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Lumière d’être

In Uncategorized on décembre 9, 2017 at 11:42

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Si l’été désigne l’empire du soleil, l’automne puis le début de l’hiver marquent la souveraineté de la lumière, invitant à son éloge. Le 25 du mois de Kislev, jour après jour, s’allument ainsi les huit lumières de Hanoucca qui montent dans la nuit pour évoquer la Présence divine, génératrice de cette lumière génésiaque par laquelle se perçoit tout autre source lumineuse. « Dans ta lumière se voit la lumière », murmure David dans ce psaume que Renan à placé en exergue de Naphtali. La vie est impossible sans air, sans eau ni pain. Que serait-elle sans lumière ? Et sans la lumière d’hiver, la lumière de compassion ?

L’hiver n’est pas la plus sombre des saisons. Le dépouillement des arbres dégage au plus large et au plus loin l’aire céleste ou le soleil enfin peut se regarder en face, soleil esquissé du matin, hâtif de midi, gris-perle de l’après-midi, rougeoyant aux abords de la nuit mais toujours compatible avec nos yeux ouverts. Par-là se ressent un équilibre intime du monde qui laisse pressentir ce que veut dire le mot révélation quand rien ne se dissimule, que les êtres se présentent en ambassadeurs fidèles d’une autre Présence. Lorsque le temps social vire au noir, que l’âme voudrait rentrer en elle-même, n’avoir pas été insufflée dans un corps trop souffrant, advient la consolation de la lumière.

Dieu en a fait la première leçon, au commencement ardu de la Création : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Et la terre était tohu bohu. Et la ténèbre à la surface de l ’abime ; l’esprit de Dieu s’essoufflait sur la face des eaux ».

Nul n’en doit douter : aucune création ne va de soi. Sitôt initiée elle se heurte à ce qui contredit son principe, eût-il été divinement décidé. Face à la création la ténèbre s’encuirasse : face à la ténèbre l’Esprit divin halète. La ténèbre résiste, refuse toute transformation, toute métamorphose. Elle s’entête dans un état que le verbe être est impuissant à designer. Alors Dieu parle : « Et Dieu dit : « Soit Lumière » ».

Dieu n’ordonne pas. Il appelle à l’aide. Seule la lumière, sollicitée par son nom personnel « Lumière », permettra que l’œuvre de Bereshit se poursuive, n’avorte pas comme un embryon inviable dans la fondrière sans fond du chaos primordial, aveuglement perpétué.

« Et Lumière fut ». Cette formule au passé n’est que de syntaxe. Elle veut surtout signifier que la lumière aussitôt se présenta. La nature de la lumière se lie à ce mérite. Face à la peine divine, elle n’hésite, ne tergiverse pas. Elle répond sur-le-champ, avant que l’idée d’instant n’ait été créée. Dieu sait reconnaitre un tel mérite, ses prolongements et ses ulteriorités : « Dieu vit la lumière car c’était bien ». Premier jugement, irréfragable, de valeur. Tous ceux qui adviendront ensuite s’y ajouteront. Lorsque la politique brouillera les regards, endurcira les cœurs, armera les poings ; lorsque la pensée à son tour s’obscurcira, que les chemins et les routes se dissoudront dans l’incertitude ; lorsque la désespérance absorbera l’espoir comme le sable boit l’eau, interviendra la remémoration du geste de lumière d’où l’être naît : sans phrases, sans délais, afin de mettre la ténèbre qui ne sait que s’épandre dans l’impossibilité d’assurer la prorogation du non-être. La leçon sera humainement entendue. L’équivalent de « Et Lumière fut » sera le « Hineni » d’Abraham, le « Je suis ici », tout présent, répondant à l’appel de Dieu quand la fureur et l’absurdité se mettent en travers des routes ouvertes vers la divine bénédiction.

Les bénédictions de Hanoucca marquent une différence radicale entre le feu et la lumière. Le feu dévore, se dévore, puis meurt d’inanition, retournant à la ténèbre dont il n’a fait que différer les reflux. La lumière qui dure, patiente, germinative, féconde le regard, lui donnant à jamais le goût de faire longuement exister ce que le néant a laissé échapper. Elle n’embrase pas la nuit mais l’embrasse. Elle s’y détache comme le rouge sur le noir, la perle sur le velours. A l’instar de la lumière ressuscitée de la havdala shabbatique, elle ne cherche pas à se retrouver seule, au plus tôt, mais retient, indéfiniment, au bord de la table où scintille le Zohar la couronne des hôtes entre lesquels se tiennent, attentifs et silencieux, les archanges venus écouter les interprétations humaines.

La lumière réconcilie en les magnifiant les visages de la terre que la ténèbre dissocie et fait se combattre. Elle donne d’impromptus rendez-vous au désir de vivre sous toutes les latitudes, où que nos pas nous aient menés. Face a la cinémathèque de Jérusalem, elle transverbère la muraille de la Ville ancienne et d’une heure à l’autre la fait passer du blanc nacré au mauve-fauve ; à Marseille elle s’épand au-dessus de la ville en voile de mariée ; à Paris, elle s’avère profuse, profonde, multiple, comme jouée à l’orgue. A Moscou elle se guérit lentement des cicatrices du feu ; à Montréal, elle s’infuse dans le Saint-Laurent qui l’océanise ; Constantine, elle faisait ouvrir les recueils de psaumes et de piyoutim. Par elle, à Rome le vert des pinèdes devient d’émeraude. A Safed, elle fait des bouquets d’étoiles éternelles avec les paroles des Sages. Chaque fois, elle est cette longanime prière des yeux qui déclôt la prière des lèvres, autorisant alors la lecture de la Loi écrite de son encre.

Raphaël Draï zal, L’Arche Janvier 1999

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA VAYECHEV

In Uncategorized on décembre 7, 2017 at 6:17

9 Vayéchev

« Voici l’histoire des générations de Jacob: Joseph.. » « Or Israël aimait Joseph plus que tous ses fils… » « Ses frères virent que c’était lui que leur père aimait plus que tous ses frères. Ils le prirent en haine et ils ne purent lui parler en paix » « Joseph fit un rêve qu’il raconta à ses frères… « Et voici que vos gerbes se sont prosternées devant ma gerbe… » (Gn, 37, 2 à 6) 

La Thora ne se réduit pas à un récit édifiant, mettant en scène des héros surhumains, dénués de passions et sans aucune faiblesse. Au contraire, chaque fois, elle souligne leur vulnérabilité, leurs passions immaîtrisées, leurs contradictions intimes. Ainsi en va t-il de Jacob-Israël. Sa contradiction la plus intime est indiquée par le verset précité qui s’engage sur le récit des générations (Toldot) – au pluriel – de Jacob et qui ne mentionne en réalité que le seul Joseph. Ses autres frères seraient-ils exclus de la généalogie des Patriarches et en tous cas de la filiation spirituelle avec leur propre père?

Le même récit livre l’explication de cette exclusivité: l’amour que Jacob porte à Joseph et qui le distingue parmi tous les autres membres de la fratrie, un amour lui même causé par ce que Joseph représente pour leur père commun: il est « fils de son grand âge », autrement dit il le rassure. Cette vieillesse là n’est pas sénescente mais créatrice. Qu’en résulte t-il? Une fois de plus le récit biblique ne procède nullement par effets de sourdine et par périphrases: les frères de Joseph en éprouvent rien de moins que de la haine (sin’a) à son encontre, une haine tellement virulente qu’elle les empêche désormais non pas de lui parler mais de lui parler en paix. Leurs échanges ne sont plus que diatribes. Ils ne savent plus s’adresser à lui que sur le mode périlleux de la dispute et de la querelle. Tout ce récit est une invite à une lecture psychanalytique. Quel rapport en effet entre cette dilection paternelle et la haine collective des frères lesquels s’approchent dangereusement de l’abîme du fratricide?

L’amour, surtout dans sa modalité passionnelle, n’est pas un affect comme les autres. Cet affect là est un signe suprême de reconnaissance. L’être qui en est privé se sent rejeté au néant, devient l’équivalent d’un mort vivant. Comme l’amour doit répondre à l’amour, lorsque cette réciprocité n’est plus opérante l’amour récusé se convertit en son contraire et mute en affect haineux. Et c’est bien ce qui advient entre Joseph et ses frères lesquels se sentent non-aimés de celui qui demeure leur géniteur et dont ils ne comprennent pas la passion exclusive pour ce frère tard venu. On observera d’ailleurs à quel point la relation ici décrite est complexuelle car à aucun moment le récit biblique n’évoque un affect de haine des fils non-aimés ou moins aimés pour leur père qui pourtant apparaît comme le principal responsable d’une pareille situation. Toute la haine suscitée dans un tel contexte est reportée par eux sur le seul Joseph. Commet celui-ci y réagira t-il?

Étonnamment par un rêve sans ambiguïté, un rêve de prééminence, de domination dont, là encore, la symbolique, parle d’elle même. Comme toutes les productions oniriques, cette dernière est susceptible de nombreux commentaires et l’on ne peut que relever l’homologie de la technique talmudique d’interprétation des rêves et celle de la « Traumdeutung » freudienne. Certes, le rêve de Joseph est avant tout l’expression de son propre désir, celui que son inconscient doit mettre en scène puisqu’il ne peut s’exprimer dans la vie diurne pour la raison qui a été indiquée: par le blocage de toute parole pacifiante entre les protagonistes de ce véritable rapport de forces. Mais une fois de plus qu’en résulte t-il? Un redoublement, un surcroît de la haine fraternaire. Comment l’expliquer elle aussi? Une hypothèse se forme: tout se passe comme si pour les frères de Joseph le rêve qu’il vient de leur divulguer et qu’ils ressentent comme une provocation cynique exprimait non pas son désir personnel mais celui de Jacob-Israël. Selon une interprétation strictement psychanalytique ce «second tour» de haine réactionnelle peut être compris comme visant indirectement mais cette fois personnellement le père dont la dilection discriminatoire va conduire au drame que la suite du récit biblique relatera.

On l’a souvent dit, lorsque le récit biblique met en évidence des lacunes, des carences, des syncopes de l’intelligence, il décrit aussi comment on y supplée. Et c’est sans doute pourquoi, comme on le verra, une fois que le drame potentiellement fratricide se sera dénoué, Jacob-Israël délivrera à l’attention de ses fils une bénédiction à la fois commune et individuelle, attestant de son indéfectible amour pour chacun d’eux.

Raphaël Draï zatsal, 11 décembre 2014

VIDEO PARACHA VAYECHEV – L’aventure de Joseph (2007)

In Uncategorized on décembre 7, 2017 at 6:09

Sefarim Octobre 2007 – Déconstruction et reconstruction fraternelle – n° 9

Cliquer sur le lien ci-dessous pour accéder à la conférence

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UNIQUE ET UNIE, JERUSALEM – Actu J (Avril 2013)

In Uncategorized on décembre 6, 2017 at 9:08

Comment éviter les lieux communs en évoquant Jérusalem ? Aucune ville au monde ne se trouve autant au confluent de la politique et du spirituel pour ne pas dire de la mystique. Cependant, si les trois religions dites du Livre la revendiquent pour leur capitale, le langage a ses contraintes que l’on ne peut nier qu’en se coupant du réel. Qu’on le veuille ou non, Jérusalem correspond à un nom hébraïque : Yérouchalaïm, la Ville de la paix double, celle des corps et des cœurs, celle du monde d’en-haut et du monde d’en-bas, une paix toujours à construire et à parachever. Il est probable que sur ce site d’autres peuples aient vécu mais à l’opposé de ces significations qui engagent l’idée même de l’humain et ses tensions vers ce qui le dépasse. Lorsque le peuple juif revendique Yérouchalaïm pour capitale, il ne revendique pas un lopin de terre seulement. Il demande que soient reconnues ce qui en Yérouchalaïm fait sens à partir de lui pour l’univers des hommes. Et c’est précisément afin de signifier au peuple juif qu’il n’existait plus en tant que tel, qu’il était exproprié de sa terre, de son histoire et de sa pensée, que la Rome impériale détruisit le Temple attestant de la Présence d’un Dieu qui n’était pas le Dieu Mars, puis le recouvrit par d’autres édifices et monuments voués à effacer cette mémoire-là. Le peuple juif n’a jamais consenti à une pareille oblitération. Si Rome avait vaincu grâce à sa force militaire, un jour elle serait détruite par une force qui outrepasserait celle de ses légions. Ainsi d’autres puissances lui succédèrent, chrétiennes ou musulmanes. Chacune tenta d’imposer à cette ville des rites, des cultes, des droits antagonistes ayant pourtant ce point commun: les Juifs n’y disposeraient jamais d’autre place que celle concédée par la commisération envers ceux qui semblent plus démunis que des bêtes abandonnées. En découvrant la Jérusalem turque et la condition des « dhimmis » qui y végétaient Pierre Loti écrit: « Nous pleurerions avec eux s’ils n’étaient Juifs ». Pour souligner à quel point la disqualification théologique engage la dégradation des sentiments d’humanité… La constance et la force d’âme d’Israël s’avérèrent à la mesure de ces dénis. Aucun substitut de la Ville magnifiée par David ne fut jamais accepté. Lorsqu’à la fin du XIXème siècle, le peuple juif, mû par Herzl, revint dans l’histoire du monde afin de rétablir sa souveraineté politique, Jérusalem demeurera le point de ralliement des sensibilités que le journaliste autrichien aux intuitions fulgurantes su fédérer en y épuisant sa jeune vie. Les puissances du temps n’y consentirent jamais spontanément, ni sans arrière-pensées. La géopolitique était toujours déterminée par ses tropismes confessionnels. Les Juifs à nouveau maîtres de Jérusalem ? C’eût été déjuger deux millénaires d’« enseignement du mépris » à leur encontre, qu’il fût dispensé en grec, en latin ou en langue coranique. Les responsables du mouvement sioniste mondial se sentaient néanmoins dans leur droit. Ils ne réclamaient ni Rome, ni Constantinople, ni la Mecque mais uniquement la cité-source de leur mémoire vivace, le phare de leur espérance. Ils tinrent bon en dépit des circonstances adverses, avec un sens aigu du temps politique et des fautes commises par leurs ennemis, des fautes qui n’étaient imputables qu’aux contre-sens que ces derniers ne cessaient de commettre sur l’orientation de l’histoire d’Israël et sur l’attachement à ce lieu comme à nul autre. En juin 1967, à la suite d’une guerre que l’Etat d’Israël n’avait pas cherchée, la partie Est de la Ville que la Jordanie s’était illégalement appropriée en 1948 fut enfin réunie à sa partie Ouest. Comme il fallait s’y attendre, le religieux dictant la ligne consciente ou non du politique, ce qu’il est convenu d’appeler la société internationale refusa de reconnaître cette réunification et se réservait Jérusalem- Est à titre de dot pour un Etat palestinien recevant son nom propre directement de la Rome qui avait déjudaïsé cette terre. L’Etat d’Israël y réagit en 1980 par une Loi fondamentale établissant Jérusalem pour sa capitale unie et éternelle. Loi fondamentale que ni le Conseil de sécurité ni l’Assemblée générale des Nations unies, avec ses majorités automatiques et grégaires, ne reconnaissent. Quoi qu’il en soit, c’est bien la première fois depuis deux mille ans qu’au titre de la souveraineté d’Israël, les trois religions coexistent réellement à Yérouchaïm, enfin la bien-nommée. La Ville-Monde mérite ainsi le sceau de la sainteté. Pourquoi ne pas l’admettre loyalement ? Et qui oserait la démembrer à nouveau ?

Raphaël Draï zal, Actu J 26 Avril 2013

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA VAYICHLA’H

In Uncategorized on novembre 30, 2017 at 11:37

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« Il donna aussi un ordre au deuxième, ainsi qu’au troisième, ainsi qu’à tous ceux qui suivaient les troupeaux, en disant: « C’est de cette façon que vous parlerez à Esaü quand vous le rencontrerez. Et vous direz: «Voici ton serviteur (âvdékha) Jacob est aussi derrière nous ». Car Il disait: « Je veux l’apaiser (akapéra panaiv) par le présent (béminh’a) qui me précède et ensuite je me présenterai à lui, peut être me pardonnera t-il (oulay yssa panay) » (Gn, 32, 20, 21).

« Jacob resta seul et un homme lutta avec lui jusqu’au lever du jour » ( Gn, 32, 25). 

Dans la Tradition juive et dans la symbolique d’Israël, le troisième des Patriarches est associé à deux valeurs suprêmes: la vérité et la paix. C’est surtout à la paix (émeth) et au chalom que s’attachent les versets précités car toute valeur a son envers, si ce n’est sa caricature.

A l’évidence, sachant que son frère aux intentions fratricides s’approche de lui et de son camp, Jacob choisit une stratégie: celle de l’apaisement. Il s’agit de savoir si celle-ci ne confine pas au désistement, à la négation de soi. Cette attitude là résulte d’une analyse psychologique et de l’évaluation d’un rapport de forces. Pour Jacob, il est compréhensible qu’Esaü nourrisse à son encontre ressentiment et haine puisque ce frère unique se sent dépossédé du droit d’aînesse et qu’il se montre inconsolable.

Certes, la rétrogradation qui s’en est suivie dans l’ordre de la bénédiction abrahamique n’a pas empêché Esaü de prospérer matériellement et de devenir une sorte de superpuissance. Jacob ne peut pas ne pas en tenir compte. Lui, est resté homme d’études, pasteur de troupeaux et ne dispose d’aucune force armée, à moins de considérer que ses fils pourraient en tenir lieu. D’où, après avoir opté pour la stratégie de l’apaisement, la tactique à laquelle il se résout: séduire, si ce n’est circonvenir son frère en adoptant une attitude de soumission et en le subornant par une série de présents successifs censés le faire revenir à de meilleurs sentiments. Jacob entend préserver sa vie et surtout celle des siens. Mais ne tombe t-il pas d’un excès dans l’autre au point d’aboutir à l’inverse de l’objectif qu’il se proposait d’atteindre?

D’abord comment peut-il imaginer qu’Esaü, chef de guerre, se fasse dupe de ce stratagème, qu’il ne se tienne pas sur ses gardes, sachant comment Jacob, de son point de vue, a déjà abusé de son état de faiblesse? Cependant, et avant même que de rencontrer son frère, Jacob va devoir faire face à une nouvelle épreuve. Une fois son dispositif de survie mis en place, et alors qu’en pleine nuit il s’apprêtait à franchir le gué du Yabbok, une créature innommée se saisit de lui, le contraint au combat, et cela jusqu’à l’aube. Le dénouement de cet affrontement énigmatique consistera dans le changement de nom du patriarche qui désormais sera nommé Israël. D’où cette interrogation: pourquoi ces deux événement sont –ils juxtaposés comme si le second avait été causé par le premier?

Une des réponses possibles tient dans le mot âvdekha: « ton serviteur » initialement employé par Jacob pour s’adresser à son frère et tenter de se le concilier. Ce mot a été jugé excessif tant sur le plan relationnel que sur le plan spirituel. Sur le plan relationnel, il semble déjuger la position de Jacob en tant que frère aîné de droit depuis que Esaü s’est désisté de cette aînesse et des obligations qui lui sont attachées dans les conditions que l’on sait. Une chose est l’humilité, la ânava, autre chose la négation de soi, l’abaissement, l’auto-humiliation, à la limite du masochisme lequel ne peut que provoquer le sadisme du protagoniste. Tout se passe donc à cet instant comme si Jacob doutait rétrospectivement de sa légitimité et reconnaissait Esaü de facto comme l’aîné véritable. De ce fait même, déroger à ce niveau conduit à déroger au niveau spirituel. Jacob qui se déclare serviteur d’Esaü est-il encore le serviteur de l’Eternel, dispensateur de la bénédiction générique dévolue à l’Humain (Haadam) et qu’Abraham doit relever?

C’est sans doute pourquoi, en cette phase de doute, le combat qui s’ensuit et qui contraint Jacob à se dépasser constitue t-il la preuve que la peur n’est pas le mobile de son attitude; qu’il ne redoute aucun affrontement. Quiconque l’y engage – être humain ou créature autre – n’est pas maître d’en déterminer l’issue. C’est en ce sens que Jacob est nommé Israël. Au terme de ce combat, ce n’est plus Jacob mais bel et bien Israël, l’aîné confirmé en son aînesse, que rencontrera Esaü, qui désormais doit se le tenir pour dit.

                         Raphaël Draï zatsal, 4 décembre 2014

RAPPEL EVENEMENT Dimanche 26 Novembre : Hommage Raphaël Draï

In Uncategorized on novembre 23, 2017 at 11:07

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Institut Universitaire Élie Wiesel
119 rue La Fayette, 75010 Paris, 

Sous la direction de
Michel Gad Wolkowicz 
Professeur de Psychopathologie, Universités Paris-Sud, Tel Aviv, Glasgow ; psychanalyste – Association Psychanalytique de France – ; Président de l’Association Internationale Inter-Universitaire Schibboleth – Actualité de Freud –
Raphy Marciano 
Directeur de l’Institut Universitaire d’Etudes Juives Élie Wiesel
Franklin Rausky 
Doyen de l’Institut Universitaire d’Etudes Juives Élie Wiesel

ARGUMENT 
La réflexion de Raphaël Draï sur la signification de la liberté et de la culture dans la société, sur la problématique de la civilisation et de la barbarie, et la responsabilité stimulante qu’il nous laisse du choix de la vie… participeront d’une présentation commentée et critique de la part de chacun des intervenants depuis leurs disciplines respectives – décrivant le champ de la pensée de Raphaël Draï, telle qu’elle se développe dans ses livres (entre autres) : « La politique de l’inconscient », « La sortie d’Égypte », « Le mythe de la loi du talion », « Freud et Moïse », « Psychanalyse, loi juive et pouvoir », « Lettre ouverte au Cardinal Lustiger », « La traversée du désert. L’invention de la responsabilité », « La communication prophétique », « Sous le signe de Sion », « Topiques sinaïtiques », à « Totem et Torah », en passant par ses textes dans les ouvrages de Schibboleth – Actualité de Freud – (éditions In Press), notamment : « États du Symbolique… depuis « L’Homme Moïse et la religion monothéiste, en passant par Freud, Rothko, Appelfeld – Droit, Loi, Psychanalyse – », « Présence de la Shoah et d’Israël dans la pensée contemporaine Nom sacré/nom maudit », et « Les Figures de la cruauté – Entre civilisation et barbarie –». Ainsi se croiseront et s’étaieront les unes les autres, la pensée psychanalytique, la pensée juive, le Droit, les sciences politiques, le sionisme, la bio-éthique, la philosophie…

AVEC

Marc-Alain Ouaknin
Professeur des Universités, rabbin, philosophe, Membre du Comité Scientifique de Schibboleth— Actualité de Freud – : « Pensée juive, philosophie et psychanalyse ».

Jean-Pierre Winter
Psychanalyste, Fondateur du Coût Freudien, Membre du Comité Éditorial de Schibboleth — Actualité de Freud – : Titre à préciser .

Prof. Marc Zerbib 
Professeur de Médecine, Chef de Service Urologie, Centre Hospitalo- Universitaire Paris-Centre : « Et tu choisiras la vie ».

Franklin Rausky 
Doyen de l’Institut Universitaire Élie Wiesel : « Babel et Jérusalem ».

Daniel Draï 
Chef d’entreprise « De L’Arbre de la Connaissance au Choix de la vie » .

Yaël Elkyess-Draï 
Juriste : « La responsabilité en droit et selon la Loi Juive » .

Michel Gurfinkiel
Philosophe, économiste, essayiste : « Raphaël Draï, intellectuel et universitaire juif engagé » .

Michaël Bar Zvi 
Philosophe, Université de Tel Aviv, Membre du Comité Éditorial de Schibboleth — Actualité de Freud – :« Sous le regard de Sion » .

Rav.Daniel Dahan
Grand Rabbin dAix-en Provence, Docteur en Droit : « La Loi du Talion: mythe ou réalité ? » .

Claude Birman 
Professeur de philosophie ; Professeur d’études juives à l’Université Populaire du Judaïsme ; Membre du Comité Éditorial de Schibboleth — Actualité de Freud – : « L’approche plurielle de Raphaël Draï. L’unité de dimensions diverses – le klal –, et : la même Thora, mais toute autre» .

Thibault Moreau 
Psychanalyste, Vice-Président de Schibboleth — Actualité de Freud – : « Le lieu mental» .

Michel Gad Wolkowicz 
Prof. Psychopathologie, Universités Paris-Sud, Tel Aviv, Glasgow, psychanalyste, Président de l’Association Internationale Inter-Universitaire Schibboleth — Actualité de Freud – : « Ouverture — Le meurtre est-il fondateur ? »

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA VAYETSE

In Uncategorized on novembre 23, 2017 at 10:57

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« Il fit un rêve (h’alom) et voici qu’une échelle (soulam) était dressée (moutsav) vers la terre et son sommet conduisant vers les cieux (hachamaïma) ; et voici que des Envoyés de Dieu (malakhim) y montaient et en descendaient (bo). Et voici que l’Eternel (Tétragramme) se tenait au dessus de lui (nitsav) et lui dit: «Je suis l’Eternel, Dieu d’Abraham ton père, et Dieu d’Isaac; la terre sur laquelle tu es couché c’est à toi que je la donnerai ainsi qu’à ta postérité» (Gn, 28, 12, 13). 

Le livre de la Genèse relate un rêve de Jacob, une manifestation de son imaginaire, une production de son inconscient, mais fortement structurée et orientée dans le sens de la vie alors qu’il est poursuivi à mort par la vindicte d’Esaü. Sur quoi s’ouvre cette vision car il s’agit bien d’une ouverture et l’on relèvera à ce propos la proximité phonétique et alphabétique des mots: h’alom, rêve et h’alon, fenêtre?

Tandis que Jacob tente de fuir la colère possiblement fratricide d’Esaü, ce rêve lui commande de faire halte et de considérer les événements en cours du point de vue le plus haut qui soit, sans pour autant que l’hallucination l’emporte. D’où la symbolique centrale de l’échelle, du soulam, qui est aussi symbolique de l’activité intellectuelle et spirituelle conduisant jusqu’à la Présence divine.

Comme nombre de commentateurs l’ont souligné, notamment le Ben Ich H’ay, une échelle sert à s’élever mais à le faire graduellement avec des échelons séparés de manière égale pour éviter les chutes. On retrouvera l’exigence de cette gradualité à propos du Sanctuaire auquel on accédera par une rampe en pente douce. Par ailleurs l’échelle symbolise la constance. Elle ne se déforme pas lors de son utilisation et, lorsqu’elle est renversée, elle conserve la même forme et, en général, peut s’utiliser comme auparavant. Ajoutons qu’une échelle, au sens du soulam biblique peut être considérée comme un vecteur puisque, ainsi que le texte le précise, elle conduit vers les hauteurs célestes, ce qui est à la fois une direction physique mais aussi, on l’a dit, intellectuelle et spirituelle. En somme, à ce moment du parcours des Patriarches – dont il ne faut jamais oublier que le but est de rétablir la bénédiction divine pour toutes les familles de la Terre, la vision du soulam est exactement opposée à celle de la tour de Babel dont les constructeurs se proposaient de monter à l’assaut du ciel et d’en déloger, si l’on ose ainsi parler, le Créateur, avec les suites catastrophiques relatées au chapitre 11 de Beréchit.

Ainsi la Présence divine n’est pas hors de portée de l’esprit humain mais elle s’approche de manière asymptotique à condition de relier le monde d’en Haut et le monde d’En bas, comme il est précisé à propos des envoyés divins dont il est précisé qu’ils y montaient et qu’ils en descendaient. Aucune de ces deux dimensions ne doit être oubliée. Un rêve véritablement prophétique n’incite pas à fuir la réalité. Au contraire c’est lorsqu’il est tenté par cette évasion qu’un rêve de cette sorte l’y reconduit.

A partir de quoi, il faut savoir ne pas se prendre à l’imagerie du rêve. Ce qui se déduit de la terminologie employée à ce sujet lorsqu’il est précisé cette fois que la dite échelle « était dressée (moutsav) vers la terre ». Que laisse entendre le récit biblique? Non pas que l’échelle était fixée au sol – disposition physique, qui tombe sous le sens et qui serait donc superflue. MouTsaV est construit sur la racine TsV qui désigne le commandement légal et l’obligation morale. Si le soulam symbolise la structure de l’esprit orienté vers la Présence divine, celle ci ne s’approche que par l’accomplissement des MiTsVot dont on comprend au passage qu’elles ne se réduisent pas à des rituels sans signification interne et sans finalité. Par cette voie l’on serait conduit à voir dans l’image du soulam une représentation de l’Alliance, de la Berith puisque sans désemparer mais par une logique qui est certes celle du lien d’Alliance il est indiqué à présent et par suite que l’Eternel se tenait (NitSaV) au dessus du soulam, autrement dit que sa position était elle même déterminée par l’univers des MiTsVot dont on mesure alors l’importance.

Un autre élément doit être encore souligné: lorsque l’Eternel se révèle par cette voie, il respecte la généalogie du rêveur-prophète et cela non pas à titre formel mais afin de récapituler tout le chemin parcouru par ces devanciers pour que soit rétablie la bénédiction générique dont il a déjà été fait état.

                                         Raphaël Draï zatsal, 27 novembre 2014

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA TOLEDOT

In Uncategorized on novembre 16, 2017 at 6:37

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« Les jeunes gens grandirent et Esaü devint un homme sachant chasser, un homme des champs et Jacob était un homme intègre, demeurant dans les tentes (ohalim). » (Gn, 25, 27) …

« Jacob fit cuire un mets et Esaü revint des champs et il était fatigué (âyeph). Esaü dit à Jacob: « Fais moi donc avaler de ce rouge car je suis fatigué. C’est pourquoi on l’appela Edom. Jacob dit: « Vends moi de ce jour ton droit d’aînesse (bekhoratekha) ». 

Esaü dit: « Voici, je vais mourir et de quel avantage (lamah zé li) m’est un droit d’aînesse »

« Et Esaü dédaigna le droit d’aînesse « (Gn, 26, 27 à 34) » 

Après une phase de préoccupante stérilité, et après que son époux Isaac a intensément prié pour elle, Rebecca conçoit et enfante deux jumeaux dont la venue au monde se fera dans cet ordre –la notion d’ordre est ici essentielle -: le premier, tout roux, sera nommé Esaü; le second sans autre signe particulier que de tenir le talon de celui-là, sera nommé, de ce fait, Jacob (de êkev: le talon). Autant dire qu’il talonne son frère aîné dans l’ordre de la primogéniture biologique. Les deux enfants grandissent, chacun selon sa voie, et le Midrach éclaire ces deux cheminements parallèles. Esaü se fait chasseur, vivant dans les champs et retrouve ainsi les traces de Nemrod et aussi de Caïn. Jacob devient homme d’étude et de prière.

Il advint qu’un jour, tandis que le cadet faisait cuire son plat – la Tradition évoque un plat de couleur rouge – Esaü s’en retourne de sa chasse qui devait avoir été maigre puisqu’exténué il se précipite vers son frère. Sans même savoir quelle est la consistance du plat que celui-ci fait cuire, il lui demande littéralement, au seul vu de cette couleur, de son apparence, de l’en gaver car dit-il, « il est fatigué ». Jacob, en contrepartie, lui demande aussitôt de lui vendre son droit d’aînesse. D’où ces deux questions emboîtées: Jacob a t-il abusé d’une situation de détresse pour usurper un rang qui ne pouvait être le sien – par où se reconstitue si l’on n’y prend garde le conflit ayant opposé Caïn et Abel? Et sur quoi portait ce droit d’aînesse que Jacob, le cadet selon la « nature », ait voulu sur le champ l’acquérir et en disposer?

Dans l’ordre des versets qui relatent cet épisode aux conséquences considérables, à la proposition de son frère Jacob Esaü répond déjà par un calcul, par une supputation: il est tellement exténué qu’il ne perçoit plus non pas même l’avantage de l’aînesse mais en quoi cette chose () le concerne encore, personnellement(li). Autrement dit, Esaü devant son frère érigé en témoin, déclare que son existence immédiate est hautement et sans tergiversation préférable à sa vocation spirituelle. Quelle raison déterminante en donne t-il pour se justifier? Il se dit « fatigué (âyeph) ». Mais, de nouveau, à quel facteur imputer cette fatigue? Est-elle simplement physique, Esaü ayant présumé de ses forces et par trop prolongé sa chasse? Cette cause là semble secondaire puisque le récit biblique a cru devoir préciser au préalable qu’Esaü était « homme des champs », que cette situation non seulement correspondait à son être profond mais qu’il trouvait dans l’activité d’homme de proie d’incessantes forces reconstitutrices.

La raison déterminante est donc autre: ce dont Esaü se dit « fatigué », c’est du droit d’aînesse proprement dit, de la bekhora spirituelle qui le contraint à contrarier sans cesse son activité préférentielle. Sans doute était-il particulièrement exténué à ce moment parce que, si l’on ose dire, aîné d’Isaac et de Rébecca, petit-fils d’Abraham, il se trouvait dans la nécessité de courir deux lièvres à la fois, tandis que Jacob, lui, se trouvait en pleine possession de ses moyens et parfaitement disponible. Malgré tout, devant le plat dont Esaü ne perçoit que l’aspect externe, Jacob n’exerce sur son frère aucune emprise puisqu’il lui propose de lui acheter cette aînesse. Transaction qu’Esaü accepte pour le mobile qu’on a précisé. Après avoir fait son propre calcul « coût – avantage » il préfère l’instant présent à la construction de l’avenir promis à Abraham puis à Isaac. Car il faut maintenant s’interroger sur ce qu’est le propre de l’aînesse, au sens biblique en général et abrahamique en particulier.

On l’a vu, l’aînesse se dit en hébreu BeKhoRa, terme construit sur la racine BRKh dont les recombinaisons aboutissent, entre autres, à ces deux nouveaux radicaux, capitaux: BRKH, et RKhBBeReKh se retrouve dans BeRaKha, la bénédiction, dont on sait, d’une part, que c’est le viatique initial donné par le Créateur à l’Humain une fois celui –ci créé, de sorte qu’il puisse assumer sa vocation native (Gn, 1, 28) et, d’autre part, après la faillite des générations du Déluge et de Babel, qu’il reviendra personnellement à Abraham de la rétablir au bénéfice des familles de la Terre (Gn, 12, 2). Cette bénédiction originelle dont Esaü vient à son tour de se désister, Jacob ne la laissera pas un seul instant en déshérence, quelles que puissent en être les conséquences, telles que les relatera la suite du livre de la Genèse.

Quant au radical ReKhEb, on le discerne dans le concept en effet capital de MeRKaBa, centrale dans la vision du prophète Ezéchiel, qui désigne la structure, le soutènement, ce qui assure la stabilité d’une construction et sa pérennité, et c’est de cela dont Esaü se sera également désisté, lui qui en donnait à ce moment précis par sa « fatigue » mortelle l’image exactement inverse. Les deux frères cependant n’en resteront pas là …

Raphaël Draï zatsal, 20 Novembre 2014

LE SENS DES MITSVOT : PARACHA H’AYE SARAH

In Uncategorized on novembre 10, 2017 at 12:12

Haye Sara

« Sarah mourut à Kiriat Arabâ qui est Hébron dans le pays de Canaan ; et Abraham vint faire l’éloge funèbre (lispod) de Sarah et la pleurer (velibcotah) » ( Gn, 23, 2) 

Pour la première fois dans le livre de Beréchit nous est fait un récit de funérailles et celles ci concernent Sarah, l’épouse d’Abraham, sans laquelle il ne serait sans doute pas devenu «l’inventeur de l’Histoire» comme on a pu parfois le caractériser.

Sarah sera donc inhumée en un lieu qui comporte deux dimensions. La première est à la fois géographique et topographique. Sa sépulture sera située dans un lieu dit la « Ville des quatre » qui est simultanément nommé H’ebron. Ce dernier terme retient l’attention puisqu’il est construit sur la racine H’BR qui désigne le lien et le compagnonnage. La sépulture de Sarah sera donc symbolique de son existence qui aura consisté à relier – seconde dimension – l’en-bas avec l’en-haut, ce monde-ci et le monde qui vient, non sans difficultés et non sans avoir elle aussi traversé de nombreuses épreuves dont la dernière, la Akedat Itsh’ak, aura eu raison d’elle.

Cependant une vie ne s’anéantit pas avec le départ de ce monde et c’est sans doute pourquoi le récit biblique relate, sans en rien omettre, comment Abraham veuf reconduit son épouse, la compagne et la partenaire de sa propre existence, jusqu’à sa dernière demeure, pour reprendre l’expression consacrée, sans oublier que cette demeure là n’est dernière que dans le monde d’en-bas mais qu’elle est le lieu de passage vers le monde d’en-haut. Et c’est pourquoi Abraham défère à deux obligations elle aussi corrélées.

D’une part il s’acquitte de l’éloge funèbre, du hesped, de Sarah. Quelle en est la signification? Celle-ci donne l’exemple même de l’amour du prochain car à quel moment cette qualité risque t-elle d’être perdue de vue et même d’être abrogée sans rémission, sinon après le décès de la personne concernée, après qu’elle a été réduite, au moins en apparence, à un corps inerte, privé de parole, une « dépouille » que l’on serait tenté de considérer comme un déchet sans plus aucune valeur? Au contraire c’est à ce moment là que le défunt ou que la défunte voit consacrer son statut si l’on peut dire de prochain, un statut qui s’atteste par cet éloge, ce hesped, qui relatera et qui mettra en valeur tout ce qui a valu que cette vie, à présent absente, a valu d’être vécue.

Il ne s’agit pas ici d’un rituel d’apparence, de ce que l’on appelle parfois « l’expression obligatoire des sentiments », mais bel et bien de maîtriser une propension: celle qui assimile la mort à une dévaluation de la vie puisque tous les signes de celle-ci ont disparu. C’est à ce moment précis qu’à l’inverse d’une autre formule consacrée « le vif saisit le mort » et le projette dans le temps de la survie. Car qu’est ce qui mérite de survivre d’une existence sinon ce qui la hausse au dessus d’elle-même par tout ce que le défunt ou la défunte de son vivant a su accomplir et dont désormais il lui est fait inoubliable mérite…

Ce qui n’empêche pas la douleur de s’exprimer aussi. Abraham pleure son épouse ce qui témoigne à quel point ils furent attachés l’un à l’autre. Sans attachement il n’est pas d’arrachement. Les pleurs ici ne sont pas non plus de convenance. Ils marquent la réaction du corps face à ce qui désormais l’ampute d’une partie de lui-même. Une vie dite « commune » n’est pas constituée par la juxtaposition de deux vies parcellaires mais par leur symbiose au point de ne plus former qu’un seul être.

Et pourtant, au delà de cet arrachement pleinement exprimé et qui ne se limite pas à la durée « légale » du deuil, la vie doit à nouveau l’emporter, sachant qu’elle sera désormais, et plus que jamais, constituée par un avant et un après. La mémoire la plus inaltérable ne doit pas se confondre avec le deuil pathologique ni un décès avec une incurable blessure narcissique. Cette différence vitale est indiquée par une particularité de la transcription du récit de Beréchit puisque dans le mot « velibcotah » la lettre caph apparaît de moindre dimension que les autres. Ce n’est pas l’indication d’une consolation prématurée mais d’ores et déjà l’injonction discrète d’avoir à continuer de vivre afin de poursuivre l’œuvre voulue par le Créateur, le Consolateur par excellence lorsque le temps est venu de comprendre vraiment que le règne de la mort est circonscrit et temporaire, qu’une âme ne meurt jamais pour peu que les vivants acceptent d’en préserver la lumière.

Raphaël Draï zatsal, 13 novembre 2014

26 Novembre 2017 – La pensée et l’œuvre de Raphaël Draï : L’invention de la liberté responsable

In Uncategorized on novembre 6, 2017 at 11:39

 

raphaeldrai1

Institut Universitaire Élie Wiesel, 14 h

adresse: 119 rue La Fayette, 75010 Paris

Sous la direction de

Michel Gad Wolkowicz, Président de l’Association Internationale Inter-Universitaire Schibboleth

Raphy Marciano, directeur de l’Institut Universitaire d’Etudes Juives Élie Wiesel 

Franklin Rausky, Doyen de l’Institut Universitaire d’Etudes Juives Élie Wiesel

Un point de force de la pensée de Raphaël Draï fera l’objet d’une présentation commentée et critique de la part de chacun des intervenants à partir de leur disciplines respectives qui constituaient le champ de la pensée de Raphaël associant tradition juive et sciences humaines, qui nous laisse la responsabilité stimulante d’une transmission constitutive du choix de la vie.

Se croiseront et s’étaieront les unes les autres, la pensée psychanalytique, la pensée juive, le Droit, les sciences politiques, le sionisme, la bio-éthique, la philosophie…
(Depuis « La politique de l’inconscient », « La sortie d’Égypte », « Le mythe de la loi du talion », « Freud et Moïse ». « Psychanalyse, loi juive et pouvoir », « Lettre ouverte au Cardinal Lustiger », « La traversée du désert, L’invention de la responsabilité », « La communication prophétique », « Sous le signe de Sion », « Topiques synaptiques », à « Totem et Torah », en passant par ses textes dans les ouvrages de Schibboleth-Actualité de Freud-).
A partir d’une réfl exion de Raphaël Draï sur la signification de la liberté et de la culture dans la société, des auteurs des différentes disciplines et sensibilités, se retrouveront pour un colloque consacré à la mémoire
du regretté Raphaël Draï.

Cet hommage prend pour point de départ, l’ouvrage « Figures de la cruauté ».
Il s’agit de réfléchir ensemble à la problématique de la civilisation et de la barbarie à la double lumière de la pensée juive et la pensée universelle.

avec


Marc-Alain Ouaknin
(professeur des Universités, Rabbin, philosophe, Membre du Comité Scientifique de Schibboleth – Actualité de Freud . « Pensée juive, philosophie et psychanalyse »

Jean-Pierre Winter
(Psychanalyste, Fondateur du Coût Freudien, Membre du Comité Éditorial de Schibboleth- Actualité de Freud -) : « Le psychopathe, bras armé de l’antisémitisme »

Prof. Marc Zerbib (Professeur de Médecine, Chef de Service Urologie, Centre Hospitalo- Universitaire Paris-Centre) : « Et tu choisiras la vie ».

Franklin Rausky (Doyen de l’Institut Universitaire Élie Wiesel) : « Babel et Jerusalem ».

Daniel Draï (chef d’entreprise) » de L’Arbre de la Connaissance au Choix de la vie »,

Yaël Elkyess-Draï (juriste): La responsabilité en droit et selon la Loi Juive.

Michel Gurfinkiel (philosophe, économiste, essayiste) : pour l’ économie, les sciences politiques et médiatiques, le dialogue inter-religieux et le commentaire biblique : »Raphaël Drai, intellectuel et universitaire juif engagé »

Michaël Bar Zvi (philosophe, Université de Tel Aviv, Membre du Comité Éditorial de Schibboleth-Actualité de Freud) : « Sous le regard de Sion


Rav.Daniel Dahan
(Grand Rabbin dAix-en Provence, Docteur en Droit) : La Loi du Talion: mythe ou réalité ?.

Claude Birman (Professeur de philosophie; Professeur d’études juives á l’Université Populaire du Judaisme,Membre du Comité Éditorial de Schibboleth-Actualité de Freud) : « L’approche plurielle de Raphaël Draï. » (l’unité de dimensions diverses – le klal-,et :  » la même Thora, mais toute autre»

Thibault Moreau (psychanalyste, vice-président de Schibboleth – Actualité de Freud-) : « Le lieu mental ».

Michel Gad Wolkowicz (Prof. Psychopathologie, Universités Paris-Sud, Tel Aviv, Glasgow, psychanalyste, président de l’Association Internationale Inter-Universitaire Schibboleth – Actualité de Freud) : « Ouverture — Le meurtre est-il fondateur ? « 

 

               

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Génération scission ? – Arche Avril 1996

In Uncategorized on novembre 5, 2017 at 11:28

YitzhakRabin

L‘assassinat d’Itzhak Rabin autant que les commentaires qui l’ont suivi sont sources d’une anxiété que, pour ma part, je ne cherche pas a dissimuler. Notre génération, contemporaine de l’Etat d’Israël, est-elle vouée à se casser au moins en deux parties, à faire scission idéologique et sécession politique ? Dans des circonstances aussi tragiques, ni la bonne conscience ni l’alarmisme ne sont de mise et chacun de nous a le devoir de parler net. Cependant, la fin de la sonnerie du chofar doit tout de même éveiller notre aptitude à l’espérance.

Le meurtre du premier ministre d’Israël par un citoyen israélien est une catastrophe en soi. La catastrophe se différencie de l’accident. Celui-ci n’affecte que le fonctionnement d’un organisme ou d’une institution. Celle-là met en cause conceptions et fondements.  Le geste d’Igal Amir a des mobiles. ll a aussi des causes qui ne relèvent pas du même plan de l’analyse. Les mobiles ? Le meurtrier les a déclarés : Rabin aurait trahi le peuple d’Israël et l’histoire du peuple juif. Les accords d’Oslo officialiseraient cette trahison. Ils aboutissent à l’abandon aux mains des ennemis d’Israël de terres et de cités dans lesquelles l’histoire juive est écrite. Les experts psychiatres et judiciaires donneront leur sentiment sur la personnalité du tueur, qui aura droit à un procès respectant toutes les règles de l’Etat de droit israélien. Mais pourquoi est-il impossible de se limiter à ses propres déclarations ? Parce que son geste s’inscrit dans un contexte de violence et dé dénonciations d’une plus vaste ampleur. Cet été, circulait une lettre-tract dénonçant en effet Rabin comme escroc et comme bradeur du territoire d’Israël, signée par des personnalités d’un tout autre standing social, religieux et universitaire, et invoquant force références bibliques à tonalité apocalyptique. Chacun de ses signataires se reconnaitra dans ces lignes. Mais la encore, une fois la prise de conscience suscitée, l’analyse doit s’élargir. Les signataires de cette lettre ne sont ni des voyous ni des fascistes. Durant ces années qui viennent de s’écouler, et plus particulièrement depuis les accords de septembre 1993, leur sentiment de solitude et d’abandon n’a fait que croître. Montés en Israël après la guerre dite des Six jours, puis marqués à vie par le froissement des talits, à la hâte repliés le jour de Kippour 1973, déchirés ensuite par la guerre du Liban, ils n’ont cessé de se demander si leur alyah n’avait pas été une tromperie sur l’identité juive. C’est en ce point que l’analyse des mobiles individuels d’un forfait devrait s’articuler à celle des causes plus globales qui ont pu le susciter ou à tout le moins le favoriser.

Car deux Israël (s) semblent désormais se faire face, presqu’à en découdre : l’Israël religieux de Kyriat Arba et l’Israël laïque de Tel-Aviv. Cette polarité n’est pas de mon fait. Je l’ai entendue martelée dans le film diffusé par La Cinquième le samedi soir 25 novembre. D’un côté, des Juifs affirment qu’au titre de l’histoire véridique d’Israël les territoires inaliénables afférents a cette histoire sont ceux qu’illuminent Jérusalem, Hébron et Bethléem, — Abraham n’ayant que fort peu fréquenté les salons de massage tel-aviviens ; de l’autre, des Juifs affirment que le mouvement sioniste a été laïque dès son commencement et que la modernité du peuple d’Israël se situe précisément du coté de Tel-Aviv – Hébron, sinon Jérusalem, étant le bunker et le terrier d’un messianisme destructeur. La radicalisation des opinions en présence s’appréciera par les perspectives suivantes : d’un côté, fonder un Etat autonome de Judée  » vraiment juif « ; de l’autre, préparer  » une guerre de sécession  » à l’encontre des  » colons irrédentistes « , à l’image de la guerre que menèrent en 1861 les Etats du Nord de l’Amérique contre les Etats esclavagistes et racistes du Sud. Naguère, ces positions se seraient disqualifiées par leur extrémisme même. Aujourd’hui, il n’est pas sûr qu’elles n’expriment pas une opinion plus large, qui n’ose encore s’exposer ouvertement. Autrement dit, à présent ce n’est même plus le principe d’une scission qui est à craindre, mais déjà ses conséquences, le principe étant peu ou prou entériné en maints esprits. Cette scission s’aggravera si ces antagonismes se radicalisaient plus durement, notamment parce que des universitaires, des intellectuels, des chercheurs et des commentateurs de la Torah, au lieu d’identifier l’engrenage et de s’en préserver, se laissaient happer par lui, comme si l’appartenance à un parti, quel qu’il fit, ou l’adhésion à une vision de l’avenir, quelles qu’en soient les promesses, étaient absolutisées au point d’être payables par la fracture du peuple juif.

L’exemple du patriarche Jacob

Les épreuves multiséculaires de tous les dirigeants d’Israël, depuis la traversée du désert jusqu’à l’après-Shoah, furent toujours à deux degrés : l’épreuve proprement dite et, dans son déroulement, le danger toujours à surmonter d’une irréparable déchirure interne préfigurant l’anéantissement du peuple. L’épreuve actuelle de la paix ne saurait être présumée franchie si elle conduisait à laisser au bord du chemin la moitié des Juifs de la fin du XXème siècle.

Avec le meurtre de Rabin, nous découvrons que Caïn sévit toujours au sein de ce peuple qui lui a opposé le « Tu ne tueras pas ». Nous découvrons aussi qu’Israël danse au-dessus du volcan lorsqu’il se livre à ces polémiques dont chaque terme pave la route du fratricide. Combien de fois n’ai-je pas été stupéfié d’entendre des responsables politiques israéliens de tous bords s’écharper comme s’ils voulaient se démontrer à quel point ils étaient mutuellement étrangers au sein d’un même Etat ! Pour des ouailles moins professionnelles, des idées toutes faites et des slogans unilatéraux ont mené de la tension à la cassure. Par exemple : « Le messie maintenant », Ou « L’on ne peut faire la paix qu’avec ses ennemi ». Certes, mais en attendant il faut veiller a ce que vos amis ne se retrouvent pas de ce fait en conflit avec vous. Lorsque des peuples entiers sont imprégnés depuis des décennies par l’idée de guerre, la conversion à la paix d’un seul gouvernant ou d’un seul parti ne suffit pas à établir la paix dans les esprits. Lorsqu’un exil a duré deux millénaires il devient une forme de vie. L’ignorer, c’est supposer le problème résolu et s’exposer à de terribles déconvenues. Ceux que l’on appelle « colons », pour les disqualifier et les stigmatiser, comme si l’Etat d’Israël était assimilable à l’Algérie française ou à la Rhodésie, ont été incités à s’établir dans les lieux qu’ils habitent à présent parce que ces lieux leur étaient désignés par les gouvernements successifs de l’Etat d’Israël comme des sites de mémoire prophétique et des points stratégiques. Il n’est que de reprendre les argumentaires de l’alyah des années soixante-dix. Aujourd’hui, les voici désignés, au sein même du peuple juif, comme des galeux, des parasites et des fous qui ne seraient plus dignes d’en faire partie. Et l’on voudrait, en même temps, que la paix en cours ne fut pas marquée par l’on ne sait quelle panique interne, et qu’elle se déroulât sans encombre ?

Dans une de ces périodes sombres ou la division nourrit l’angoisse qui l’alimente en retour, ou les références de la Torah semblent incongrues et participer à la guerre civile du peuple juif, il peut être utile de reprendre l’exemple du patriarche Jacob. Apres que le rêve prophétique lui avait fait découvrir la splendeur de sa descendance, ayant rencontré les messagers de Dieu en chemin, le lieu de la rencontre de l’humain et du divin fut nommé mah ’anaym: le « double camp », la résidence à double dimension (Gn, 32; 1). Lorsque pressé par la peur d’Esaü il fut contraint d’organiser sa périlleuse survie, alors, au contraire. il « coupa le camp en deux moitiés » (Gn. 32 ; 8). Deux moitiés de camp laissent chacune d‘elle amputée de son complément. Dans un camp 21 double dimension, chaque moitié se renforce de la force et des valeurs de l’autre.

Puisse la mort de Rabin, l’homme qui finit par chanter la paix en conscience, mais parfois avec la gorge nouée, nous engager dans cette seconde voie, de sorte que, sortant d’exil, nous fassions enfin sortir l’exil de nous.

Raphaël Draï zal, L’Arche Janvier 1996

Chronique Radio J, 20 mars 2012

In Uncategorized on novembre 2, 2017 at 11:19

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Bonjour à tous et à toutes,

Le carnage qui s’est produit dans l’école Ozar Hathora de Toulouse nous saisit de stupéfaction. Commis de sang-froid, avec une préméditation terrorisante, il en appelle à toutes les institutions policières et judicaires du pays pour que son auteur, criminel entre tous, soit rapidement arrêté et traduit devant la juridiction compétente. Tant qu’il restera en liberté, chacun et chacune se sentira menacé dans sa personne et dans celle de ses enfants, aussi bien dans la région de Toulouse qu’ailleurs. Naturellement, il ne faut propager aucune psychose en ce domaine et il faut faire confiance aux chefs d’établissement pour prendre les mesures qui s’imposent mais il faut prendre garde aussi qu’un serial killer, puisque c’en est un, présente cette particularité pathologique : il fait des émules. La priorité des priorités reste donc l’enquête policière et judiciaire et s’il va de soi qu’en une pareille épreuve le chef de l’Etat se rende sur place, il va également de soi qu’aucune récupération politicienne ne soit admissible, de quelque camp qu’elle advienne. De ce point de vue des similitudes frappantes apparaissent entre la tuerie de Toulouse et celle de Montauban qui a coûté la vie à des militaires français dont l’un porte un nom à consonance arabe. Le tueur aurait-il alors cédé à une idéologie raciste devenue démentielle au point de l’inciter au passage à l’acte ?  Une fois de plus, seule l’arrestation effective de l’auteur de ces assassinats permettra de le savoir. En attendant il importe que les familles ainsi affligées soient assurées du soutien complet et effectif de la communauté juive mais également de la communauté nationale. Car quels que soient les mobiles de la tuerie ceux-ci s’aggravent par les nouvelles victimes choisies : des enfants avec leur encadrement adulte, et par le lieu où elle a été perpétrée : une école. Dans tout conflit, il est des êtres et des lieux sanctuarisés. L’école fait partie de tels lieux. L’avoir souillée par un déchaînement meurtrier d’armes à feu, déclenchées dans le but de tuer pour tuer, et par une désignation collective des victimes, devrait dépasser l’imputation requise en droit pénal ordinaire, si l’on osait cette formule. Tout crime vise l’humain en tant que tel mais un crime commis de cette façon et avec de tels buts vise à l’évidence au-delà de la dimension individuelle : il vise à sa façon la dimension collectivité d’humanité. Pour l’instant toutefois l’on se gardera de toute considération supplémentaire qui risquerait de devenir superflue si ce n’est malvenue. Puisque les élèves visés étaient ceux d’une école nommée Ozar Hatorah, littéralement la ressource de la Thora, il faut trouver dans la ressource de justice mais aussi dans les ressources de la prière la force d’affronter ensemble cette nouvelle épreuve

 

Raphaël Draï zal, Chronique Radio J, 20 mars 2012

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA VAYERA

In Uncategorized on novembre 2, 2017 at 10:41

« Il dit « Ne porte pas ( al tichlah’) ta main sur le jeune homme (hanaâr) et ne lui fais rien (méoumah) car maintenant Je sais que tu es craignant- Dieu et tu ne m’a pas refusé ton fils, ton unique » (Gn, 22, 12).

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L’entreprise abrahamique est dirigée vers la reconstitution d’une humanité créatrice, bénie en tant que telle. Puisque l’homme est mortel, la création dont il doit être l’auteur ne peut s’inscrire que dans le fil des générations, des toldot, comparables aux générations, aux toldot, du Ciel et de la Terre. Encore faut-il qu’il accepte consciemment – et inconsciemment cette perspective et qu’il n’estime pas que si Histoire il doit y avoir elle se limitera à son existence personnelle. D’où l’importance décisive de la 10eme épreuve d’Abraham, de la Âkédat Itsh’ak, de la ligature d’Isaac qui a donné lieu à de multiples commentaires qu’il faut également savoir découvrir.

Jusqu’à présent, le récit biblique s’est attaché à la construction individuelle d’Abram, homme resté longtemps sans progéniture et sans descendance. On le sait, Abram est devenu Abraham par intégration de la lettre héi, celle de l’interlocution, dans la reconnaissance d’autrui par soi même et de soi même par autrui. Puis Abram, Abraham devenu, est appelé à devenir enfin père. Pourtant l’interrogation demeure: cet enfant, le père est- il porté à l’inscrire précisément dans la suite des générations, en l’érigeant en auteur d’une histoire vivante, ou bien n’est-il entre ses mains que chose parmi les choses, dont il peut disposer à sa seule convenance? On sait également que dans cette période de l’aventure humaine qualifiée à tort d’Antiquité, tant elle demeure prégnante psychiquement, les géniteurs avaient droit de vie et de mort sur leur progéniture. C’est ce butoir là dont le récit biblique décrit le dépassement.

Tout commence par une injonction « classique » du point de vue que l’on vient de rappeler. Une divinité anonyme (expression de l’instinct plus que voix de la conscience) enjoint à un individu de sacrifier son fils, de le vouer à un holocauste. L’individu en question s’exécute, cédant sans objection audible à la poussée de ses instincts infanticides. Et le processus sacrificiel se déroule sans que rien ne nous en soit épargné. Jusqu’au moment fatidique où Abraham en personne se saisit du coutelas pour procéder à la phase ultime du sacrifice rituel et infanticide. C’est à ce moment même qu’une toute autre voix se fait entendre de lui pour lui enjoindre au contraire de ne pas porter la main sur cet être issu de son être et qui s’est complètement rendu à sa merci, de ne pas lui causer de dommage physique, et aussi de ne lui causer aucun autre préjudice, d’aucune sorte; et c’est de la sorte qu’Abraham se révélera « craignant Dieu », le Dieu non des pulsions instinctuelles et sacrificielles qui interdisent le déploiement intergénérationnel de l’Histoire mais le Dieu des générations liées entre elles, dirigées vers un avenir aussi ouvert et fécond qu’elles seront nombreuses et vivaces.

Car c’est sans doute ainsi que peut se comprendre la conclusion de l’injonction divine: Abraham n’a pas considéré qu’il disposait d’un pouvoir absolu sur son fils, au point de ne plus entendre la Parole divine et la Loi qu’elle proclame et promulgue à cet instant. Car le verset générique ici commenté doit être entendu et compris comme la proclamation et la promulgation des droits de l’enfant, et du premier d’entre ces droits: celui d’être considéré et reconnu dans sa généalogie, certes, mais aussi comme source spécifique de l’Histoire, comme génération (dor) créatrice. Autrement on ne comprendrait pas une autre loi, celle qui sera proclamée et promulguée cette fois au Sinaï: « Honore ton père et ta mère ». Comment la 5ème parole pourrait elle être acceptée par des enfants non reconnus personnellement, placés sous la menace de mort d’un père et parfois d’une mère nominaux, sans aucun lien affectif et qui ne désirent aucun prolongement de leur être… D’un point de vue pédagogique, d’une pédagogie du vivant, le verser 12 du chapitre22 de la Genèse et le verset 12 du chapitre 20 de l’Exode sont intiment corrélés et forment le chenal par lequel les toldot de l’Humain et celles de l’Univers se corrèlent à leur tour.

 Raphaël Draï zatsal, 6 Novembre 2014

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA LEKH-LEKHA

In Uncategorized on octobre 27, 2017 at 12:08

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« L’Eternel dit à Abram: « Va pour toi, de ton pays, de ton lieu de naissance et de la maison de ton père vers la terre que je te montrerai. Et je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, j’agrandirai ton nom et tu seras bénédiction (…) pour toutes les familles (michpéh’ot) de la terre « (Gn, 12, 1, 2).

Depuis que la conscience humaine a commencé à se déployer l’on s’interroge sur sa propre source et sur les causes de son développement. En ce sens la formule de Descartes: « Je pense donc je suis » a nourri des siècles de commentaires. Pour le récit biblique la conscience humaine se déploie à partir d’une mise en mouvement externe et interne, un hiloukh. C’est ce à quoi la Parole divine invite et incite Abram: se mettre en chemin à partir de ces trois repères essentiels: la maison familiale, le lieu de naissance, la patrie. Non qu’il faille les abandonner, les renier pour s’aventurer dans une errance caïnique. Ce sont autant de points de départ pour un itinéraire par lequel ce qui est à comprendre se révèlera. Car il est possible aussi de référer chacun de ces points de repère à des niveaux de l’être, à des degrés de la conscience lorsqu’elle vise à l’Universel. Car il ne faut pas oublier pourquoi la Parole divine sollicite Abram à entreprendre ce cheminement.

La fin de la paracha Noah’ montre une humanité plongée dans la confusion et dans la déliquescence. Noah’ lui même s’est exposé à l’ivresse et s’est trouvé dans la nécessité de maudire l’un de ses trois fils: H’am qui avait cédé à une pulsion quasiment parricide. Et puis, au delà de la famille stricto sensu de Noah’, l’humanité d’alors pourtant harmonieusement répartie sur la terre post-diluvienne avait perdu la mémoire et s’était lancée dans la construction d’une tour plus que colossale pour démontrer sa sur- humanité, rivale de Dieu. Il en est résulté une confusion des langues, l’impossibilité de communiquer entre individus enfermés dans leurs codes et autre dialectes, pulvérisant de ce fait la notion d’humain,de haadam.

Par suite si Abram doit se mettre en chemin, c’est pour relever l’humain de ses défections, pour le dégager de ses impasses. Cependant, une seule personne peut elle peser autant que le reste de l’univers? Surtout lorsque son esseulement est aggravé par ce qui ressemble à une irréversible coupure de ses amarres? Et pour quel objectif?

Si Abram dont on sait qu’il n’est pas encore père, qu’il est dépourvu de postérité doit néanmoins déférer à la Parole divine, c’est qu’il y va du sort de l’humanité entière. On se souvient que lorsque l’Humain fut divinement créé et qu’il reçut les premiers commandements divins, cette Loi fut précédée précisément par une bénédiction, une berakha. Autrement dit, le Créateur attestait que ce qu’il enjoignait à l’Humain n’avait d’autre finalité que de le maintenir et de maintenir l’univers avec lui sur les voies de la vie. Pourtant, la première transgression, puis le premier fratricide, enfin la corruption généralisée menèrent l’humanité d’alors au bord de l’anéantissement, comme si cette génération avait oublié la bénédiction divine ou avait cru pouvoir la compter pour rien.

Ce qui explique la suite de l’invitation divine: à son tour Abram doit reconstituer cette bénédiction, replacer l’humain et l’univers dans le sens de la vie qui elle même confère sa signification à la notion d’Histoire. Une Histoire dont les familles seront les vecteurs les plus forts et les plus persistants. Car c’est bien dans la famille que se structurent ces relations primordiales qui sont celles de la parenté. Est-ce le hasard si en hébreu le mot père: AB est constitué par les deux premières lettres de l’alphabet, et si le mot mère: EM est constitué par la première lettre et la lettre médiane de celui-ci ? Père et mère conditionnent l’accès au langage écrit et parlé, le contraire justement de la bouillie de mots qu’était devenu le langage de Babel. Et tout cela n’est pas donné mais doit être reconstitué après une série d’épreuves, de nissionot, qui révéleront les points faibles mais encore les points forts de l’Humain, revenu dans l’Alliance créatrice.

                                     Raphaël Draï zatsal, 31 octobre 2014

Profession : Rabbin (Arche Juin 1999)

In Uncategorized on octobre 24, 2017 at 7:21

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Profession : Rabbin

Est-ce encore un métier pour un Juif ?

par Raphaël Draï zal

Chaque lieu est marqué par sa situation géographique, bien sûr, mais aussi par une atmosphère particulière. La synagogue de la rue Vauquelin, où se trouvent aussi le séminaire rabbinique et une précieuse bibliothèque Judaïca, évoque l’atmosphère du Modiano de Dora Bruder. On sent qu’une histoire a passé là que rappelle, à l’entrée, la plaque commémorative de la Déportation, mais aussi une histoire en attente de nouveaux nombreux avenirs.

Des amis hiérarchies d’adolescence y ont accompli leurs études rabbiniques dans la clarté de ces grandes figures : Ernest Gugenheim, Henri Schilli, Meir Jaïs, Charles Touati, Emmmanuel Chouchena et d’autres encore.

L’existence du séminaire rabbinique, aujourd’hui dirigé par le solide grand rabbin Michel Gugenheim, est régulièrement mise en cause. Il faut n’avoir rien ressenti au pied de ses marronniers gorgés d’ombre, tours de silence recueilli. Ce fut un plaisir d’esprit de les retrouver pour participer au dernier congrès rabbinique, à l’invitation du grand rabbin de France, Joseph Sitruk, afin d’y animer un atelier précisément sur «  l’avenir de la fonction rabbinique ».

Lors des dernières élections à ce poste éprouvant, j’avais soutenu la candidature de Gilles Bernheim et expliqué dans L’Arche mes raisons. Depuis, Joseph Sitruk a été réélu et nous nous en sommes loyalement expliqués, convaincus que dans nos choix n’étaient entrée nulle considération d’ordre personnel. Car seule la malveillance nourrit la rancune. Il faut savoir œuvrer ensuite aux responsabilités communes, et l’avenir n’appartient qu’à Dieu seul.

Pourquoi débattre de la fonction rabbinique et de son avenir ? La boutade est connue : «  Rabbin ? Ce n’est pas une profession pour un Juif ». Dans l’imagerie traditionnelle, du rabbi émane surtout une aura spirituelle, issue des éclats de la Présence divine, qui fonde son autorité reconnue sans contrainte, exercée sans violence. Mais entre le rabbi des légendes et les rabbins du temps présent, surtout en France, Napoléon a fait passer son cheval et ses légistes. Rabbin est devenu une profession spécifique, certes, à forte connotation spirituelle, qui en douterait, mais qui assujettit souvent son titulaire à de nombreuses hiérarchies qui ne sont pas toujours révérencielles. Il arrive que des présidents de communautés exercent vis-a-vis d’eux un véritable pouvoir patronal, tout juste tempéré par le respect attaché à leur dénomination originelle. L’incommunicabilité se consomme lorsque ledit président ne conçoit plus son mandat que dans le style napoléonien.

Car un rabbin ne se confond pas avec un intellectuel juif. L’on mérite le titre de rabbin non pas seulement lorsque l’on est capable de tracer un parallèle entre le Kouzari et la somme théologique de Saint Thomas d’Aquin mais surtout, ainsi que le Talmud le précise, lorsque l’on sait pratiquer la Mila, nouer comme il se doit les nœuds des téphillin et des tsitsit, et lire dans un Sepher Thora que l’on serait capable en cas de besoin, d’écrire soi-même. Car ces gestes décisifs ne supportent ni l’approximation de la pensée ni le geste hésitant. Pour les accomplir, il faut être habité par la Voix entendue au Sinaï.

En cette fin de siècle, la fonction rabbinique, outre ses insécurités natives, est exposée à celles que provoquent les commotions de la société post-moderne, ouverte, parfois béante. Pour s’en préserver, il ne suffit plus de s’enfermer dans les « quatre coudées de la Halakha ».

Le droit de la famille est en pleine mutation. La polémique à propos du PACS conduit à un profond remaniement de la notion de couple et du paradigme parental. Faudra-t-il bientôt substituer la « paire » au père, dire « un maman » et « une papa » ? Au lieu de se bunkériser, le droit familial halakhique doit se confronter à de si profondes évolutions et rappeler, avant tout, à quoi s’attache la suréminente sanctification du couple, du zoug, formé par l’Homme et la Femme que leur amour ouvre sur la « chair-une », c’est-à-dire aimée et aimante, de la postérité.

En va-t-il autrement du dialogue inter-religieux ? Reconnaissance n’est que préalable à connaissance. Pour se connaître il faut dialoguer. Dialoguer, c’est toujours s’exposer car l’on ne peut demander à être reconnu par autrui sans lui accorder une reconnaissance réciproque. Dans ces conditions comment conforter et développer le dialogue avec l’Islam et avec la chrétienté ? Par exemple, quelle attitude adopter lorsque des carmélites de qui se réclament d’Elie le Prophète concluent leur message par le Shéma Israel, chanté en langue hébraïque ? Et comment débattre avec des religieux chrétiens qui étudient le Talmud pour mieux faire la preuve que la Loi de l’Ancien testament est dépassée par l’amour que prêche le Nouveau alors que c’est là qu’il y nait ?

Pour assumer ces indispensables dialogues, avec leurs inévitables moments de tension, les rabbins ne devraient-ils pas être mieux formés, non seulement à l’école rabbinique mais en formation permanente, à la théologie comparée, à l’inter- normativité, juridique et scientifique ?

Cette formation est également essentielle pour dégager de ses ornières actuelles le débat avec les Juifs qui se disent laïques à l’encontre de tout confessionnalisme. Une fois de plus, prendre en marche le train de la polémique, c’est risquer de dérailler. Ne faut-il pas, au contraire, être attentif à la dé-synchronisation patente de la Halakha et des autres systèmes juridiques laïques non pour l’aggraver mais pour la réduire, en vérifiant la quasi identité de leurs valeurs essentielles, parfois l’homologie de leurs procédures ? Pourquoi une médiation commerciale devant un Beth Din est-elle reconnue par les tribunaux de la République, sinon parce que les règles de la juridiction halakhique sont bien compatibles avec l’Etat de droit ? La formation de rabbins qui soient aussi des juristes confirmés est urgente pour faire face à des interrogations qui parfois fracassent des existences.

Dans l’open society, le rêve des parents juifs est que leurs enfants deviennent qui médecin, qui avocat, qui professeur de faculté. Pourquoi la fonction rabbinique n’y prendrait-elle pas — ou n’y reprendrait-elle pas — de nouveau toute sa place ? Est-ce rien de vouer sa vie à faire entrer un enfant dans l’Alliance d’Abraham, à savoir disposer au contact du cœur et de l’esprit la Torah de liberté, à l’enseigner dans la lumière perpétuelle du Sinaï, et à bénir l’homme et la femme comme Dieu a pour la première fois béni Adam et Eve : sous le dais nuptial d’un jour si clair qu’il resplendit encore.

Raphaël Draï zal – Juin 1999 – L’Arche

LE SENS DES MITSVOT : PARACHAT NOAH

In Uncategorized on octobre 19, 2017 at 7:15

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« Dieu dit à Noé: « La fin de toute chair est venue devant moi, car la terre est emplie de brigandage (h’amass) à cause d’eux ; et voici (…) Fais toi une arche ( téva ) en bois de gopher (…) et voici comment tu la feras: trois cents coudées la longueur de l’arche, cinquante coudées sa largeur, et trente coudées sa hauteur ( Gn, 6, 13 à 15 ).

Noé fit selon tout ce que Dieu lui avait ordonné, ainsi ( ken ) fit-il » ( Gn, 6, 22 ).

A une paracha de distance, le récit biblique passe de la création de l’humanité à sa possible destruction. Le moins que l’on puisse en dire est que ce n’est certes pas un récit « édifiant ». Nous y apprenons que l’humain est bi-face, à la fois créature créatrice et créature destructrice et même autodestructrice. Quelle en est la cause révélatrice?

Lorsqu’il fut disposé au Jardin d’Eden en vue d’une préservation et d’une transformation du site ainsi dénommé mais également de lui même, il y fut simultanément assigné à une Loi comprenant des obligations précises, obligations d’action ou d’abstention. Or, dés qu’il en eut l’occasion, l’humain, représenté en l’occurrence par le couple femme-homme, fut porté à la transgression de cette loi et à l’inaccomplissement des obligations qu’elle comporte. Néanmoins occasion lui fut aussi donnée de réparer les conséquences de ses actes irresponsables dont les effets différés furent d’une part la naissance calamiteuse de Cain et Abel, dont on connaît le sort, mais aussi de Chet, l’enfant digne de ce nom, l’enfant de l’espoir recouvré, le relais d’une Histoire à nouveau histoire de vie.

Et pourtant, comme l’indique d’ores et déjà la fin de la paracha Beréchit et le début de la paracha Noah’, l’humanité s’adonne une fois de plus à ses propensions destructrices dont, semble t-il, elle ne prend pas conscience de leur gravité. Plus aucune loi n’y est respectée. Les comportements dominants sont le dol et le viol, et parfois pire encore. Aucune mesure (midda) n’y est respectée. Cependant, la relation est directe, intrinsèque entre droit ( din) et mesures ( middot). Une corps n’est viable que s’il correspond à certaines mensurations. Un bâtiment « construit », si ce verbe pouvait alors s’employer, sans respecter des rapports donnés de hauteur et de volume, ne tarderait pas à s’effondrer. Ce dont la paracha Noah’ nous rend témoins, c’est à l’effondrement d’une humanité qui s’est minée par le h’amass, par les fraudes, les dissimulations, les contournements de la Loi. Sa fin apparaît inéluctable.

Et pourtant, au milieu du désastre une minuscule collectivité humaine ne suit pas ce mouvement fatal. Elle est inspirée par Noah’ considéré précisément comme tsaddik et tam, juste et intègre, autrement dit doté des qualités lui permettant, avec les siens, de résister à cet esprit d’autodestruction collective.

On comprend mieux à présent les mesures auxquelles le Créateur lui demande de déférer. D’abord la construction d’une arche, d’un habitacle qui permettra le sauvetage de la partie demeurée intègre et vitale de la Création en y associant la partie du règne animal encore indemne. La consistance du bois dans lequel l’arche de la salvation devra être construite ainsi que les dimensions précisées par le récit biblique ont donné lieu à de nombreux commentaires auxquels ont se reportera. Mais le plus important ne réside t-il pas en ceci: en construisant cette arche au vu et au su de tout le monde Noé ne devra pas obéir à sa seule improvisation. Il devra respecter des dimensions précises et prédéterminées de longueur, de largeur, de hauteur et donc de volume, comme si, l’humanité avait perdu le sens de ces mesures élémentaires et que par suite ses « constructions » ne représentaient plus que des destructions anticipées.

L’espoir du sauvetage reste permis du fait même que Noé accepte de respecter les mesures qui lui sont indiquées et qui sont propres à sauver non pas sa seule personne ni sa seule famille mais on l’a dit une partie de la Création tout entière, et une partie potentiellement régénératrice. Il s’en sera fallu de peu…

Toutes les civilisations actuellement recensées ont conservé la mémoire d’une catastrophe générale advenue dans des temps que les historiens ne sauraient identifier au siècle prés. Le récit biblique nous en indique à sa manière les raisons, sachant que l’humain est porté à reproduire les désastres qu’il a causés et qu’il importe que cesse enfin cette dangereuse répétition.

Raphaël Draï zatsal, 23 Octobre 2014

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA BERECHIT

In Uncategorized on octobre 11, 2017 at 8:18

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« L’Eternel dit: « Que soit (yehi) la lumière (or) ».Et la lumière fut. L’Eternel vit que la lumière était bonne (tov) » ….

L’Eternel dit: « Qu’il y ait des luminaires (meorot) dans le firmament du ciel pour faire distinction (lehabdil) entre le jour et la nuit et ils serviront de signes (othot) pour les périodes, les mois et les années » (Gn, 1, 3 et 1, 14).

Les premiers chapitres du livre de la Genèse, du Sépher Beréchit, sont à n’en pas douter les plus difficiles à traduire et à interpréter de toute la Thora. Et pourtant, à n’en pas douter non plus, leur intelligibilité commande celle de la suite du récit biblique. Bien des mots et des concepts, nombre d’idées y apparaissent par la force des choses textuellement pour la première fois, à titre générique. Ils n’ont pas de précédents qui permettraient d’en comprendre sur le champ le sens. Il faut donc s’avancer à la fois avec circonspection mais avec détermination. Ainsi en va t-il des deux versets précités.

La Création peut elle se concevoir sans lumière? Le récit biblique nous indique comment la lumière a été en somme le premier acte dans l’ordre de la Création. Premier non pas au sens chronologique (le Temps lui même n’a pas été encore créé) mais au sens méthodologique. Par ce premier acte générique l’Eternel met pour ainsi dire la Création en lumière, en la faisant décidément sortir d’un état d’obscurité, d’opacité, d’inintelligibilité archaïques. Car il faut s’entendre sur ce que signifie le mot hébreu OR. Il ne désigne pas uniquement la lumière optique, celle que perçoit l’œil humain, pour la bonne raison que l’Humain lui non plus n’a pas encore été créé. Ce que le mot OR signifie c’est que désormais La Création devient révélation. Bien sûr les intentions profondes du Créateur ne sont pas élucidables à leur source mais le sens de ses opérations créatrices (péôulot) le devient. La Création de la lumière s’apparente de la sorte à un lever de rideau qui permettra de découvrir la scène avant que la pièce ne commence. Il ne s’agit que d’une image mais précisément les tous débuts du livre de la Genèse autorisent cette pédagogie, à condition qu’elle ne se prenne pas pour une fin en soi.

Reprenons la question: à ce stade de la Création de quelle lumière est-il fait mention? Essentiellement d’une lumière de l’esprit. La mise en lumière des commencements de l’Univers permettra d’en suivre les étapes à venir. Les kabbalistes différencient en effet ce qu’ils nomment la lumière matérielle, le OR gachmi, et la lumière intellectuelle, le OR sikhli. Même si la première est quasiment insubstantielle, elle n’en comporte pas moins une dimension matérielle et une vitesse de propagation. La lumière intellectuelle est esprit et seulement esprit. Elle advient aussitôt que désirée. C’est ce qui rend particulièrement difficile la traduction de la formule « Yehi or – vayehi or ». Aucun espace, aucun instant, même infinitésimal ne sépare l’expression du désir émanant de l’Eternel et son aboutissement. Grammaticalement parlant, nous sommes en présence d’un temps bien particulier de la conjugaison non pas même « le présent » mais si l’on peut dire « l’immédiat ». Que faut-il justement en comprendre?

Le premier élément créé correspond intimement avec la dilection du Créateur. En lui et par lui ne se manifeste aucun autre élément réfractaire, retardant. La Parole divine est réalisée aussitôt qu’énoncée et par là même la Création fait Un avec le Créateur sans jamais se confondre avec Lui puisqu’elle est dotée d’un nom propre. Les autres dimensions et fonctions de la lumière apparaîtront essentiellement au quatrième jour – le mot « jour (yom) » étant à entendre comme « phase ».Ce sera d’abord la lumière optique, physique, réfractée (méorot) qui permet de discerner les objets en plein jour et d’en percevoir au moins la présence la nuit. Au demeurant cette lumière là n’est pas qu’optique. Elle est également intellectuelle (sikhli) puisqu’elle permet l’acte du discernement et de la conceptualisation (havdalaothot)). Elle permet de se dégager de la confusion originelle que le récit biblique nomme tohou vavohou qui n’est pas à proprement parler un état chaotique mais un état où « tout est dans tout » sans que rien ne parvienne à y prendre forme et signification (tsoura). C’est par le moyen de cette lumière là que la morphogenèse de la Création pourra se poursuivre jusqu’à celle de l’Humain (Haadam), le sixième jour.

                               Raphaël Draï zal, 15 octobre 2014

LE SENS DES MITSVOT: VEZOTH HABERAKHA

In Uncategorized on octobre 11, 2017 at 8:09

« Et voici la bénédiction (habérakha) par laquelle Moïse, l’homme de Dieu (Ich HaElohim), bénit les Enfants d’Israël avant sa mort » (Dt, 33, 1 et 4).

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On l’aura relevé, la dernière des parachiot, celle qui conclut le Pentateuque mais qui met également la Thora en perspective d’avenir, prend la forme non pas d’un message testamentaire quelconque mais d’une bénédiction, d’une bérakha dont on découvrira le contenu dans la paracha elle même. Ici l’on s’attachera surtout à l’idée même de bérakha, à ce qu’elle signifie et à ce qu’elle implique. Ce qui nécessite un éclairage du mot lui même et de sa racine hébraïque.

Bérakha est construit sur la racine BRKh que l’on peut lire Be-Rakh. RaKh désigne ce qui est souple, ductile, le contraire du dur, du réfractaire, du KaChé. En ce sens déjà, le propre d’une bérakha qui mérite ce nom est de pouvoir être diffusée et transmise au plus grand nombre. Plus les destinataires d’une bénédiction de cette sorte sont nombreux – et là il s’agit d’un peuple – plus l’émetteur de la bérakha, si l’on pouvait ainsi le qualifier, doit se placer à une intense hauteur spirituelle. C’est pourquoi elle émane à ce moment de Moïse, certes, mais considéré sous l’aspect de « l’homme de Dieu » (Ich HaElohim). D’autres significations afférentes à cette racine, fort riche, apparaissent lorsque l’on en recombine les lettres.

Elles se retrouvent alors dans les mots suivants dont il n’est pas besoin de souligner les incidences vitales. D’abord dans BiRKaïM: les genoux et de manière générale les articulations du corps. Quel rapport avec l’interprétation précédente? Un corps est bel et bien un organisme non pas fait d’un seul tenant, rigide comme un tronc d’arbre, mais en effet articulé, depuis les vertèbres cervicales et la colonne vertébrale, jusqu’aux poignets, aux genoux, aux chevilles et aux orteils. Ce qui autorise l’accomplissement de gestes et de mouvements aussi ajustés que possibles à un terrain et à une situation donnés. Signe que la vie l’habite. Or précisément, un tel organisme devient à son tour rigide lorsque la vie l’a quitté. C’est pourquoi la BeRaKha que Moïse adresse au peuple d’Israël concerne un peuple constitué non par une unique entité mais par douze rameaux (CHeVaTim) dont nombre de parachiot précédentes, notamment au début du Livre des Nombres, décrivent l’organisation, les spécificités mais encore les connexions et les interactions.

On sera attentif enfin à la combinaison des lettres de cette racine en RKhB, racine que l’on retrouve dans le mot ReKhEB, le char, qui est lui même un véhicule « composé » et articulé avec un attelage d’un ou plusieurs chevaux et d’un équipage, mais surtout dans le mot MerKaBa qui désigne, comme au début de la prophétie d’Ezéchiel, les organisations célestes, celles qui confèrent leur cohérence et leur vitalité à la Création tout entière.

Demeure une question: pourquoi la Thora se conclut-elle précisément par une BeRakha? Là encore: par souci de cohérence puisqu’elle avait commencé par la Berakha divine: « Et le Créateur créa l’Homme à son image, à l’Image du Créateur il le créa, mâle et femelle il les créa. Le Créateur les bénit (VayBaReKh otam Elohim) » Gn, 1, 27, 28). Cette bénédiction générique, l’Humain l’avait altérée par sa transgression au Jardin d’Eden. Une transgression dont le Créateur indique sans tarder les voies de sa réparation, et une réparation non pas instantanée mais qui exige le relais des générations.

Par sa propre bénédiction, Moïse, présenté comme « homme de Dieu », ce qui reprend les termes des versets de la toute première paracha de la Thora, donne à comprendre que par sa propre existence, par les épreuves qu’il a traversées, par les intimes transformations de sa conscience, le peuple d’Israël, a su reconstituer les termes de la Bénédiction initiale, celle qui constitue le viatique de l’Humain créé à l’image ou si l’on préfère corrélativement au Créateur. Arrivé au terme de la Traversée du désert, le peuple d’Israël a restitué à l’humanité entière le viatique primordial dont elle n’a pas toujours compris quelle valeur de vie il recélait.

L’Histoire humaine va dès lors se poursuivre mais placée désormais et à nouveau sous le signe ineffaçable de cette bénédiction créatrice.

 Raphaël Draï zal, 5 octobre 2014

Commentaires du Sefer Berechith – « Tu choisiras la Vie » – Editions Lichma

In Uncategorized on octobre 10, 2017 at 4:50

 

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Pour commander le livre:

http://editionslichma.com/fr/191-tu-choisiras-la-vie-la-gen%C3%A8se.html

 

GERARD , BERNARD , ALAIN , BRIGITTE , … ET LES AUTRES

In Uncategorized on septembre 28, 2017 at 8:32

Exi(t)l fiscal et « dénationalisations » individuelles

I . Actualité d’ Albert . O . Hirschman

L’affaire de Florange l’a montré avec dureté : quelles que soient ses préférences idéologiques , le gouvernement Ayrault ne souhaite pas revenir , sous une forme ou l’autre , à une politique de nationalisations .Pour prendre une image , ce serait faire monter à bord d’un navire une foule de réfugiés qui feraient couler l’embarcation déjà ployée sous sa ligne de flottaison .Et pendant ce temps ,un certain nombre de chefs d’entreprises ou de grands noms du spectacle ,l’œil fixé sur la leur ,font savoir urbi et orbi qu’ils ont quitté la France , fiscalement parlant ,ou qu’ils s’apprêtent à s’exiler , qui en Suisse , qui en Grande Bretagne , en Belgique ou ailleurs .Autant de nouvelles Coblences ?Il faut y regarder de près .Ces départs là , dont les mobiles strictement personnels ne sauraient être que conjecturés , ne s’en expliquent pas moins en termes de science politique – à condition de ne pas user de cette expression de manière trop présomptueuse .En ce sens les théories d’ Albert O . Hirschman , entre autres , méritent d’être rappelées , au moins pour l’essentiel .

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Le lien d’un individu quelconque avec les siens , avec son entreprise , avec telle ou telle institution , voire avec son propre pays , exige de sa part constance et esprit de suite , ce que garantit psychologiquement et moralement la valeur de loyauté ( loyalty ) . Cette fidélité n’est pas inconditionnelle , donnée une fois pour toutes .En cas de dissentiment ou de conflit , elle doit être confirmée et même renforcée par une discussion libre( voice ) , et si possible , pour employer un terme qui fait florès , « positive » . Lorsqu’elle celle –ci aboutit , le lien de loyauté est renouvelé , comme on

le dirait d’un bail , et se trouve même renforcé par l’épreuve .Autrement deux issues sont envisageables : soit le désistement qui prépare les viles soumissions , soit le départ ( exit ) vers des terres plus accueillantes , ou le même schéma se verra néanmoins reconduit . On le constate , un tel schéma qui date déjà de plusieurs décennies se caractérise par sa simplicité logique et par sa force identificatoire , chaque citoyen pouvant juger et jauger le point où il se trouve personnellement au regard de ses contraintes fiscales et de sa propre capacité de réaction . S’ y rapporter évite en tous cas de se rabattre sur des considérations par trop subjectives .Faute de quoi , qualifier un « partant » de « minable » , c’est risquer le coup de boomerang .Cependant , le même schéma ne suffit pas à rendre compte de ces dilemmes puisqu’il laisse entière la question de la mise en balance des trois éléments qui le constituent , à moment donné et pour telle ou telle personnalité . Car jeter la pierre à ceux qui s’en vont , c’est à coup sûr leur barrer la voie du retour , une voie qu’il faut laisser ouverte , selon la leçon de Benjamin Constant .Dés lors que l’on se sent toujours libre de sa pensée et de ses mouvements rien n’est jamais irréversible .

Mais comme on l’a dit , il ne s’agit pas de supputer les mobiles individuels , conscients ou non , d’une pareille mise en balance .Il faut se demander plutôt comment il se fait qu’une dé- nationalisation de cette sorte devienne possible .Deux hypothèses valent d’être explorées et discutées .La première tient aux effets subjectifs de la mondialisation et de l’hyper- révolution technologique qui l’accompagne , l’étaye et l’amplifie ; la seconde à la faiblesse , faut –il dire corrélative , de l’idéologie socialiste en ce début du XXIeme siècle , du socialisme strictement « gestionnaire » , surtout lorsque ses représentants se retrouvent au pouvoir et y essuient l’épreuve du feu .

II . Exil ou Exit ? Un exil sans déracinement .

L’expérience de l’exil est l’unes plus éprouvantes qui soit. Elle entraîne le déracinement de la terre qui vous a vu naître et grandir. Après quoi se

produisent délocalisation psychique et sentiment d’étrangeté en quelque nouveau lieu où l’on demeure . La tentation est de se rabattre sur soi . Tout le monde n’a pas la capacité de sublimation d’un Victor Hugo à Guernesey .Face à l’océan immuable et rugissant , d’autres idées peuvent venir qui ne se coulent pas forcément en alexandrins incandescents .Aussi , devant les issues imaginables d’un conflit , le risque de l’exil reste dissuasif et la menace du bannissement propre à faire réfléchir les esprits les plus convaincus .Tout dépend de la motivation invoquée .Pour Hugo , ce fut le respect absolu de la Loi et du droit violentés par « Napoléon le petit » ; pour Soljenitsyne la dévastation des idéaux révolutionnaires au Goulag . Mais pour Gérard , Alain , Bernard , Brigitte , et tant d’autres – parce que ce mouvement migratoire ne date pas de l’arrivée de François Hollande à l ’ Elysée ? Quelle raison invoquer ? Faut –il imputer à ces migrants fiscaux des motivations basses et une atrophie de l’âme , avec l’effacement des paroles de la Marseillaise du fond de leur cœur ? On s’en gardera .A quel titre prétendre que l’âme du voisin est moins noble que la nôtre ? Surtout lorsqu’il arrive , au sommet de l’ Etat , que l’on habite dans le même immeuble , que l’on soit même voisins de palier , que l’on ait fréquenté les mêmes écoles et les mêmes clubs ?C’est pourquoi il est indispensable de revenir aux deux grands mouvements collectifs des cinquante dernières années : la crise chronique , et la mondialisation , chacune se nourrissant de l’autre .

Depuis 1973 , nombre de pays sont rongées par un mal aux causes multiples et aux effets perdurables contre lesquels se sont usés tous les gouvernements , de quelque couleur qu’ils aient été . Georges Burdeau l’avait qualifié d’ « anémie graisseuse » . Celle –ci a engendré une autre forme de pathologie collective : l’anomie anxieuse . Face à la durée de cette « crise » si mal nommée et à sa dureté , un sentiment d’impuissance domine qui mine la croyance , vitale pour quelque société que ce soit , en un avenir meilleur . A tel point que les notions de jeunesse et d’avenir – au sens qualitatif- se sont découplées . Dans ces conditions , les formes du

salut elles mêmes ont muté et se sont dégradées , prenant la forme soit des salvations grégaires dans lesquelles le jugement personnel s’abroge , soit des salvations strictement individuelles , avec la religion , s’il faut ainsi la qualifier , de la « réussite » , que celle –ci se manifeste dans le domaine des affaires , du show – bizness, en ses multiples variantes , parfois intellectuelles , ou du carriérisme politique , ces trois catégories n’étant nullement étanches mais commutatives .Le démontre un Bernard Tapie qui pour être quelque peu atypique n’est pas extra – terrestre ou non « bon- français » . Même si la lecture n’en est réservée , à tort d’ailleurs , qu’à quelques spécialistes , n’est -ce pas Max Weber qui l’a solidement expliqué dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ? Il en résulte que la « réussite », conçue comme entreprise de salvation personnelle, ne peut souffrir d’associé ou de participant forcé . Une monade ne saurait devenir une « binade » , si l’on osait ce néologisme . Or , et pour demeurer dans ce registre explicatif , qu’est-ce que la fiscalité sinon la prise de participation forcée de l’ « Autre étatique » dans votre propre dispositif de salut , bref une forme de forçage existentiel , sinon de viol animique ? Et en ce point , il faut s’exposer aux formulations limites : un viol unique , somme toute accidentel , bon … mais la prévision d’un viol en réunion , et parfois d’une « tournante » d’année fiscale en année fiscale exige à la fin que l’on se préserve . La seule issue que l’on perçoive est alors signalée par la pancarte Exit . Cependant , pourquoi exit n’est plus tout à fait équivalent à exil ? A cause – ou grâce – à la construction européenne et à la mondialisation .

Dans les deux cas s’est constituée un vaste espace commun , avec de fortes bifurcations de routes lorsque l’une ou l’autre d’entre elles se trouve encombrée ou barrée .Les deux plaies précitées de l’exil : le déracinement et la délocalisation ne sont plus aussi dissuasives . Grâce au TGV , au Thalys , à l’ Eurostar , Paris est plus proche de Genève , de Londres ou de Bruxelles , que de Marseille.Voilà pour le transport des corps physiques

. Il suffit que le conjoint y consente .Pour le reste , un monde peut se transporter dans un ordinateur – caméra- sous un format de poche .Quant à la « déterritorialisation » , rien ne ressemble tant à un beau quartier qu’un autre beau quartier , et cela sous toutes les latitudes.La mondialisation a accentué ces standardisations qui font l’univers tellement fluide . Si l’on s’y estime contraint , et si l’on en a – encore – les moyens , pourquoi se gênerait –on ? Au pire , il suffit d’attendre quatre années supplémentaires .Si François Hollande à succédé à Nicolas Sarkozy c’est bien que l’alternance politique est avant tout mécanique .

III . Socialisme et réalités

Il n’empêche . L’évasion fiscale était déjà traquée sous la présidence précédente . Pourquoi les diatribes actuelles ? Pourquoi s’étonner qu’un pouvoir « socialiste » fasse prévaloir le social sur l’individuel , en dosages toutefois précautionneux , et qu’il en conçoive le financement drastique au profit des plus nécessiteux ? Un riche serait –il à ce point privé du sens élémentaire de la solidarité , du bien commun ? C’est ici que l’idéologie socialiste bute contre les nouvelles formes de salvation dont il a été question . De nos jours un riche ne s’estime jamais tel , et lorsqu’il l’admet , il affirme ne le devoir à personne qu’à lui même . Comme il n’y plus de « classes » et donc plus de « luttes de classe » qui fournisse une explication transcendante de la mesure qui le matraque , il l’imputera à trois motifs convergents : le ressentiment , sinon le « racisme » anti-riche ; plus prosaïquement le rackett destiné à financer non pas les pauvres et les défavorisés mais le nouveau personnel politique arrivé au pouvoir et décidé à s’y maintenir ; l’analphabétisme économique d’une Gauche qui n’est pas sortie de l’ère psychique de la dékoulakisation .L’auréole « socialiste » ne recouvre plus en réalité qu’une pure et simple entreprise de conquête du pouvoir , pour elle même et pour lui même .Une fois ce pouvoir conquis , non sans intelligence manoeuvrière , la réalité prend des allures de gouffre et les riches y sont précipités en vue de le combler . Voire ..

Une fois de plus , dans ce type de situations , il faut prendre en compte les érosions de longue durée et les détonateurs circonstanciels . Aucune société ne peut survivre sans participation aussi égalitaire que possible à la production et à l’entretien des biens qualifiés de collectifs . Vouloir emprunter une route qui fût toujours bien entretenue à condition que le voisin en prenne exclusivement la charge n’est pas la marque d’un esprit conséquent .C’est pourquoi le mot « contribution » , avec ses connotations volontaristes et consensuelles , est préférable au mot impôt , et que l’on doit s’acquitter d’une « Contribution Sociale Généralisée » plutôt que d’un « Impôt Injuste Totalitaire » . Il n’en demeure pas moins que tout prélèvement – ici le vocabulaire redevient corporel , charnel – ne doit pas être ressenti comme une amputation dont Shylock reste le référent horrifique . Il vaut mieux invoquer les mânes de Keynes , et de toute la mouvance du Welfare State .De sorte qu’une contribution , à condition d’être équitablement calculée , soit considérée , à sa manière, comme un « retour sur investissement » . Autrement , le vocabulaire commutera de nouveau en sens inverse et réapparaîtront , s’ils avaient jamais disparu , les mots non moins horrifiques de « confiscation » et de « spoliation » . C’est sur ce point que l’Etat envisagé comme une entité sinon comme une personne doit s’interroger sur un autre découplage : celui de sa légitimité et celui de ses résultats . De nombreuses études l’ont établi : l’autorité ne s’obtient qu’avec les résultats probants qui la légitiment . Autrement , l’on aura beau faire , et camoufler ses échecs par de la charpie de « com’ » , elle ne se distinguera pas de l’autoritarisme , lequel violente la culture de liberté qui reste heureusement la marque essentielle des sociétés démocratiques .L’écrivain japonais Mishima a pu écrire qu’en matière de pouvoir il ne suffit pas de prétendre : il faut aussi et surtout assumer . Nul n’est obligé de devenir président de la République , Ministre des finances , PDG de Renault ou Primat des Gaules .Une fois parvenu à ce poste il faut , au sens kantien , oublier ses prédécesseurs et assumer ce qui devient une irréductible

responsabilité personnelle. Présider un Etat , conduire un gouvernement porte autant à conséquence que piloter un avion gros porteur ou conduire une opération à cœur ouvert . La mort sociale que constitue le chômage n’est pas moins grave que la mort physique produite par un crash ou par un mauvais geste médical . Il fut un temps où le socialisme désignait une espérance et soutenait des idéaux de haute volée .La philosophie qui le nourrissait se prévalait de quelques uns des plus grands esprits d’alors et ceux – ci , comme Jaurès ou Blum – au passage de si grandes plumes !- étaient prêt à le payer de leur vie et de leur liberté .Aujourd’hui il désigne malheureusement une forme de gestion pénurique substituant aux biens réels des biens « symboliques » , ou passant pour tels , et finançant ceux ci par l’équivalents d’assignats . La révolution sans la révolution , et la réforme sans résultats . Gérard , Alain , Bernard , pour les plus connus , en ont tiré les conséquences .On en pensera ce que l’on voudra . Mais il y a les autres . Les exilés de l’intérieur , ceux qui font le gros dos , quêtent leur salvation dans le calcul anxieux des annuités de retraite , ou vont la chercher chez le dealer du coin .

Raphaël Draï, Janvier 2013, pour Magistro.fr

 

RAYONNEMENT DE YOM KIPPOUR – Arche Avril 1990

In Uncategorized on septembre 25, 2017 at 8:29

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Comme Jérusalem est le point de ralliement du peuple juif dans l’espace, Yom Kippour l’est dans le temps qui s’écoule d’une année à l’autre. Que l’on soit juif observant ou non, sensible ou réfractaire à la présence divine, juif des 613 mitsvot ou juif d’aucune, sauf de celle d’être juif sans même admettre que cela soit une mitsva, Yom Kippour, qu’on le vive à la synagogue ou chez soi, est un jour peu ordinaire, grand et redoutable. Les juifs observants rappellent par les prières qu’ils récitent alors, par le jeûne qu’ils observent, par l’examen de conscience qu’ils creusent en leur mémoire, cet autre jour au terme duquel Moïse sut obtenir de Dieu le pardon de la faute du Veau d’Or commise par les Bnei Israël pourtant libérés d’Egypte. Car au-delà de ce pardon, Moïse avait obtenu aussi par son amour d’Israël que justement ce Dieu là se révèle : Dieu de compassion et de commisération, qui donne e l’homme faillible expose aux exigences de la Loi le temps de la comprendre et d’en réaliser le contenu. Et non pas divinité irascible et vengeresse, qui ne supporte pas que l’homme ne lui obéisse pas sur le champ, tel un esclave ou une bête de trait. C’est ce premier Yom Kippour que les juifs observants veulent prolonger parce que l’attitude de Dieu envers l’homme commande celle de l’homme envers son prochain. Si la Torah a été transgressée, la volonté de réconciliation de l’homme avec Dieu n’a de sens que si le peuple d’Israël, comme Am, comme Ensemble, est reconstitue. Sachant ce que peut être la profondeur des discordes et l’inépuisable résonance des disputes, l’exigence religieuse de la réconciliation atteste de la capacité à tester réellement libre, c’est-à-dire d’assigner une borne obligatoire à toute déchirure du lien interhumain, une échéance a tout ressentiment. Et si le respect de cette limite s’avère impossible, si pénètrent dans la synagogue des êtres encore désaccordés, c’est que Kippour restera imparfait, que l’on évoquera le Service saint qu’accomplissait le Grand-Prêtre dans la Maison de Sainteté avec une âme partiellement indisponible. Au-delà des connotations mystiques de mauvais aloi du mot messie, l’on comprend que la Tradition juive ait lié l’avènement messianique, tel qu’elle le comprend, à l’accomplissement d’un Chabbat en sa plénitude et à celui d’un Yom Kippour sans réticence.

Les juifs non-pratiquants n’en respectent pas moins eux aussi la grandeur de ce jour-là parce qu’ils savent qu’aucune des indifférences dont ils peuvent faire preuve, des renoncements à quoi ils auraient consenti, ni aucun éloignement du peuple d’Israël, aucune abjuration, nul reniement, ne serait obstacle à leur entrée de plein droit dans toutes les synagogues du monde, comme le dit la bouleversante prière de Kol Nidré « dans l’Assemblée d’en Haut et dans l’Assemblée d’en Bas ». Car Israël est un peuple qui fut dispersé aux quatre points cardinaux de l’univers et de l’esprit, et qui lentement retisse l’étoffe que le glaive a parfois déchiré d’une Tente qu’en plein Désert l’on nommait Tente de la Rencontre. Le juif de Kippour n’est pas le juif surnuméraire qui s’ajoute aux autres un seul jour après s’en être soustrait le reste de l’année. ll est cet homme ou cette femme qui parfois n’ose pas parler de ses épreuves et de ses déchirements parce que la pudeur l’emporte encore sur la souffrance; qui peut-être ne jeûne pas mais qui sait que d’autres s’imposent l’épreuve de la soif et de la faim afin que leur prière procède vraiment d’une faiblesse surmontée. Qui parfois aussi n’ose pas s’enfoncer dans la houle des châles blancs aux lignes noires ou bleues. Qu’importe : le jour de Kippour chacun ne demande des comptes qu’à soi seul. Et le plus observant sait qu’il s’est trouvé parfois, ne fut-ce qu’une heure, une minute ou simplement le temps d’une pensée, comme quelqu’un qui a perdu son hébreu.

Raphaël Draï zal, l’Arche Octobre 1990

PAIX INTIME DE TICHRI par Pr. Raphaël Draï zal

In Uncategorized on septembre 17, 2017 at 8:06

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Sans que ces deux solennités soient dissociables, dans la complétude du calendrier d’Israël l’on peut dire que Pessah célèbre au printemps la conquête de la liberté politique et que les liturgies de Tichri célèbrent à l’automne celle de la liberté intérieure, de l’esprit en lutte non contre un ennemi extérieur, mas contre lui-même. Afin qu’il s’y instaure une paix qui ne soit pas d’illusion mais d’accord intime avec soi. Tichri donne ainsi son plein sens à l’injonction du Lévitique : « Et tu aimeras ton prochain comme toi. Pressés par la nécessité de démontrer que le judaïsme comporte lui aussi une éthique de l’altérité qui le démarque de la fantasmagorie du « Dieu-Vengeur de l’Ancien Testament » bien des penseurs juifs ont donné de ce verset une interprétation unilatérale fondée sur le second de ses deux termes. Ainsi s’est développé, à juste titre dans un univers souillé par la méconnaissance de l’Autre, le rappel pressant de la responsabilité vis-à-vis d’autrui que la Torah érige en effet en Klal Gadol, en Grand Principe, au sens que cette formule reçoit en démocratie lorsque sont évoqués les Principes Généraux du Droit. Mais cette éthique de l’Autre ne saurait oblitérer le versant qui lui correspond : l’Ethique de soi qui empêche de transformer la morale d’Israël en pensée sacrificielle. L’amour que l’on se doit, comme si l’on était un autre, n’est que trop justifié par les manifestations de la haine de soi dont l’expression politique n’est que la plus voyante. Dans l’histoire d’Israël il est peu d’exemples de suicides. Le roi Saül a pourtant mis fin de ses mains à ses jours. Il pensait que l’Esprit de Dieu l’avait déserté au point de lui refuser jusqu’aux rêves de la nuit. Il suffit de suivre son évolution dans le Livre des Juges puis de Samuel pour voir comment, peu à peu, moins que ce David qu’il persécute, ce qui suscite sa haine meurtrière c’est sa propre vie, appesantie par une Royauté dont le sens messianique lui échappait. Pendant un temps la persécution du fils d’Ishay servira de dérivatif à cet ennemi intérieur. Mais lorsqu’elle se révèlera inopérante vis-à-vis de son objet réel alors il ne restera d’autre issue que l’épée que l’on se plonge dans le ventre. C’est parce qu’elle respecte l’équilibre nécessaire entre l’amour d’autrui, du prochain, et de soi, que la Bénédiction des Cohanim est commentée par ceux qui l’écoutent sous le talith, sous le châle de prière, par cet autre verset : « Paix, paix au Lointain (rah’ok) et au proche (karov) dit Dieu ». Ce verset peut s’entendre de deux manières au moins : paix à l’Autre qui est près, et paix à l’Autre qui est loin. Mais aussi paix à l’Autre, dans tous les cas, et paix pour soi. Paix pour l’esprit saisi d’un mauvais vertige lorsqu’il tourne et retourne l’argument qui l’a blessé et qu’il ne cesse d’énoncer dans la plaie : paix pour l’esprit qu’habite une peur qu’il nourrit de sa propre substance parce qu’i ne sait pas ce que lui réserve la réalité, et que plus il s’éloigne d’elle plus elle s’éloigne de lui tandis que l’intelligence se déchire dans cet écart sans fin : paix pour l’esprit qui se croit libre mais que l’Ennemi occupe tel un envahisseur qu’on ne laisserait plus s’en aller. Les solennités de Tichri revêtent une gravité qui ne marque ni Pessa’h ni Shavouot parce qu’elles n’ignorent rien des difficultés de la pacification intérieure. L’on pourrait s’interroger : pourquoi ne suffit-il pas d’accomplir Kippour une seule fois dans son existence ? Pourquoi recommencer chaque année ? Parce que d’une année à l’autre les manquements à la Loi se renouvellent ? Certainement mais pourquoi se renouvellent-ils sinon parce que la source n’a pas été véritablement atteinte ? Dans sa vie, de Tichri en Tichri, les Kippours ne se juxtaposent pas. Ils cumulent leurs forces respectives pour toucher enfin et abolir cette source de pensées amères qui nous font parfois recracher notre propre langage, nous laissant la bouche vide, sans mots pour l’Autre, mais sans rien avoir non plus à se dire. Ce rejet de l’amertume est au cœur de la liturgie de Roch Hachana. C’est elle qui commande que, pour un soir, inaugural, sur la table le sel soit remplacé par le sucre.

Que l’année nouvelle soit douce pour tous.

Raphaël Draï zal, l’Arche Septembre 1991

LE SENS DES MITSVOT: NITSAVIM

In Uncategorized on septembre 14, 2017 at 8:09

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« Vous êtes placés (nitsavim) aujourd’hui, vous tous, en présence de l’Eternel votre Dieu: vos chefs de tribus, vos anciens, vos préposés, chaque citoyen d’Israël ; vos femmes, vos enfants et l’étranger qui est dans tes camps, depuis le fendeur de bois jusqu’au porteur d’eau, afin d’entrer dans l’Alliance de l’Eternel ton Dieu (Berith Hachem Elohékha) ». Dt, 29, 9 à 11. Bible du Rabbinat.

 

Le mot déterminant est ici NiTsAVim, approximativement traduit par « placés ». Mais que signifie justement ce placement? Il faut s’arrêter à la racine de ce terme: TsB(V) que l’on retrouve précisément dans MiTsVa. La disposition actuelle du peuple d’Israël n’est pas seulement géographique ou topographique. Nitsavim désigne autant une disposition physique qu’un état de l’Être. Que les Bnei Israël, en ces parachiot conclusives, soient caractérisés par ce terme signifie alors qu’ils se trouvent intégralement dans les liens de l’Alliance, obligés par une Loi qui transcende les catégories sociales et qui concerne autant le citoyen, l’ezrah’, que l’étranger, le guer. Autrement dit encore, le peuple qui s’apprête à traverser le Jourdain pour investir la terre de Canaan et la restituer à sa vocation première, ce peuple n’est certes plus celui du Veau d’or ou des récriminations incessantes, toujours sous l’emprise parfois hallucinatoire de ses désirs et sa fallacieuse nostalgie d’une Egypte imaginaire. Ce peuple est devenu, après maintes épreuves, celui de la Thora, des 613 mitsvot, et c’est en ce sens précis que tous ses membres, sans exception, sont qualifiés de nitsavim. En eux, la Thora s’incarne. Par eux elle devient effective et efficiente car, et on le répétera jamais assez, en entrant en terre de Canaan ils sont pour mission d’en faire Eretz Israël et non pas de devenir à leur tour des Bnei Canaan. Les Livres des Juges et des Rois relateront d’ailleurs à quel point cette tâche fut difficile et les échecs auxquels elle se heurta.

Cependant, il est possible de soutenir que cette qualification des Bnei Israël, au moment où Moïse s’apprête, non sans arrachement, à les quitter, ayant passé le relais à Josué, va bien plus loin que leur propre condition. Elle concerne l’être même de l’Humain, de Haadam. Souvenons-nous de la manière dont celui-ci fut situé dans le Jardin d’Eden – pour employer cette image: « L’Eternel-Dieu prit donc l’homme et l’établit dans le Jardin d’Eden pour le cultiver et le soigner.L’Eternel Dieu donna un ordre à l’homme (VaYTsaV Hachem Elohim âl Haadam), en disant : « Tous les arbres du Jardin, tu pourras t’en nourrir, mais l’arbre de la science du bien et du mal tu n’en mangeras point; car du jour où tu en mangeras, tu dois mourir » (Gn, 2, 15 à 17) (Bible du Rabbinat).

Que constate t-on? C’est pratiquement un même terme qui désigne la situation de l’Humain au Jardin d’Eden, où il apparaît déjà comme le sujet d’une Loi, d’une MiTsVa générique, qui se décline selon le Midrach en plusieurs catégories de mitsvot spécifiques, et qui caractérise la situation des Bnei Israël au moment de traverser le Jourdain dans le but que l’on a rappelé. Cette identité de terme signifierait que si l’Humain au Jardin d’Eden n’a pas su assumer et mettre en oeuvre la Mitsva générique formulée par le Créateur à son intention, et s’il en est résulté d’une part l’apparition de la mortalité parmi les hommes, et d’autre part, l’externalisation de l’Humain du Jardin vital où il avait placé, à présent, les Bnei Israël, au terme de quarante années d’un incessant travail sur soi, sont en mesure de relever l’humanité première de ses défaillances initiales. L’Humain premier était en quelque sorte MouTsaV, assigné à une loi – et l’on retrouvera toute cette terminologie à propos de l’Echelle de Jacob (Gn, 28, 12) – mais il n’a pas tardé à céder à d’autres impulsions.

A présent ces impulsions-là, même si elles n’ont pas été complètement liquidées, se retrouvent néanmoins liées par une Alliance particulière, l’Alliance de la Thora, qui n’est « ni au delà des mers ni au delà des cieux » mais qui se trouve au plus proche de notre âme et de nos capacités réflexives.

Raphaël Draï zatsal 18 septembre 2014

LE SENS DES MITSVOT: KI TAVO

In Uncategorized on septembre 8, 2017 at 12:40

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« Or, quand seront survenus tous ces événements, la bénédiction et la malédiction que j’offre à ton choix (…), que tu retournes (véhachévota) à l’Eternel ton Dieu et que tu obéisses à sa voix en tout ce que je te recommande aujourd’hui (…) ton Dieu te prenant en pitié mettra un terme à ton exil (vechav Hachem Eloheikha) et il te rassemblera du sein des peuples parmi lesquels il t’aura dispersé » (Dt, 30, 1 à 3).

Bible du Rabbinat.

Tout au long des précédentes parachiot l’on a reconnu à quel point importait pour les Bnei Israël, l’esprit de suite, le sens des conséquences attachés à nos actes, l’esprit de responsabilité, individuelle et collective. Autrement, il ne faut pas imaginer, comme on l’a vu aussi, qu’il ne se passera rien, que la loi divine resterait lettre morte. Le choix est pour chacun: soit l’observance et la mise en pratique de la loi, soit le rejet de celle-ci. Dans ce dernier cas, l’issue est inévitable: la dispersion parmi les nations lesquelles imposeront aux exilés leur propre loi dont il n’est pas sûr qu’elle s’avèrera loi de justice et de mansuétude. Dans ce cas rien d’autre n’attendrait le peuple du Sinaï que la désespérance et la déréliction?

C’est ici qu’intervient un concept majeur de la pensée hébraïque, sans doute sans équivalent dans toutes les autres formes de pensée et de culture: celui de téchouva, de retour, de «revenance» qui présente ceci de particulier: la téchouva de l’homme suscite la téchouva de Dieu.

Quel est avant tout le sens même de ce concept? Il se discerne, certes, dans celui de retour. Le retour n’est pas la répétition mécanique. S’en retourner, revenir sur ses pas, signifie que l’on dispose d’une réelle liberté de mouvement; qu’il n’est rien d’irréversible, qu’il n’est rien d’irréparable, qu’il n’est rien de fatal. L’être qui se trompe de chemin et qui ne peut revenir en arrière est condamné à une angoissante errance. Au contraire, s’il peut s’en retourner, il retrouvera peut être d’autres repères, d’autres balises qui lui permettront de reprendre plus sûrement son cheminement vers l’avenir.

Telle est la caractéristique de l’être humain conçu comme créature divine. Il fait partie d’un univers dont les mouvements profonds ne sont pas à sens unique. Ce qui découle de l’institution originelle du chabbatTeChouVa et ChaBBaT sont deux vocables construits sur la même racine : ChB (V). Le septième jour, ou la septième phase de la Création est celle au cours de laquelle la réflexion prend le relais de l’action, la pensée celui de l’agir. Autrement, la Création se réduirait à un fait accompli déterminant de soi les phases à venir sans possibilité de modification, de correction, d’adaptation. C’est surtout de cet enchaînement dont il est question dans la paracha dite des kélalot, des malédictions. Celles-ci se substituent à la bénédiction lorsque, faute de préserver pour soi même mais également pour autrui, cette capacité de choix, cette aptitude à la réversibilité, l’on s’abandonne au cours des événements, qu’on en devient le jouet, bientôt brisé.

Pareille leçon n’a pas été comprise précisément par les nations au sein desquelles par deux fois le peuple d’Israël a été exilé, faute d’avoir observé comme il le devait – puisqu’il s’y était engagé – les termes de l’Alliance, de la Berith .Pourtant, si l’exil fait partie de la condition humaine il n’a rien d’irréversible non plus. La présence des Bnei Israël sur la terre que Dieu a dévolue à leurs pères reste conditionnelle mais l’exil est également conditionnel et persiste pour autant que le peuple qui en est affligé n’est pas revenu sur ses pas, n’a pas fait oeuvre de réflexion, n’a pas réfléchi aux erreurs qui ont marqué son trajet pour le mener dans les sables mouvants de l’Histoire.

Dès lors qu’il redevient capable de téchouva, plus rien ne demeure figé et irréversible puisque lui même ayant recouvré son aptitude à penser, et donc sa capacité de décision, l’être humain n’est plus une chose parmi les choses mais redevient un sujet actif et conscient de l’Histoire. Toute téchouva est marquée du signe de la réciprocité: dès l’instant où l’homme réactive la sienne, le Créateur de son côté n’est pas de reste et par sa propre « revenance », par son aptitude à la compassion et au pardon, accentuera et renforcera ce mouvement initial.

Telle est la leçon des mois de Eloul et de Tichri. Si Pessah commémore le recouvrement de la liberté des corps, Eloul et Tichri commémorent le recouvrement de la liberté plénière de l’esprit.

Raphaël Draï zatsal 11 septembre 2014

 

LE SENS DES MITSVOT: KI TETSE

In Uncategorized on août 31, 2017 at 8:54

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« Quand tu entreras dans la vigne de ton prochain (réêkha), tu pourras manger des raisins à ton appétit (kénaphchékha), jusqu’à t’en rassasier, mais tu n’en mettras pas dans ton panier. Quand tu entreras dans les blés de ton prochain, tu pourras avec la main arracher des épis mais tu ne porteras pas la faucille (rémech) sur les blés de ton prochain »

Dt, 23, 25, 26. Bible du Rabbinat.

Selon Rachi, ces règles concernent l’ouvrier qui s’en vient travailler dans la vigne appartenant à autrui ou dans son champ de blé, à l’époque donc de la vendange et de la moisson. Dans les deux cas elles éclairent les particularités du droit social d’Israël, avec ses ouvertures mais aussi avec ses limites sans lesquelles il perdrait de son sens. D’où cette première observation.

Aussi bien dans le cas de la vigne que du champ de blé, le propriétaire n’est désigné par aucun autre terme qu’un terme intensément éthique, pour ne pas dire le terme éthique par excellence: celui de prochain, de réâ. Cette première observation est de longue portée. Elle permet de constater que la désignation d’autrui comme prochain est irréductible à aucune autre, sur aucun autre plan: social, patrimonial, fonctionnel. On pourrait juger cette vision naïve et illusoire, destinée à masquer les oppositions de classe, les distorsions patrimoniales. Sans doute mais l’on sait aussi où ont conduit toutes les politiques conçues en termes d’affrontements sans merci entre possédants et non-possédants, jusqu’à les constituer les uns vis à vis des autres en ennemis mortels. Toute l’histoire des révolutions abonde en exemples malheureusement destructeurs.

La particularité des institutions d’Israël est précisément de ne jamais perdre de vue la qualité de prochain dans quelque domaine où l’on se trouve, de prochain au sens du Lévitique

« et tu aimeras ton prochain comme toi même: Je suis l’Eternel »(19, 18). La qualité de prochain se valide par un amour probant lequel ne peut l’être qu’en actes. Les fortunes se font et se défont. Les patrimoines fondent parfois comme neige au soleil. Le sort d’un être fait à la semblance divine ne peut pas dépendre de tels aléas ou coups du sort. Et lorsqu’il semble que le sort s’acharne sur lui, il appartient à qui jouit d’une meilleure fortune d’une part d’alléger ses tourments, d’autre part de tout faire pour y mettre un terme.

C’est pourquoi un ouvrier vendangeur, une fois qu’il a pénétré dans la vigne du propriétaire est considéré a priori par lui non comme un animal que l’on doit museler mais comme un prochain au plein sens du mot. Il est donc autorisé à manger du raisin de la vigne jusqu’à ce qu’il en soit rassasié. Il en va de même pour l’ouvrier moissonneur qui pourra arracher des épis mais avec la main seulement sans user de sa faucille. On le constate dans les deux cas, au regard du propriétaire, l’ouvrier est avant tout considéré comme un égal en dignité. Cependant l’inverse est également vrai.

Que ce soit dans la vigne ou dans le champ de blé il importe que le propriétaire soit considéré réciproquement non comme l’exploiteur à l’encontre duquel on éprouvera du ressentiment si ce n’est de la haine mais là encore comme le prochain, au sens plein, de l’ouvrier. Pouvoir profiter de l’abondance de sa vigne ou de son champ n’autorise d’aucune manière des comportements qui seraient abusifs, comme celui de rogner sur sa vendange ou de ponctionner sa récolte, comme si l’on disposait de son bien propre alors qu’en réalité on l’aliène sans qu’il y ait consenti.

Il faut également concevoir la démultiplication de pareils abus au nombre d’ouvriers travaillant dans la vigne ou dans le champ de blé. Que risque t-il de s’ensuivre? Une réaction de fermeture, physique et spirituelle, avec une atteinte grave portée précisément à la conception d’autrui comme prochain. Cette conception il faut y insister, repose sur un principe capital: celui de réciprocité qu’il ne faut pas confondre avec celui du donnant-donnant. Reconnaître autrui comme prochain c’est reconnaître ce qui fonde et exprime son existence à tous les niveaux où elle se constitue, sans se faire juge et partie de ce qui devrait ou non lui revenir légitimement avant de passer à l’acte personnellement ou de parachever par soi même l’empiétement commencé. Autrement, ce n’est rien d’autre que la convoitise (taava) qui l’aura emporté, dont on sait qu’elle est strictement prohibée dans le Décalogue (Dt, 5, 18);

Raphaël Draï zal, 3 septembre 2014

LE SENS DES MITSVOT: PARACHAT CHOFTIM

In Uncategorized on août 25, 2017 at 12:26

A la mémoire du Président Pierre Drai qui aimait à citer ces versets.

Choftim

« Tu institueras des juges (chophtim) et des magistrats (chotrim) dans toutes les villes (chaârekha) que l’Eternel ton Dieu te donnera (…). N’accepte point de présent corrupteur (choh’ad)… C’est la justice, la justice (tsedek, tsedek) seule que tu dois rechercher (tirdof) si tu veux te maintenir en possession du pays que l’Eternel ton Dieu te destine »

(Dt, 16, 18 et sq). Bible du Rabbinat.

C’est dans cette paracha, avec la paracha Ytro, que l’on retrouve les éléments essentiels du système juridique d’Israël et de son éthique de la justice. Mais quel est l’apport singulier de cette paracha-ci par rapport à la parachat Ytro? Précisément qu’il y soit question non seulement des juges, à proprement parler, des chophtim, mais aussi des chotrim, des officiers d’exécution de leurs sentences.

Qu’est ce qu’un choter? En hébreu contemporain, un policier. En quoi consiste la fonction de police ainsi entendue? Il faut une fois de plus se rapporter à l’étymologie du mot hébraïque. ChOTeR est construit sur la racine ChTR que l’on retrouve dans ChTaR, la traite, l’effet civil ou commercial qui a force jugée et qui devient opposable légitimement et légalement. Cette racine est affine à la racine STR qui désigne cette fois la contradiction plus intense. Autrement dit, pour un peuple qui se prépare à vivre de sa vie propre, désormais sans miracles et sans manne, il importe de bien le comprendre: la vie d’une collectivité humaine n’est pas réellement assurée lorsque la Loi n’y est acceptée que de bouche, que l’on reste porté à se faire justice à soi même, si cette expression avait le moindre sens, ou bien une fois que la sentence est rendue que l’on se mette en situation de ne pas lui donner suite, de ne pas la rendre effective.

Dans ce cas, de proche en proche, le jugement, puis l’institution judiciaire, puis la Loi elle même seront vidés de leur sens. Pour le dire avec les philosophes du droit, dans ce cas, guette le retour à l’état de nature, celui de la guerre de tous contre tous. La fonction essentielle des chotrim est d’éviter que l’institution judiciaire ne se dégrade au point de perdre elle-même toute effectivité. Telle est l’une des contraintes de l’Etat de droit. Comme l’a indiqué Thomas Mann à la fin de son livre Das Gesetz (la Loi): « Que j’aie tort, ou que j’aie raison: la Loi ».

Il incombe ainsi aux chotrim de veiller à ce que les jugements rendus dans les Baté dinim par des juges inaccessibles au lucre et à la corruption soient effectivement exécutés. Ce n’est pas qu’il faille imposer une vision «totalitaire» de la Loi. Mais il ne faut pas oublier qu’en droit hébraïque la fonction judiciaire a pour finalité de réconcilier les parties en présence. Lorsqu’une sentence judiciaire n’est pas appliquée, c’est cette réconciliation, ce renouement du lien social qui se retrouve en extrême souffrance.

D’où la nécessité de traduire, là encore, aussi exactement que possible le mot chaâr, qui désigne les lieux particuliers où doivent être situés chophtim et chotrim. Ce mot ne signifie pas exactement «ville» qui se dit en hébreu îr mais plus précisément les lieux de transit, les points de passage potentiellement conflictuels. Pour un peuple libre, plus les transactions de toutes sortes se multiplient plus les risques de friction deviennent grands. On observera dans ces condition que les lettres du mot ChaÂR se retrouvent en premier lieu dans le mot RaÂCh, qui désigne le bruit, le tumulte, ce qui empêche les uns et les autres de s’entendre au risque de se mécomprendre et donc de laisser malentendus se multiplier et bientôt la violence ressurgir. Aussi ces mêmes lettres se retrouvent – elles cette fois dans le mot RaChÂ: le méchant, terme qui n’a pas besoin d’être commenté plus avant – on soulignera simplement que dans la Haggada de Pessah le rachâ est bien celui qui récuse le principe que la loi commune lui soit applicable.

Enfin quant au redoublement du mot «tsedek», comme pour tout redoublement de terme dans la Thora, il signifie que la justice elle même ne doit pas être impulsive mais réfléchie; qu’il n’est pas de bonne justice sans respect de deux principes vitaux: celui du contradictoire entre les parties, et celui du double degré de juridiction, de la capacité pour tout justiciable de faire appel.

                             Raphaël Draï zatsal, 29 août 2014

LE SENS DES MITSVOT: PARACHAT REEH

In Uncategorized on août 18, 2017 at 11:07

« Tu ne mangeras pas d’aucune chose abominable. Voici les animaux dont vous pourrez manger (…) tout quadrupède qui a le pied corné et divisé en deux ongles distincts, parmi les animaux ruminants vous pouvez le manger » (Dt, 14, 3 à 6).

Traduction du Rabbinat.

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Ces prescriptions qui concernent l’alimentation du peuple sinaïtique sont également de celles qui sont péjorées sous le qualificatif de ritualistes, comme si elles renfermaient le peuple d’Israël sur lui même et lui interdisaient toute convivialité avec des peuples autres.

En réalité, il n’est aucune collectivité humaine qui ne s’impose des régulations spécifiques dans ce domaine, que ces collectivités se veuillent confessionnelles ou agnostiques. Les musulmans s’interdisent la viande de porc et les boissons alcoolisées; les catholiques restreignent leur alimentation lors de la période du carême, les bouddhistes en principe ne mangent pas de viande, et que dire des adeptes de la nourriture bio… Les règles de la cacherout – puisqu’il s’agit d’elles ici – doivent être comprises selon leur intentionnalité profonde.

Depuis qu’il a été situé dans le Jardin d’Eden, l’Humain a le droit de consommer de tout ce que ce lieu produit. Il lui est interdit de procéder à des mélanges confusionnels qui lui feraient perdre de vue l’origine même des aliments qu’il est amené à consommer. L’alimentation humaine est celle de créatures douées de penséeAussi, pour autant que l’on s’autorise à manger de la viande, celle-ci doit provenir d’animaux qui incarnent si l’on peut dire cette aptitude. C’est pourquoi il est interdit de consommer de la viande provenant d’animaux ou d’oiseaux de proie, qui déchiquettent celle-ci. Les animaux permis devront être domestiques, autrement dit rendus le plus proche possible de l’humain, ensuite herbivores mais surtout ruminants. Car il se trouve bien des animaux qui se nourrissent d’herbe ou de racines végétales mais qui ne ruminent pas.

Qu’est ce que la rumination? L’équivalent physiologique de la pensée. Un animal herbivore ruminant n’avale pas sa propre nourriture d’un seul coup, d’une seule bâfrée. D’abord il l’introduit dans son orifice buccal où elle subit une première élaboration. Ensuite, il l’introduit dans son tube digestif lequel comporte une panse dans laquelle la nourriture initialement ingérée subira une seconde élaboration. Après quoi, la nourriture ainsi transformée, sera régurgitée avant que d’être définitivement absorbée par l’estomac.

Il n’en va pas autrement de la pensée humaine. En tant que telle la pensée n’est jamais impulsive comme l’est le passage à l’acte. Elle opère en trois temps. Le premier sera celui de l’information, de la prise de connaissance des données initiales d’une situation ou d’un cas. Le second temps sera celui de l’élaboration réflexive. Les données initialement perçues seront confrontées avec d’autres données, d’autres concepts qui en feront paraître soit le caractère ordinaire, soit la plus-value de sens. Enfin, une fois ces deux phases achevées, le processus se consolidera dans celui d’une véritable connaissance, exhaustive et assurée, en vue d’une transmission.

C’est pourquoi les animaux concernés devaient présenter une autre caractéristique: être dotés de sabots certes mais de sabot fendus. Cette dernière caractéristique appellerait bien des commentaires. On retiendra pour conclure sa signification principale. Le sabot est cela qui termine le pied, l’organe de la locomotion, donc du mouvement. Dans la pensée biblique, un mouvement n’est jamais réductible à un déplacement strictement physique. Il est la forme que prend le comportement, autrement dit la conduite orientée, laquelle se confronte toujours à des choix lorsqu’elle arrive à des carrefours, à des bifurcations. Au lieu de s’en étonner il faut plutôt considérer que même les animaux ne sont pas des automates. Est-il nécessaire de rappeler le précédent de l’ânesse de Bilaâm lorsque celui-ci la forçait à s’engager dans une voie contre-nature?

Il faut réfléchir à ces principes vitaux que l’écologie contemporaine découvre ou redécouvre mais sans toujours les rapporter à leurs sources originelles.

Raphaël Draï zatsal, 21 aout 2014

 

LE SENS DES MITSVOT: EKEV

In Uncategorized on août 11, 2017 at 9:34

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« Pour prix de votre obéissance (êkev tichmeôun) à ces lois et de votre fidélité à les accomplir, l’Eternel votre Dieu sera fidèle aussi au pacte de bienveillance (eth haberith véeth hah’essed) qu’il a jurée à vos pères. Il t’aimera, te bénira, te multipliera. Il bénira le fruit de tes entrailles et le fruit de ton sol, ton blé (deganekha), ton vin (tirochekha) et ton huile (veytsharekha), les produits de ton gros et menu bétail dans le pays qu’il a juré à tes pères de te donner »

(Dt, 7, 12, 13). Bible du Rabbinat.

On le constate, la Parole divine se veut d’engagement réciproque. Mais de quelle sorte de réciprocité? En contre-partie de l’obéissance requise des enfants d’Israël, ceux-ci se verront gratifiés de tous les bienfaits cités au texte. Cette réciprocité est indiquée par un mot particulier: êkev dont il s’agit de comprendre le sens intime et les implications.

A priori êkev désigne le talon, autrement dit la partie du corps qui marque la jonction entre la terre et la direction du ciel, elle même indiquée par la station debout, la seule qui caractérise l’être humain. Ainsi disposé, le corps forme bien un trait d’union entre le monde d’en-haut et le monde d’en-bas. Le talon est également la partie du pied qui touche le sol la première lorsque la personne marche. Au contraire de la plante, l’homme n’est pas statiquement enraciné mais il se déplace, et ses trajets sont inhérents à ses projets. En ce sens, le talon indique le point de tangence et non pas d’immobilisation entre les dimensions horizontale et verticale de l’être.

Il comporte d’autres significations encore car quelle est la différence entre la démarche consciente et le fait de se mouvoir en titubant, comme si l’on allait s’effondrer à chaque pas? Dans la démarche consciente les pas sont liés entre eux et forment ce qu’il est convenu de nommer une démarche. C’est sur quoi insistent les versets précités: à la fin de la Traversée du désert où il est arrivé plus d’une fois que le peuple ait titubé, au moment de franchir le Jourdain et ainsi s’engager dans l’univers des peuples, plus que jamais le peuple doit se convaincre qu’il n’est pas d’alternative à la cohérence de ses pensées et de ses itinéraires.

Le mot êkev se rapporte alors non plus à la cohésion physique de la marche et à son équilibre externe mais à la cohérence des consciences que doit habiter l’esprit de suite, la relation vitale de cause à effet. Comme on y a maintes fois insisté, il serait contraire à cet état d’esprit d’avoir adhéré à une Alliance et de ne pas la mettre en pratique, d’être un peuple sacerdotal et de se profaner du soir au matin.

Un éclairage étymologique permettra de mieux le comprendre. Le mot êkev est construit sur la racine ÂKV que l’on retrouve dans le nom du patriarche Jacob, Yaâkov. Lorsque les lettres de cette racine sont désordonnées, elles forment le mot BaKÂ, qu’on retrouve dans BiKÂ, la faille, la cassure, la béance. C’est sur une bikâ que s’établit la civilisation de Babel, une civilisation amnésique et décervelée, avec la catastrophe qui s’ensuit. Selon cette acception, la civilisation d’Israël est à tout le moins une contre-Babel: là où la cassure sévit, elle promet l’unité et le lien; là où l’irrationnel l’emporte elle fait prévaloir comme on l’a dit l’esprit de suite et la relation responsable de cause à effet.

Et c’est pourquoi les bienfaits qui découlent de cette réciprocité lucide et conséquente sont nommés comme ils le sont. On observera en effet que les trois produits essentiels: dagantiroch et ytshar se rapportent tous trois au vocabulaire de la Genèse alors que l’Humain se trouvait établi dans le lieu adéquat à son être et à sa vocation. DaGaN, le blé se rapporte comme son nom l’indique au Gan Eden; dans tiRoCh se trouvent les lettres composant le mot roCh que l’on retrouve dans BeRéChit, et enfin dans le mot ytsh’HaR se retrouvent les lettres HR qui se trouvent dans le mot HaR qui désigne l’éminence topographique mais aussi la conception biologique et la conception intellectuelle.

Autrement dit, comme contrepartie de l’observance d’une Berith qui est aussi un acte de grâce, de h’essed, le peuple pourra bénéficier d’une abondance matérielle continue. Cependant, cette abondance ne concernera pas que les corps: elle fera accéder le peuple tout entier et par lui l’Humain au degré spirituel originel que le nom de ces trois produits symbolisent.

Raphaël Draï zatsal, 14 aout 2014

LE SENS DES MITSVOT: VAET’HANANE

In Uncategorized on août 3, 2017 at 11:09

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«Maintenant donc, ô Israël, écoute les lois (h’oukim) et les règles (michpatim) que je t’enseigne (melamed) pour les pratiquer (laâssot); afin que vous viviez (tih’you) et que vous possédiez (richtem) le pays que l’Eternel, Dieu de vos pères vous donne» (Dt, 4, 1). Bible du Rabbinat.

La conception juive de la Loi a tant souffert des médisances et des caricatures liées aux polémiques théologiques puis philosophiques qui ont assombries la pensée humaine, qu’il importe de lui restituer son vrai visage. Le verset précité y contribue.

On constate que cette conception s’ordonne selon deux niveaux: les h’oukim, ou principes génératifs, et les michpatim, ou règles de droit positif, effectif; ensuite que h’oukim et michpatim doivent s’enseigner, donc en appeler à l’intelligence de leur forme et de leur contenu; et enfin qu’ils doivent se pratiquer. Cette dernière obligation se rapporte à l’engagement souscrit par les Bnei Israël au Sinaï lorsqu’ils déclarèrent à l’unisson: «Nous ferons et nous comprendrons (naâssé venichmâ) ». La formule a suscité un nombre considérable de commentaires. On insistera sur un seul groupe d’entre eux concernant en effet non pas la seule intelligence théorique, l’on dirait presque contemplative, de la Thora mais bien sa mise en pratique. Une mise en pratique dont il faut néanmoins discerner la perspective générale et les modalités particulières.

La perspective générale est tracée dès le récit de la Genèse lorsqu’il est indiqué à propos des commencements de la Création qu’elle fut accomplie mais non parachevée, de sorte qu’il y eût encore à faire, littéralement: laâssot. La reprise de ce verbe au livre du Deutéronome n’est pas anecdotique: elle corrèle génériquement la mitsva précitée à la parole du Créateur. Chaque fois que l’on observe un h’ok, que l’on donne substance et sens à un michpat, que l’on accomplit effectivement une mitsva, au delà des prescriptions particulières concernées l’on poursuit l’oeuvre d’ensemble de la Création. Créer à ce niveau devient donc si l’on peut ainsi s’exprimer l’exposant, ou le coefficient, du h’ok, du michpat et de la mitsva en cause. Mais il y faut une condition: qu’il s’agisse véritablement d’un accomplissement.

Le verbe laâssot doit ainsi être exactement compris: il ne s’agit pas pour les Bnei Israël d’exécuter tout simplement et passivement la loi à laquelle ils ont souscrit comme si elle était un ordre venu de l’extérieur. En accomplissant la Loi ils ne se comportent nullement comme de simples exécutants mais comme des créateurs. Le verbe laâssot se rapporte bien à une manière créatrice de faire, de se comporter. C’est pourquoi les Pirkei Avot disposeront: «Pas de Thora sans dérekh éretz», pas de loi sans une certaine manière de se conduire marquée par l’attention à autrui, la politesse, la courtoisie, l’aménité. Car ce qui rend la Loi effective ce ne sont ni les démonstrations savantes, pour aussi utiles qu’elles soient, ni les plaidoyers véhéments mais tout simplement la manière de faire, la façon de se conduire vis à vis d’autrui et de soi même.

L’on peut à ce propos reprendre le Décalogue entier, puis les 613 mitsvot l’une après l’autre. Une fois qu’on aura démontré leur origine divine, il restera à faire une autre démonstration: que cette origine-là soit relayée par la volonté humaine, que l’humain s’avère véritablement le coopérateur, le choutaf du Créateur pour parachever l’oeuvre de la Création. Autrement sévissent le clivage au plan psychique, et l’hypocrisie, la h’aniphout, au plan moral. A quoi bon affirmer que l’univers a été créé par les dix Enonciations divines, les dix Maamarot, si l’on ne respecte pas la parole que l’on a donnée, la promesse que l’on a dispensée, l’engagement que l’on a pris? A quoi sert de rappeler que la Création s’est ordonnée en six phases actives et une phase réflexive pour le Créateur lui même si l’on s’avère personnellement incapable de réguler une activité devenue fin en soi? A quoi bon affirmer aimer Dieu si ce même amour n’est pas dispensé au prochain, pour qui je suis moi même prochain en ce sens là?

Comme le disent parfois certains philosophes ce ne sont pas nos comportements qui donnent sens à nos valeurs. Nos comportements sont déjà des valeurs en eux-mêmes. Et si tout cela doit faire l’objet d’un enseignement, c’est que nul ne saurait être juge à ses propres yeux de sa propre cause. Il faut apprendre à se comporter de telle manière que les valeurs qui éclairent nos existences soient validées par nos existences proprement dites. Tel est l’enseignement que Moïse dispose à un peuple qui, au bout de quarante années d’enseignement continu, doit prouver par sa façon de vivre que l’engagement souscrit au Sinaï ne constitue pas une suite de vains mots. Ainsi apparaît, au moment de franchir le Jourdain, sa responsabilité pour les temps à venir.

                             Raphaël Draï zatsal, 8 août 2014

Reconstruire le Temple – Par Raphaël Draï

In Uncategorized on juillet 30, 2017 at 12:32

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L’été apparaît comme la saison du plus grand contraste pour une conscience juive attentive a l’enlacement du temps naturel et du temps historique. Saison du soleil, des vacances, de la liberté retrouvée pour un temps au moins. Mais aussi saison du mois d’Av, et notamment de ce 9 Av, date fatidique de la destruction des deux temples d’Israël. Le jeûne du 9 Av n’est pas seulement l’épreuve recommencée de la faim et de la soif sous le soleil ardent, comme l’éprouvèrent plus longuement et plus durement les assiégés de la Ville Sainte, d’abord par les armées de Nabuchodonosor puis par celles de Rome. ll est aussi l’occasion de réfléchir sur les causes de cette double catastrophe afin de mieux prévenir sa répétition éventuelle. Selon la Tradition d’Israël ces causes sont essentiellement internes au Peuple juif. Les armées étrangères ne sont venues que pour consommer une ruine déjà largement engagée au sein même de ce Peuple par la méconnaissance de l’Alliance du Sinaï.

Méconnaissance qui se traduisit d’abord par l’incapacité de respecter l’éthique du shabbat telle qu’elle se pratique avec la libération des servants après les six années de leur engagement; par le repos de la terre après les six années de son exploitation ; par la libération jubilaire de la société après quarante-neuf années de transactions commerciales, d’acquisitions mobilières et immobilières, de créances accumulées. Méconnaissance qui se traduisit aussi par l’application rigoriste de la règle du droit, du din, qui l’emporta sur le souci de la réconciliation sociale, du tsedek, telle qu’elle incombe aussi au juge ”partenaire de Dieu dans la Création ». Méconnaissance qui exerça enfin ses ravages par la dénaturation du langage et de l’affectivité par l’habitude corrosive de la calomnie et de la haine sans raisons. L’exil viendra sanctionner le refus de l’Alliance, de sorte que ses termes en soient redécouverts et de nouveau endossés. C’est pourquoi la Déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël en 1948 se place sous le signe de l’exigence prophétique. La an de l’exil politique apparaît à cet égard comme la reprise de l’exigence shabbatique dont on observe qu’elle est déjà rappelée par Moïse lors de la Traversée du Désert avant que ne soient assemblées les éléments du Sanctuaire confectionnés après la régression du Veau d’Or. Aujourd’hui l’on peut imaginer que le Troisième Temple soit une sorte de somptueuse Cathédrale juive. On doit néanmoins se rappeler que le seul endroit que Dieu désigne nommément comme sa Résidence n’est autre que l’intimité cordiale d’un peuple révélé à lui-même parce que la Parole qui s’y entend cherche à concilier et non à lapider ; parce que la Loi qui s’y commente cherche à concilier et non à exclure parce que le Pouvoir sous toutes ses formes a laissé place à la responsabilité et au désintéressement.

Israël est ressuscité sur une Terre qui de nouveau le met à l’épreuve de cette éthique grave parce que sanctionnée. A la verticale des Textes du Talmud et de toute constitution juridique, le Soleil d’Av rappelle l’acier tranchant du non-amour.

Raphaël Draï zal, L’Arche Juillet Aout 1990

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA DEVARIM

In Uncategorized on juillet 27, 2017 at 7:32

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« Je donnai alors à vos juges les instructions suivantes: « Ecoutez également tous vos frères et prononcez équitablement (tsedek) entre (bein) chacun et son frère, entre chacun et l’étranger. Ne faites point en justice acception de personne; donnez audience au petit comme au grand, ne craignez qui ce soit car la justice est à Dieu ! Que si une affaire est trop difficile pour vous (ykché mikem), déférez la à moi (takriboun) et j’en prendrai connaissance » Dt, 1, 16, 17.

Traduction du Rabbinat.

Ces prescriptions concernant l’exercice de la justice sont capitales. Elles font suite à l’observation de Moïse selon lequel le peuple libéré d’Egypte est devenu un peuple nombreux, vivace mais qui doit être intiment régulé. La justice devient la forme supérieure de cette régulation vitale.

Dans un peuple libre, et du fait même de cette liberté, il est impossible que des différents ne surgissent pas, que des conflits ne se fassent pas jour. Il ne faut surtout pas en réprimer les manifestations. Une fois celles-ci produites, il importe surtout de leur trouver une issue qui non seulement ménage le principe de fraternité inhérent à ce peuple mais qui le renforce. La mise en place d’institutions spécifiques est destinée à atteindre le mieux possible cet objectif. La description de l’organisation du peuple d’Israël n’a pas pour but d’en détailler la hiérarchie externe mais au contraire de souligner sa plus grande proximité quotidienne avec chaque Bnei Israël. Les différents et les conflits, pour ne pas parler d’affrontements, sont à la fois cause et effet d’un trouble de la parole lorsqu’elle excède ce que l’on ressent, qu’elle ne trouve plus les mots pour le dire. Colère et mutisme comprimés peuvent conduire aux pires extrémités.

C’est pourquoi s’agissant de la conception même de la justice, celle-ci est formulée prioritairement en termes d’écoute. Le juge n’est pas ce magistrat armé de la loi comme d’une trique. Il est d’abord et avant tout un reconstituant de la parole interhumaine. Dans un conflit, chacun n’entend plus que soi et s’avère incapable d’écouter autrui. Par sa fonction, le juge, à la fois dayan et chophet, doit rétablir une capacité d’écoute à nouveau réciproque et bilatérale. C’est pourquoi un mot apparemment anodin, le mot « entre » (bein) est décisif puisqu’il désigne, au lieu de la mêlée confuse du conflit, le rétablissement d’un espace-temps permettant à la parole de l’un et de l’autre de s’exprimer enfin, de sorte qu’elle fût entendue.

De ce point de vue, il y va du juge comme du médecin qui devant une hémorragie – en l’occurrence une hémorragie de colère – doit avant tout la faire cesser, placer s’il le faut un garrot, en attendant que la circulation du sang reprenne son cours normal. C’est pourquoi aussi le juge ne doit faire acception de personne, ni entre le citoyen et l’étranger, ni en fonction de critère sociaux car il est possible que ces différenciations elles mêmes aient été à l’origine d’un conflit désormais infecté.

En ce sens, la notion de tsédek devient bien plus large que celle d’équité. Pour le juge, juger consiste non pas à rétablir un statu quo ante mais littéralement à recréer une relation interhumaine. On comprend mieux alors pourquoi la notion de jugement est référée non à une instance sociale, serait-elle la plus éminente, mais directement à Dieu en tant que Créateur. Rendre la justice équivaut à poursuivre l’oeuvre de la Création proprement dite. Le cours de la Création est imprévisible et débordera toujours les cadres d’une pensée prédéterminée. D’où la mention de ces « cas difficiles » qui illustrent l’une des problématiques les plus stimulantes de la théorie contemporaine du droit.

Lorsqu’un cas judiciaire s’avère d’une complexité telle qu’il semble outre-passer les ressources juridictionnelles actuellement disponibles de la collectivité humaine formée par les « sortis d’Egypte », au lieu de refuser de juger le magistrat devra en donner connaissance à Moïse, littéralement « l’approcher de lui » comme s’il s’agissait de l’accomplissement d’un sacrifice, d’un KoRBaN, d’une liturgie de renouement. Dans ce cas il appartiendra à Moïse non pas exactement « d’en prendre connaissance « (le mot daât n’est pas employé) mais de l’écouter, de l’ausculter encore plus attentivement. Car ce qui fait la difficulté d’un tel cas, c’est probablement sa teneur en passion qui déborde ce qu’un juge du rang est en mesure à son niveau d’en écouter et d’en comprendre.

Toute la formation du juge consister à affiner sa capacité d’écoute conciliatrice. C’est en ce sens qu’il se rapproche du psychanalyste, lequel en effet est capable d’entendre ce qu’une oreille ordinaire ne saurait habituellement déceler pour in fine privilégier l’expression de la pulsion de vie.

                               Raphaël Draï zatsal, 31 juillet 2014

« Paix ou Vérité?! » par le GR Daniel Dahan – à la mémoire du Pr. Raphaël Draï zal

In Uncategorized on juillet 21, 2017 at 10:42

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LE SENS DES MITSVOT: Paracha MATTOT

In Uncategorized on juillet 21, 2017 at 10:19

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« Moïse parla (vaydabber) aux chefs des tribus des enfants d’Israël, en ces termes: «Voici (zé hadabar) ce qu’a ordonné (acher tsiva) l’Eternel: « Si un homme fait un vœu (néder) au Seigneur, ou s’impose par un serment (chevouâ), quelques interdictions (issar) à lui même, il ne peut violer (yah’el) sa parole: tout ce qu’a proféré (hayotsé) sa bouche il doit l’accomplir »  (Nb, 30, 2, 3). Bible du Rabbinat.

Cette paracha est l’avant-dernière du livre des Nombres et l’on peut s’étonner qu’elle commence par cette prescription. Un être qui s’engage vis à vis de lui même a t-il besoin qu’on le rappelle au sens de ses engagements? Deux termes sont ici à prendre en considération: neder, que l’on traduit par vœu, et issar ou issour que l’on traduit par interdit. Pourquoi font-il électivement l’objet de ce rappel? Nous nous trouvons là dans un cas bien particulier d’auto-législation.

En principe aussi bien ce qui est permis que ce qui est interdit d’accomplir se trouve objectivement énoncé par une Loi qui vaut pour tous, qui bien sûr prend en compte les personnes mais qui ne les considère pas le cas échéant comme des exceptions contradictoires à la règle commune. L’étude des 613 mitsvot permet à chacun de savoir à quoi s’en tenir, sans en rien retrancher et sans y rien ajouter non plus. La situation envisagée dès le début de la paracha est quelque peu différente. Sans se placer bien sûr en dehors de Loi, un individu croit devoir l’adapter à ses propres dispositions d’esprit et s’engager à faire plus que ce qu’elle prescrit.

En ce sens le mot « vœu » ne rend qu’imparfaitement compte de son homologue hébraïque: NeDeR qui se rapporte à la racine DR que l’on retrouve dans des vocables aussi chargés de significations que DiRa, la maison d’habitation, DRoR, la liberté, notamment celle qui est proclamée lors de l’année jubilaire, du Yovel ; et bien sûr DoR qui désigne la relation entre générations. Quiconque s’engage par un NeDer de cette sorte engage plus que soi même, à la fois dans l’espace et dans le temps. Et sur ce dernier plan tous les serments ou jurements ne valent en effet que pour l’avenir.

L’auteur du NeDeR donc scrupuleusement veiller et avant même que de le formuler à ajuster ce NeDer à ses facultés réelles de réalisation. Autrement il aura engagé l’avenir sur une voie fallacieuse et devra en répondre. Il n’en va as autrement pour l’interdit qui cette fois et sous cette forme ne saurait s’imposer à autrui, qui ne vaut que vis à vis de soi. Il faut également, avant que de le formuler, s’assurer que l’on est bien en mesure de l’observer. Autrement on n’aura joué que les surenchérisseurs sans pouvoir assumer l’enchère elle même le moment venu.

Une autre question se pose cependant: pourquoi ces règles sont-elles rappelées ce moment précis, alors que les enfants d’Israël s’approchent du Jourdain et de le terre de Canaan? Afin de souligner l’importance décisive de la parole pour un peuple qui a fait de la liberté l’un des deux principes génériques de son existence, avec celui de responsabilité. La liberté s’exprime et se prouve par l’échange de paroles significatives entre interlocuteurs dont aucun ne veut imposer sa volonté à l’autre. Si une collectivité d’esclaves est régie par la peur du bâton, et si l’on n’y est autorisée à porter le regard sur autrui que de bas en haut, dans un peuple libéré de cet esclavage la relation ordinaire est le face à face, et le dialogue la façon courante de s’adresser à autrui.

On aura remarqué d’ailleurs que c’est ainsi que s’exprime le début du verset précité à propos de Moïse: «Moïse parla (vaydabber) aux chefs des tribus des enfants d’Israël pour dire (lemor) ». Seul le Créateur enjoint, prescrit, légifère. Moïse se contente de transmettre prophétiquement ses prescriptions, c’est à dire en termes audibles et intelligibles.

Un verbe particulier permet de comprendre l’importance de la parole libre. Celle-ci ne peut consister dans un flux immaîtrisé de propos sans suites. La parole d’un être libre doit être avant tout régulée par lui même. C’est pourquoi le verset biblique, dans l’hypothèse contraire, emploie le verbe: YaH’eL qui signifie profaner, exclure du champs de la sainteté. C’est parce qu’elle est libre que la parole interhumaine est sainte mais réciproquement c’est parce qu’elle est sainte qu’elle reste libre. Parler pour ne rien dire, ou sans tenir les engagements auxquels on a de soi même souscrit, sans y être obligé, est comme souiller une source d’eaux vives et dissuader qu’on vienne y boire.

                                             Raphaël Draï zatsal , 17 juillet 2014

Emission Hommage Raphaël Draï zal – Radio J 20 Juillet

In Uncategorized on juillet 20, 2017 at 1:04

Emission du 20 Juillet 2017  Radio J

AVEC LE PROFESSEUR MARC ZERBIB, LE RABBIN ARIEL MESSAS ET SON FILS DAN DRAI
AU MICRO DE MICHEL ZERBIB.

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Nouvelle Parution – « Tu Choisiras La Vie » (Editions Lichma)

In Uncategorized on juillet 17, 2017 at 10:22

17 juillet 2017

Chers lectrices, chers lecteurs

Il y a 2 ans précisément disparaissait le Professeur Raphaël Draï zal.

Mais, malgré le vide immense qu’il nous a laissé, nous réalisons chaque jour qu’il ne nous a finalement pas totalement quitté, que même si son auteur n’est plus visible, son œuvre féconde continue quant à elle de cheminer..

Nous avons donc le bonheur de vous annoncer la publication aujourd’hui précisément – hasard du calendrier? – de ce nouvel ouvrage intitulé « Tu choisiras la Vie », cette injonction du Deutéronome qui fut le phare éclairant de son existence.. et dorénavant de la notre..
Ce recueil regroupe ses commentaires du Sefer Berechit (Livre de la Genèse) accompagnés des magnifiques illustrations de son ami Gérard Darmon, artiste-peintre à la palette de talents multicolores.
Nous remercions aussi chaleureusement, Yossef Azoulay, directeur des Editions Lichma pour cette prouesse et ce magnifique travail d’édition.

L’ouvrage est disponible dès à présent à l’adresse internet suivante:

http://editionslichma.com/fr/191-tu-choisiras-la-vie-la-genèse.html

A très bientôt

Famille Draï

 

 

 

 

Chronique Radio J du 23 Juillet 2012 – La commémoration du 70ème anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv

In Uncategorized on juillet 17, 2017 at 11:47

Le 23 juillet 2012

Bonjour à toutes et à tous

Les paroles prononcées ce Dimanche par François Hollande, Président de la République pour commémorer le 70ème anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv ont été d’une réelle pertinence politique et d’une vrai élévation spirituelle. Car s’il convenait bien sûr de rendre hommage à son prédécesseur sur cette voie, à Jacques Chirac, il importait aussi de relier l’antisémitisme des années 40 à l’antisémitisme de 2012 et de les confondre dans la même condamnation. Chacun en aura sans doute déduit que pour 2012 le Président de la République visait l’antisémitisme à visage islamiste et ainsi à inciter les responsables de la communauté musulmane de France à parler clair dans ce domaine. A présent, il importe tout autant que les actes donnent force et effectivité aux paroles, sinon la présence du Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, dimanche aux commémorations de la rafle Hitléro-Pétainiste et vendredi à la Mosquée de Paris pour la rupture du jeune du Ramadan, cette forme de double présence ne serait qu’exercice d’équilibriste. Une autre préoccupation habite l’immense majorité de la communauté juive de France. Il aura fallu près de 50 ans pour que la France se sente en tant que telle impliquée dans la Rafle de Juillet 1942. Faudra-t-il cinquante années supplémentaires pour qu’elle reconnaisse que la stigmatisation sur son sol de l’Etat d’Israël, depuis les groupements de Boycott jusqu’au Festival d’Avignon, que cette stigmatisation diabolisante relève de la même pathologie, et devrait appeler les mêmes condamnations. Va-t-il de soi, Madame la Ministre de la Culture, qu’à Avignon, sur l’un des hauts lieux de l’Histoire des juifs de France, l’Etat d’Israël soit exposé à la souillure et à la démonisation.  Sommes-nous revenus au Moyen-Age, lorsque les mises en scène de la Passion et de la crucifixion du Christ mettaient aux lèvres des spectateurs une bave de sang ? Sans doute pour rester à Avignon l’on invoquera l’origine juive, comme l’on dit, des promoteurs de ce spectacle inepte qui devrait faire honte aux émules de Bach et de Jean Vilar, mais chacun sait ou devrait savoir qu’il existe aussi un antisémitisme d’origine juive.

Raphaël Draï zal, Radio J Le 23 juillet 2012 (retranscrit à partir de la note manuscrite ci-dessous)

 

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Texte manuscrit de la chronique

 

 

 

Netanya 23 Juillet 2017 – Informations Hazkara Pr. Raphaël Draï z »l

In Uncategorized on juillet 13, 2017 at 11:11

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Le Sens des mitsvot: Parachat Pinh’ass

In Uncategorized on juillet 13, 2017 at 4:48

« Pinh’ass fils d’Eléazar, fils d’Aharon le Pontife a détourné ma colère de dessus les enfants d’Israël, en se montrant jaloux de ma cause au milieu d’eux en sorte que je n’ai pas anéanti les enfants d’Israël dans mon indignation. C’est pourquoi, tu lui annonceras que je lui accorde mon alliance amicale (eth berithi chalom) » ( Nb, 25, 11, 12). Bible du Rabbinat.

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Le sens du récit biblique n’apparaît véritablement que lu en hébreu et dans la graphie de cette langue. Autrement des éléments essentiels de son interprétation se dérobent au regard optique et à l’intelligence du texte. Ainsi en va t-il lorsque l’on traduit « berithi chalom » par « alliance amicale ». Pour bien le comprendre il faut reconstituer ce qu’il est convenu d’appeler le contexte de l’affaire.

Durant la Traversée du désert, les crises n’ont pas manqué qui ont mené les Bnei Israël parfois au bord de la destruction. Chaque fois ils en ont réchappé, prenant conscience in extremis de la gravité des transgressions commises et s’engageant à ne pas les réitérer. Mais une chose est de dire, autre chose d’accomplir. D’où la récurrence de ces crises, comme si chacune d’elle mettait au jour une racine vénéneuse bien plus profonde qu’on ne l’aurait cru. Dans la paracha précédente, l’on a vu comment la malédiction commandée par le roi Balak au prophète Bilâam a été commuée en bénédiction. L’on aurait alors pensé que le peuple, rassuré par cette bénédiction d’un niveau exceptionnel, s’élève encore en spiritualité. Au lieu de quoi, une partie des Bnei Israël ne croit pas mieux faire que se livrer à la prostitution idolâtrique avec des Midianites, et cela dans la sidération complète des responsables du peuple, jusqu’au moment où Pinh’ass, brisant cette sidération, embroche le couple initiateur de l’orgie.

Dans un récit légendaire ordinaire, l’on aurait pensé également que Pinh’ass soit aussitôt érigé en héros et cité en exemple. Au lieu de quoi, la Parole divine enjoint de lui adresser un autre message: certes, le petit-fils du pontife Aharon a su prendre fait et cause pour le Dieu d’Israël et pour la loi du Sinaï. Ainsi a t-il rendu inutile une intervention directe de l’Eternel. Pourtant en agissant comme il a fait, et quelles que soient les contraintes de sa propre intervention, il n’en a pas moins porté atteinte à la vocation des Aharonides: la recherche de la paix. A n’en pas douter son infraction, car c’en est une, bénéficie de circonstances explicatives et atténuantes. Elle reste néanmoins une infraction à cette vocation native et ne saurait être érigée en norme.

Nul doute non plus que Pinh’ass en soit conscient et qu’il se retrouve taraudé par l’après- coup de son acte, comme le fut Moïse en personne après avoir tué le maître de corvée égyptien qui tourmentait un esclave hébreu dont il se sentait comme jamais le frère (Ex,2, 12). C’est pourquoi le Créateur aidera Pinh’ass a assumé ce débat de conscience en l’insérant dans une Alliance, dans une Berith, pour bien souligner qu’il ne s’agit pas d’une mesure circonstantiellemais bien d’un dispositif qui étaye la vie même du peuple tout entier.

On sait qu’il est plusieurs modalités de l’Alliance: l’Alliance du sel (Berith mélah’), l’Alliance de la circoncision – révélation ( Berith mila), le sang de l’Alliance ( dam Haberith). Cette fois il s’agit d’une Alliance de paix: Berith Chalom. Et c’est sur ce point précis que la lecture du récit en hébreu est indispensable. Car, dans le texte originel, le mot ChaLoM s’écrit d’une manière bien particulière qui ne se retrouve pas dans toutes les bibles, y compris parfois dans celles imprimées en hébreu: la vav de ChaLoM n’est pas transcrit comme il l’est ordinairement, autrement dit tel un trait continu. Il l’est de sorte à faire apparaître en son milieu une coupure, une interruption, comme s’il était constitué de deux demis vavim séparés par un blanc: ChaL:M. Comme s’il fallait également comprendre qu’à la suite de l’intervention de Pinh’ass le peuple se retrouvait lui aussi coupé en deux, la représentation pour ainsi dire graphique de cette coupure prescrivant l’obligation d’une réparation immédiate, celle précisément du chalom qui constitue la vocation originelle d’Aharon le Cohen, lequel n’est plus physiquement présent parmi le peuple qui l’a pleuré au lieu dit Hor Hahar après que le Créateur l’avait rappelé auprès de Lui.

Aucune existence, individuelle ou collective, n’est rectiligne. Elle est faite d’instants qui se suivent certes mais qui ne se ressemblent pas toujours, les uns paisibles, les autres chaotiques. Lorsque ces derniers se produisent, il ne faut pas les assigner à la fatalité, ni s’imaginer qu’ils ne se reproduiront pas. La valeur du ChaLoM ne se marchande guère. Lorsqu’elle est contrariée par l’irruption de la violence, il importe plus que jamais que celle-ci se retrouve circonscrite le plus étroitement possible et que la paix prévale à nouveau. La paix n’est pas une simple disposition affective. Elle est avec le droit et la vérité l’un des piliers de l’univers. Et de cela il est fait sans tarder leçon à Pinh’ass, encore sous le coup de son geste explicable mais qui ne doit pas faire école pour un peuple dont les institutions doivent assumer toutes leurs responsabilités.

Raphaël Draï zatsal 9 juillet 2014

 

Information- Hazkara Professeur Raphaël Draï zal – 20 Juillet 2017

In Uncategorized on juillet 7, 2017 at 11:00

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Le Sens des Mistvot: Parachat Balak

In Uncategorized on juillet 6, 2017 at 10:16

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« Soudain, le Seigneur dessilla ( vayaghel ) les yeux de Bilaam et il vit ( vayar) l’Ange du Seigneur debout sur la route, l’épée nue à la main; il s’inclina et se prosterna sur sa face » ( Nb, 22, 31). Bible du Rabbinat.

Seul l’étrange incite à l’interprétation. Quelle paracha est plus étrange en ce sens que celle qui relate la tentative de malédiction du peuple d’Israël par Balak, le fils de Péôr, sollicitant à cette fin le savoir-faire présumé d’un non moins étrange prophète, nommé Balaâm, littéralement « l’engloutisseur du peuple »? Pourtant de nombreux obstacles vont contrarier cette tentative qui vise l’âme même du peuple sorti de l’esclavage égyptien. Au delà des péripéties du récit biblique, le verset précité concerne aussi la nature même de la vision prophétique.

On le constate, deux verbes en rendent compte: vaYaGheL et vAYaR. Sont-ils redondants? Il faut le comprendre aussi exactement que possible parce que la prophétie, dans l’acception biblique du terme, la nevoua, n’a que peu de rapports avec ce qu’il est convenu d’appeler la divination et avec la prédiction de l’avenir. La nevoua concerne plutôt la perception exacte de la Parole divine afin d’en transmettre non moins exactement le contenu. Dans tous les cas il y faut une disposition de l’esprit caractérisée par une complète disponibilité et par une réceptivité maximale; ce qui exige encore que l’esprit du prophète fût désencombré de ses propres préoccupations; qu’il s’avère pleinement lucide, sans taie ni tache opaque. Lorsque cette disposition de l’esprit n’est pas assurée, l’esprit du prophète ou de celui qui passe pour tel reste entaché d’un très fort coefficient de réfraction, pour ne pas dire de déformation au risque de rendre incompréhensible la Parole divine et d’en compromettre la transmission à celui ou à ceux à qui elle est destinée afin qu’ils s’en reviennent de comportements possiblement dangereux, au risque de leur vie.

C’est pourquoi, s’agissant du prophète de malédiction, de Bilaam, incité à la destruction spirituelle puis physique du peuple d’Israël, le premier verbe employé pour ce qui le concerne est le verbe VaYaGhel construit sur la racine GL qui désigne toujours le recouvrement de la vue optique et spirituelle mais par la levée préalable de l’obstacle qui l’obscurcissait, du caillot de pensée qui empêchait la pleine compréhension de la Parole divine.

Cet obstacle se manifeste en l’occurrence par la succession de passages à l’acte d’une particulière violence commis par le prophète stipendié contre sa malheureuse ânesse avec laquelle il menait pourtant une sorte de vie commune, de concubinage contre nature! Celle-ci est certes un animal mais toutefois en mesure de discerner, elle, le sens de la parole divine, celle qui l’incite instamment à dévier de la route tortueuse qui voudrait lui faire prendre son maître malédicteur et irascible.

Si Bilaam passe ainsi à l’acte, c’est qu’habité par le sentiment de sa force divinatrice, il ne supporte pas qu’on lui résiste, qu’on n’obéisse pas à sa toute puissante volonté. Mais celle-ci se heurte désormais à celle du Créateur qui ne s’en désistera guère. Il faut alors que l’obstacle obstruant chez le prophète de malédiction le sens de la véritable perception de la parole divine fût levé – l’équivalent d’une opération de la cataracte; que fût désobstrué le puit mental qui empêchait en son esprit retors la transmission de la volonté divine, parfaitement contraire à celle de son commanditaire, de Balak.

Et c’est une fois cette opération accomplie qu’il peut pleinement percevoir ce que le Créateur attend de lui, qu’il peut véritablement voir l’Envoyé divin qui s’oppose à la progression de sa marche à contre-sens de l’Histoire d’un Israël voué à la bénédiction divine ravivant celle de tout le genre humain (Gn).

L’interaction de ces deux verbes a néanmoins une portée encore plus large que celle relative à ce singulier personnage que les Pirkéi Avot considèreront comme l’antithèse d’Abraham, le premier à être qualifié de navi, de prophète, dans le récit biblique (Gn). Dans une époque marquée par les thèmes intensément discutables que sont « la mort de Dieu », ou son « éclipse » ou son « mutisme », il importe de s’interroger, chacun à part soi et collectivement, sur la présence éventuelle en l’esprit humain d’obstacles comparables à ceux qui obstruaient l’esprit de Bilaam, et cela afin d’en opérer la levée comme il faut libérer un bien de l’hypothèque qui l’immobilise et qui le rend indisponible pour d’autres transactions.

Ces obstacles sont de plusieurs sortes et se renforcent mutuellement: les préjugés tenaces, l’ignorance voulue, l’étroitesse des conceptions, l’avarice intellectuelle, tout ce qui rabat l’esprit sur lui même et l’enferme dans un cercle de fer. Il ne faut jamais oublier que le Créateur est qualifié de « Prochain » dans le Lévitique (19, 18). Que serait un Prochain que l’on se refuserait d’accueillir, de voir et d’entendre en prétextant qu’il n’existe pas?

Raphaël Draï zatsal, 3 juillet 2014

 

Le Sens des Mitsvot: Parachat H’oukat

In Uncategorized on juin 29, 2017 at 7:25

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« Voici la règle (hathora), lorsqu’il se trouve un mort dans une tente (baohel): quiconque entre dans cette tente et tout ce qu’elle renferme sera impur (ytmah) durant sept jours; et tout vase (kéli) qui n’est pas entièrement clos d’un couvercle, sera impur. Quiconque touchera (acher ygâ), en pleine campagne (âl pnéi hassadé), au corps d’un homme tué par le glaive ou mort naturellement ou à un ossement humain ou un sépulcre sera souillé pendant sept jours. Pour purifier l’impur on prendra des cendres provenant de la combustion d’un purificatoire (hah’atat) auxquelles on mêlera de l’eau vive (maym h’aym) dans un vase « (NB, 19, 14 à 16). Bible du Rabbinat.

A l’évidence et une fois de plus les prescriptions précitées semblent renforcer les stéréotypes les plus ancestraux concernant le ritualisme d’Israël, son attachement à une pureté obsessionnelle et tout extérieure au point de méconnaître la vie de l’esprit et les aspirations spécifiques de l’âme. Il se peut aussi que ces prescriptions n’aient rien à voir avec ces dispositifs névrotiques et qu’au contraire elles soutiennent les exigences de cette vie spirituelle et la vie propre de l’âme déposée en l’Homme par le Créateur.

Car quoi que l’on fasse, et quelles que soient les élancements de notre vie intellectuelle, la mort est un fait et c’est par elle que s’achève, au moins temporellement, toute existence. Sans la dénier, il s’agit de savoir comment éviter qu’elle ne devienne, elle, une obsession au point d’ôter à l’existence présente toute motivation et toute perspective. Comme le dit le Roi agonisant dans la pièce de Ionesco: « Le Roi se meurt »: « A quoi bon naître si ce n’est pour toujours! ».

Mais une hégémonie ne se marque vraiment que dans un lieu clos, lui même sans ouverture et sans environnement. Qu’est ce à cet égard qu’une tente, en hébreu OHeL? Un lieu fermé? Sans doute non. Mais un lieu doté d’une protection contre les intempéries et simultanément d’une ouverture vers la transcendance. Les lettres qui forment le mot OHeL sont les mêmes que celles formant le mot HaEL: la divinité, celle qui promeut la vie puisque ce mot est à son tour formé sur le radical EL qui désigne toujours une direction, un aller- vers, ou une poussée vitale, comme dans ILaN, l’arbre. On sait qu’en hébreu le mot arbre se dit de deux façons; soit ÊTs, qui désigne son arborescence bifurquante, des racines jusqu’à ses ramilles; soit ILaN qui désigne sa croissance verticale.

Si, selon les circonstances, un mort se trouvait dans un lieu marqué par une pareille symbolique, intiment contradictoire, par où se profilerait le risque d’une nouvelle confusion entre la vie et la mort, il faut d’abord et avant tout reconnaître, avec lucidité, ce risque là. La notion d’impureté (au sens biblique de toum’a) en rendra compte. Comme si la mort recélait l’on ne sait quel pouvoir irradiant, quelle contagiosité psychique. Durant sept jours, ayant respiré de cet air là, il faudra alors se déconditionner réellement. Il n’en ira pas autrement si dans les mêmes circonstances l’on se trouvait en contact avec un vase non hermétiquement clos dans lequel cet air mortifère aurait pu s’insinuer et devenir par son usage ultérieur transmetteur de cette confusion morbide.

Et c’est sur ces points précis que le dispositif prophylactique ne se transforme justement pas en dispositif obsessionnel. D’une part l’impurification initiale n’est pas permanente et irréversible: elle dure sept jours, durée homologue à celle de la Création; d’autre part, il n’est question seulement que de vases ou de réceptacles non étanches. Les autres ne sont pas concernés, sous des modalités que l’on explicitera dans la Michna.

Si l’on était porté à assimiler ces prescriptions à une sorte de principe de précaution, l’on doit alors constater que celui-ci ne vire maladivement pas à la phobie. L’indication d’une limite à la limitation elle même est précisément ce qui distingue une règle morale ou juridique d’un conditionnement névrotique. Il n’en va pas autrement en cas de contact en milieu ouvert avec un cadavre ou avec ce qu’il en reste. Le contact (magâ) ne doit pas transformer en inoculation (négâ). Dés lors, les mêmes prescriptions s’avèrent applicables, selon la même intentionnalité.

Confirmant la cohérence de ce dispositif de retour à une vie détachée des fascinations éventuelles de la mort, l’on comprend mieux en quoi consiste la procédure – car c’en est une – de purification. L’on aspergera la personne en cause d’un liquide singulier constitué par les cendres d’un sacrifice nommé h’atat: la faute – ou la transgression: des cendres par nature résiduelles mais mélangées dans de l’eau vive. En réalité l’expression maym h’aym peut s’entendre d’une autre manière encore: le courant de la vie, laquelle finalement doit seule prévaloir.

                                                   Raphaël Draï zatsal 26 juin 2014

Parachat Kora’h par Pr Raphaël Draï

In Uncategorized on juin 22, 2017 at 11:56

( Nb, 16 et sq )37 Kora'h.

Qu’il ne suffise pas de se réclamer de la Thora,de la Loi,pour en devenir un exemple probant est illustré ad nauseam par la présente paracha puisqu’elle met aux prises non pas des membres de tribus différentes mais des membres de la même tribu, et quelle! la tribu de Lévi.

Le déclenchement  de la révolte dont Korah’ et sa clique vont prendre l’initiative n’en est pas moins décrit de manière surprenante; «  Et Korah’ prit, fils de Kéhat, fils de Lévi.. ». Surprenante, à coup sûr, d’abord au plan grammatical puisque le verbe « prendre », utilisé ici, n’a pas de complément d’objet comme le voudrait la grammaire habituelle. Faute de copiste? Erreur de transcription?  Si tel avait été le cas, cette faute ou cette erreur eût été mentionnée en marge du texte, selon la règle dite du kétiv-kéri, littéralement: «  C’est écrit comme ceci, mais il faut lire comme cela.. ». Ce n’est pas le cas. Dès lors comment entendre cette formulation?

Plusieurs commentaires en ont été proposés au cours des siècles, portant notamment sur le fait que Korah’ et ses affidés avaient « pris » leurs comparses au piège de leurs paroles captieuses pour les dresser contre Moïse et Aharon  son frère. Une autre hypothèse est envisageable toutefois qui se rapporterait à la force de la pulsion à l’oeuvre en cet affrontement mais également à sa cécité. Tout se passe comme si Korah’ avait été mu par ce que les psychanalystes nomment une pulsion d’emprise dont l’objet qui la soutient initialement importe peu. Dans une situation de ce type, l’on prend pour prendre puis l’on est pris soi même par ce même mouvement. Telle semble être la pulsion particulière qui investit notamment la volonté de Pouvoir. Tous les prétextes lui sont bons. Et comme aucun objet déterminé n’est véritablement de nature à la satisfaire, nul n’est besoin d’en préciser la nature. L’intelligence elle même lui est asservie et la fournit en «bonnes raisons» et en sophismes de mauvaise foi.

C’est sans doute pourquoi le texte des Nombres précise également la généalogie de Korah’, lévite certes mais de la famille en charge, l’on s’en souvient, du service divin au Sanctuaire. Si tant est que l’honneur soit le motif déterminant d’une conduite, quel honneur serait plus grand que celui là!  Et pourtant  Korah’ et sa bande ne s’en satisfont pas. Ce qu’ils visent n’est rien de moins que la place de Moise et d’Aharon, non pas telle qu’elle est mais telle qu’ils l’imaginent: conférant honneurs suprêmes, prébendes et sans  doute, pourquoi pas droit de cuissage. N’est-ce pas cette rumeur qui avait couru à propos de Moïse et de la « femme couchite », racontars dont, hélas, Myriam et Aharon avaient été les relais? Cependant, pour  justifier leur coup de force, Korah’ et les siens vont commettre deux erreurs qui leur seront fatales.

D’une part, ils vont imputer à Moïse et à Aharon des visées monarchiques qui n’étaient pas les leurs. Ce qui s’attestera dans le jugement de Dieu auquel chaque protagoniste sera convié sans tarder.

D’autre part, ils vont prétendre que la tâche de Moise et d’Aharon est achevée puisque le peuple d’Israël serait tout entier parvenu à la sainteté, qu’il serait devenu un peuple de «parfaits», ne justifiant plus aucune tutelle. Or, et à moins que, d’eux mêmes,  ils ne se soient exclus de ce peuple, leur tentative, par le mauvais esprit dont elle témoigne, en apporte la démonstration exactement inverse. Le mécanisme mental à l’oeuvre dans  ce procès d’intentions n’est rien d’autre que celui de la projection. Autrement dit, Korah’ et sa bande imputent à Moise et à son frère de bas motifs qui sont surtout les leurs. D’où la réaction que l’on pourrait qualifier de «contre-projective» de Moïse retournant à  leur véritable source ces motifs séditieux. Le texte de la paracha en rend compte de façon littérale.

Pour signifier à Moise et à Aharon que c’en était assez de leur «  Pouvoir », Korah’ avait dit:

a) «  C’en est trop de votre part (rav lakhem )( Nb, 16, 3) ;

à quoi Moïse répliquera, terme à terme, et symétriquement, après avoir essuyé cette salve de griefs et avoir souligné les hautes prérogatives des kéhatites:

 b) « C’en est trop de votre part, fils de Lévi ( rav lakhem Bnei Lévi  » ( Nb, 16, 7).

Et puisqu’il faut trancher, le jugement de Dieu sera sollicité. Ce qui ne peut manquer de  provoquer notre étonnement. Comment Moise et Aharon ont-ils pu solliciter un tel jugement, en impliquant le Créateur dans une querelle où, en somme, ils étaient juges et parties? Deux raisons ici aussi l’expliqueraient.

La querelle ne porte pas sur  un objet matériel, ni même sur une question de préséance protocolaire. Elle s’est portée sur un terrain capital: celui de la sainteté, de la kedoucha, celui là même où le Créateur affirme que l’on peut s’approcher de Lui selon la prescription du Lévitique: «Vous serez saints car je suis Saint, l’Eternel votre Dieu» (Lv, 19, 2).

Or quel autre juge sinon le Saint par excellence pourrait trancher une pareille contestation! Mais surtout, en acceptant, comme s’il allait de soi, un jugement de cette sorte, Korah’ et sa bande savaient qu’ils prenaient un risque mortel. Membres de la tribu de Lévi, comme on y a fortement insisté, ils ne pouvaient ignorer le sort qui fut celui de Nadav et Avihou, les deux premiers fils d’ Aharon, foudroyés aux abords du Saint des Saints pour  en avoir approché un feu «autre»  qui ne leur avait pas été commandé dans l’exercice de leur sacerdoce. Korah’ et les siens ne tarderont pas à le vérifier par leur propre chute dans l’abîme  qui s’ouvrira de ce fait sous leur pas.

Cependant, comme le Tanakh est d’un seul tenant, les Psaumes nous apprendront que les descendants de Korah’ n’en ont pas été stigmatisés, qu’ils deviendront même des psalmistes de premier rang. Pour bien faire comprendre, s’il en était besoin, que pour quiconque s’y attache parce qu’il le doit, rien n’est irréparable.

Raphaël Draï zatsal, 4 juin 2013

CE SOIR 20 Juin Aix En Provence – COLLOQUE RAPHAËL DRAÏ

In Uncategorized on juin 20, 2017 at 8:56

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Programme du colloque

Vidéo – Commentaire Paracha Beaaloteh’a (Source Akadem)

In Uncategorized on juin 9, 2017 at 2:50

Béaalotekha : Un chandelier pour Sept Facultés (2008)

Cliquez sur le lien pour voir la vidéo

 

LE SENS DES MITSVOT : BEALOTEKHA

In Uncategorized on juin 8, 2017 at 9:39

«Tu distingueras ( véhibdalta ) ainsi les Lévites entre les Enfants d’Israël, de sorte que les Lévites soient à moi ( hayou li )» ( Nb, 8, 14 ). Bible du Rabbinat.

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Les institutions du peuple hébreu libéré de l’esclavage égyptien relèvent comme les institutions de toute autre collectivité humaine de l’histoire générale du droit. A ce titre il est légitime de se demander si le verset précédent n’institue pas une véritable caste sacerdotale qui se prévaudrait de son attache divine, ce qui la placerait en position d’extériorité et de supériorité au regard de l’ensemble du peuple hébreu, un peuple réduit à sa position profane et chargé d’entretenir cette caste possiblement parasitaire.

S’il faut se poser en effet la question, il faut la formuler également dans les termes mêmes du droit hébraïque concerné et comprendre les particularités de l’institution lévitique, en excluant d’ores et déjà l’hypothèse selon laquelle le peuple «vulgaire» occuperait une position sacrale moindre que celle du groupe survalorisé. C’est pourquoi dès le commencement de la paracha il est indiqué que si tous les jours de la Création, les grands prêtres, les cohanim, devaient   préparer l’allumage des branches du Candélabre, de la Ménorah, il appartenait au peuple lui même d’en faire effectivement monter la Lumière. Ce qui n’est pas peu dire puisque la Ménorah du Sanctuaire correspondait à la Ménorah du Monde d’en-haut.

C’est donc bien au sein de ce peuple que les Lévites devaient être non pas distingués, au sens d’une quelconque discrimination nobiliaire, ni bien sûr ségrégés, mais bel et bien distingués. L’opération de havdalah est l’une des plus fondamentales de l’oeuvre de la Création, du Maâssé Beréchit. Elle intervient dés le début de celle-ci lorsque le Créateur distingua assurément la lumière de la ténèbre, qu’il lui assigna un champ spécifique, au lieu de laisser ces deux éléments mélangés dans un chaos indistinct. De la même manière il distinguera les «eaux d’en-haut» et les «eaux d’en-bas» de sorte que l’univers ne fût pas une boule de matière confuse mais un espace-temps polarisé dans lequel il sera possible de se repérer. Ainsi l’opération dite de havdala implique à la fois la capacité de distinguer, comme on le ferait dans le noir optique, des éléments de nature différente mais aussi de discerner intellectuellement et spirituellement leurs fonctions en vue de leur accomplissement.

Il n’en va pas autrement des Lévites. Le nom même de Lévi est celui du troisième enfant né de l’union du patriarche Jacob et de Léah. Quelles sont les significations profondes discernables dans ce nom-là ? Dune part il est construit sur la lettre-pivot VaV dont la simple graphie révèle à quel point elle est communicatrice puisqu’elle se lit de la même manière dans un sens ou en sens inverse, ce qui déjà préfigure la fonction proprement lévitique, celle qui assurera à la fois la liaison des différentes composantes du peuple en chemin dans une direction donnée mais aussi la capacité d’y assurer en cas de besoin une «revenance », une téchouva vitale.

D’autre part, et cette fois d’un point de vue structural, le troisième fils ainsi nommé, l’est après ses deux premiers frères: Réouven (la vue) et Chimôn (l’écoute). Le nom de Lévi est celui qui lie entre elles ces deux sources de sens qui sollicitent la pensée. Ni l’écoute ni la vision, chacune à part soi, n’y suffit. C’est pourquoi lors du don de la Thora au Sinaï il est précisé par le récit biblique lu en hébreu que les Bnei Israël «voyaient des voix» pour souligner que leur capacité réceptive était maximale. Ingres n’était-il pas un grand peintre et un excellent musicien?

Au regard de ces significations, si l’Eternel, selon la prescription précitée désigne les Lévites comme «siens », ce n’est certes pas pour en faire un groupe à part, une confrérie mystagogique comme il en existait tant dans les peuples de ce temps. Au contraire. Les Lévites au sein du peuple diversifié, issu des douze fils de Jacob-Israël où ils sont disséminés, comme le sont les semences dans les sillons d’un champ intelligemment labouré, reçoivent pour fonction et pour vocation de se référer au Créateur par la Parole et dans les Pensées duquel toutes les composantes de la Création trouvent ou retrouvent leur unité et découvrent leur compatibilité: l’Eternel-Unifiant, ce qui est le sens premier du mot Eh’ad dont les deux premières lettres aleph et h’eth sont celles du mot AH’: frère.

La distinction divine n’exclut nullement la fraternité des Lévites. Au contraire: elle la  commande. Et cela dans les deux sens d’une  réciprocité intimement vécue.

Raphaël Draï zatsal 3 juin 2014

COLLOQUE RAPHAËL DRAÏ – 20 JUIN 2017 – AIX EN PROVENCE

In Uncategorized on juin 7, 2017 at 10:29

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Programme du colloque

 

1967-2015: UN BILAN – Actu J

In Uncategorized on juin 5, 2017 at 11:20

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A quelques journées de la commémoration de la guerre dite des « Six jours » et qui, dans sa phase militaire offensive devait se déclencher le 5 juin 1967; après cinq décennies d’affrontements de toutes sortes: guerres conventionnelle, attentats terroristes de grande envergure et surtout guerre idéologique et propagandiste inlassable, il semble nécessaire de s’interroger sur la signification et la portée d’un conflit qui semble n’avoir décidément aucune fin prévisible. Parfois dans la communauté juive de France, les esprits sont sur ces sujets tellement désemparés qu’il importe de reconstituer quelques points de repère fondamentaux. Car un demi-siècle de guerre multiforme ne peut pas ne pas affecter une collectivité humaine non seulement de manière circonstancielle mais de génération en génération au point qu’en 2015 nombre de citoyens juifs de France s’interrogent sur un avenir possible et vivable dans la patrie des Droits de l’Homme. Or jusqu’en 1967 les relations entre la France bi-millénaire et l’Etat d’Israël étaient régis par une formule restée fameuse du Général de Gaulle: « Israël notre ami, notre allié ». Ces deux termes ne sont pas ornementaux, surtout le second lequel, au delà de toute implication affective, attestait d’une communauté d’intérêts entre les deux Etats. C’est sur cette base que les tensions nées entre l’Egypte nassérienne et l’Etat d’Israël furent initialement interprétées. Il allait de soi que le cas échéant de Gaulle donnerait suite à ce qui ne relevait pas d’un simple toast mais d’un engagement à la fois diplomatique et militaire. Hélas, pour qui l’aura personnellement vécue, qui pourra oublier l’angoisse térébrante qui saisit le peuple juif à la fin du mois de mai et au début du moins de juin 1967! Il est par trop facile de reconstituer l’Histoire une fois qu’elle est advenue mais durant ces semaines fatidiques, ce fut non pas le sort de telle ou telle frontière ou ligne d’armistice qui se trouva mis en cause mais l’existence même de l’Etat juif recréé en 1948. Et c’est à ce moment précis, alors qu’il semblait inéluctable que Nasser parvienne enfin à atteindre ses objectifs politicides que de Gaulle, contre toute attente, procéda à chaud et dans le pire des contextes à un véritable renversement d’alliances désignant l’Etat d’Israël comme un simple Etat du champ de bataille menaçant à fronts renversés l’existence de l’Egypte ou de l’Irak. D’où cette décision inique d’embargo qui n’affligeait que le seul Etat juif. On sait ce qu’il en résulta sur le plan militaire à partir du 5 juin et le retournement complet de situation que l’armée d’Israël infligea aux armées ennemies coalisées: Jérusalem-Est se trouvait à présent sous le contrôle des forces armées israéliennes. Pour la première fois des Juifs étaient en mesure d’y circuler sans entrave ni menaces. Entre-temps, et pour nous limiter à la France, des manifestations d’une ampleur inégalées s’étaient déroulées dans maintes villes, à commencer par Paris en solidarité avec la population d’Israël ouvertement menacée d’extermination. Pourtant dès les semaines qui suivirent, tandis qu’Israël faisait des ouvertures de paix à un ennemi battu à plate couture, se déclencha à l’ONU l’offensive idéologique et diplomatique qui allait cyniquement et méthodiquement permuter les rôles de David et de Goliath. Rappelons qu’au même moment la guerre du Vietnam faisait rage et que des procédés de propagande analogues étaient systématiquement mis en oeuvre par les ennemis des Etats Unis. Depuis prés de cinq décennies à présent cette forme de guerre n’a jamais cessé. Il en est résulté pour la France, et sauf remarquables exceptions, une stigmatisation qui semble désormais incurable de l’idéologie sioniste assimilée à celle d’un racisme d’Etat et à un apartheid impitoyable. Jusqu’au moment où la sociologie religieuse de la France ayant elle même muté sous l’influence de mouvance islamistes radicales, la vie des Juifs français se trouva mise en danger quotidien et sanglant. Ce n’est pas à dire que les institutions juives de France n’aient pas tout tenté afin de remonter ce courant calamiteux. Mais à la suite de Braudel il faut différencier les conflits de courte durée et ceux de longue et même de trop longue durée. Ceux-ci deviennent de véritables faits mentaux, transmis de génération en génération et qui finissent par acquérir l’autorité de la chose jugée. Combien de temps cette situation perdurera t-elle? Il faut simplement être préparé à sa prorogation et en attendant ne pas oublier l’axiome des axiomes: « Tu choisiras la vie ». Il suffit de comparer l’état réel des pays belligérants arabes de 1967 et l’Etat d’Israël d’aujourd’hui pour en mesurer le caractère vital et assurément sans alternative.

                                 Raphaël Draï zal, 5 juin 2015, Actu J

A paraître : Le Mythe de la Loi du Talion (Editions Hermann – Préface GR Daniel Dahan)

In Uncategorized on juin 4, 2017 at 9:38

Nous avons la joie de vous annoncer la publication prochaine de la nouvelle édition du « Mythe de la Loi du Talion » aux éditions Hermann préfacée par le Grand Rabbin Daniel Dahan.

Le livre est déjà disponible en précommande : http://amzn.eu/dFpE6VQ

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« OEil pour oeil, dent pour dent ». Cette sentence biblique résume une conception de la justice comme devant être à la fois impitoyable, ferme et équitable. Elle énonce le juste à travers un strict calcul égalitaire, une équation entre la sanction (la peine) et le préjudice (le crime commis). Pourquoi qualifier cette loi du talion de mythe ? Parce qu’elle est rapportée depuis des millénaires à la culture juive. Le contresens est total à cet égard. Le droit hébraïque a constamment récusé le principe du talion et toutes ses modalités. Le talion marque l’investissement paradoxal de la Loi et du Droit par un désir aveugle de vengeance, de réparer par un strict équilibre des peines les dommages subis. En cela, Raphaël Draï montre comment cette loi est imprégnée de part en part par la pulsion de mort, et reconstitue, dans cet ouvrage devenu un classique, les principes fondamentaux de la Loi juive ainsi que ses évolutions en matière de droit pénal et de réparation juste du dommage causé à autrui.

Le sens des mitsvot : Parachat Nasso

In Uncategorized on juin 1, 2017 at 11:46

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«Ce fut au jour où Moïse eut terminé de dresser le Tabernacle qu’il l’oignit (vaymchah’otho), le sanctifia (vaykadech otho) ainsi que tous ses ustensiles, et l’Autel ainsi que tous ses ustensiles, et qu’il les oignit et les sanctifia (vaymchah’em vaykadech otham)»   (Nb, 7, 1). Traduction Artscroll.

L’onction est l’un des liturgies les plus énigmatiques de tout le récit biblique et même de toute la conception juive de l’Histoire et du salut divin puisque le mot Messie n’est rien d’autre que la traduction du mot hébreu Machiah, qui signifie: Oint. Mais pourquoi fallait-il que le Tabernacle fût oint à son tour, ainsi que les éléments entrant dans son édification, avec les instruments destinés à son usage? Et pourquoi fallait-il, également, que les vêtements du Cohen satisfassent à cette liturgie, tandis que l’huile d’onction devait au surplus couler le long de sa barbe? Rituels dont le sens s’est obscurci? Pratiques liées à des formes d’être et de pensée qui ne sont plus actuelles et dont nous ne recueillons que des traces sans mémoire vérifiable? Il est possible de le comprendre autrement et, une fois n’est pas coutume, l’on suivra à cet effet un commentaire du Zohar en tant qu’il éclaire, c’est le cas de le dire, cet ensemble d’interrogations.

Par quoi commence le processus de la Création, de la Bériah? Par une initiative du Créateur, certes, mais qu’étaye aussitôt une invite: «Soit: Lumière (Yehi Or)». Et sans délai, ni réticence, ni réserve, la Lumière, ainsi nommée défère à cette invite: «Et la Lumière advint (Vayehi Or) (Gn, 1, 3). Le propre de la Lumière est sa ductilité, le fait qu’elle ne présente aucune résistance, qu’elle transmette aussitôt que reçue l’expression de la dilection divine pour que les cieux puis la terre puis tout ce qu’ils contiennent potentiellement adviennent à leur tour.

Selon une autre assertion du Zohar, explicitée par toute l’exégèse des mékoubbalim, à l’origine, lorsque l’Humain fut créé, il le fut telle une entité intégralement spirituelle: entièrement lumière. Le corps matériel n’apparaîtra, précisément avec son opacité et ses résistances, qu’à la suite de la transgression première commise au Gan Eden. Une régression qui n’est pourtant pas présentée comme irrémédiable. Toutes les mesures qui s’ensuivent sont destinées à retrouver l’état de spiritualité prévalant avant la dite transgression, non pour nier qu’elle se soit produite mais pour affirmer que rien de fatal n’affecte définitivement la Création en général et celle de l’Humain en particulier. Il convient donc, pour y parvenir, que l’Humain se replace constamment et consciemment sous le signe du Or, de ce qui permet à la Création d’apparaître, d’être discernée, de faire foi de son existence. Affirmation qui fait aussitôt surgir une contradiction: comment concilier le corps humain, tel qu’il est devenu, ou tout autre élément matériel, avec la lumière tellement immatérielle que le Psalmiste affirmera au regard de l’Eternel: «C’est dans Ta lumière que la lumière se voit»? Ne suppose t-on pas le problème résolu? C’est en ce point précis que l’onction trouve son plein sens.

On le sait, elle ne peut se pratiquer qu’avec de l’huile. Tout autre liquide, le vin le plus rare, n’y servirait à rien. Pourquoi l’huile, en hébreu CheMeN? Pour deux raisons principales. La première est étymologique. Ce mot peut être lu Che-MiNMiN désigne l’origine, la provenance, le raccord d’un effet et de sa cause, d’une réalité et de sa source. La symbolique de l’huile récuse l’idée selon laquelle l’être, pour reprendre une phraséologie de tonalité philosophique, serait «jeté-là», à charge pour lui de se retrouver, pour autant qu’il en ait les moyens. Ainsi, la symbolique de l’huile est celle de la Présence divine et d’une Création douée de généalogie (Gn, 2, 4).

L’autre raison tient à l’une des particularités du Chemen. Toute matière qu’elle imbibe est susceptible, une fois allumée, de produire de la lumière, et de la lumière qui dure. On comprend mieux à présent la signification de l’onction: d’une part affirmer la prégnance de la Présence divine, car au contraire de l’eau l’huile ne s’évapore pas, et d’autre part, rappeler la vocation de l’entité humaine à sa prime spiritualité, à sa luminosité initiale, d’où la nécessité d’oindre tous les éléments mentionnés dans les versets précités.

Ce qui conduit à cette observation complémentaire. Par elle même, l’onction ne suffit pas. Elle doit être suivie et parachevée par une sanctification, laquelle atteste de l’adéquation entre la dilection divine et les démarches humaines. Cette adéquation n’est pas donnée d’emblée. D’où le passage de la Michna, lu à la prière de Arvit de chabbat et qui commence par «Bémah madlikim»? «Par quoi pouvons nous allumer?» et qui décline à la fois les sortes d’huile et les qualités de mèches compatibles ou non avec la sanctification chabbatique.

Ce qui apparaîtra avec plus de netteté encore lorsqu’on aura rappelé qu’en hébreu, hapétil, la mèche, est formé des mêmes lettres que le mot tep(h)ila: la prière, celle qui raccorde la lumière de chaque âme à celle du Créateur, de sorte que toute conduite adéquate à la Création, que chaque mitsva, devienne à son tour une onction, celle de la matière à laquelle elle se rapporte, selon cette autre affirmation du Psalmiste: «Car la mitsva est veilleuse (ner), et la Thora, lumière(Or)».

En ce sens, la mèche de la veilleuse, imbibée d’huile pure, capable de nourrir durablement une lumière vitale, devient l’équivalent de l’âme humaine lorsqu’elle s’alimente à la Lumière où s’alimentent toutes les autres lumières, intellectuelles ou physiques.

Raphaël Draï, 29 mai 2014

SPLENDEUR DE RUTH

In Uncategorized on mai 28, 2017 at 9:17

 

La libération d’Egypte du peuple hébreu réduit à un esclavage destructeur, génocidaire, trouve sa cause essentielle dans le don et l’acceptation de la Loi au Sinaï. Autant dire que dans la liturgie juive, les célébrations de Pessa’h et de Chavouot sont chevillées comme l’étaient les panneaux du Sanctuaire lors de la traversée du désert. Autant dire aussi que le Livre de Ruth, qui doit être lu à Chavouot, est d’importance comparable à la Haggada de Pessah, même s’il est beaucoup plus court, même s’il est récité de manière moins cérémonielle.

Si la Haggada de Pessah relate les circonstances et les perspectives de la liberté, le Livre de Ruth explique les raisons pour lesquelles nous méritons de rester libres, de ne pas retomber dans l’Egypte intérieure, pire que l’Egypte pharaonique, parce que là règne la dureté du cœur, l’inattention qui aggrave la solitude et la détresse d’autrui. A la solitude doit faire face la sollicitude, à la détresse, la solidarité. C’est parce qu’une femme, une étrangère, Ruth, sut faire preuve et de sollicitude et de solidarité vis-à-vis d’une mère meurtrie par la mort de son époux et de ses fils, puis vis-à-vis d’un vieillard dont la notabilité ne masquait plus son esseulement, qu’elle mérite d’être appelée splendide et de voir son nom et ses actes chaque fois racontés à propos du don de la Torah. Pourtant, les temps étaient si durs, l’époque si noire que le « chacun pour soi  » eut été sinon excusable, en tout cas explicable.

C’était en effet en Israël un temps d’anarchie puisque les Juges méritaient de passer en jugement. Comme un malheur en engendre un autre, une terrible famine se déclara dans la région de Bethléem. Famine d’avertissement : elle sévit dans une ville qui s’appelle Maison du Pain ou de la Subsistance (léh’em). Dans ces circonstances, à peine survivant en un lieu au-dessus duquel le ciel s’est refermé, un couple de Judéens, Elimelekh et sa femme Noémie, prennent la décision d’émigrer. Vers où? Vers des terres sombres mais moins faméliques, vers Moab, la contrée fondée par les fils incestueux de Loth et de ses filles, rescapées de Sodome et de Gomorrhe, qui commirent l’acte abominable pour se donner une descendance tandis qu’elles croyaient advenue la fin du monde (Gen., 19, 36).

Le couple d’émigrés a deux fils aux noms bien pessimistes, conférés en temps de famine, Mah’lon (le Profane) et Khilion (l’Aboli). Apres l’installation à Moab, Elimelekh décède. Noemie reste seule. Ses deux fils prendront respectivement pour épouses les Moabites Ruth et Ôrpa. Mais le malheur est infatigable. Les deux fils décèdent à leur tour et voici trois femmes seules, sans ressources. Comment faire face à la misère et à cette solitude, car nul voisin ne s’est manifesté pour les soutenir?

Entre-temps, Dieu s’est ressouvenu de la vocation de Bethleem. Le pain y est réapparu avec la fin de la famine. L’ayant appris, Noemie prend la décision de « désemigrer », si l’on peut dire, de s’en revenir en son établissement initial. Quel sort sera réservé là aux deux jeunes veuves étrangères qui demeurent avec elle ? Elle ne saurait le dire. C’est pourquoi elle tente de les délier du lien qui les unit ensemble mais à titre posthume. Que chacune se sente libre de s’en retoumer chez soi : Noemie est trop âgée pour espérer enfanter de nouveau et leur donner des époux de substitution au titre du lévirat, d’un lévirat entendu de la manière la plus large possible. Finalement, Ôrpa ne résistera pas aux raisons invoquées par la mère-veuve. Ruth choisira de lui rester attachée, coûte que coûte, de partager non seulement sa vie, mais, en cas de besoin, sa mort.

Première splendeur de Ruth : à ses yeux, l’épreuve ne corrode pas le lien avant de le briser. Au contraire : elle le renforce en tout ce qui le tresse : « Ton peuple, mon peuple ; ton Dieu, mon Dieu » (1,16). Les deux femmes à jamais unies arrivent enfin à Bethléem désormais la bien nommée, la bien-aimée. Ce retour ne va pas sans susciter quelques remarques dans le voisinage.

Nouvelle urgence : comment à présent se nourrir ? La loi d’Israël prévoit que les pauvres, ceux que le sort a marqués du sceau du fer rouge, ont le droit de glaner dans la partie du champ que la loi de bonté, de h ’essed, leur réserve. En toute propriété humaine, l’origine divine des bienfaits qu’elle représente doit être préservée. Noemie n’ignore pas qu’à Bethleem — où elle a conservé la propriété d’un champ formellement en déshérence —elle est parente d’un des personnages les plus notables de la cite, Boaz, désormais avancé en honneurs, en richesses, mais aussi en âge. C’est sur le champ de Boaz qu’elle invite Ruth à s’en aller glaner pour les nourrir toutes deux dignement, pour échapper à la mendicité.

Ruth entend l’invitation de Noémie comme l’on entend un son qui va plus loin qu’on ne l’imagine. Elle se met à glaner. Boaz vient. Les salutations qu’il échange avec les autres moissonneurs sont des bénédictions de vaste portée aussi, qui en appellent chaque fois à la Présence divine (2, 4). Aux yeux de Boaz, les moissonneurs ne constituent pas une masse humaine indistincte. La présence de Ruth attire son attention. On lui dit qui elle est, d’où elle vient. De cette Histoire dévoilée, Boaz conclut à ses propres devoirs. Il s’adresse directement à Ruth. L’appelle tout de suite « ma fille » ; l’assure qu’elle peut glaner afin de manger aujourd’hui mais aussi pour atténuer en elle la peur du lendemain.

Une pareille générosité suscite une reconnaissance d’ampleur analogue. Ruth relève la grandeur de Boaz : il l’a reconnue quoiqu’étrangère, parce qu’étrangère (2, 10). Etrangère ? Ainsi Ruth n’a retiré aucun avantage de son attachement à Noémie ? Un tel désintéressement ne restera pas sans suite. Informée de l’aube humaine renaissante, Noémie pressent qu’autre chose est en train de germer. Elle pousse Ruth à la rencontre de cet avenir qui s’ajoutera à la moisson actuelle des champs de Bethléem. Il faut faire lever les récoltes de la reconnaissance mutuelle qui vient d’advenir entre la jeune veuve et le vieillard sans descendance. Et comme souvent dans le recit biblique, lorsque l’Histoire doit passer par le chas d’une aiguille, la nuit et le sommeil sont les matrices du futur.

Ruth ira se porter et se poster aux pieds de Boaz dormant dans son champ, avec pour seule couche la clarté des étoiles. Le dormeur ressent cette présence. Son sommeil est interrompu par un élancement de frayeur qui se renforce lorsqu’il découvre la Moabite près de son propre corps. Toutefois, l’équivoque se dissipe instantanément. Dans cette proximité, Boaz ne voit pas la tentative de rééditer l’acte commis par les filles de Loth avec leur père mais la confirmation du mouvement de reconnaissance commencé en plein jour. A la générosité de Boaz, l’homme puissant et riche mais vieux et seul, Ruth répond en lui offrant ce qu’elle est : une femme qui peut encore porter le futur dans ses flancs.

Boaz accepte ce qui n’est autre qu’une alliance. Mais rien en lui ne se débonde d’une passion trop longtemps contenue. La conscience de ses devoirs reste intacte. S’il faut sauver Ruth, il faut le faire en sauvant Noemie et en respectant les règles qu’enseigne la Loi de vie. Quel que soit l’élan qui porte Ruth vers l’être qui fut capable de reconnaitre l’Anonyme, Boaz doit d’abord solliciter celui dont il sait qu’il a meilleur titre que lui à accomplir cette salvation parce qu’il est plus proche parent encore de Noemie. Mais que le contrat soit clairement entendu : l’on ne saurait acquérir le champ de Noemie sans Noemie et Noémie sans Ruth, de sorte que le nom du fils défunt, Mah’lon, ne soit pas abrogé de la mémoire d’Israel. Dûment averti et de ses droits et de ses obligations, ce plus proche parent se désiste.

Alors, et alors seulement, Boaz confirme l’alliance suscitée par Noémie et mise en œuvre par l’étrangère solidaire et désintéressée. Boaz la prendra pour épouse. Le peuple tout entier voudra porter témoignage des conditions et des espérances de cette Alliance qu’il rattache à Rachel et à Léa. Alliance que Dieu confirme, puisque Ruth conçoit et qu’elle enfante un fils. Cependant, son nom ne lui sera pas immédiatement conféré. En attendant, qui le nourrira ? Ruth ? La splendeur de Ruth irradie dans l’immensité de nouveau prolongée de son désintéressement total : « Noémie prit le nouveau-né, le mit sur sa poitrine, et lui donna ses soins maternels. » Le voisinage a compris la portée d’un tel geste que Ruth laisse faire. Il déclare : « Un fils est né à Noémie » (4,17).

Par l’union entre Ruth et Boaz, deux actes essentiels de générosité futurante ont simultanément été accomplis. Le nom du fils décédé est maintenu vivant. Mais le nom de la mère-veuve, si durement éprouvée, si intensément clairvoyante, sera inscrit également dans l’Histoire. Ce fils s’appellera désormais Ôved, le Serviteur. De lui naîtra le roi David. Et de lui, toujours pour ces raisons, devra naître l’être que l’espérance humaine dénomme le Messie.

Raphaël Draï zal, L’Arche Juin 1997