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L’OMBRE DE CAIN

In ActuJ, ETUDES ET REFLEXIONS, SUJETS D'ACTUALITE on novembre 28, 2013 at 10:15

Chacun sait que l’Etat d’Israël doit faire face à une guerre multiforme dont le champ d’action médiatique est  particulièrement virulent. On a beau se croire paré contre toute nouvelle outrance, la réalité risque toujours de vous démentir sur un plateau de télévision ou dans un studio de radio. Lorsqu’au surplus votre formation universitaire et scientifique vous dispose au décentrement, à la prise en compte des arguments d’autrui, le choc est rude face à des protagonistes qui ne sont pas là pour un échange mais pour taper sur le même clou, comme si l’antisionisme était non plus une idéologie, laissant place à une argumentation minimale, mais une passion identitaire qui ne veut plus lâcher son os. J’en ai fait une nouvelle fois l’expérience au cours de deux débats récents, l’un télévisé, l’autre à la radio. Dans les deux cas, le thème de départ du débat portait sur le voyage de François Hollande en Israël, visite d’Etat que les services responsables des deux Etats concernés ont calibrée au millimètre. On  gardera sans doute en mémoire la déclaration d’amitié qui se voulait chaleureuse et communicative du président de la République dès sa descente d’avion, avec l’annonce des trois volets de sa visite: la bombe iranienne, les négociations israélo-palestinienne, la coopération économique et scientifique entre les deux pays. Ce qui n’a pas empêché des déclarations dans l’autre sens le deuxième jour et la reculade de dimanche à Genève, débordante d’embrassades. Durant le débat télévisé surtout, seul le second volet a été abordé, sous l’angle exclusif de la «colonisation». Sur le plateau je me suis trouvé flanqué d’un  journaliste du Monde et d’une historienne israélienne pour laquelle même le «Meretz» doit faire partie de l’extrême-droite. Chacun a le droit de défendre ses idées. Alors, passe encore que le journaliste en question ait accompli sa besogne. A ses yeux, la «colonisation» – un mot  de «la langue de bois» utilisé comme s’il allait de soi – était une tare rédhibitoire;  le mur de sécurité une manoeuvre odieuse pour imposer aux palestiniens un tracé de frontières inique; l’implantation des «colonies», cartes à l’appui,  une stratégie machiavélique pour vider la notion d’Etat palestinien de sa substance. Et Natanyahou, un loubard. Je croyais participer à un débat informatif où la géopolitique aurait eu sa part, où les  décisions d’Israël auraient également été rapportées à leurs causes réelles sur un terrain effroyablement complexe, où l’on aurait pris en compte notamment la protection de sa population civile contre des attaques meurtrières, d’intention génocidaire. La science politique avait été congédiée pour la démonologie éclairée par  Léon Poliakov dans «La causalité diabolique». La même mécanique mentale était à l’oeuvre dans cette tentative de déchiquetage politique et moral d’un Etat d’Israël congénitalement malfaisant. Une hargne, sinon une haine aussi froide, tellement systématique, si méthodique dans le dévidage de ces accusations, selon une liste-type, est devenue aussi insensée et aussi dangereuse que celle ayant engendré le crime de déicide, cette horreur mentale. Là n’était pas le plus douloureux. Il le devint en voyant l’historienne israélienne, ointe de sa propre vérité, s’en prendre à son tour aux «colonies» et au «mur de séparation», en usant d’un vocabulaire d’où toute mesure, tout respect du «principe de raison suffisante» et des exigences de sa discipline était aboli. La causalité diabolique ne trouvait plus ses termes pour s’exprimer à ce degré d’incandescence. Le mur de sécurité? Un monstre dévorant. Pas un mot sur la jurisprudence rigoureuse de la Cour suprême d’Israël en ce domaine. Les colonies? La manifestation d’un nationalisme racial expliquant finalement pourquoi l’Iran voulait se doter de l’arme nucléaire. Comment répondre à cette femme juive et se réclamant de la nationalité israélienne qui s’acharnait à sataniser un Etat dont elle est encore ressortissante et dont elle semblait chercher à s’exclure en le souillant moralement? C’est lorsqu’il fallait lui répliquer que se profila l’ombre de Caïn avec la crainte du fratricide. Cette universitaire qui parlait d’Israël comme s’il lui était étranger, fallait-il lui répliquer en la traitant publiquement de la même manière? Comment répondre raisonnablement et avec mesure à une argumentation tellement fanatisée? Le même jour, j’avais préparé une conférence sur le sionisme dans la pensée du rav Kook et son image m’est revenue instantanément à l’esprit. La résurrection du peuple juif, enseigne t–il, est une longue patience. J’ai pris le parti d’en  user.  Ai-je eu raison? Ai je ou tort? Comment ne pas prendre «l’avenir en otage»?

Raphaël Draï – Actu J 24 Novembre

PARACHA MIKETS

In Uncategorized on novembre 28, 2013 at 10:02

Raphaël Draï 1942-2015 (zal)

10 Mikets

(Gn,  41, 1  et sq)

Si, comme on l’a proposé précédemment, les rêves qui commencent avec celui de l’Echelle et qui se concluent par ceux de Pharaon n’en forment qu’un, les parachiot qui commencent par «Vayétsé» et qui se poursuivent jusqu’à «Mikets» n’en forment également qu’une. Dans les deux cas une vision d’ensemble, panoramique, visuelle et intellectuelle, est requise. C’est d’ailleurs à la toute fin de la paracha «Vayéchev» que se sont produits deux autres rêves qui sont comme le prélude prophétique de ceux relatés dans la présente paracha.

A la suite de ses déboires libidinaux avec la femme de Potiphar, Joseph – dont son maître égyptien a tout de même épargné la vie – se retrouve incarcéré avec deux hauts dignitaires de Pharaon lesquels ont failli à leur fonction et sont enfermés là, en attente de jugement. Joseph n’est plus le jeune homme imbu…

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PARACHA MIKETS

In RELIGION on novembre 26, 2013 at 11:31

10 Mikets

(Gn,  41, 1  et sq)

Si, comme on l’a proposé précédemment, les rêves qui commencent avec celui de l’Echelle et qui se concluent par ceux de Pharaon n’en forment qu’un, les parachiot qui commencent par «Vayétsé» et qui se poursuivent jusqu’à «Mikets» n’en forment également qu’une. Dans les deux cas une vision d’ensemble, panoramique, visuelle et intellectuelle, est requise. C’est d’ailleurs à la toute fin de la paracha «Vayéchev» que se sont produits deux autres rêves qui sont comme le prélude prophétique de ceux relatés dans la présente paracha.

A la suite de ses déboires libidinaux avec la femme de Potiphar, Joseph – dont son maître égyptien a tout de même épargné la vie – se retrouve incarcéré avec deux hauts dignitaires de Pharaon lesquels ont failli à leur fonction et sont enfermés là, en attente de jugement. Joseph n’est plus le jeune homme imbu de sa personne. Les épreuves l’ont  mûri. Il sait être attentif non plus aux soins de sa chevelure mais au visage d’autrui. Et ce matin, le visage de ses codétenus ne trahit rien d’autre que le désarroi et l’inquiétude. Il faut dire que durant la nuit, l’un et l’autre ont fait en commun  un rêve étrange, à deux dimensions, l’une personnelle et l’autre transversale. Et ils n’en comprennent pas le sens, ce qui ajoute à leur trouble.

Joseph s’en aperçoit, les approche, leur fait comprendre qu’ils peuvent s’en ouvrir à lui. Mis en confiance ils acceptent et Joseph interprète le rêve de chacun de manière si juste qu’il y reconnaissant pour l’un sa proche libération, pour l’autre sa proche exécution. Joseph adresse une seule demande en retour: qu’il ne soit pas oublié en cette «prison dans la prison». Les événements qui se produisent à présent confirment son interprétation. Seulement, celui des deux officiers que Pharaon a rétabli  dans sa charge avait entre- temps oublié le détenu hébreu, sans doute parce que son image lui rappelait trop son incarcération.

Mais l’Histoire continue, tramée l’on ne sait où, ni par qui, même si Joseph, pour sa part, n’en doute plus. Et il advient qu’à son tour le Pharaon en personne est tourmenté par deux rêves antagonistes dont le sens lui échappe, comme il échappe à tous les sages et nécromanciens que compte l’Egypte d’alors. Le Pharaon a rêvé que des vaches grasses sortaient du Nil que d’autres vaches, faméliques et carnassières, allaient tout simplement avaler. Et comme si ce rêve n’avait pas épuisé l’information de son inconscient, il rêve aussitôt après que sortent de terre des épis gras que d’autres épis secs et goulus vont avaler aussi. Du coup son cerveau n’est plus qu’une cloche battue à toute volée. Les événements s’enchaînent.

L’officier gracié se souvient soudainement de Joseph et relate au Pharaon ce qu’il s’est passé en prison. Le Pharaon montre foi en ses dires et mande Joseph lequel, sentant son intuition se confirmer, s’empresse de se rendre à cette convocation sans réplique. Et dans ce but précise le texte «il se rase et change de vêtement», sans doute pour nous faire comprendre qu’il se départit de ce qui persistait en lui d’adolescence et d’égo-centrage. Arrivé face au Maître de l’Egypte il le prie de lui raconter ses rêves transmués en cauchemars.

Pharaon s’en acquitte et Joseph note quelques variantes au regard de la version qui déjà en avait circulé. Puis il délivre sa propre interprétation: sept années de prospérité seront suivies par sept années d’une famine si dure que les premières seront comme si elles n’avaient pas été. Que Pharaon prenne ses dispositions. Celui-ci ne croit pas mieux faire que d’ériger Joseph au degré de pouvoir juste inférieur au sien. Dans de telles circonstances, Joseph se persuade que l’Histoire en cours ne se limite plus aux péripéties de sa seule existence.

Entre-temps encore, d’autres événements s’agencent de sorte à rejoindre  ceux qui se déroulent en Egypte. Les prédictions de Joseph se confirment. Après sept années de prospérité, la famine  frappe cette région du monde, si ce n’est toute la terre. Même Jacob et les siens en sont affligés. Jacob sait qu’il y a du blé en Egypte. Il demande à ses fils de s’y rendre pour en faire provision de survie et ses fils l’écoutent. Avec une seule restriction : Benjamin, le dernier fils de Rachel ne sera pas du voyage. Jacob redoute qu’il ne subisse un sort analogue à celui dont il croit toujours qu’il fut celui de Joseph, le fils de ses dilections.

Dix enfants de Jacob  se rendent donc en terre pharaonique sans se douter le moins du monde qui, à part Pharaon, en est devenu le véritable maître. Et c’est ainsi, de fil en aiguille, si l’on peut user de cette expression, qu’ils se retrouvent devant Joseph qu’ils ne reconnaissant pas, d’autant que celui-ci a bien pris soin non pas seulement de se dissimuler mais dit le verset de Beréchit de se rendre «étranger» (vaytnaker) à leurs regards (Gn, 42, 8). Commence alors un jeu qu’on n’ose qualifier de cache-cache. Joseph entreprend de tourmenter ses frères. Pourquoi ne sont-ils que dix? Pourquoi sont-ils venus en Egypte? A eux de prouver qu’ils ne sont pas des espions. Qu’ils s’en retournent chez leur père et qu’ils ramènent avec eux le frère manquant. C’est peu de dire que la stupeur a saisi la fratrie, aussi diminuée qu’elle soit. Pourquoi ce supplice mental? Que payent-ils en l’occurrence?  N’est ce pas la Justice divine qui s’exerce en ce moment à cause du fratricide qu’ils étaient sur le point de commettre contre leur frère es songes …

En réalité une Histoire aux figures multiples se tresse et se presse dont il est indispensable de discerner les deux fils conducteurs. En premier lieu, il faut, conformément à l’annonce faite à Abraham (Gn, 15, 13) que les descendants de Jacob se retrouvent en Egypte car là se joue une partie du destin de l’humanité et qu’ils en sont parties prenantes. Mais également, c’est en jouant cette partie qu’ils en joueront une autre, celle qui les approche, une nouvelle fois, au plus prés du fratricide sans que nul ne sache encore s’ils seront en mesure de le déjouer.

Un des frères commence à le discerner: Juda, celui là même qui avait joué sa propre partie de cache-cache avec sa bru, elle aussi voilée, jusqu’au moment où il comprit que quelque chose d’autre tentait de se faire jour, dans le clair-obscur de la Révélation.

Un clair-obscur que les lumières de Hanoucca, synchrones désormais avec ces parachiot, convertiront en pleine clarté.

                                                                      R.D. zal

Bloc-Notes: Semaine du 11 Novembre

In BLOC NOTES, SUJETS D'ACTUALITE on novembre 26, 2013 at 11:07

12 novembre.

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La Bretagne est entrée en effervescence et se rebelle contre l’éco-taxe, pourtant pétrie de bonnes intentions écologiques, et contre les destructions d’emploi dans la région. L’emblème? Un  bonnet rouge qui évoque le bonnet phrygien de la Révolution française. Mais les rebelles sont-ils de vrais «sans-culottes» décidés à accrocher à la  lanterne les suppôts de Hollande et les gardes d’Ayrault? En Bretagne le mouvement est impressionnant. Traditionnellement le mois de novembre est celui des bleuets. Il est devenu celui des coquelicots. Le gouvernement semble avoir pris la mesure de la rébellion et de sa possible contagiosité. Il pare au plus pressé et verrouille les portes coupe-feux. Jusqu’à quand? Pourtant le mouvement ne fait pas l’unanimité ni dans les partis de l’opposition ni chez les syndicats qui redoutent d’être débordés. Xavier Bertrand incrimine bien sûr la politique du gouvernement. En même temps il incite à ne pas sortir des canaux habituels du parlementarisme. La rue n’est pas à proprement parler un lieu de la «démocratie bien entendue». Alors, y a t-il le moindre risque de contagion incendiaire? C’est tout le problème des «mouvements sociaux», comme les nomment les sociologues et les politologues, expression spontanée et précisément hors cadres du dissentiment social mais aussi de la créativité collective. Foin des partis qui ne servent qu’à la carrière de leurs chefs; et foin des syndicats qui ne savent plus distribuer que de la soupe si claire qu’elle ressemble de plus en plus à de l’eau sale! Mais l’énergie potentielle, quelle soit électrique ou politique, n’est rien sans le transformateur qui la convertira en force active. Les partis et les syndicats jouent-ils encore ce rôle depuis que l’idée de révolution a été démonétisée par les excès sanglants auxquels elle a mené? Il semble que même le FN patine. Marine le Pen s’est-elle un peu trop tenue en retrait pour conforter son image de femme politique responsable, apte à gouverner? Ou bien, son parti est-il lui aussi touché par la désillusion politique collective qui afflige la France depuis des décennies, malgré de temps à autre, quelques retours de flamme ou adhésions exaspérées  à la logique du pire?  Du haut de sa tour, sœur Anne  ne perçoit aucun changement dans le paysage : un président de la République déjugé par trois quarts de l’opinion dans son état actuel, mais une opposition aboulique, Nicolas Sarkozy, «sfumato», se faisant applaudir dans les salles de concert où se produit Carla Bruni, avec un public par définition acquit à sa cause. Comme pour la température hivernale peut- on concevoir un «au dessous de zéro» de la vie politique?

 13  novembre.

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Le président actuel du Tchad avoue que depuis qu’il a pris le pouvoir l’insomnie ne le quitte plus. Il est ainsi des aveux qui confirment la lucidité de leur auteur. Nul doute que le pouvoir ne corresponde à une addiction. Une fois qu’on y a goûté, il est difficile de s’en défaire. Au lieu de rester le moyen le plus  expédient pour réaliser le  bien commun, il devient vite une fin en soi et l’on serait prêt à tuer père et mère et à rouler sur ses voisins pour conserver celui que l’on a conquit ou celui que l’on voudrait étendre. Mais il est aussi un  envers de ce pouvoir transformé en idole : le  mécontentement du grand nombre  lorsque ses attentes ne sont pas satisfaites, lorsque ses aspirations sont récusées, lorsque la désillusion le gagne. L’époque n’est plus des despotes autarciques, des rois régnants sur des cités ou de grosses villes, Athènes ou Florence, comme s’ils régnaient sur des continents. Tout se tient. L’homme ne se différencie de l’animal que durant les trois heures de sa digestion. Ce délai passé, s’il n’a pas les moyens d’apaiser à nouveau sa faim ou d’étancher sa soif, l’impatience le gagne qui se transformera en colère qui commutera en fureur. Par ailleurs, tous les Etats contemporains  comptent un nombre important de fonctionnaires qui assurent sa continuité. Avec là encore une sujétion: ils doivent être payés à la fin de chaque mois. Un pouvoir qui y manquerait pourrait bénéficier temporairement de leur patience si ce n’est de leur résignation. Mais il faut qu’il s’en acquitter au plus vite pour ne pas se les aliéner et se faire  renverser. Bienheureux les Etats dont les chefs sont devenus insomniaques! C’est le signe qu’ils ne sont pas dépourvus de conscience. Pourtant à elle seule la conscience morale ne suffit pas. Si le pouvoir se conquiert, l’autorité ne se décrète pas. Elle ne se nourrit que de résultats. La difficulté provient en démocratie du fait que les fiches des sondages se sont substituées au  véritable bulletin de notes.

15 novembre.

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Le choix des lectures se fait- il vraiment au hasard? Pourquoi avoir ouvert « Servitude et grandeur militaire » d’Alfred de Vigny? Pour la qualité de l’écriture? Parce que ce livre est aussi un ouvrage de science politique relatif à la condition du soldat et aux obligations du commandement militaire? Il est vrai qu’il comporte des pages dignes d’une anthologie, notamment le dialogue imaginé entre Napoléon et le pape Pie VII avec les deux célèbres soupirs : «Comediante! Tragediante!». Ce dialogue est imaginé par Vigny mais comme il l’écrit dans son «Journal»: «cela aurait pu être vrai».

Au regard  du temps présent, ce qui retient dans ce livre très rapidement écrit, constitué de récits – gigognes, sont les pages qui concernent l’abnégation. Le mot prêterait à rire aujourd’hui comme celui de «désintéressement», lui aussi un mot-clef mais dans la pensée de Léon Blum. Littérature édifiante? Pas tout à fait puisqu’elle témoigne de l’expérience personnelle,  vécue des années  durant, par Vigny. Faire  son devoir, sans un mot, non par obligation professionnelle seulement mais parce que telle est la vocation de l’homme. Quant aux hiérarchies sociales, il est des êtres en position sans doute plus élevée que celle que nous pouvons occuper à un instant ou l’autre. Il faut leur obéir parce que toutes les supériorités ne sont pas usurpées. Il est également des êtres en position subalterne. Il n’en comptent  pas moins que les supérieurs et sont de vrais citoyens. De Gaulle était un grand lecteur de Chateaubriand mais il n’a pas hésité  à préfacer « Servitude et grandeur  militaire », lui, le rebelle de 1940 qui dans les années 60 intima comme jamais l’ordre à la « Grande muette » de plus ouvrir la bouche, quoi qu’il lui en eût coûté..

RD

PARACHA VAYECHEV

In RELIGION on novembre 20, 2013 at 4:58

9 Vayéchev

       (Gn; 37, 1 et sq)

Décidément le récit de la Thora n’a rien à voir avec une histoire édifiante, avec ce qu’il est convenu d’appeler l’Histoire sainte! Après les déboires de Dinah et le massacre des habitants de Sichem, suivis de la réprobation sans équivoque de Jacob-Israël, nous voici engagés dans les péripéties de la rivalité, aux confins du fratricide, entre Joseph et les autres fils de Jacob-Israël.

Le père avait une dilection marquée et marquante pour le premier-né de son union longtemps stérile avec Rachel. Le jeune Joseph  âgé de dix-sept ans – si à dix-sept ans la notion d’âge a le moindre sens – est commis à la surveillance des troupeaux de ses frères, sinon à celle de leur conduite. La difficulté est qu’à ce moment Joseph  est porté à se fier aux apparences et à croire en son destin, ce qui le conduit à des rêves dont l’imagerie universelle a enregistrée les contenus.

Il rêve en premier lieu que se trouvant aux champs, sa gerbe personnelle se dresse et s’érige au milieu de celui-ci et que les onze autres gerbes qui s’y trouvent aussi viennent s’incliner devant elle. Or non seulement Joseph exprime ainsi son désir, encore plus ou moins conscient, mais il croit devoir le narrer aux onze autres membres de la fratrie – heureusement Dinah n’est plus là pour l’entendre – qui prennent très mal non seulement le rêve mais le racontar qui l’accompagne. Le pire est qu’ils en conçoivent une haine si intense vis à vis du rêveur que cet affect violent leur coupe l’usage de la parole. Qu’à cela ne tienne! Le désir de Joseph s’avère encore plus tenace que leur haine incessante. Il rêvera donc à nouveau mais cette fois ce sont le soleil, la lune et un groupe d’étoiles formées en fratrie stellaire qui viennent lui déclarer leur obédience. Mais cette fois aussi le père ne dissimulera son inquiétude. Il est bien placé pour savoir qu’il est des rêves prophétiques comme celui qu’il rêva au sortir de Beershéva: le rêve de l’échelle reliant le monde d’en-Haut et le monde d’en-Bas. Pourtant, ce n’est pas parce qu’un rêve est prophétique qu’il n’est pas périlleux. Car la fratrie jure et conjure la mort de l’apprenti despote et il s’en faut de peu qu’elle n’y réussisse. Le jeune Joseph se retrouvera jeté dans un puits sans eau, grouillant de bêtes peu conviviales, images de cette lie déposée au fond de son inconscient où se fausse le vecteur  de son désir  qui s’y réfracte encore.

Une caravane, passant opportunément dans les parages, viendra le sauver de la mort certaine. De caravane en caravane, Joseph aboutira en Egypte où après maintes autres péripéties il sera acquis par un haut personnage de la Pharaonie. La Providence divine y mettra du sien et Joseph se verra promu, quoiqu’esclave et prisonnier, au rang d’intendant de ce haut personnage. Y retrouvera t-il un peu de quiétude?

On l’aurait espéré à sa place, sauf que la femme du dit personnage n’a d’yeux que pour lui dont la beauté est tellement vantée que les cuisinières s’en coupent les doigts dans leur cuisine.. On sait comment le grand écrivain allemand et anti-nazi Thomas Mann a traité de ce thème dans sa magnifique tétralogie: «Joseph et ses frères» qu’on aura grand bénéfice à lire ou à relire. Entre-temps le père malheureux, persuadé par ses autres  fils, que Joseph est mort, déchiqueté par une bête de proie – ils ont maquillé en la maculant de sang animal la tunique de la haine – Jacob donc en a pris le deuil et se montre inconsolable. Sa vie n’en est plus une.

Deux histoires et même trois – si l’on compte celle de Judah avec sa bru Tamar – s’entrelacent à présent, sans que les protagonistes le sachent, comme un tisserand use de son métier pour faire apparaître sur la toile en cours des figures qu’on n‘y eût pas soupçonnées.  Le reste du récit factuel se découvrira aussi dans la suite de la paracha et dans ses commentaires traditionnels dont on suppose l’essentiel connu.

Une important question se pose alors. On a pu remarquer que le livre de La Genèse était pour l’essentiel le  livre des rêves et ceux-ci ne vont pas cesser puisque Joseph, en proie aux élancements érotomaniaque de l’épouse de celui qui reste son bienfaiteur, et qui sait y résister, non sans mérite, sera bientôt convié à interpréter ceux de ses codétenus, en attendant ceux de Pharaon en personne. La Thora donnerait-elle ici dans les récits «populaires» incitant le lecteur à faire jouer en toute fantaisie sa clef des songes?

Une autre hypothèse se forme: tout se passe comme si le rêve de l’échelle, puis les rêves du jeune Joseph, puis ceux du maître-échanson et du maître panetier emprisonnés par Pharaon, avant ceux de Pharaon lui même, ne constituaient pas une série disparate de songes mais bel et bien un même rêve, dont ces rêves singuliers sont  des parties qui se renvoient les unes aux autres. On comprend qu’il faille avancer sur ce terrain avec circonspection puisque nous sommes habitués à l’idée qu’un rêve est forcément individuel. L’hypothèse ainsi formulée appelle une plus longue analyse et il faut sans doute comprendre  qu’à travers cette véritable « nappe onirique » c’est aussi le sens d’une certaine Histoire, laquelle ne se donne pas à élucider du premier coup, qui doit être approchée. Et c’est sans doute pourquoi – autre hypothèse – cette paracha et la suivante ne se limitent pas à narrer les rebondissements romanesques de l’histoire du jeune Joseph. A travers eux, l’on doit suivre le mûrissement de son esprit, sa capacité progressivement acquise au décentrement de soi-même et à la pensée réfléchie jusqu’à ce qu’il entende jusqu’à leur ombilic les rêves d’autrui et qu’il se trouve en mesure d’en donner l’interprétation juste, et juste en ce qu’elle touche l’auteur de ces rêves qu’on n’hésitera plus à qualifier de prémonitoires, comme si le propre du désir était d’anticiper sur le réel pour le conformer selon ses vues.. Cependant, que se passe t-il lorsque dans un espace-temps irruptif ces désirs ne sont plus convergents?

Car les frères de Joseph, poursuivent, on l’a dit, de leur côté leur propre histoire, et bientôt, également poussés par la Nécessité qui est dans la Thora le visage de la Providence lorsqu’elle se veut austère, descendront en Egypte, ne sachant pas qui en est devenu le Maître en second.

Raphaël Draï, zal, 20 Novembre 2013

Bloc-Notes: Semaine du 4 Novembre

In BLOC NOTES on novembre 19, 2013 at 11:15

5 novembre.

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Bousculade à Colombey-les deux Eglises!  Tout le monde va défiler devant le tombeau du général de Gaulle, monument  modeste  comparé à celui de Napoléon. S’agissant du général aux deux étoiles, tant de choses ont été dites et écrites, dithyrambiques ou injurieuses, qu’il n’y aurait pas grand chose à ajouter. Cette vie est faite de trois parties dont il n’est pas sûr qu’elles soient cohérentes entre elles. La première s’est jouée à l’orée de la seconde Guerre mondiale et c’est à ce moment qu’est apparue, à l’état virtuel, la grandeur d’un homme qui venait d’atteindre la cinquantaine et qui allait, avec une intuition prophétique, contribuer à renverser le cours du malheur. Cette phase-là suscite admiration et reconnaissance, même si de Gaulle y a également fait montre d’habileté tacticienne, d’un certain mépris des contingences humaines et de la tendance à s’ériger en majesté. Cette phase prit fin en 1945. Contrairement à ce que de Gaulle en écrit dans ses « Mémoires », son départ du gouvernement lui fut source d’amertume et de ressentiment. Il n’eut  alors de cesse que de détruire la IVème République qui l’avait poussé vers la sortie. D’ailleurs ce régime décérébré  n’avait pas besoin qu’on le bouscule  dans l’escalier pour dégringoler. En 1958, de Gaulle revint au pouvoir à l’occasion de la guerre d’Algérie. Ce fut la seconde phase de sa biographie politique. On en pensera ce qu’on voudra  mais d’avoir jeté un million de personnes dans un exode de déréliction n’est pas précisément un titre de gloire. Ensuite vint son retournement à l’encontre d’Israël. Dans ce domaine encore, et au regard des intérêts de la France conçus en termes de real-politique, les opinions peuvent se partager. Toutefois, à l’occasion de ce contentieux, comment pardonner la phrase qu’il a sans doute longuement mûrie dans son esprit, en retournant plus de sept fois sa plume dans l’encrier, sur le peuple juif proclamé «peuple d’élite, sûr de lui même et dominateur» ? Formule vénéneuse qui allait lever les inhibitions – ou ce qu’il en restait – d’une logorrhée antisémite dont il fera bien des efforts pour se démarquer, y compris devant le grand rabbin  Jacob Kaplan. Le virage était amorcé et le pli pris. A présent, c’est la cohue devant son tombeau où s’annoncent entre autres, et comme dans un carnet électoral mondain, Anne Hidalgo (PS) et Florian Philippot (FN). Transcendance posthume ou signe de ces temps de confusion, quand tout s’égalise et se confond dans la même purée idéologique? Baudrillard le relève au début de « La transparence du Mal »: «quant tout est politique, rien n’est plus politique, et le mot n’a plus de sens».

7 novembre.

images-2-5Dans l’affaire de la bombe iranienne Paris adopte une position très ferme. Deux fausses explications en sont données. La première: Paris s’alignerait sur les positions intransigeantes de l’Etat d’Israël; la seconde: le gouvernement Nétanyahou  brûlerait ses torchons avec l’administration Obama. Ces explications n’en sont pas. Face à l’Iranium, l’Etat d’Israël n’est pas le seul de la région à se préoccuper – le mot est faible – de l’avenir proche. D’autres Etats, à commencer par l’Arabie saoudite,  manifestent leur inquiétude auprès de cette même administration. Il se dit que le royaume saoudien et que l’Etat «juif» coopèrent déjà étroitement. Mais, assurément, Obama veut démonter que son pacifisme n’est pas un vain mot. Sa vision est idéologique pour ne pas dire identitaire. D’où l’extrême responsabilité des analystes en ce domaine. Il est des sujets pour lesquels les divergences d’opinion pour désagréables qu’elles soient n’emportent pas de conséquences irrémédiables. Il n’en pas de même avec l’Iranium. Se tromper c’est exposer la région, dans son sens sismique le plus large, à un danger aux conséquences irréversibles. En adoptant, du moins jusqu’à présent,  une position qui se veut inflexible, la France, ciblée au Mali, au Cameroun et au Nigeria, pour nous y limiter, défend  ses propres intérêts et ceux des Etats qui demeurent dans sa zone d’influence. Il s’agit de savoir si, sous la présidence Hollande, elle dispose des moyens à la hauteur de ses mires diplomatiques. A 15 % d’opinions favorables et une situation intérieure aussi instable que le camion du «Salaire de la peur», le doute est permis à ce sujet.

10 novembre.

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La guerre! Qui en accepterait la seule idée sans horreur devrait aller consulter un psychothérapeute expérimenté. J’avais lu «Clochemerle» de Gabriel Chevallier, le plus grand ouvrage de science administrative laïque et burlesque jamais écrit en France. J’ai découvert un autre de ses livres, d’un tout autre style: «La Peur». Ce récit est l’un des plus impressionnant écrits sur la première Guerre mondiale qui fut le terreau  nécrophage de la seconde. Âgé de 22 ans, Gabriel Chevallier a tout connu des tranchées, des marmitages, des assauts à l’aveugle, des bataillons fauchés comme champs de blés  précocement ravagés par la grêle, les corps disloqués, les visages démantelés, les cadavres en lambeaux, empilés dans une boue nourricière de vermine. Il le relate avec des mots qui se veulent justement exempts de cette pourriture des corps et des esprits. Et surtout il ne dissimule pas l’affect qui donne son titre au bouquin: la peur, sans doute avec l’amour l’affect les plus révélateur de la condition humaine. Il la ressent et, en certaines pages, sait la communiquer à qui n’a pas un morceau de granit à la place du cerveau. En même temps il encourage à la dominer. Aux pires moments des abaissements de l’humain, il est des raisons de l’en relever. Dans tous les pays qui  furent belligérants de 1914 à 1918, les combattants ont presque  tous disparus. Mais les livres ont pris le relais et forment notre mémoire vitale. Le passé est une étrange contrée. Des livres comme celui-là incitent à l’explorer jusqu’en ses confins pour mieux éclairer les périlleux chemins d’aujourd’hui.

PARACHA VAYCHLAH’

In RELIGION on novembre 13, 2013 at 11:12

8.Vayichla'h

(Gn; 32, 4 et sq)

Dans la typologie des Patriarches, Jacob est identifié à l’homme de la pensée et de l’étude (yochev ohalim) et à la dimension de vérité (émeth). Mais toute son existence aura exigé de composer avec les apparences, de jouer au plus fin, de se situer d’abord sur un plan donné pour se dépasser sur un plan supérieur, où on ne l’attend pas. Devenu spirituellement l’aîné d’Esaü, qui n’y consent pas, ou plus, sera t-il à la hauteur de cette prérogative?

A l’incitation de sa mère il a fui chez Laban, son oncle, les obsessions fratricide d’Esaü qui se sent à la fois «possédé» intellectuellement et dépossédé de la bénédiction paternelle. Arrivé chez Laban en réfugié, Jacob repart muni d’une nombreuses famille et d’un patrimoine considérable. Il sait qu’Esaü le guette pour attenter à sa vie. Quelle stratégie adopte t-il? Celle de la conciliation. Il tentera d’amadouer cet Esaü qui ne rêve que de reprendre «l’objet perdu» – sans quoi tout lui manque –  dans un moment d’inconscience. Aussi décide t-il de ne pas le rencontrer de plain-pied, si l’on ose dire. Jacob lui envoie des émissaires, avec un beau lot de consolation, du gros et du menu bétail, des bêtes de somme et de trait. De quoi satisfaire un commerçant retors comme Laban mais non pas celui qui prend de plus  en plus le visage et les allures d’un chef de guerre. Jacob ne se fait aucune illusion et prend soin de partager son camp en deux, de diviser les risques. La régression est notable du lieu dit Mah’anaïm, « le double camp », terrestre et céleste, à ce « camp » désormais scindé, partagé et divisé dans sa configuration et dans sa substance. Si par malheur Esaü attaquait la première moitié, l’autre pourrait s’échapper, sans doute, mais, au bout du compte, Jacob serait demeuré dans ce cas le fuyard qu’il a voulu oublier…

On l’a vu à propos du rêve de l’échelle: lorsqu’un esprit de cette altitude tente de se fuir, il est rappelé à l’ordre par Celui qui a décidé de cette hauteur là. Jacob a pris toutes les précautions qu’il était possible de prendre. Le voici au gué du Yabbok, seul, pendant que la nuit tombe. Et c’est au moment où la nuit est devenue noire, opaque, qu’il se sent soudain saisi par l’on ne sait qui. Après un moment de sidération, long comme une nuit sans lumière, lui qui était pris à la gorge, dont la nuque commençait à ployer, d’un coup se ressaisit et se met à lutter. Son antagoniste reste non identifiable mais Jacob à présent rend coup pour coup. Si le combat a été engagé à son corps défendant, il n’en sortira pas vaincu.

La lutte est longue, indécidable. La créature qui frappe à l’endroit le plus vulnérable de son  corps s’acharne mais Jacob ne se rend pas à sa merci. Au contraire: plus le temps passe, moins elle sent la partie gagnée. L’aube s’approche qui la dévoilera et il lui faut au plus tôt s’en aller. Encore faut-il que Jacob qui la tient y consente. Il s’y refuse tant qu’elle n’aura pas répondu à sa demande: que son adversaire lui délivre sa propre bénédiction. Etrange demande! Etrange «butin» pour une victoire! Comment la comprendre?

Jacob n’est-il pas nanti de la bénédiction d’Isaac, son père, en dépit des circonstances troubles dans lesquelles il l’a obtenue? Mais cette fois est différente: cette bénédiction délivrée dans ces nouvelles circonstances, il l’aura gagnée de haute lutte, sans mauvaise conscience, même si celle-ci n’empêchait pas le sentiment d’un devoir nécessairement accompli, d’une responsabilité inéluctable. Cette bénédiction il l’obtiendra, mais assortie d’une assurance: le changement de son nom. Jacob, l’homme qui talonne son frère mais à qui, de ce fait même, il se trouve assujetti, devient Israël, l’homme qui a lutté avec «l’Ange d’Esaü»,un psychanalyste dirait: au fantasme de toute-puissance qui lui était attaché. Devenu Israël, Jacob a pris conscience de ses forces neuves. Certes, il rencontrera Esaü, mais en frère de chair et de sang. Si ce dernier s’avisait d’engager le combat, il n’en sortirait pas vainqueur comme cela semblait dicté d’avance à ses yeux et à ceux de ses hommes de troupe. Israël choisit néanmoins la conciliation et la rencontre avec Esaü, enfin adouci, est aussi émouvante que celle qui réunira Joseph et ses propres frères après des années d’une autre dissimulation.

Ici s’ouvre une hypothèse de lecture: depuis la première transgression au Gan Êden jusqu’à l’ensevelissement de Joseph dans les eaux du Nil, en passant par la dissimulation de Tamar aux yeux de Juda, son beau père, tout le livre de La Genèse est scandé par des épisodes de recouvrement et de dé-couvrement, de relégation et de révélation, comme si ce doublet-là se rapportait à une pulsation de l’histoire humaine corrélée à la Présence divine. Ce ne sont pas, ou pas seulement jeu de masques mais apprentissages de la pleine présence humaine au regard de la pleine Présence divine. Avec des moments de retrait. C’est ainsi que les routes d’Esaü et d’Israël vont se séparer, Esaü ayant apporté la preuve, par sa manière d’être et de se conduire, que décidément l’aînesse spirituelle ne lui seyait pas. Toutefois, Jacob- Israël est loin de se trouver au bout de ses peines.

Le voici installé sur les terres de Sichem. Sa fille Dinah a le malheur de se croire en terre hospitalière. Elle est raptée par la fils du Maître des lieux et traitée comme une prostituée. C’en est trop pour deux de ses frères: Simon et Lévi qui n’ont toujours pas «digéré» la génuflexion de leur père devant Esaü et qui n’entendent pas subir un nouvel abaissement lié au déshonneur de leur sœur, personnage au demeurant fort énigmatique dans les récits bibliques, elle aussi soudainement apparue et disparue. Leur violence punitive va se déchaîner et se conclure par l’extermination de la cité où ils se sont estimés violentés autant que Dinah. Là encore, le stratagème et la dissimulation aiguiseront le fil de leur épée. Cependant leur père les réprouve et condamne leur conduite,  et cette réprobation se retrouvera jusque dans sa bénédiction finale. C’est ainsi que pour sa part Lévi s’engagera dans une crise de conscience tellement profonde qu’il en sortira digne d’exercer la fonction sacerdotale. La parole divine advient alors à Israël qui doit baliser une nouvelle étape de son itinéraire céleste en terre humaine. Elle se nommera «Beth El»: la maison de Dieu. Entre temps Jacob se sera délesté des dernières idoles du temps de Laban, perdues de vue dans les fontes de la caravane.

Israël pourra t-il prendre un peu de repos? Rien n’est moins sûr, pas plus qu’est sûre la fraternité censée régner entre ses fils, et plus particulièrement vis à vis de celui dont il a particulière dilection: de Joseph, suprêmement doué mais suprêmement vaniteux aussi, du moins à ce moment de sa jeune vie.

Chabat Chalom

Raphaël Draï zal, 13 Novembre 2013

Bloc-Notes: Semaine du 28 Octobre

In BLOC NOTES, SUJETS D'ACTUALITE on novembre 12, 2013 at 10:57

29 octobre.

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Grandes manoeuvres au centre. Jean-Louis Borloo et François Bayrou tentent de recoller les morceaux dans cette mouvance qu’on a pu jadis qualifier de «degré zéro» de la politique. Le Centre voudrait être un idéal. Ce n’est qu’une fiction. L’idéal serait celui du juste milieu, de la synthèse entre les extrêmes, de  la médiation permanente. La réalité est que le  Centre n’a jamais été qu’une voie de plus pour accéder au pouvoir lorsque les voies de droite et de gauche sont surencombrées. Les rivalités personnelles y sont d’autant plus féroces que le territoire ainsi identifié est plus resserré qu’une cabine téléphonique. François Bayrou a toujours rêvé d’un destin présidentiel. S’il en a les  ambitions, dont rien ne peut le faire démordre, il est loin d’en avoir les moyens. Ses derniers déboires électoraux en sont la preuve. Nourri d’une haine tenace contre Nicolas Sarkozy qui, lui, a pu être président de la République, il l’a poussé violemment dans l’escalier en 2012 et appelé à voter pour François Hollande. Mais le PS ne lui a pas su gré et a présenté contre lui un candidat à la députation qui a cloué son cercueil parlementaire. Son parti, le Modem, existe toujours. Qu’il en soit le chef à vie lui permet d’être invité, de ci,  de là, sur les plateaux  de télévision. Il se retrouve maintenant dans le même marigot que Jean -Louis Borloo, ce qui atteste que les caïmans ont fait trêve en attendant de savoir qui a les dents les plus tranchantes. Les manoeuvres centristes – mais il y a, ne l’oublions pas, une  «périphérie» du Centre avec,  entre autres,  Hervé Morin – se sont accélérées en raison du dévissage de François Hollande dans les sondages et du sentiment de rejet qu’il suscite de plus en plus fortement. De quoi se remettre en mémoire une formule,  authentique  ou apocryphe, d’Edgar Faure: si les véritables hommes d’Etat ont parfois été impopulaires, ce n’est pas parce que l’on est impopulaire que l’on est un homme d’Etat. De mémoire  de politologue, je n’ai pas le souvenir d’un pareil délitement, y compris durant les «événements» de mai 1968 dont j’ai conservé quelques bribes de «Journal» à chaud. Pour revenir à la politique centriste et à ses illusions, elle ne peut se concevoir qu’en période faste, lorsque l’Etat redevient, peu ou prou, l’Etat providence,  que chacun se sent calmé parce que chacun a reçu sa part du PNB et en espère une plus grosse. Les historiens du présent quinquennat confirmeront sans doute que les deux tournants désastreux  pris par François Hollande et par sa majorité sont balisés comme à la peinture fluorescente par la loi sur le  mariage homosexuel et par les feuilles d’impôts de la présente année fiscale. Jamais comme ces fois-là le corps social n’a senti le coup de hache au milieu de son crâne et la morsure du fisc à chair vive.  Plus que quelques mois à attendre avant les résultats du labo électoral.. et quelques semaines désormais avant de savoir si la courbe du chômage s’est inversée, fût-ce d’un seul millième de millimètre. Tel est le «banco» inlassablement espéré du successeur de François Mitterrand.

1er novembre.

images-2L’insurrection en Algérie avait commencé aussi à la Toussaint, celle de 1954. Peu d’observateurs, à part les voyantes extralucides du Tribunal de l’Histoire, n’en ont  alors compris les véritables causes, ni qu’elle se transformerait en guerre, ni que cette guerre atroce se solderait par l’exode d’un million de personnes, un exode qui a décimé, à la lettre, la population d’Algérie des années 60. Qu’en est-il résulté? Les «européens», comme on les nommait, pour la plupart se sont intégrés magnifiquement dans la France des Trente Glorieuses et souvent ont ajouté à sa gloire dans tous les domaines de la vie économique, universitaire, scientifique et artistique. Les blessures de l’âme ont été pudiquement maquillées sous des couches épaisses de fard et sous des rires anesthésiques. Plus d’un demi-siècle s’est à présent écoulé. Lorsque la nostalgie est la plus forte et que s’accomplissent des voyages de «retour», ils sont tellement désenchantés, pour ne pas dire traumatiques, que l’on décide d’en rester là et de ne plus recommencer. Pour sa part, l’Algérie indépendante, placée sous le signe de l’arabisme et de l’islamisme, a traversé des drames innommables. Depuis l’hallucinante décennie 90, elle semble cuver l’horreur qui l’a submergée. Nul doute qu’elle cultive de forts sentiments patriotiques, surtout lorsque l’on touche à ses mythes fondateurs qui n’ont souvent de fondateurs que ce qu’en clament ses thuriféraires. Peu à peu les générations de l’exode s’en vont vers de plus vertes prairies. Faut-il croire que les traumatismes vécus s’éteindront? Un véritable principe de «sociologie des identités» serait à vérifier: ce qui, dans le cours d’une génération, se voulait idéologique, et donc relativement ouvert au débat, serait–il virulent, devient identitaire dans les génération suivantes et n’offre plus aucune prise à la parole, surtout lorsque le  Livre  saint  prend le relais et  coule du béton théologique sur les  maux  du siècle.

3 novembre.

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Lendemains de – première – Guerre mondiale dans les arts et lettres en France. Le livre de Kennett E. Silver «Vers le retour à l’ordre» permet de prendre la mesure des débats. Les épouvantes du cataclysme sont imputées à Picasso et aux cubistes qui ont détruit la forme, magnifiée par Ingres, et ont disloqué l’apparence humaine mieux que ne l’ont fait les canons de 75 et les  shrapnels! Il faut donc remettre de «l’ordre» et l’on confond l’ordre vivant avec la fin de l’anarchie, comme si le retour à la ligne prétendue droite et l’interdit de toute autre composition que symétrique n’était pas la pire des débâcles anarchisantes! L’art mondial ne n’est pas remis de ces diatribes qui s’exaspèreront dans l’après-seconde Guerre mondiale. Pour les uns, les «Otages» de Fautrier, représentent le summum d’un art de l’horreur, si l’on osait cette expression. Pour les autres, il s’agit  d’un gros pâté de peinture à l’huile, d’un morceau de cervelle desséché jeté dans la rigole du boucher, avalé puis dégurgité par d’impénitents ergoteurs. Ce que l’on appelle «art» n’est plus que provocation aux extrêmes: art minimaliste et «invisibiliste» (blanc sur blanc, encadré de blanc, collé sur un mur blanc) d’un côté, l’emballage du Pont neuf par Christo de l’autre, jusqu’à ce que Stockhausen déclare, dans un accès d’extase orgiaque, que la destruction en direct des deux tours du Trade World Center, le 11 septembre 2001, était sans doute  l’un des moments les plus sublimes de l’esthétique humaine et cosmique. Revient alors en mémoire la vision de ces trois ou quatre touristes en chapeau de paille, lavant leur aquarelle devant la mer plus bleue que bleue à Sidi Bou Saïd. L’art non pas naïf mais simplement natal.

RD

Bloc-Notes: Semaine du 21 Octobre

In BLOC NOTES on novembre 7, 2013 at 3:47

22 octobre.

130Avec l’approche des vacances de la Toussaint, l’affaire Léonarda semble faire long feu. Manuel Vals peut commencer à respirer car cette affaire comporte assurément deux volets. Le premier est relatif à l’émoi suscité par l’expulsion de la lycéenne d’origine kossovare. Une indignation compréhensible et honorable. Le pays des droits de l’Homme, présumé accueillant et doté d’un arbre de cocagne à chaque carrefour, ne peut devenir simultanément celui de l’expulsion d’un être sans défense. Si la France et le Kosovo constituent deux entités politiques distinctes, le peuple lycéen, lui, est universel, comparable à la «tunique sans  couture» de l’Evangile. A quoi il faut sans doute ajouter que, depuis le commencement de la crise à présent quadragénaire qui mine le beau pays de France et sape   les fondements de sa société, chacun est porté à s’identifier à quelque victime que ce soit. L’arc -réflexe devient irrépressible. Mais il est un autre versant: celui d’un certain «plan B» qui fait l’objet des conversations à mi-voix. De quoi s’agit-il? Jusqu’à présent l’échec du couple Hollande-Ayrault est patent et sans doute les deux consultations électorales de 2014 l’attesteront cruellement, sauf miracle. Il n’est pas impossible alors qu’au delà de tout amalgame juridique une débâcle aux municipales et aux européennes produise l’effet pour le président de la République d’un quasi «impeachment» – sauf que la constitution de la Veme République, autre «boite à outils», et moins obsolète que celle  évoquée  lors d’une  émission télévisée calamiteuse – met à sa  dispositions des armes légales non encore utilisées. Dans ce cas, il faut se souvenir que le PS depuis Mitterrand est devenu un parti d’élus de toutes sortes, d’élus professionnels qui doivent à cet égard songer à leur avenir, pour ne pas dire à leur emploi. Il est donc compréhensible qu’ils se montrent soucieux d’un avenir que le présent ne semble pas particulièrement porter en son sein.  D’où le second fer au feu. Mais tout le PS ne s’identifie pas à Manuel Vals et  en prévision soit de 2017 soit d’une échéance encore plus accourcie il vaut mieux se débarrasser d’un compétiteur dangereux dont la cote monte dans l’exacte mesure où celle de François Hollande s’effondre. Ce qui contraint le ministre de l’Intérieur, aux cravates impeccablement coupées, d’une part à faire preuve de sa loyauté vis à vis du président de la République dans le pétrin, mais d’autre part à buriner pour toute fin utile son profil présidentiel. Pendant que Ségolène s’affiche glamoureusement  en   pasionaria de la République, lui expulse de la main droite et console de la main gauche. Un vrai pianiste de la haute politique …

23 octobre.

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Bientôt trois ans que le printemps arabe a démarré en Tunisie. Qui aurait pu prédire à ce moment qu’après le «dégagement» de Ben Ali, l’armée tunisienne en serait à pourchasser des djihadistes sur son propre territoire; que l’islamisme y rendrait la vie dure aux démocrates, et surtout que le tourisme, cette forme de plébiscite international en lunettes de soleil, serait en basse berne? Au commencement de ce mouvement, initialement irrépressible, l’on a pu dire, n’en sachant pas les issues, que la pire des politiques serait bien la politique du pire et qu’il fallait – au sens du devoir kantien – espérer que la Tunisie, puis l’Egypte, et d’autres pays sous dictature militaire, s’en sortent rapidement. Ce n’est pas déjuger ce souhait que de reconnaître qu’il est loin, bien  loin d’avoir été réalisé. Les «masses» arabo-musulmans ont échangé la main de fer contre le livre Saint et les mafias d’Etat pour les micros-mafias. Au temps de la mondialisation et de l’information en temps réel, les révolutions, ou ce qui en tient lieu,  ne sont plus ce qu’elles étaient. Si les réseaux sociaux ont pu mobiliser en moins de temps qu’ils n’en faut pour le dire des foules incandescentes, avenue Bourguiba ou sur la place Tahrir, c’est par ces mêmes réseaux que l’inquiétude se propage et que la défiance  dans l’économie de ces  pays devient dévastatrice; l’une des raisons pour lesquelles les combats en Syrie sont tellement féroces et indécidables. Il y a quelques semaines le tyran Moubarak était extrait de sa cellule pour comparaître devant les juges du régime Morsi. A présent, c’est Morsi  en personne qui est extrait de la sienne pour comparaître devant les juges du général El Sissi. Tournez manèges! Tournez méninges! Pendant ce temps, John Kerry et Barack Obama qui ne comprennent rien à rien ressemblent à deux aveugles engagés dans une partie de golf, avec sur le green des trous plus larges et plus profonds que des précipices.

27 octobre. 

images-6«L’homme des vallées perdues» de George Stevens ou à la recherche du temps perdu cinématographique! En revoyant ce western de 1953, à classer parmi les 10 plus légendaires du cinéma américain, je me retrouve au cinéma Cirta de Constantine que ces années là, Henri Draï, dirigeait et dont il assurait avec passion et discernement la programmation. Dans la salle, je me plaçais toujours au même endroit: au balcon-côté droit, le plus proche possible de l’écran. C’est sans doute pourquoi je saurais décrire jusque dans le détail la coiffure d’Alan Ladd, avec ses  ondulations aurifères, et sa manière de boxer; le front buté de Van Heflin, le regard éperdu de Jean  Arthur, luttant contre un amour naissant mais interdit, et surtout le visage de  Brandon de Wilde dans le rôle de Joey Starret qui avait mon âge d’alors:11 ans. Pour les spécialistes du western, la scène la plus mémorable du film  est la scène finale, lorsque le gosse aux cheveux platine clame éperdument le nom de son héros: Shane que l’écho lui renvoie tandis qu’Alan Ladd, à nouveau solitaire, s’en  va vers son destin  et s’amenuise à l’horizon. Ce n’est pas celle qui s’est imprimée dans ma mémoire cinématographique. Celle que j’attends, en revoyant ce film, dans cette vallée violente, couronnée de montagnes enneigées, est celle des chevaux qui s’affolent, l’oeil fou, qui ruent et se cabrent  sauvagement pendant qu’Alan Ladd et Van Heflin se battent, corps à corps, le premier tentant d’empêcher son ami de s’exposer au feu du tueur sombre, de Jack Palance, dont le visage semble avoir été taillé au couteau de boucher. Comme si cette bagarre dépassait largement ses protagonistes, qu’elle engendrait un trouble cosmique… Pourtant, il faut prendre garde à ne pas revoir trop souvent ces films dans lesquels notre enfance s’est lovée. Les souvenirs les plus précieux sont comme les allumettes: on ne peut les allumer deux fois.

Raphaël Draï

«LA COMMUNAUTE» PATRIMOINE COMMUN DES JUIFS DE FRANCE – Article Actu J 6 Novembre

In ActuJ, ARTICLES on novembre 7, 2013 at 1:57

Si l’on en juge par les premiers débats publics et par  la plupart des professions de foi « mailées », la campagne pour les élections à l’ACIP du 24 novembre prochain ne se présente pas sous les meilleurs auspices. Pendant un temps l’on avait espéré, à la suite de la tempête du printemps dernier, que chacun aurait procédé à son examen de conscience, conçu un programme digne de ce nom  qui touche un cercle plus large que les quelque 3000 votants habituels, banni les excès de langage  et les imputations ad hominem. Jusqu’aujourd’hui, ce qui s’entend va plutôt en sens contraire avec ces deux risques: effriter encore plus le capital moral de la communauté juive; donner le sentiment que de pareilles passions, couvertes par l’invocation au bien commun, ne sont pas dissociables d’intérêts dont nul ne veut démordre. Dans ces conditions, comment s’étonner que de nombreux hommes et femmes juives de grande qualité et de réelle compétence s’éloignent de cette zone, pour ne pas dire qu’ils la fuient, et qu’ils peinent à se reconnaître dans ceux et celles qui prétendent les représenter? Est-il trop tard pour rappeler un certain nombre de principes, moins évidents qu’il n’y paraît?  En premier lieu, la communauté juive de France est une réalité humaine multiple, dotée d’une histoire  qui ne commence pas avec les candidats et candidates à ces consultations électorales. Il y avait des Juifs et des boucheries «cachère»  à Lyon avant même que le christianisme n’y soit prêché. Cette histoire multiséculaire, avec ces moments de clarté et ses périodes enténébrées, est le premier élément de ce patrimoine moral commun à préserver. Il faut savoir ne pas le ternir. Ensuite, la communauté juive de France a été le pays où de grands noms, que leur judaïsme fût assumé ou non, observant  ou non, se sont illustrés, dans tous les domaines, à commencer par celui de la pensée et de la recherche, de Durkheim à Levinas, de Lévi-Strauss à Léon Askenazi, de René Cassin à Simone Veil, de Claude Cohen-Tannoudji à Serge Haroche. Que penseraient-ils devant ces salves de formules assassines ou injurieuses, ces bombages de torse et mises en scène de soi, devant ce concours de course à l’échalote  qui opposent parfois des personnalités qui ont fait partie de la même équipe, au point de déjuger leurs qualités individuelles? Depuis plusieurs décennies, la communauté juive de France est en bute à une désinformation malveillante, à des parti-pris médiatiques infatigables. Faut-il  les mimer et donner le sentiment qu’ils sont anodins comparés à ce qui se profère «intra-muros»? «A quoi bon se défendre contre les missile ennemis si nous faisons exploser nos propres centrales à l’intérieur de nos frontières?» demandait Gorbatchev après Tchernobyl. Jusqu’à quand sévira le décalage entre valeurs affichées et conduites réelles? D’une part, Lord Jonathan Sachs, grand rabbin orthodoxe de Grande- Bretagne, rappelle que dans l’éthique juive parler  et écouter sont deux verbes à connotation théologique intense, d’autre part, entre adversaires à ces élections, le langage  top souvent employé est celui du mépris mutuel, de la revanche féroce, du «pousse- toi que je m’y mette», comme si le «mal-d’importance» l’emportait sur l’abnégation et sur le respect du fameux Autre dont tous les colloques de pensée juive ont fait leur emblème?  Il ne sert à rien de commémorer d’un côté l’accès à la citoyenneté des Juifs de France, sans parler du décret Crémieux, de l’autre surenchérir sur la démocratie communautaire et récuser non sans opportunisme le «pouvoir personnel», et par ailleurs se battre comme des chiffonniers ne le feraient pas. Cette inconséquence provoque une dangereuse cassure  dans la représentation collective de la communauté juive car rien de ce qui se passe «intra- muros» ne s’y limite. Tout est perçu à l’extérieur et provoque en retour dérision, irrespect et déconsidération. La communauté juive de France est un patrimoine commun, un bien collectif, diraient les économistes, à l’instar de l’oxygène ou de l’eau potable. Elle ne peut et ne doit faire l’objet d’aucune tentative de captation ou d’appropriation privative. Il est des batailles qui ne laissent que des perdants dans des paysages dévastés. On ne le répètera jamais assez: au lieu que les uns et les autres se préoccupent obsessionnellement de leur pauvre «image», ils devraient se soucier de ce qu’en écriront les futurs historiens du judaïsme français. Aucun besoin d’être Michelet ou Braudel pour se douter que ceux-ci auront la main lourde. Faut-il alors désespérer d’un ressaisissement commun?

Raphaël Draï

PARACHA VAYETSE

In RELIGION on novembre 7, 2013 at 10:39

7.Vayétsé(Gn, et sq)

Peut on se fuir soi même? La terre ne serait pas si large! Et pourtant c’est bien ce conseil que Rebecca a donné au malheureux Jacob, confronté à la haine de son frère après qu’Esaü s’était délesté auprès de lui de son droit d’aînesse et après que ce frère, prenant ses apparences,  avait  obtenu  par cette dissimulation la bénédiction paternelle Jacob se dirige donc vers le lieu-dit H’aran, lequel en hébreu ne comporte que des connotations négatives (ih’our signifie retard, h’or désigne le trou) mais au moins une indication positive puisque dans cette même langue ah’er désigne autrui, l’Autre, sur la voie de devenir le prochain: réâ.

Un grand esprit en fuite finit par se cogner à son contraire, à retrouver sa droite voie initiale. Sur ce chemin inversif, Jacob, la nuit venue se heurte (vayphgâ) en effet à l’on ne sait  trop qui ou quoi… Il s’endort, et de cette nuit s’engendre l’un des rêves les plus considérables jamais advenus à la conscience humaine et qui authentifie son désir véritable. Jacob rêve d’une échelle, d’un soulam, qui relie d’un seul tenant la terre et le ciel, comme si jusqu’à présent, et au moins dans son esprit, ils avaient été disjoints. Et cette échelle y est solidement maintenue, au sens là encore juridique et moral, puisque le verbe qui en rend compte: MouTsB(V) se trouve dans tsava, l’organisation cohérente, et dans mitsva, l’obligation  de faire ou de ne pas faire qui met en oeuvre le choix de la vie.

Le long de cette échelle-image de la mesure et de la gradation, l’une et l’autre ascensionnelles-montent et descendent des créatures divines, images de l’humain lorsqu’il consent à ne pas se réduire à son substrat matériel. L’«insight», la prise de conscience devient illuminatrice. Jacob comprend que ce lieu n’est rien de moins que « la porte des cieux » (chaâr hachamaïm) et que désormais, quoi qu’il fasse, son cheminement reliera, lui aussi et à son tour, le monde d’en-haut et le monde d’en-bas. Ce ne sera pas une mince affaire et comme le Créateur renouvelle avec lui, en cette vision programmatique, son Alliance, Jacob s’autorise à lui demander un viatique: de quoi manger et se vêtir. Ce viatique ne sera pas sans contre-partie puisque Jacob s’engage à restituer au Donateur un dixième – origine de la dîme –  de ce que la grâce divine aura bien voulu lui accorder.

Jusqu’à présent Jacob était doté d’un droit d’aînesse spirituelle et d’une bénédiction paternelle « théoriques ». Désormais il doit les mettre en pratique, et cela dans un milieu dont le moins que l’on puisse dire et qu’il ne lui sera pas favorable puisqu’il s’agit du clan de Laban, son oncle, à la réputation  sulfureuse. Le frère de Rébecca  professe l’escroquerie comme d’autres l’honnêteté. Aussitôt arrivé sur les terres de l’oncle pervers, Jacob s’éprend  d’une de ses filles, la plus jeune, nommée Rachel. Par cette seule révélation, ce ne sont pas les cieux et la terre qui se conjoignent mais toutes les parties de son être. Cette femme sera sa femme, l’élue. Il en fait la demande à son oncle, s’offrant à le servir pas moins de sept années, de sorte que Laban en récupère un profit considérable. Celui-semble y consentir. Il a d’autres plans en tête.

Jacob le réalisera lorsque, grugé à son tour, dans le lit nuptial il découvrira non pas Rachel mais sa sœur aînée Léa, bien moins belle à ses yeux et correspondant moins aux aspirations de son âme. Un psychanalyste ferait alors observer que le récit biblique opère d’étrange manière. Si Jacob s’est retrouvé retrouve en ces lieux,  à l’hospitalité douteuse, c’est parce qu’il fuit son aîné «biologique»: Esaü. Or, sur la couche nuptiale, c’est bien la première née des deux sœurs dont il consomme, sans le savoir, la nubilité.

Qu’à cela ne tienne: le désir fait loi surtout lorsqu’il prend le visage d’un amour sans pareil. Jacob ne rebute pas les raisons de son oncle et beau-père – et  ici commence un entrelacs parental sans précédent, un écheveau appelé à devenir de plus en plus complexe, constitué de quatre épouses, mères de douze fils et d’une fille – mais il ne se désiste pas de son élection première. Il travaillera pour Laban, encore et encore, jusqu’au moment où Rachel et lui enfin s’uniront. Ce qui ajoute à la difficulté de la situation puisque si Léa est féconde Rachel s’avère stérile. La jalousie fraternelle qui avait incité Jacob à fuir la maison de ses père et mère le rejoint sous la forme de cette compétition entre deux sœurs. Rachel, la sur-aimée, se trouve au bord du désespoir: elle enjoint à Jacob de lui donner une postérité, autrement la mort vaut mieux. Mais Jacob, ayant à l’esprit la vision de l’échelle, lui répond qu’il ne se prend pas pour Dieu. Un enfant lui adviendra: lorsque le Créateur l’aura voulu. Cependant, excédé par les exactions et les filouteries de Laban, Jacob qui a appris non seulement à les déjouer mais en les tourner à son avantage, réalise qu’il est temps de partir. Le trop long voisinage de gredins fieffés est contagieux! Laban n’entend pas en rester là. Il  poursuit le fuyard et le rejoint, avec toute sa famille et ses biens, en le menaçant d’un mauvais sort. Jacob, aidé de Rachel et du conseil divin,  l’en dissuade. Il passe avec Laban  un pacte de non-agression qui se scellera même par une bénédiction dont nul n’est dupe.

A ce moment l’on dirait, reprenant la vision de départ, que Jacob se retrouve douloureusement au bas de l’échelle prophétique. Ce n’est pas sûr: sur ses nouveaux chemins un nouveau heurt se produit du fait d’envoyés célestes (vayphgéôu bo malakhéi Elohim). Au heurt du début de la paracha correspond celui qui la conclut. Et Jacob comprend que son difficultueux chemin terrestre est la projection d’un tout autre chemin; que l’endroit où il se tient est le «camp de Dieu». Il nommera ce lieu: Mah’anaïm, au pluriel, pour  mettre en évidence sa bipolarité au regard du monde terrestre, sur lequel il chemine avec tous les siens, et du monde céleste dont il ne doit pas détourner son regard.

Esaü le guette …

Raphaël Draï zal, 7 Nov 2013