danieldrai

Roman

« Nous commençons la mise en ligne d’un roman de Raphaël Draï  , roman en deux vies  aux trajectoires imprédictibles qui est surtout un témoignage sur notre époque. Elle se poursuivra de semaine en semaine « .

LA COLLISION

 Avertissement

Le récit qui suit a été écrit au milieu des années 90. Il est inspiré d’un fait divers réel dont avaient rendu compte les médias de l’époque. Ce fait divers  j’ai voulu en faire le symbole  de cette époque là.  Aujourd’hui, je transcris ce récit tel quel, vous laissant juge du point de savoir si les temps  ont vraiment changé …

Paris le 25 avril 199 …

17 heures 10

Une ambulance du SAMU fraie bruyamment son chemin dans le trafic parisien. Un médecin tente de maintenir en vie Fabio Zurlini, un jeune touriste italien,  âgé de 21  ans. Vertèbres cervicales brisées. Visage à peine reconnaissable. Au bas du brancard, un sac de voyage où ont été ramassées ses affaires. On dirait un corps désossé… Dans le visage de Fabio un regard où pulse faiblement une lueur de vie. Dans ce regard, une surprise où s’est figée un violent éclair d’épouvante…

Paris 25 avril 199..

7 heures 30

A la faculté des Lettres de Rome, Fabio démontrait avec passion à ses camarades que la beauté dissuade l’un des exercices essentiels de la raison discursive : la comparaison. On ne saurait comparer entre elles deux interprétation de la « Partita pour violon » de Bach, celle de Menuhin et celle de Yafets, ni deux visions de la cathédrale de Rouen peintes par le même Monet, ni les visages et les allures d’abord de cette jeune fille  brune, à la silhouette de cyprès qui se détache sur fond de ciel romain, puis  de cette autre, brune aussi, mais d’un brun encore plus nocturne, qui marche comme l’on nage dans la houle, et dont le regard se fond dans la pénombre du long couloir menant à l’amphi Descartes de la Sorbonne.

Au balcon de son hôtel, il aspire de ses yeux grands ouverts la lumière  qui enveloppe la place de la Concorde. Elle semble provenir autant du ciel parisien que jaillir du pied même de l’Obélisque. Est -elle plus séraphique, plus indicible que celle qui luit à Rome, quand le Forum scintille  aux heures matinales, au point qu’on s’attendrait  à y voir déboucher les troupes triomphales de César Auguste… Fabio ne veut pas comparer… L’irradiation matinale du printemps se respire comme un grand parfum… La gloire de Paris, éclose et nuptiale, promet une journée si belle  que celle –ci  organisera d’ores et déjà tout le  séjour de Fabio dans la Capitale autour d’elle. Les grands bonheurs sont toujours sans précédent. Ce matin d’avril est de ceux  dont il  espère la plus vive allégresse, celle qui naît quand le succès fait danser notre âme, quand les nuits sont si belles qu’elles ôtent les paupières de nos yeux.

Puis Fabio se délie du balcon aux visions. La lumière d’avril pianote sur les arbres reverdis des Tuileries. Il faut se préparer à sortir. Une journée paradisiaque doit se traverser à pied.

L’eau de la douche  qui coule coulant sur sa nuque accentue à présent ce sentiment de bien être et lui met aux lèvres un air de  Boccherini.

Le petit déjeuner est un hommage aux boulangers et aux pâtissiers de la capitale. Fabio se souvient de sa première visite des quais de la Seine quand le guide racontait comment les barges qui remontaient le fleuve venaient décharger leurs victuailles pour la Maison du Roi de France… A Paris chaque visiteur se croit invité en personne au Palais royal.

Encore un demi- croissant, encore une tasse de café …

Fabio est sorti.

La place de la Concorde avec l’Obélisque planté en son centre fait penser à un étrange cadran solaire.  En cercle autour de l’immense stèle pharaonique érigée à l’endroit même où Louis XVI fut décapité, des statues de femmes au drapé ample représentent les grandes villes portuaires de France.. Statuaire allégorique d’une Histoire  qui recèle tant d’énigmes … Place de la Concorde ou Place de la Discorde ?  Fabio entend encore les tambours voilés de noir, ceux de la Révolution muée en Terreur, couvrant les protestations de Louis Capet, déjà déchu de sa Royauté ancestrale, bientôt décapité… Deux France, deux mondes. Deux humanités sans contact l’une avec l’autre? Il chasse de son esprit  ce noir nuage venu d’un autre siècle et s’engage dans la rue de Rivoli  qui fait penser à une perspective de Chirico. Il la remontera  lentement, se laissant guider par les surprises, par les rencontres, en même temps que s’écouleront les heures de la journée, jusqu’à l’ombilic de Paris, sur le parvis de Notre Dame.

Paris 25 avril 199..

8 heures

Rue de l’ Elysée Ménilmontant , dans le 20eme arrondissement . Un immeuble gris , creusé dans une impasse où la lumière du jour tombe , pesante , dénaturée , souillée de suie . Au 3eme étage , deux chambres étroites , qualifiées d’ « appartement » par le propriétaire . Delphine Angiot se relève du lit à une place où elle a longtemps cherché le sommeil .L’insomnie a haché sa nuit . Depuis plusieurs mois maintenant , Delphine redoute autant de s’endormir que de se réveiller .S’endormir c’est risquer l’abandon total , celui de soi par soi même . Cet abandon est bienvenu et apporte un sommeil réparateur  seulement lorsque le jour à venir s’annonce clair et bénéfique . Et Delphine a tout aussi peur de se réveiller , de ressentir le matin venu comme un vague violente la rejeter  vers les abîmes de la veille …

Elle est montée à Paris depuis prés d’un an pour y trouver un travail .N’importe lequel . Du travail .  Comme un affamé  quémande du pain . A Toulouse elle occupait un emploi dit «  surqualifié »  . Nantie d’un DEA de philosophie elle avait trouvé un  poste de secrétaire pour lequel un stage d’informatique avait été plus utile qu’Empédocle et Kant … D’ailleurs pourquoi s’être engagée dans de pareilles études ? Autour d’elle  les mise en garde n’avaient pas manqué : la philosophie ne mène vraiment  à rien , tout comme les études de lettres et les langues anciennes . Depuis plus de vingt ans la «  crise » , comme on l’appelait , rongeait les sociétés occidentales dites «  développées » . Un de ses professeurs parlait à ce propos d’anémie graisseuse . Pour lui l’Occident surdéveloppé techniquement mais humainement tellement carencé était rongé par une rouille irréversible , celle qui s’attaque à l’intelligence des gouvernants … Depuis vingt ans ceux qui s’étaient succédés aux affaires «  avaient tout  tenté » , disaient –ils  . En vain . Le chiffres du chômage et ceux de la précarité croissaient régulièrement , avec des paliers , des phases de rémission , puis reprenaient leur ascension .La seule qui fût régulière …

Delphine en avait déjà mesuré les dégâts et essuyé les catastrophes dans son entourage familial immédiat . Son père , a été licencié aux approches de la cinquantaine … Une nouvelle machine avait dévoré son poste.. La puce électronique  , porteuse d’une nouvelle peste , rendait inutile parce que trop onéreux le  travail humain .  Relire Zola … Son patron , qui se voulait néanmoins «  humaniste » , l’avait averti de ce licenciement prochain , comme si la Fatalité lui avait dicté ses ordres … Son père n’avait dit mot … Celui d’indemnité  l’avait chloroformé … Ensuite , il était rentré chez lui , avait annoncé la décision . La  peine de mort sociale … Sa femme avait connu un sort analogue , juste l’année d’avant  .Pour la seconde fois la fatalité faisait siffler sa faux .  Delphine écoutait , regardait … Cherchait à comprendre … Qu’est – ce que l’inéluctable ? C’est cela qui avait renforcé sa propre décision : faire de la philosophie , approfondir ce qu’au Lycée on lui avait appris du   Contrat social  avec John Locke et Jean Jacques Rousseau ,  de la lutte des classes avec Marx , de l’ homme qu’il faut  toujours considérer comme une fin et jamais comme un moyen  , avec Kant … En effet , ses amis les plus proches avaient tenté de l’en dissuader . Pourquoi ne pas s’engager plutôt dans une filière «  utile » , qui déboucherait , sinon à coup sûr en tous cas avec une probabilité non négligeable , sur un travail véritable , qui ne l’obligerait pas à vivre , ou plutôt à survivre , dans la précarité , dans l’au-jour – le jour ? L’autre face du dilemme se présentait , tout aussi sombre : qu’est- ce qu’un avenir que l’on n’a pas choisi ? Dans ces conditions quelle différence entre un poste de travail et une mangeoire ?

Delphine s’extirpe du lit . Elle avale une tasse de café en poudre . Elle a déjà pris beaucoup de retard . Les chômeurs doivent se lever tôt pour saisir les premières  offres , lorsqu’il y en a , des propositions dont il faut s’emparer à deux mains , comme en Bosnie ou au Rwanda les colis alimentaires  et les sacs de ravitaillent distribués par la humanitaires …

Delphine doit parcourir au plus vite les petites annonces parues dans les journaux du matin .L’achat de ces journaux représente d’ailleurs une dépense de plus en plus lourde . Ensuite , il lui faudra se rendre  à la plus proche antenne de l’ ANPE où elle rencontrera des employés parfois à peine plus âgés et qu’elle dont le travail consiste à lui en faire trouver un . Occupation improbable .. Au moins ces employés là ne  devront pas à leur tour chercher un emploi pour eux mêmes.

Delphine se retrouve dans la rue  pareille au passager d’un navire tombé à l’eau .

Dans la rue ou à la rue ?

9 heures

Rue de Rivoli

Rue de Rivoli

La lumière de Paris s’amplifie et s’intensifie à la fois. Elle joue avec la Capitale qui l’ absorbe et en devient translucide. Quel est l’écrin et qui est le joyau ? Fabio s’est tout juste engagé dans la rue de Rivoli qu’il fait halte. Les jeux d’une telle lumière ne sauraient être vus distraitement. Et puis, la journée ne fait que commencer. Les librairies ni les musées  n’ont encore ouvert.

Fabio laisse couler son regard dans la perspective qui s’effile jusqu’à l’ Hôtel de ville. Cette interminable ligne droite donne le sentiment d’un ordre qui se prolonge jusqu’au centre de la Terre. La succession des arcades déploie une syntaxe de pierre, un discours dans lequel une idée- force court, de sa source vers l’embouchure de l’esprit … Chaque arcade est identique à celle qui la précède et à celle qui la suit mais, à y regarder de prés, se différencie de l’une comme de l’autre … La rue de Rivoli n’est pas une ligne abstraite mais une vivante avenue qui conduit d’un point à l’autre de l’espace. Elle indique une direction …Comme souvent, l’image patente du monde réveille le fragment d’une idée  latente, l’éclat de pensée qui lui correspond le mieux. Pour Fabio, la perspective vraiment rectiligne de la rue de Rivoli évoque Héraclite d’ Ephèse. On ne se baigne jamais deux fois dans le même  fleuve. Toute ville digne de ce nom est élue par l’ Esprit et conduit au monde d’en Haut.Fabio n’ignore pas que toute ville présente des anfractuosité,des impasses,  qu’elle a des bas – fonds aussi. A Rome il a vu des mendiants s’ envelopper  dans des cartons pour tenter de se protéger du froid, et cela dans l’escalier qui mène à l’ Eglise de Saint Pierre aux liens, là où se trouve le Moïse de Michel Ange, la statue vivante dont même Freud ne pouvait soutenir le regard …

 Pour l’instant l’ordre et  la droiture lui paraissent constituer le principe intangible, le trouble et la perversité, les exceptions supportables. Toute civilisation exige patience.

Il se dirige maintenant vers  l’arcade  de Brown and Brown, l’une des plus grandes librairies anglo- américaines de  Paris. Elle n’ouvrira ses portes que dans une demi- heure. Belle occasion d’entrer dans un café  qui la jouxte d’où provient une  effluve d’expresso, comme ceux que l’on déguste à Rome,  tout prés du Palais Farnèse, un nectar de café.

Fabio s’assoit sur une chaise d’osier qui semble sortie du décor d’ «  Un américain à Paris » Il s’accoude à la table de marbres frais, savoure longuement le plaisir de se trouver en ce lieu  et en ce jour qui s’accordent parfaitement. Autour de lui, on lit les journaux français mais aussi «  étrangers ». Il repère, bien sûr, le Corriere della  Serra, mais aussi El Pais, L’international Herald Tribune, d’autres journaux encore imprimés dans des langues qu’il ne saurait déchiffrer. Paris capitale du monde. Ville lumière de  nuit comme de jour.

9 heures. 

La lumière de Paris s’amplifie et s’intensifie à la fois. Elle joue avec la Capitale qui l’absorbe et en devient translucide. Quel est l’écrin et qui est le joyau ? Fabio s’est tout juste engagé dans la rue de Rivoli qu’il fait halte. Les jeux d’une telle lumière ne sauraient être vus distraitement. Et puis, la journée ne fait que commencer. Les librairies ni les musées  n’ont encore ouvert.

Fabio laisse couler son regard dans la perspective qui s’effile jusqu’à l’Hôtel de ville. Cette interminable ligne droite donne le sentiment d’un ordre qui se prolonge jusqu’au centre de la Terre. La succession des arcades déploie une syntaxe de pierre, un discours dans lequel une idée- force court, de sa source vers l’embouchure de l’esprit … Chaque arcade est identique à celle qui la précède et à celle qui la suit mais, à y regarder de prés, se différencie de l’une comme de l’autre … La rue de Rivoli n’est pas une ligne abstraite mais une vivante avenue qui conduit d’un point à l’autre de l’espace. Elle indique une direction …Comme souvent, l’image patente du monde réveille le fragment d’une idée  latente, l’éclat de pensée qui lui correspond le mieux. Pour Fabio, la perspective vraiment rectiligne de la rue de Rivoli évoque Héraclite d’ Ephèse. On ne se baigne jamais deux fois dans le même  fleuve. Toute ville digne de ce nom est élue par l’ Esprit et conduit au monde d’en Haut .Fabio n’ignore pas que toute ville présente des anfractuosité, des impasses,  qu’elle a des bas – fonds aussi . A Rome il a vu des mendiants s’envelopper  dans des cartons pour tenter de se protéger du froid, et cela dans l’escalier qui mène à l’ Eglise de Saint Pierre aux liens, là où se trouve le Moïse de Michel Ange, la statue vivante dont même Freud ne pouvait soutenir le regard …

 Pour l’instant l’ordre et  la droiture lui paraissent constituer le principe intangible, le trouble et la perversité, les exceptions supportables. Toute civilisation exige patience.

Il se dirige maintenant vers  l’arcade  de Brown and Brown, l’une des plus grandes librairies anglo-américaines de  Paris. Elle n’ouvrira ses portes que dans une demi-heure. Belle occasion d’entrer dans un café qui la jouxte d’où provient une effluve d’expresso, comme ceux que l’on déguste à Rome, tout prés du Palais Farnèse, un nectar de café.

Fabio s’assoit sur une chaise d’osier qui semble sortie du décor d’« Un américain à Paris» Il s’accoude à la table de marbres frais, savoure longuement le plaisir de se trouver en ce lieu  et en ce jour qui s’accordent parfaitement. Autour de lui, on lit les journaux français mais aussi « étrangers». Il repère, bien sûr, le Corriere della Serra, mais aussi El Pais, L’international Herald Tribune, d’autres journaux encore imprimés dans des langues qu’il ne saurait déchiffrer. Paris capitale du monde. Ville lumière de  nuit comme de jour.

 9 heures 40

Belleville

Belleville

Il se fait déjà tard. Delphine s’est assise sur un banc vers le métro Couronnes. Elle crève d’envie d’entrer dans le café «  Au carillon de Belleville » qui date de la Commune de Paris. On y voit toujours  le miroir au centre duquel la balle d’un Versaillais  s’est fichée. La balle ne l’a pas brisée. Elle a produit une sorte d’image radiale, symbole d’une Histoire où la guerre a fait rage, où la rage a fait guerre entre les humains. La population de Paris fut décimée, à la lettre, par la soldatesque de Thiers. Plus facile que de chasser les troupes de Bismarck du territoire national … Toujours Zola. «La débâcle». Les temps n’ont pas vraiment changé … Mais il faut choisir : le luxe d’un café, ou acheter ses journaux. Car à l’ ANPE elle doit sans cesse démontrer et prouver qu’elle est bien à la recherche d’un emploi.

Depuis des mois, chaque matin, sauf peut être les dimanches, elle repasse à la craie mentale le même  cercle. Elle ouvre les journaux  hâtivement, en jetant à peine un regard sur la Une. Pour elle la vraie Une c’est la page des « Annonces classées». Chaque fois  à  l’orée de cette page, un espoir tenace, une sorte de lierre mental, l’agrippe. Qui sait… La chance existe,  résistant à la désillusion quotidienne qui l’enfonce chaque jour également dans le découragement, tel un marteau abattu sur la  même tête de clou. La vie ne peut tout de même pas s’identifier à ces tracés rigides comme des lignes de chemins de fer  qu’on pourrait emprunter à l’aller et jamais au retour …

Le regard saute d’annonce en annonce, d’impossibilité en impossibilité. Et chaque jour Delphine descend un immuable escalier. Sauf que chaque  jour elle se retrouve un étage plus bas… Toutes les annonces requièrent des « qualifications» qu’elle n’est pas en mesure de satisfaire. Un fait nouveau  attire son attention: les offres concernant les élèves –ingénieurs ou les promus des grandes Ecoles, des haras mythiques de la République, sont assorties de propositions de salaire en baisse. La surabondance absolue ou relative provoque une tension sur tous les prix. Mais de tels emplois, Delphine ne peut même pas y  rêver. Pour elle,  serait –il  sur-abaissé l’étrier reste beaucoup trop haut …

 Un autre journal consulté avec fièvre  ne  la console  guère. Rien en qui lui ménage cette première «  prise » grâce à laquelle elle reprendrait appui dans sa vie.

Les feuilles éparses des journaux jonchent le sol à ses pieds, peaux mortes,  espoirs chus.

Elle doit  malgré tout se rendre à l’antenne de l’ ANPE, située  à trois bonnes stations du banc où elle voudrait rester assise, commencer une sorte de grève sociale, arrêter  de marcher et de démarcher. Trois stations, nouveau dilemme: ou bien brûler deux tickets de métro, ou bien user un peu plus ses chaussures. Un lambeau du sketch d’Yves Montand lui revient absurdement à l’esprit : «  La statue d’ Eugène Sue me regarde..»  Pourquoi Eugène Sue… Association d’idées. Sue. Je sue. Je sus. Les Mystères de Paris. Le Juif errant. Errance. Paris nocturne même en plein jour. La Cité où déambulent les nouveaux errants… Jack London, « le peuple de l’abîme ».

Elle opte pour les tickets de métro. En arriver là… Que signifie ce verbe lorsqu’il mène à nulle part ?  Elle puise du courage au fond de ses poches  comme des pièces jaunes au fond d’un porte-monnaie usé. Un de ses professeurs lui avait expliqué un jour l’apparent  paradoxe du désespoir : il est impossible de jamais perdre espoir tout à fait. Par définition l’espoir est ce qui reste lorsque l’on a tout perdu. Pour ne plus espérer il faudrait que toute vie cesse immédiatement dans tout le cosmos. Philo …

Delphine descend l’escalier du Métro à la Station Couronnes.

La lumière du jour y reflue avec elle.

9 heures 40

 images-Tuileries

Il se fait déjà tard. Delphine s’est assise sur un banc, vers le métro Couronnes. Elle crève d’envie d’entrer dans le café «Au carillon de Belleville» qui date de la Commune de Paris. On y voit toujours le miroir au centre duquel la balle d’un Versaillais s’est fichée. La balle ne l’a pas brisée. Elle a produit une sorte d’image radiale, symbole d’une Histoire où la guerre a fait rage, où la rage a fait guerre entre les humains. La population de Paris fut décimée, à la lettre, par la soldatesque de Thiers. Plus facile que de chasser les troupes de Bismarck du territoire national… Toujours Zola…  «La débâcle» …  Les temps n’ont pas vraiment changé… Mais il faut choisir: le luxe d’un café, ou acheter ses journaux. Car à l’ANPE elle doit sans cesse démontrer et prouver qu’elle est bien à la recherche d’un emploi.

Depuis des mois, chaque matin, sauf peut être les dimanches, elle repasse à la craie mentale le même cercle. Elle ouvre les journaux hâtivement, en jetant à peine un regard sur la Une. Pour elle la vraie Une se condense dans la page des «Annonces classées». Chaque fois, à l’orée de cette page, un espoir tenace, une sorte de lierre mental, l’agrippe. Qui sait… La chance existe, résistant à la désillusion quotidienne qui l’enfonce chaque jour dans le découragement, tel un marteau abattu sur la même tête de clou. La vie ne peut pas s’identifier à ces tracés rigides comme des lignes de chemins de fer qu’on pourrait emprunter à l’aller et jamais au retour…

Le regard saute d’annonce en annonce, d’impossibilité en impossibilité. Et un jour après l’autre, Delphine descend un immuable escalier et se retrouve un étage plus bas… Toutes les annonces requièrent des «qualifications» qu’elle n’est pas en mesure de satisfaire. Un fait nouveau attire son attention: les offres concernant les élèves–ingénieurs ou les promus des grandes Ecoles, des haras mythiques de la République, sont assorties de propositions de salaire en baisse. La surabondance absolue ou relative des offres provoque une tension sur tous les prix. De tels emplois, Delphine ne peut même pas y rêver. Pour elle, serait–il sur-abaissé, l’étrier reste beaucoup trop haut…

Un autre journal consulté avec fièvre ne la console guère. Rien ne lui offre cette première «prise» grâce à laquelle elle reprendrait appui dans sa vie.

Les feuilles éparses des journaux jonchent le sol à ses pieds, peaux mortes,  espoirs chus. Elle doit malgré tout se rendre à l’antenne de l’ANPE, située à trois bonnes stations du banc où elle voudrait rester assise, commencer une sorte de grève sociale, arrêter de marcher et de démarcher. Trois stations, nouveau dilemme: ou brûler deux tickets de métro, ou user un peu plus ses chaussures. Un lambeau du sketch d’Yves Montand et Simone Signoret lui revient absurdement à l’esprit: «La statue d’Eugène Sue me regarde..»  Pourquoi Eugène Sue… Association d’idées. Sue. Je sue. Je sus. Les Mystères de Paris. Le Juif errant. Errance. Paris nocturne même en plein jour. La Cité où déambulent les nouveaux errants… Jack London, « le peuple de l’abîme ».

Elle opte pour les tickets de métro. En arriver là… Que signifie ce verbe: arriver, lorsqu’il ne mène nulle part?  Elle puise du courage au fond de ses poches comme des pièces jaunes au fond d’un porte-monnaie usé. Un de ses professeurs lui avait expliqué un jour l’apparent  paradoxe du désespoir: il est impossible de jamais perdre espoir tout à fait. Par définition l’espoir est ce qui reste lorsque l’on a tout perdu. Pour ne plus espérer il faudrait que la vie cesse immédiatement dans tout le cosmos. Philo… Est ce l’heure ?

Delphine descend l’escalier du Métro.

La lumière du jour y reflue   avec elle.

10 heures 30

Fabio entre dans la librairie « Brown and Brown». Il se sent légèrement incommodé par le présentoir où sont juxtaposés comme des briques les exemplaires du dernier roman de Margret Brittt. Ce n’est pas seulement le titre qui le  rebute: « Princesse impure ». Depuis que la  littérature industrielle sévit, ses promoteurs et autre managers ont toujours cru devoir jeter au «  grand public » cette pâtée imprimée où se trouvent mixés les ingrédients et les épices de la chiennerie alimentaire humaine: notamment des aristocrates et des artistes sevrés de tous les luxes et à qui ne restent plus que celui de la déchéance et de la souillure, celles des tréfonds de l’âme ou de ce qu’il en subsiste. Lorsque Princesse et «pute» s’associent le succès est au bout de l’imprimante qui devient simultanément celle de la planche à billets. Des «livres» de cette sorte prennent la forme matérielle de boîte à dorures et à verroterie pour anciens colonisés.

 Fabio passe son chemin. Au premier étage où se trouvent les rayons de livres qu’il affectionne: ceux qui font voisiner Conrad et Faulkner, Keats et Blake. Il ouvre Blake au hasard pour écouter une fois encore la parole poétique enlacée à la parole prophétique, celle des voyants qui console des voyeurs.

Du rayon de la littérature et de la poésie, il passe à celui des sciences humaines et de l’histoire  contemporaine. Ouvre L’Atlas de l’Holocauste de Marin Gilbert, le biographe de Churchill .Il y a un demi- siècle déjà – à peine ! – le centre du continent européen était transformé en terminus de l’Univers par une partie de l’humanité à l’intention d’une autre partie de celle –ci. Cette horreur, si le mot n’est pas trop faible- pourrait elle se reproduire? A quelques encablures des ports d’Italie, les Etats de l’ex-Yougoslavie se livrent de nouveau à une guerre qu’on n’ose qualifier d’un autre âge. La guerre n’a pas d’âge.

Un autre livre provoque chez Fabio une réaction presqu’amusée: Où donc est passé Marx? Il reprend la question  à son compte. Depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, le parti communiste italien – qui  na pas été le pire de « L’Internationale »- est passé  par la chirurgie esthétique. Il s’est fait remonter les fanons, a effacé les rides profondes de l’échec historique. Rebroussant le temps, le mouvement révolutionnaire s’est métamorphosé en mouvement «socialiste». Au début des années 70, un jeune philosophe, de ceux qui disparaissent prématurément, avait lancé un brûlot: Marx est mort ;  un titre démarqué d’une formule de Nietzsche mais appliquée à Dieu. Ces années là le marxisme et le communisme, pareils à la flamme et au charbon, semblaient voués à éclairer le monde. La fin de l’Histoire? Une nouvelle absurdité … Grâce à Marx, l’énergie révolutionnaire pouvait se comparer à l’énergie nucléaire… Mais l’Histoire avait infligé aux marxisme «le coup du lapin» et un grand pied de nez. Au bout de sept décennies, le continent marxien a sombré, véritable Atlantide idéologique. Le monde capitaliste n’en croyait pas ses yeux et encore moins ses oreilles… Finie la peur de la Révolution… L’univers mutait en marché total… Pourtant l’actualité d’au moins quelques pages de Marx restait brûlante. Notamment celles consacrées à « la formule du Capital ». Au commencement la relation marchande relie l’être humain à l’être humain. La marchandise est figure du besoin et du désir, non seulement de la chose où elle s’incorpore mais aussi et surtout de l’échange qu’elle vise. Peu à peu – le terrible « peu à peu » de l’aveuglement cumulatif des civilisations et de l’anesthésie mortelle des systèmes politiques –  peu à peu l’argent, de moyen est devenu finalité de l’échange. Sa cause ultime. Sa raison d’être. Peu à peu la machine à vapeur, puis le méga- ordinateur, puis le logiciel insubstantiel ont expulsé, expulsent une partie de l’humanité hors du monde, dans un « non – lieu » sans nom. Sans qu’elle en ait conscience non plus puisqu’elle manipule elle même ce dispositif à la fois létal et ludique.

11 heures

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A l’agence de l’ANPE, rue Baudrillard, Delphine consulte les listes d’emplois disponibles ce matin. Elle fouille dans l’arrivage comme on plonge la main dans un ballot de fripier. Elle qu’on disait «  surqualifiée » doit trier entre des propositions pour quasi- analphabètes. Toujours le même mur: il n’y a pas de travail.C’est dans ce «  rien » qu’il faut découvrir « quelque chose ». A ce degré de détresse, la métaphysique devient triviale, presqu’obscène «  Pourquoi y a t –il quelque chose plutôt que rien », s’interrogeaient les grands penseurs de la Grèce que son professeur de philosophie lui avait appris à épeler dans le texte …L’état présent des choses tourne la formule en dérision: «  Pourquoi  y a  t-il rien plutôt que quelque chose ?  ».Comme tout la file des sollicitants et des sollicitantes avant elle, la voix en berne, Delphine interroge la guichetière:

«  Mon nom est Delphine Angiot. Vous disposez de ma fiche  et de mon CV. Auriez vous quelque chose pour moi aujourd’hui ? Je n’en peux plus de galérer ».

La guichetière prend un ton compassionnel:

« Désolée.Tout ce qui est rentré est affiché.Vous savez, la météo sociale n’est pas très bonne. Vous avez écouté les nouvelles ce matin ? ».

Ce matin Delphine n’a même pas songé à appuyer sur la touche de son poste – radio.Elle tentait d’échapper aux brumes du Lexomil et du Mogadon avalés vers minuit pour chercher le sommeil, ce sommeil qu’elle ne trouvait pas au moment où elle en avait besoin et qui la rattrapait lorsqu’il commençait à faire jour …

«  Non. Pourquoi cette question ? ».

«  On a annoncé deux nouveaux plan sociaux, dans l’automobile et dans  la sidérurgie ».

Delphine sait décoder ce langage de dupes.Son père avait déjà découvert ce qu’est un «  plan social », un congédiement assorti d’un baillon pour étouffer les cris de douleur, les manifestations éventuelles de révolte.D’ailleurs quel homme ou quelle femme, quel syndicat, quelle  association, avait la capacité intellectuelle et la force nécessaire pour soutenir une pareille révolte, pour porter un tel cri jusqu’aux oreilles concernées, et si nécessaire les perforer ?Les syndicats traversaient à leur tour cette époque de misère.Ramenés à des effectifs malingres,ils tentaient de les gonfler par des artifices de présentation dont nul n’était plus dupe non plus.Divisés en eux mêmes  et entre eux, ils n’avaient d’autre objectif que celui de se survivre. Lorsque le mécontentement éclatait malgré tout, ils suscitaient ou rejoignaient des « coordinations » de protestataires, orphelins du syndicalisme classique et dévalorisé  dont les manifestations se différenciant peu des chahuts étudiants et obtenaient des résultas analogues …

 Encore 10.000 demandeurs d’emploi supplémentaires en perspective …Jusqu’où la nouvelle peste s’étendrait –elle ? Inexorable le fléau semblait prendre son temps jusqu’à une catastrophe dont personne n’aurait su dire le nom exact, chacun se contentant de ressasser le mot de « crise »  qui ne signifiait plus rien.Par définition une crise est brève, violente et résolutive ….

Face à Delphine mais ne soutenant pas directement son regard, la guichetière réfléchit encore  tandis que l’impatience la gagne. Avance quelques propositions. Delphine les examine soigneusement. Elle les palpe presque, avec un mélange d’intérêt et de dégoût, à l’instar des visiteurs de poubelles postés devant l’entrée de son immeuble et le long du Boulevard de Belleville. Les poubelles se sont transformées en réserves de la dernière chance.La «  société » y déverse involontairement ses déchets en attente d’un recyclage «  humanitaire »: du fil de cuivre, un ventilateur réparable, des verres un peu ébréchés … Des êtres humains sans gants de caoutchouc en soulèvent les couvercles et se livrent à une concurrence déloyale envers les chats, les chiens et les rats…

Delphine ressent ce dégoût jusqu’à la moelle de ses os..La distance est mince entre commencer par fouiller dans ces offres d’emploi et finir par fouiller dans les poubelles. Pourtant une proposition prend pour elle la forme d’un hameçon: une société de produits textiles cherche une secrétaire bilingue.  CDD. Contrat à durée déterminée … Un essai.. On verra ensuite… Delphine ne doit pas tarder. Ils se retrouveront rapidement à quelques centaines  pour se disputer le poste. Elle relève tous les renseignements indispensables pour « courir cette chance », comme dit la guichetière.

 En 1968 les étudiants luttaient pour changer la vie. L’Histoire a l’inconsistance des rêves. Au rêve de la qualité a succédé le règne de la quantité, puis celui du surnombre. Chacun est, ou deviendra quelqu’un de trop…

Debout, Fabio interrompt sa lecture. La vendeuse lui demande s’il a l’intention d’acheter le livre où il s’est plongé. Fabio acquiesce. Il prendra L’Atlas de Gilbert auquel il ajoute un  ouvrage de Ruskin dont il ne connaissait  que le titre: La Bible d’Amiens. Proust lui avait conféré sa grande notoriété dans l’histoire de l’art gothique. Il le feuillettera avant de se rendre sur le parvis de Notre Dame.

Fabio est resté plus d’une heure chez « Brown and Brown ».En sortant de la librairie, il admire le trio de couleurs contrastées entre le bleu pur du ciel, le vert tendre des feuillage, le gris clair des façades rajeunies de Paris.

En admirant ces couleurs, il croit écouter de la musique …

11 heures

 shopping

A l’agence de l’ANPE, rue Baudrillard, Delphine consulte les listes d’emplois disponibles ce matin. Elle fouille dans l’arrivage comme on plonge la main dans un ballot de fripier. Elle qu’on disait «  surqualifiée » doit trier entre des propositions pour quasi-analphabètes. Toujours le même mur: il n’y a pas de travail. C’est dans ce «rien» qu’il faut découvrir «quelque chose». A ce degré de détresse, la métaphysique devient triviale, presqu’obscène «Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ?»  s’interrogeaient les grands penseurs de la Grèce que son professeur de philosophie lui avait appris à épeler dans le texte… L’état présent des choses tourne la formule en dérision: «Pourquoi  y a t-il rien plutôt que quelque chose?».Comme tout la file des quémandeurs et des quémandeuses  avant elle, la voix en berne, Delphine interroge la guichetière:

« Mon nom est Delphine Angiot. Vous disposez de ma fiche et de mon CV. Auriez vous quelque chose pour moi aujourd’hui? Je n’en peux plus de galérer».

La guichetière prend un ton compassionnel:

« Désolée. Tout ce qui est rentré est affiché. Vous savez, la météo sociale n’est pas très bonne. Vous avez écouté les nouvelles ce matin?».

Ce matin Delphine n’a même pas songé à appuyer sur la touche de son poste-radio. Elle tentait d’échapper aux brumes du Lexomil et du Mogadon avalés vers minuit pour chercher le sommeil, ce sommeil qu’elle ne trouvait pas au moment où elle en avait besoin et qui la rattrapait lorsqu’il commençait à faire jour…

«Non. Pourquoi cette question?».

«On a annoncé deux nouveaux plan sociaux, dans l’automobile et dans  la sidérurgie».

Delphine sait décoder ce langage de dupes. Son père avait déjà découvert ce qu’est un «plan social», un congédiement assorti d’un baillon pour étouffer les cris de douleur, les manifestations éventuelles de révolte. D’ailleurs quel homme ou quelle femme, quel syndicat, quelle  association, avait la capacité intellectuelle et la force nécessaires pour soutenir une pareille révolte, pour porter un tel cri jusqu’aux oreilles concernées, et si nécessaire les perforer? Les syndicats traversaient à leur tour cette époque de misère. Ramenés à des effectifs malingres, ils tentaient de les gonfler par des artifices de présentation dont nul n’était plus dupe non plus. Divisés en eux mêmes  et entre eux, ils n’avaient d’autre objectif que celui de se survivre. Lorsque le mécontentement éclatait malgré tout, ils suscitaient ou rejoignaient des «coordinations» de protestataires, orphelins du syndicalisme classique et dévalorisé dont les manifestations se différenciant peu des chahuts étudiants et obtenaient des résultas analogues…

Encore 10.000 demandeurs d’emploi supplémentaires en perspective… Jusqu’où la nouvelle peste s’étendrait-elle? Inexorable le fléau semblait prendre son temps jusqu’à une catastrophe dont personne n’aurait su dire le nom exact, chacun se contentant de ressasser le mot de «crise»  qui ne signifiait plus rien. Par définition une crise est brève, violente et résolutive…

Face à Delphine mais ne soutenant pas directement son regard, la guichetière réfléchit encore  tandis que l’impatience la gagne. Elle avance quelques propositions. Delphine les examine soigneusement. Elle les palpe presque, avec un mélange d’intérêt et de dégoût, à l’instar des visiteurs de poubelles postés devant l’entrée de son immeuble et le long du Boulevard de Belleville. Les poubelles se sont transformées en réserves de la dernière chance. La «société» y déverse involontairement ses déchets en attente d’un recyclage «humanitaire»: du fil de cuivre, un ventilateur réparable, des verres un peu ébréchés… Des êtres humains sans gants de caoutchouc en soulèvent les couvercles et se livrent à une concurrence déloyale envers les chats, les chiens et les rats…

Delphine ressent ce dégoût jusqu’à la moelle de ses os. La distance est mince entre commencer par fouiller dans ces offres d’emploi et finir par fouiller dans les poubelles. Pourtant une proposition prend pour elle la forme d’un hameçon: une société de produits textiles cherche une secrétaire bilingue.  CDD. Contrat à durée déterminée… Un essai.. On verra ensuite… Delphine ne doit pas tarder. Ils se retrouveront rapidement à quelques centaines pour se disputer le poste. Elle relève tous les renseignements indispensables pour « courir cette chance », comme dit la guichetière.

 En 1968 les étudiants luttaient pour changer la vie. L’Histoire a l’inconsistance des rêves. Au rêve de la qualité a succédé le règne de la quantité, puis celui du surnombre. Chacun est, ou deviendra quelqu’un de trop…

12 heures 30

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Fabio inhale la lumière de Paris vers la source de laquelle il aurait envie de diriger religieusement ses mains s’il ne craignait d’être pris pour un «  allumé ». Encore que dans les rues de la Capitale les comportements bizarres soient tellement fréquents qu’ils ne frappent plus personne. Quand l’anormal devient la norme, l’œil glisse comme sur l’horizon gris et ne s’arrête plus. En attendant il  lui semble que cette lumière ne soit pas complètement impalpable. Elle est fraîcheur, vive comme l’air des glaciers sous le ciel bleu.  Elle le caresse.. Douceur du monde… Fabio longe la façade du Louvre dans lequel il ne veut pas entrer tout de suite. Non qu’il ignore les nouvelles merveilles du Palais à la surface désormais démultipliée, sans doute le plus vaste Musée au monde  mais aujourd’hui nulle toile, ni Véronèse, ni Rembrandt, ne saurait rivaliser avec cette lumière qui se consubstantialise avec l’eau de la Seine, cette lumière qui reflue dans le moindre vaisseau capillaire de sa rétine…

A sa droite pourtant, comme relégué dans l’ombre, un groupe statuaire éternise le massacre de la saint Barthélemy, l’extermination des protestants parisiens  accomplie avec une sauvagerie inouïe, hallucinée, sur l’ordre insensé de Charles IX. Paris n’a pas toujours été la ville – lumière. Elle se prend parfois à la ténèbre de l’âme humaine et alors toute l’eau de la Seine ne  suffit pas à laver la Capitale du sang versé dans ses rues, sur ses places, dans ses caves… Comme si elle se révélait trop étroite pour supporter ensemble deux fragments de l’Humain, trop éloignés l’un de l’autre.

Et d’un coup, en rétrospective instantanée, un faisceau d’oriflammes noirs et blancs, griffés de svastikas, surgit dans ce milieu du jour qui eût fait prier ensemble Giotto et Delacroix… Comme une enfilade de réverbères dépareillés, la clair et le sombre, le souffle long du flâneur et le souffle court du persécuté, se disputent le regard intérieur de Fabio. Il se rassure. L’Histoire accorde entre elles toutes les discordes  et pour peu qu’on la laisse se dérouler elle finit par réconcilier les haines quintessentielles. L’espoir défie le désespoir et finit par en avoir raison. Autrement, il n’est pas un espoir digne de ce nom.

Fabio se rétablit dans se discrète joie de vivre  comme un gymnaste ayant senti un bref moment ses poignets faiblir à la barre fixe. De la Rive droite, il passe à la Rive gauche.  Son regard se meut en navette de l’amont du fleuve vers son aval, de l’aval à son amont. Sans cette liberté de mouvement, celui du corps et celui de l’esprit, la vie n’est pas concevable. Il  repasse sur la Rive droite. Face à l’entrée du Louvre, à quelques pas de l’Eglise saint- Germain l’Auxerrois, il retrouve l’un des cafés –emblèmes de Paris. L’expresso y est incomparable, le chocolat  édénique. Fabio s’y installe  laissant infuser en lui non seulement la lumière de Paris mais aussi sa rumeur où se condensent toutes les voix de la foule, le bruit des voitures, les coups de klaxon. Une étoffe phonique, à la fois lisse et diaprée, incrustée de pierreries si fines qu’elles incitent aux caresses…

Pendant qu’une jeune femme dont l’allure et le ton de sa voix récusent la dénomination de «serveuse», dépose devant lui la tasse de café brûlant et le pavé de chocolat fondant, Fabio défait le paquet de livres achetés tout à l’heure chez «Brown and Brown». Il ouvre «La Bible d’Amiens » de Ruskin, le plus bel hymne à l’art gothique, tellement universel qu’on ne veut plus le qualifier simplement de français… Un autre joyau de cet art sublime n’est pas loin.

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