit civil, de droit pénal,  et de droit social inhérentes au peuple des anciens esclaves, tout juste libérés de leur servitude et qui doivent faire l’apprentissage simultané de la liberté et de la responsabilité. Afin d’illustrer ce que michpatim veut dire à cet égard l’on prendra un exemple.

Le Sepher Chemot dispose – nous suivrons pour commencer la traduction de la Bible du Rabbinat: «  Si des hommes se prennent de querelle et que l’un frappe l’autre (ich eth réêhou) d’un coup de pierre ou de poing sans qu’il en meure mais qu’il soit forcé de s’aliter, s’il se relève et puisse sortir appuyé sur un bâton, l’auteur de la blessure sera absout (venékka ). Toutefois il paiera le chômage (chivto yten ) et les  frais de la guérison ( vérapo  yérapé ) » ( Ex, 21, 18, 19).

En quoi ce michpat concerne t-il les différentes branches du droit que l’on vient de mentionner? Pour bien le saisir, il faut reconnaître l’une des lignes de force de cette paracha qui ressemble, en première vue, à un catalogue de permissions et d’interdits sans logique interne. En réalité cette logique apparaît dans la distinction capitale entre droit civil et droit pénal, le droit social et le droit médical intervenant à titre médiateur. A bien les lire, les versets précédents  mêlent des données civiles et des données pénales. Frapper son prochain, es qualités et non pas simplement « quelqu’un d’autre », avec une pierre ou avec le poing, relèverait  du droit pénal. Il s’agit bien d’une agression ou à tout le moins d’un passage à l’acte. Comment expliquer que l’auteur d’un acte de cette sorte puisse s’en acquitter par un simple dédommagement?

Les michpatim en question se distribuent, on l’a dit, en deux premières catégories: ceux qui relèvent du droit civil, lequel  se rapporte aux incidents et accidents de la vie quotidienne, et ceux qui relèvent d’une intention délibérée, parfois préméditée, de nuire. Pour un peuple libre, la première catégorie doit recevoir une application extensive, la seconde s’avérer d’interprétation stricte et même « strictissime  ».

La question se pose ainsi à propos des deux versets précités puisque le passage à l’acte pris en compte aurait pu causer la mort de la victime mais que, par chance, cette issue fatale ne s’est pas produite. L’intrication de ces deux  champs juridiques: civil et pénal, dans ces deux versets, ouvre  à la nécessité pour le tribunal compétent de différencier déjà ces deux domaines. Ce n’est pas parce qu’un acte aurait pu avoir des conséquences fatales qu’il doit être immédiatement rangé dans la catégorie pénale, avec le risque encouru de la peine capitale, si elle pouvait s’appliquer. Dans tous les cas, le droit civil doit prendre le pas dès lors que les causes du fait générateur d’un tel dommage rendent cette primauté possible, légalement parlant.

Seulement, ce n’est pas parce que l’auteur du dommage serait acquitté – sous- entendu de l’intention criminogène – qu’il en a fini avec son jugement. Sitôt le dommage matériellement constaté – notamment par une claudication visible-il doit être objectivement et subjectivement réparé, d’abord au regard de l’arrêt de travail et ensuite au regard des soins engagés par la victime. L’important reste la réparation et le retour autant que possible à une vie normale, le lien social (réoût ) se trouvant par là – même lui aussi réparé, autant qu’il puisse l’être. On sait, suivant le commentaire de Rachi ( ad loc ) que c’est à partir de l’axiome « vérapo yrapé » que se développe tout le droit médical d’Israël dont on trouvera les bases essentiels dans les traités talmudiques concernés, notamment Baba Kamma (85 a)[1].

Une dernière observation à ce propos soulignera cette fois les intrications du droit positif avec les grands principes organisateurs de la vie du peuple. L’arrêt de travail  de la victime est désigné par l’expression chivto. Il n’est pas impossible que cette expression se réfère à un degré encore plus élevé  de significations. Le mot: « arrêt » (ChiB (v) To) est construit sur la même racine que le mot ChaBbaT. Tout se passe comme si cette  identité de racine indiquait que la cause la plus « générique »  du dommage se trouvait aussi dans un dysfonctionnement de l’institution chabbatique – avec ce qu’elle comporte de scansion des énergies physiques  et d’incitation à la réflexion –  ayant causé une contrariété de l’esprit et un trouble du comportement prédisposant au passage à l’acte  porté devant le tribunal. Car – et l’on n’y insistera jamais assez – l’existence même des michpatim, distribués comme ils le sont dans cette paracha, conforte l’interdit majeur et originel de se faire justice soi même.

Raphaël Draï zatsal, 20 janvier 2014

 

 


[1] On se permettra de renvoyer aux « Topiques sinaïtiques », tome III, « La Justice, le droit et la vie », Hermann, 2013.

Le sens des mitsvot : Parachat Ytro

In Uncategorized on février 17, 2017 at 12:46

 « Souviens toi du jour du chabbat pour le sanctifier. Six jours tu oeuvreras (taâvod) et tu feras tout ton travail (eth col melakhtékha) mais le septième jour est chabbat pour l’Eternel ton Dieu; tu ne feras aucun travail(melakha), toi, ton fils, ta fille et ton bétail, ni l’étranger qui et dans ta juridiction. Car six jours Dieu a fait le ciel et la terre et la mer et tout ce qui se trouve en eux et il est resté quiet le jour septième, c’est pourquoi Dieu a béni (barekh) le jour du chabbat et l’a sanctifié (vaykadéchéhou) » (Ex, 20, 8).

 17 Yitro15

Les prescriptions concernant le chabbat se trouvent énoncées dans le Décalogue, sur la première des Tables, celle qui concerne les règles régissant les relations directes entre l’Humain et le Créateur. On sait quelles feront l’objet d’attaques incessantes de la part de régimes tyranniques ou de mouvances religieuses qui les déclareront anachroniques et périmées. Pourtant leur position dans le Décalogue souligne leur importance décisive avec le fait qu’elles ne puissent être modifiées ou abrogées arbitrairement. Ne sont-elles pas rattachées à ce que l’on pourrait appeler l’exemple de Dieu, et cela non pas analogie ou par métaphore mais dans le corps du texte? Quelle en est la signification d’abord pour l’Humain, alors représenté par le peuple des Bnei Israël?

Cette collectivité humaine vient d’être libérée d’un long et dur esclavage où son esprit autant que son corps étaient enchaînés. Cette situation est rendue par l’expression kitsour rouah et par celle de bepharekh. La première se rapporte en effet à l’étrécissement de l’esprit, tellement asservi à sa tache qu’il en devient incapable de penser au delà du champ de boue où piétine le corps qui le porte. L’autre se rapporte à l’atrophie du langage, réduit aux ordres des maîtres de corvée, des ordres auxquels il est impossible de ne pas obéir, sans formuler une seule objection. Telle était la Loi de ce régime là à la suite des bouleversements qui s’y étaient opérés une fois Joseph oublié. C’est pourquoi la libération de l’Egypte carcérale, obtenue après une terrible épreuve de force, n’est pas une fin en soi. Elle se prolonge dans un projet qui constitue sa finalité et qui se trouve formulé précisément dans de Décalogue, qualifié également, selon l’expression originelle hébraïque: « les dix Paroles », en référence notamment avec le régime du bepharekh que l’on a souligné. Ce projet institue l’être humain suivant deux dimensions inséparables.

L’Humain est d’abord un «oeuvrant» mais aussi un «pensant», au terme de la séquence suivante. Durant les six premiers jours de la semaine, il accomplira de manière exhaustive toute son oeuvre (melakha) mais le septième jour sera dévolu non pas au ne-rien-faire mais aux expressions de son esprit. On aura remarqué que deux mots désignent le travail: âvoda et melakha. On pourrait estimer qu’ils s’opposent, que le premier désigne le travail grossier, incurablement servile, un reliquat de l’esclavage antérieur. Ce serait oublier que ce mot désigne aussi et surtout le Service, au sens social et sacerdotal. De ce point de vue tout travail consisterait dans le service désintéressé d’autrui, vis à vis duquel une obligation comparable serait requise. L’autre terme est celui de melakha, bâti sur la racine MLKh qui désigne la souveraineté, laquelle tisse ensemble la liberté individuelle et la préoccupation du bien commun.

L’oeuvre de six jours prédispose alors à vivre pleinement le septième qui est celui du retour sur soi, à la lettre de la réflexion. Ce qui ne se réduit pas à un pur et sec exercice analytique. Le jour du chabbat est celui durant lequel l’oeuvre des jours précédents livre son sens non plus au degré du corps mais à celui de l’âme, laquelle trouve l’espace-temps spirituel qui lui permet de se révéler. C’est pourquoi le chabbat est associé pour Rabbi N’ah’man de Bratslav à la vérité (emeth). La vérité se situe au delà du temps heurté et souvent contradictoire de l’oeuvre quotidienne avec ses ajustements continuels, ses revirement, ses déconvenues et ses ruptures. On en arrive ainsi à douter que l’existence ne soit pas insensée et anarchique. Le jour du chabbat ouvre à un autre point de vue. Non pas qu’il « ré- enchante » comme par magie les six jours précédents mais par cette émergence d’une faculté supérieure de l’Être, il les inscrit à une autre hauteur, dans une autre perspective. Aussi, comme le verset précité l’indique, Le Créateur observe lui aussi le chabbat car une fois qu’il a façonné l’Humain avec de la glaise, il doit l’envisager sous un visage différent, selon sa vocation, comme être parlant et pensant, unique dans sa Création et appelé à parachever celle-ci.

                   Raphaël Draï zatsal, 4 février 2015

Le sens des mistvot: Paracha BECHALA’H

In Uncategorized on février 10, 2017 at 12:34

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« On fit savoir au Roi d’Egypte que le peuple s’était enfui ; alors le cœur de Pharaon et de ses serviteurs fut inversé (yéapekh) à l’égard du peuple et ils dirent : « Qu’avons nous fait là d’avoir renvoyé Israël de notre servitude! » (Ex, 14, 5).

« Ainsi (az) chantera Moïse et les Enfants d’Israël … » (Ex, 15, 1).

Depuis que la confrontation a commencé entre le Pharaon et le Dieu dont Moïse et Aharon rapporte les demandes, la question morale d’une très forte intensité est posée. Comment expliquer sinon justifier le comportement de Pharaon, d’abord hautain et cassant, puis accommodant et même repentant pour ne pas dire manoeuvrier? Ce dernier revirement l’atteste. Après avoir autorisé, fût-ce la mort dans l’âme, le départ des Hébreux, voici que sur un simple renseignement concernant leur localisation, et estimant qu’ils s’étaient d’eux mêmes fourrés dans un piège, l’état d’esprit du Pharaon et de ses principaux conseillers les incite à un revirement ultime. Le verbe yéaphekh est encore plus fort. Il marque une complète inversion (hipoukh) comme si le passé ne s’était pas produit, comme s’il n’avait pas été constitué par des événements ayant une signification propre.

Voici qu’une nouvelle fois le jugement de Pharaon se réduit à l’instant actuel, qu’il se trouve dans l’incapacité de relier passé, présent et futur. Son jugement est obnubilé par son désir de toute puissance. Tout l’autorise à nourrir ce désir, même et surtout s’il a été fortement contrarié jusqu’ici. En termes de psychologie contemporaine l’on dirait que la personnalité de ce pharaon est une personnalité « alternante », qu’elle oscille sans cesse entre deux pôles contraires sans pouvoir trouver la juste voie laquelle en l’occurrence serait celle du respect de la réalité. Pharaon se montre incapable d’esprit de suite, ce que la langue hébraïque rend par le vocable ÊKeV que l’on retrouve dans le nom de Jacob: YaÂKoV. C’est pourquoi, l’esprit obscurci par le dernier élancement d’un désir comparable à un raptus, il croit devoir se lancer à la poursuite des Enfants d’Israël pour tirer d’eux d’abord une sanglante vengeance puis en ramenant les rescapés hébétés sur la terre d’Egypte afin de pérenniser le système esclavagiste dont elle vivait largement.

On sait ce qu’il en adviendra: après que l’armée de Pharaon s’était lancée dans le chemin à sec de la Mer Rouge dont les eaux s’étaient partagées en plusieurs chenaux, la destruction complète de cette armée transformée en une horde de bouchers décidés à exercer une vengeance mémorable et à obtenir une victoire rétroactive qui eût fait oublier jusqu’à la première des dix Plaies.

Relevons ainsi l’opposition entre la personnalité de Pharaon et celle de Moïse au contact précisément de cette même réalité. Un autre mot: az la dénotera. Lors de la révélation du Buisson ardent, l’on se souvient que Moïse n’avait pas déféré spontanément à la demande divine relative à la Sortie d’Egypte. Il avait plutôt accumulé les objections et les réserves, estimant cette mission hors de ses moyens d’alors. Une de ces objections mérite d’être soulignée: « Et Moïse dit à Dieu: « De grâce mon Seigneur, je ne suis pas homme éloquent et cela ni d’hier, ni d’avant hier, ni depuis toujours (méaz) (Ex, 4, 10) ». Le sens de cette objection doit être bien compris à partir de ce dernier terme: méaz. Moïse objecte d’une incapacité qui ne date pas d’aujourd’hui et qui ne s’est pas manifesté dans un passé à peine récent. Dire que ce handicap date depuis toujours laisse entendre qu’il durera toujours, qu’en somme il est incurable et que rien ne sert de l’ignorer. A ce moment là Moïse, tout grand qu’il soit et appelé à l’être encore plus, commet une erreur face à son interlocuteur divin: il extrapole de sa situation présente à la suite des temps, comme si l’avenir n’existait pas en soi, qu’il n’était qu’un simple prolongement du passé. La réplique divine sera bien celle de ce Dieu justement appelé Eternel. L’Eternité n’est pas la simple expansion indéfinie d’un temps antérieur, fixé une fois pour toutes et qui de ce fait pourrait être celui du désespoir absolu. L’Eternité est celle du Créateur qui « par sa bonté renouvelle chaque jour et perpétuellement l’oeuvre de la Création ».

Depuis, Moïse s’est laissé convaincre et d’objecteur à la Parole divine il en devient le réalisateur effectif et patient. Cette transformation personnelle se verra consacrée après la traversée de la Mer Rouge. Face à l’évidence de la libération du peuple hébreu dans son ensemble c’est bien le mot az qui advient aux lèvres de Moïse mais dans un sens complètement transformé, placé cette fois en perspective d’avenir. Et c’est sans doute pourquoi le traité Sanhédrin du Talmud s’appuiera notamment sur ce verset écrit au futur pour attester de la résurrection des morts et sur la prévalence de la vie.

Raphaël Draï zatsal, 29 janvier 2015

Le sens des mitsvot: Parachat Bo

In Uncategorized on février 2, 2017 at 10:42

« Et Dieu dit à Moïse et à Aharon en terre d’Egypte afin qu’ils l’explicitent: « Ce mois ci (hah’odech hazé) pour vous sera en tête des mois (roch h’odachim), il sera premier (richon) des mois de l’année (h’odché hachana) (Ex, 12, 2).

 15 BoJanv15

Pour les plus grands commentateurs de la Tradition juive, ce verset constitue en réalité la première de toutes les mitsvot spécifiquement prescrites aux Bnei Israël au moment où ils sont eux mêmes constitués en tant que peuple et afin que cette dimension reçoive tout son sens. Celui-ci peut à son tour être perçu et explicité clairement si l’on ne perd pas de vue que cette collectivité humaine tente de sortir d’un long, d’un très long esclavage qui lui fait perdre le sens des deux coordonnées principales de la conscience humaine: l’espace et le temps. L’espace se réduit pour les esclaves aux champs de corvée où ils façonnent à la chaîne des briques, avec de la boue et de la paille. Quant au temps, il se dévide dans une suite de jours sans autre destin que leur infinie répétition. De cette double atrophie, spatiale et temporelle, résulte le kitsour rouah’, l’étrécissement à presque rien de leur champ de conscience. A quoi il faut ajouter le bépharekh, l’atrophie de leur parole qui ne trouve à s’exercer que pour l’exécution sans délais d’ordres qui se veulent sans réplique, sous la menace des gourdins. C’est à la restructuration de ce champ de conscience, pour ne pas dire à sa structuration tout court, qu’est dévolue cette première prescription dont il faut s’attacher à comprendre la formulation et l’intention.

Il n’est guère aisé de définir ce qu’est le temps en soi. Il s’agit ici du temps à la fois psychologique, celui d’êtres appelés à la liberté individuellement vécue, et du temps historique, celui d’un peuple appelé à assumer collectivement une vocation au sein de l’humanité. Ce temps là se comprend selon trois modalité particulières mais qui s’intègrent les unes aux autres: le temps quotidien, celui des jours nommés yamim; le temps mensuel, celui que scandent les mois (h’odachim), et le temps annuel, celui de la chana. A quoi se rapportent-ils?

Le temps quotidien est celui de cette conscience minimale qui permet aux esclaves de simplement survivre. Comme on l’a vu, ce temps- là est devenu celui des répétitions stériles, du piétinement bourbeux. Aussi importe t-il de lui conférer une autre dimension, qui l’ouvrira à une autre perspective: le mois, en hébreu h’odech. Vocable particulièrement significatif par lui même et au regard du contexte actuellement éclairé. Par lui même puisque ce vocable est construit sur la racine H’DCh qui désigne le renouvellement, l’innovation, donc la reprise de la Création, par suite l’exact inverse de la répétition sans aucune progression sensible. Ce temps nouveau doit faire l’objet d’une première perception active, d’une première prise de conscience, immédiate, événementielle, rendue par la formule ce « mois-ci (hah’odech hazé) ». Et c’est en tant que tel qu’il deviendra non pas le premier mois, au sens ordinal, mais littéralement « la tête des mois », roch h’odachim, comme sera institué, dans une dimension supplémentaire de la durée, une tête de l’année: roch hachana. De sorte que l’on passe d’un temps qui est surtout un non-temps, celui de l’asservissement des sens et de l’esprit, d’un temps pour ainsi parler décapité, à un temps où se relient le passé, le présent et l’avenir; la mémoire, la décision et le projet.

Et c’est une fois ce premier étayage réussi que s’instituera le temps proprement calendaire, celui de la succession ordinale des mois, lesquels de ce fait même formeront une autre dimension encore de la temporalité, celui de l’année, de la chana. Ce dernier vocable est construit sur la racine ChN qui désigne maintenant le changement; non pas la modification mécanique mais celle qui intègre la dimension préalable du h’odech, de l’innovation, mais démultipliée selon les douze visages du peuple, suivant les douze facettes d’une Création scandée par des saison diversifiées, celles de la pluie d’hiver (guéchem) ou de la rosée printanière (tal).

On comprend mieux pourquoi le verset précité précise que ces prescriptions sont données en terre d’Egypte, autrement dit sur cette terre qui était devenue pour les descendants de Jacob celle de la dissolution des esprits, de la lobotomisation spirituelle.

Toutes les mitsvot qui s’ensuivent, et particulièrement celles qui concernent l’agneau pascal seront comprises selon cette perspective, à partir d’un temps qui se remembre et de corps jusque là pulvérisés, qui se rejoignent en plein clarté de l’esprit, sachant que l’Histoire est également redevenue printanière.

Raphaël Draï zatsal, 22 janvier 2015

ELIE WIESEL, AMIENS ET LA PICARDIE

In Uncategorized on janvier 29, 2017 at 9:47

Discours prononcé le 7 Février 1996 à l’occasion de la remise du titre Docteur Honoris Causa à Elie Wiesel, Prix Nobel de la Paix, par l’Université de Picardie Jules Vernes

D’un homme qu’on sait comblé d’honneurs, qui a reçu tant et tant de multiples distinctions, qui est, entre autres, Commandeur de la Légion d’honneur, Médaillé du Congrès américain, Prix Nobel de la paix ; d’un grand écrivain et d’un universitaire dont son biographe (l) dit, avec cette pointe d’irrévérence qui authentifie l`affection, qu’il collectionne les Doctorats honoris causa, on est en droit de se demander ce que pourrait bien lui apporter celui qu’a voulu lui décerner l’Université de Picardie Jules Verne. Certes, l’occasion s’en était présentée.  Encore a-t-il fallu la saisir et l’on n’ignore pas combien est complexe la procédure préparant la décision ministérielle qui lui donne enfin consistance. Toutefois, à bien discerner les causalités proches et lointaines d’une telle rencontre, et les perspectives qu’elle ouvre pour les œuvres de l’intelligence et de la paix, sans ce dernier – mais non ultime – Doctorat honorís causa, ceux qu’Elie Wiesel a déjà reçu eussent sans doute été incomplets l On aura compris qu’il ne s’agit pas seulement de ce qui brille mais de ce qui fait sens.

Elie Wiesel a entrepris d’écrire ses Mémoires. ll en a choisi le titre dans un verset de l’Ecclésíaste : « Tous les fleuves vont à la mer, mais la mer n’en est pas remplie ». Le premier tome est paru avec un titre en hémistiche: « Tous les fleuves vont à la mer… ». Aujourd`hui, qu’il nous permette, du point où il se trouve en cette anamnèse, de remonter avec lui en trois étapes majeures jusque vers la source qui dispense pour nous un peu de ce sens qui rend la vue aux aveugles et la parole à ceux qui n’ont plus la force ou le courage de parler. Ces trois étapes, toutes sises en Picardie, ont pour noms André Malraux et Jean Moulin, puis à Péronne, l’Historial de la première Guerre mondiale, enfin la Cathédrale d’Amiens.

Amiens est l’une des villes de France les plus modestes que je connaisse. Modeste dans l’acception éthique du terme : la modestie n’est pas l`effacement de soi. Elle procède d’un autre sentiment : qu’il est des urgences et des priorités qui vous imposent d’attendre votre tour. Elle a une contrepartie : elle ne doit pas vous faire complètement oublier de ceux qu`elle fait passer devant vous, comme le maître Echanson de Pharaon oublia Joseph qui au cachot lui avait rendu l’espoir. La rencontre d’André Malraux et d’Amiens, lors de l`inauguration de la Maison de la Culture de cette ville, il y a exactement trente ans, le rappelle avec force.

Amiens, comme tout le département de la Somme et la région de Picardie, a éprouvé dans sa chair les dévastations des deux Guerres mondiales. C`est pourquoi dans son allocution du 19 mars 1966, le ministre de la culture du Général de Gaulle, l’auteur de L’Espoír, souhaita que fût à jamais banni « le mot hideux de province » qui désigne l’enfermement, sent le renfermé, et fait briller, en contraste, le proche Paris de lumieres dont la Capitale est repue. A sa maniere, la venue d’Elie Wiesel à Amiens est une réponse à ce souhait car il n`ignore pas quelle est l’importance de la modestie dans la constitution même de l’éthique du  Dieu Un. La remontée du Fleuve commence bien par ce replacement dans le présent d’où l’Université de Picardie naîtra vraiment en 1968 afin que les étudiants de cette région de France ne fussent pas sans cesse condamnés au déracinement, et Paris, une nouvelle fois, transformé en immense internat pour jeunes adultes exilés. Malraux ne forçait pas la note en liant cette politique au mouvement de rien moins qu’une résurrection : « Si cet étrange appel au mot si confus de culture résonne tellement d’un bout à l`autre du monde, c’est qu’en définitive ce n’est pas l’appel aux morts mais aux ressuscités, et que vous pouvez prendre les contemporains 1 quand vous les mettez en face des grands Morts, ils seront toujours ensemble et se reconnaîtront parce que nous ne travaillons pas pour le passé, mais nous travaillons pour l’avenir ». L’un des romans les plus poignants d’Elie Wiesel a pour titre précisément L’Oublié. Il y souligne la nécessité et la difficulté de la transmission, autrement dit de la jonction actuelle du passé et de l’avenir, de la mémoire et du projet. Une étoile naît lorsque deux chemins de lumière se rencontrent. En 1996, à Amiens, en Picardie, les chemins d’André Malraux et d’Elie Wiesel se seront rencontrés à propos de résurrection. Mais il faut poursuivre cette remontée vers la source en se préparant à des moments plus cruels. C’est en 1964 que Malraux prononça son Oraison funèbre pour le transfert des cendres et des souffrances de Jean Moulin au Panthéon. Cette journée glaciale et grise, barrée du crêpe des nations en deuil, nul ne l’oubliera. Et nul n’oubliera jamais non plus la voix de Malraux déployant face à la France « la nuit constellée de tortures » durant laquelle les tortionnaires du IIIème Reich tentèrent en vain de faire parler l’ancien Sous-Préfet d’Amiens, devenu l`homme-clef de la résistance intérieure. Mais cette nuit où l’étoile polaire pleurait des larmes de sang en évoque inexorablement une autre. Celle qui fend comme d’un coup de hache la vie d`un adolescent de quatorze ans : Eliezer Wiesel, déporté de sa ville natale, de Sighet en Transylvanie, pour aboutir dans la stupéfaction de l’âme à Buchenwald et à Auschwitz. Ce qu’il en a retenu, cela peut être lu, mais ne saurait être dit à haute voix. Le Chant des morts doit se dire à part soi dans les paroles de la prière du Kaddish, de la Sanctification, qui parfois sanctifie Dieu contre Dieu et les hommes en dépit de leur folie ou souvent à cause d’elle. La présence d’Elie Wiesel à Amiens, représente la couture tout d’une pièce de ces nuits d’horreur et d’inhumanité afin que naisse un Jour qui vaudra ce qu’aura valu le combat préalable des morts-vivants pour que la vie l’emporte. L’œuvre de Wiesel revendique vers ce but, la dimension de la souffrance personnelle et celle de l’espoir pour l’ensemble, si l`on peut ainsi s’exprimer, des vivants-vivants. C’est ainsi qu’il entend l’injonction du Deutéronome que l’on traduit généralement par : « Tu choisiras la vie ». Lui, dit : « Tu choisiras les vivants ». En personne. Sans l’écran de théories refermées sur elles-mêmes, sans le cache d’idéologies tellement anonymes qu’elle rendent l’humain étranger à ses plus minimes occurrences. Ainsi se poursuit la remontée des rives du fleuve vers sa source.

Car l’Europe d’où surgit Auschwitz n`est-elle pas précisément celle qui ne sut accomplir ce choix là et commit l’incommensurable, l`irrémissible choix inverse? Rien n’est assimilable à la Shoah mais tant de chemins y ont conduit ! Notamment les hécatombes de la première Guerre mondiale. Là encore, la culture native de Wiesel est fouaillée, jusqu`aux entrailles. Des batailles qui se sont déroulées en 1914 et en l940, l`on prend la mesure dans les murs de l’Historial de Péronne qui s’est rattaché à l’Université de Picardie Jules Verne. On y découvre l’ingéniosité et la cécité de l`inhumanité, les échelles telluriques et cosmiques de la mort mondialisée, où toutes les couleurs du genre humain, d’Europe et d’Amérique mais aussi d’Afrique noire et du Maghreb, se sont confondues en un rouge cadavéreux. Dans un de ses recueils d’études, Célébration biblique, Elie Wiesel a tenté de comprendre le mystère du premier homicide qui fut aussi le premier fratricide. Le meurtre initial fut aussi l’assassinat infini du temps dans les cycles de la vengeance. On ne s’étonnera guère que Giono ait donné à l’un des chapitres de sont Refus dbbeissance, qu’il écrivit en plongeant la plume dans ce rouge bourbeux, la parole de Caïn : « Quiconque me trouvera me tuera ». La première guerre mondiale venait de loin et ira plus loin, il nous faut avancer encore et endurer les saignements de la mémoire.

Des hécatombes de Somme à celles de Lorraine, une arche funéraire s`est étendue au-dessus de ce lieu symbolique, qui désigne désormais, comme Auschwitz, non pas une localité mais un genre de ville assassinée, un site de desêtre, comme Sodome, comme Babel. Giono, toujours, restitue un fragment

de dialogue entendu entre deux futurs tués en uniforme montant au front, sachant qu’ils n’en reviendront pas:

-Qu’est-ce que c’est ça, demande Olivier,

-Ca quoi ?

-Cette ville ?

-Verdun, fait Doche.

-L’abattoir, dit Marroi.

La Première guerre mondiale ramena l`être humain non pas au degré de l’animalité mais au-dessous encore. Prêt du dit abattoir, des combattants aperçoivent un cochon. Entre eux la délibération est prompte : « On le tue, et puis on le cuit, là sur l’alcool solide ». Mais un autre soldat s’y oppose. Pourquoi? « Non, dit-il, moi je l’ai vu, il mange du mort toute la journée”. D`ordinaire, ce sont les hommes qui mangent la viande des animaux. Sur la Somme et à Verdun, les animaux mangeaient la chair de l’homme, que l`homme leur avait laissée. Si un noir arc-en-ciel réunit les abattoirs de la Somme et de Verdun avec les crématoires d`Auschwitz, il les réunit aussi avec la faillite politique et morale de l’Europe consommée à Munich. C’est parce qu’il avait trop marché dans le sang des soldats tués en piles que Giono défendra avec une aveugle véhémence les accords politicides passés entre Hitler, Mussolini, Daladier et Chamberlain en septembre 1938. On sait ce qu’il advint ensuite. Le Traité de Versailles avait voulu punir les fauteurs de guerre mais hélas aussi récompenser des Etats justiciers à leurs propres yeux. Il en résulta de multiples failles sismiques dans la totalité du territoire européen. L’enfant Wiesel faillit s’y engloutir à Sighet, en Transylvanie, puis dans d’autres sites qu’il ne faut pas citer de nouveau. Tant des siens n’en remontèrent pas. La faille de l`espace s’aggravera par la cassure du temps. Après la guerre, Elie Wiesel veut revenir à Sighet. Il ne découvre que l’absence et le vide, l’imprésence, l’évidence de l’anéantissement. ll creuse la terre pour tenter de retrouver sa montre d’enfant qu’il avait enfouie sous un arbre. Insistance de l’espoir : et si le temps se retrouvait quand l’espace s’est dissout? Mais le temps a aussi dissout la montre. Wiesel pensait-il encore à cette désespérante dissolution lorsqu’il fait dire à l’un de ses personnages, emporté par le mouvement révolutionnaire de 1’entre deux guerres : « La tempête a soufflé et les êtres ne sont plus ce qu’ils étaient… trop tard pour revenir en arrière. La vie c’est cela : un impossible retour ». A l’Université de Picardie Jules Verne, nombre d’étudiants étrangers et d’enseignants, pourraient être représentés ainsi, le front contre le mur d’une phrase pareille, ceux qui ont souffert et souffrent pour leur terre natale dont ils se demandent quand et même s’ils pourront un jour y retourner, redoutant que celle-ci ne soit pour eux, asiatiques ou maghrébins, ou venus d’autres pays d’Europe centrale ou orientale, ou d’ex-URSS, une nouvelle Sighet qui les laissera désemparés, avec l’insoutenable sentiment d’un effondrement intérieur.

Mais à poursuivre la remontée vers la source, le temps lentement se guérit et se suture. Nous voici proches du troisième lieu : la Cathédrale d’Amiens. Elle touchera Elie Wiesel d`abord comme elle a touché Proust. Apres les envers du monde, A la recherche du Temps perdu trouve en cet endroit de la Création l’une de ses sources scintillantes. L`intuition du temps comme durée, Proust l’aura en effet sinon trouvée, en tous cas confirmée chez Ruskin, et plus particulièrement dans l’un des ouvrages essentiel de celui-ci : La Bible d’Amiens. On en connaît le thème. Les cathédrales ne sont pas des édifices somptuaires, des palais religieux. Elles sont avant tout des livres, des « livres de pierre », où les créatures, affligées par le tourment des jour enténébrés. attaqués par la guerre et la peste, viennent retrouver le temps de l’origine et le sens de la transcendance intelligible. Les statues de la Cathédrale ne sont pas des idoles ni des fétiches. Elles « donnent à penser » lorsque l’oppression coupe le souffle et que la disette éteint les étincelles de l`esprit. A ce titre, il est des « mendiants » de la Cathédrale d’Amiens comme il est des « mendiants de Jérusalem », ceux qui tendent la main aux hommes pour la tendre ensuite à Dieu lorsque les hommes ont su leur faire digne réponse. Face au portique de la Cathédrale les intermittences du temps et du coeur se réduisent, et la durée lentement redevient continue, comme celui qui a perdu haleine d’avoir trop pressé le pas parce qu’il a eu peur, retrouve son souffle. Ce temps-là, de fil bleu, se renoue pour chacun jusqu`à ses sources génésiaques. A côté des Apôtres et des Saints, les créateurs de la Cathédrale qui n’avaient pas la mémoire avare ont aussi disposé les effigies des prophètes d’Israel, d`Isaïe à Zacharie, de celui qui vit la vacillation du premier Temple de Jérusalem jusqu’à celui qui encouragea la reconstruction du deuxième, en espérant que l`Histoire à venir en serait rassurée et l’exil qui déjà la menaçait à jamais dissuadé. Cependant chaque effigie de prophète est assortie d’une parole cette fois non pas figurée mais effective. Le livre de pierre se fait livre tout simplement. Et les statuaires picards font dire à Ezéchiel : « Fils de l’homme tourne ton visage vers Jérusalem » et au Prophète Michée: « les épées en soc de charrue ». A la recherche de l`Histoire des vivants, parmi lesquels et non pas entre lesquels il faut choisir la vie, la cathédrale d’Amiens, sise non loin de la synagogue, est à la fois rose des vents et table d’orientation pour quiconque, exilé ou déraciné, voudrait retrouver le chemin et la route. Depuis quelques années une mosquée l’accompagne.

Dans la remontée du fleuve vers sa source nous nous arrêterons là aujourd`hui: si tous les fleuves du monde ne peuvent remplir la mer, nul non plus ne saurait désigner l’endroit de la source de toute source. Que la vie ait conduit Elie Wiesel en Picardie est une offrande de sens et pour elle et pour lui. Comme pour tout témoin des limites de l’humain et des révélations de l’inhumain, il serait vain de lui demander d`avoir continûment une parole lisse, des propos sans entrechocs, des haltes qui ne seraient point brusques, une voix qui toujours porte les mots qu’elle doit dire. Face à la souffrance, pour Elie Wiesel un événement n’est jamais grand ou petit. Affronter Brejnev pour libérer Sakharov et consoler les parents de Malik Oussekine, c’est tout un. En le recevant, nous contribuons à rendre leurs couleurs aux arcs-en-ciels calcinés, leurs formes aux cités et aux vies dévastées. Et qu’il s’agisse de l’ex-Yougoslavie, des israéliens et des palestiniens, de la France et de l’Allemagne, des avenirs possibles de ce monde impossible, aucune question ne saurait être éludée par lui ni être ponctuée à son encontre par un point final.

Raphaël Draï, 7 février 1996

Doyen de la Faculté de Droit et Sciences Politiques Sociales de l’Université de Picardie Jules Verne

(1) Philippe-Michaël de Saint Cheron: Elie Wiesel (Plon. 1994).