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Bloc-Notes: semaine du 18 mai

In BLOC NOTES, SUJETS D'ACTUALITE on mai 29, 2014 at 12:50

20 mai.

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Pendant que les sondages confirment la première place du FN dimanche aux élections européennes, plutôt que de serrer les rangs l’UMP se dirige droit vers l’iceberg du Titanic. Une sombre affaire de factures obliques est mise peu à peu sur le dos de François Copé, avec une tête chercheuse du côté de Nicolas Sarkozy. Zola écrit dans une de ses «Lettres parisiennes» que la haine est chose abominable en politique. Pas seulement en politique mais dans ce domaine erratique elle s’exempte de toutes les inhibitions qui peuvent la retenir dans la vie privée, lorsque c’est possible. Depuis la défaite de 2012, François Fillon s’est décrété à sa manière un destin national – tous les gaullistes se prennent pour de Gaulle ressuscité -, ce qui impliquait la prise de contrôle de l’UMP. François Copé, adonné à la même ambition, s’est mis en travers et a cru qu’il l’avait emporté, avec la route grande ouverte pour 2017 compte-tenu des premiers échecs de la présidence Hollande. Aussitôt, l’on s’en souvient, la guerre interne s’est déclarée avec une violence inouïe, au point que l’on s’interroge sur les intérêts et les affects véritablement en cause dans ces sortes de confrontations à mort. Après les chantages à la scission, des replâtrages ont été bâclés, chacun essayant de gagner du temps et se mettre en meilleure position de tir pour la prochaine bataille. Et si François Copé, trop pressé, ne manquait pas une occasion de s’exhiber et de jouer le président en titre de la formation « gaulliste », le François adverse se contentait de déclarations minimalistes et le sapait sans cesse. Nul ne l’a entendu s’exprimer après les municipales. Son concurrent mué en ennemi semblait y tenir le beau rôle. Mais l’affaire dite Bygmalion prenait corps, avec ses relents de fausses factures, de caisse noire, de double billetterie. Et l’ensemble était imputé au maire de Meaux, de plus en plus les deux pieds dans la glu. Bygmalion ou Big millions? Les sommes en cause paraissent exorbitantes au regard de l’indemnité d’un chômeur lorsqu’il y a encore droit! L’UMP passait pour un des principaux partis politiques de la Vème République. Elle est en passe de se transformer en abattoir pour faux-frères ennemis. On ne sait si ceux qui la dirigent sont conscients de l’impact psychique produit par ces fratricides sur ce qu’il faut bien appeler la conscience collective; à quel point celle-ci est affectée par le dégoût et par la désespérance. La Vème République se meurt et ce n’est pas de sa plus belle mort. Elle prend de plus en plus les traits de la IVème agonisante lorsque les partis qui la disloquaient se livraient déjà une guerre sans merci, et qu’à l’intérieur de ces partis eux mêmes les éliminations politiques palliaient de plus en plus difficilement les éliminations physiques. Bel exemple pour les « djihadistes » des cités sensibles qui n’en perdent pas une miette.

24 mai.

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Bruxelles. Un beau quartier. Le Musée juif. Des touristes. Un homme entre et tire sur eux comme sur des lapins. Quatre morts. Pourquoi? Parce que c’était eux. Des Juifs, ou présumés Juifs, eussent-ils été « laïcs » et visitant un lieu non moins juif certes mais ouvert le jour du chabbat. Deux des victimes sont de nationalité israélienne, ce qui signifie qu’à l’instar de leurs concitoyens un « contrat » global pèse sur leur existence, qu’ils sont éliminables à vue par quiconque considère leur existence sur terre comme un avatar de la causalité diabolique. Et que dire du tueur, toujours en fuite? Il doit se dépeindre en combattant de la liberté. Un justicier décidé à rétablir l’équilibre de la terreur qui selon lui sévit sur les habitants de Gaza ou de Ramallah. Ce qui l’autorise à s’ériger en juge et en bourreau, en exécuteur d’une sentence sortie de son cerveau glacial et chaotique. Pendant ce temps, le pape François visite la Terre Sainte et les militants anti-israéliens qui le pistent tentent d’accoler son image à celle du mur de séparation, substituant ce que ce mur représente à ce que symbolise le Mur occidental du Temple de Jérusalem. Toujours « la stratégie de la souillure » parce qu’elle colle à l’idée multiséculaire des Juifs, impurs et damnés plus que Caïn ne l’a jamais été. A des milliers de kilomètres, devant la synagogue de Créteil, deux jeunes juifs religieux, pour les mêmes mobiles pavloviens, se font agresser à coup de poing américain et rouer de coups. Ces formes d’aveuglement finissent par se payer très cher. Après la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012, on prédisait que la vie politique française se polariserait violemment entre Marine le Pen à l’extrême droite et Jean-Luc Mélenchon à l’extrême gauche. Il se pourrait que cette polarisation se déplace, qu’elle oppose bientôt le FN d’un côté et les salafistes de l’autre, ceux qui rêvent de tirer à vue dans les galeries du Louvre sur les nus de Titien ou de Courbet.

25 mai.

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« Heidegger et son temps » de Rüdiger Safranski. Martin Heidegger passe pour l’un des plus grands philosophes du XXème siècle. Auteur de 60 ouvrages mais en vérité d’un seul livre: « L’Être et le Temps » on lui fait honte de son accès d’ivresse nationale-socialiste lorsqu’il a cru qu’Hitler avait lu ce livre plume en main. Comment un penseur de cette envergure supposée pouvait-il imaginer que la révélation de l’Être allait commuer dans la découverte de son inverse absolu, celui des camps de la mort? L’exercice de la pensée la plus élevée n’a jamais remplacé l’exigence d’un caractère charpenté et ils ne manquent pas ces penseurs dont les vies démentent, hélas, les vocalises cogitatives. Demeure aussi l’énigme de l’« amour » improbable entre l’auteur du décrié « Discours du Rectorat » de 1933 et Hannah Arendt, la juive allemande qui ne s’en est jamais désisté – ou libéré. Amour heideggerien, si ces deux termes pouvaient le moins du monde s’associer: l’exaltation de l’Être, d’un côté, de l’autre le choix d’une maison sacralisée dans un lieu nommé Todtnauberg. En allemand, Todt veut dire : mort. On peut comprendre pourquoi le grand homme remis en selle par une partie de l’(in) intelligenzia française d’après-guerre en mal d’adoration ne s’est jamais réellement frotté à Freud. La psychopathologie et la métapsychologie ne se dénient pas mutuellement : elles se complètent.

LE SENS DES MITSVOT: Paracha Nasso

In RELIGION on mai 29, 2014 at 12:26

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«Ce fut au jour où Moïse eut terminé de dresser le Tabernacle qu’il l’oignit (vaymchah’otho), le sanctifia (vaykadech otho) ainsi que tous ses ustensiles, et l’Autel ainsi que tous ses ustensiles, et qu’il les oignit et les sanctifia (vaymchah’em vaykadech otham)»   (Nb, 7, 1). Traduction Artscroll.

L’onction est l’un des liturgies les plus énigmatiques de tout le récit biblique et même de toute la conception juive de l’Histoire et du salut divin puisque le mot Messie n’est rien d’autre que la traduction du mot hébreu Machiah, qui signifie: Oint. Mais pourquoi fallait-il que le Tabernacle fût oint à son tour, ainsi que les éléments entrant dans son édification, avec les instruments destinés à son usage? Et pourquoi fallait-il, également, que les vêtements du Cohen satisfassent à cette liturgie, tandis que l’huile d’onction devait au surplus couler le long de sa barbe? Rituels dont le sens s’est obscurci? Pratiques liées à des formes d’être et de pensée qui ne sont plus actuelles et dont nous ne recueillons que des traces sans mémoire vérifiable? Il est possible de le comprendre autrement et, une fois n’est pas coutume, l’on suivra à cet effet un commentaire du Zohar en tant qu’il éclaire, c’est le cas de le dire, cet ensemble d’interrogations.

Par quoi commence le processus de la Création, de la Bériah? Par une initiative du Créateur, certes, mais qu’étaye aussitôt une invite: «Soit: Lumière (Yehi Or)». Et sans délai, ni réticence, ni réserve, la Lumière, ainsi nommée défère à cette invite: «Et la Lumière advint (Vayehi Or) (Gn, 1, 3). Le propre de la Lumière est sa ductilité, le fait qu’elle ne présente aucune résistance, qu’elle transmette aussitôt que reçue l’expression de la dilection divine pour que les cieux puis la terre puis tout ce qu’ils contiennent potentiellement adviennent à leur tour.

Selon une autre assertion du Zohar, explicitée par toute l’exégèse des mékoubbalim, à l’origine, lorsque l’Humain fut créé, il le fut telle une entité intégralement spirituelle: entièrement lumière. Le corps matériel n’apparaîtra, précisément avec son opacité et ses résistances, qu’à la suite de la transgression première commise au Gan Eden. Une régression qui n’est pourtant pas présentée comme irrémédiable. Toutes les mesures qui s’ensuivent sont destinées à retrouver l’état de spiritualité prévalant avant la dite transgression, non pour nier qu’elle se soit produite mais pour affirmer que rien de fatal n’affecte définitivement la Création en général et celle de l’Humain en particulier. Il convient donc, pour y parvenir, que l’Humain se replace constamment et consciemment sous le signe du Or, de ce qui permet à la Création d’apparaître, d’être discernée, de faire foi de son existence. Affirmation qui fait aussitôt surgir une contradiction: comment concilier le corps humain, tel qu’il est devenu, ou tout autre élément matériel, avec la lumière tellement immatérielle que le Psalmiste affirmera au regard de l’Eternel: «C’est dans Ta lumière que la lumière se voit»? Ne suppose t-on pas le problème résolu? C’est en ce point précis que l’onction trouve son plein sens.

On le sait, elle ne peut se pratiquer qu’avec de l’huile. Tout autre liquide, le vin le plus rare, n’y servirait à rien. Pourquoi l’huile, en hébreu CheMeN? Pour deux raisons principales. La première est étymologique. Ce mot peut être lu Che-MiN. MiN désigne l’origine, la provenance, le raccord d’un effet et de sa cause, d’une réalité et de sa source. La symbolique de l’huile récuse l’idée selon laquelle l’être, pour reprendre une phraséologie de tonalité philosophique, serait «jeté-là», à charge pour lui de se retrouver, pour autant qu’il en ait les moyens. Ainsi, la symbolique de l’huile est celle de la Présence divine et d’une Création douée de généalogie (Gn, 2, 4).

L’autre raison tient à l’une des particularités du Chemen. Toute matière qu’elle imbibe est susceptible, une fois allumée, de produire de la lumière, et de la lumière qui dure. On comprend mieux à présent la signification de l’onction: d’une part affirmer la prégnance de la Présence divine, car au contraire de l’eau l’huile ne s’évapore pas, et d’autre part, rappeler la vocation de l’entité humaine à sa prime spiritualité, à sa luminosité initiale, d’où la nécessité d’oindre tous les éléments mentionnés dans les versets précités.

Ce qui conduit à cette observation complémentaire. Par elle même, l’onction ne suffit pas. Elle doit être suivie et parachevée par une sanctification, laquelle atteste de l’adéquation entre la dilection divine et les démarches humaines. Cette adéquation n’est pas donnée d’emblée. D’où le passage de la Michna, lu à la prière de Arvit de chabbat et qui commence par «Bémah madlikim»? «Par quoi pouvons nous allumer?» et qui décline à la fois les sortes d’huile et les qualités de mèches compatibles ou non avec la sanctification chabbatique.

Ce qui apparaîtra avec plus de netteté encore lorsqu’on aura rappelé qu’en hébreu, hapétil, la mèche, est formé des mêmes lettres que le mot tep(h)ila: la prière, celle qui raccorde la lumière de chaque âme à celle du Créateur, de sorte que toute conduite adéquate à la Création, que chaque mitsva, devienne à son tour une onction, celle de la matière à laquelle elle se rapporte, selon cette autre affirmation du Psalmiste: «Car la mitsva est veilleuse (ner), et la Thora, lumière(Or)».

En ce sens, la mèche de la veilleuse, imbibée d’huile pure, capable de nourrir durablement une lumière vitale, devient l’équivalent de l’âme humaine lorsqu’elle s’alimente à la Lumière où s’alimentent toutes les autres lumières, intellectuelles ou physiques.

R.D.

LA NOUVELLE LOTERIE JUIVE – Radio J – 26 Mai 2014

In CHRONIQUES RADIO, SUJETS D'ACTUALITE on mai 26, 2014 at 3:48

Pour nous exprimer avec modération mais avec lucidité, l’on dira que ce week-end du 25 mai 2014 aura vu se restreindre encore plus les marges existentielles de la communauté juive de France, non seulement en raison de la victoire électorale du FN mais aussi à cause de la tuerie de Bruxelles et de l’agression de Créteil.

La victoire du FN aux élections européennes ne saurait être minimisée. Le premier Ministre en personne l’a qualifiée de séisme politique. Elle signifie que le régime politique français mute gravement, et qu’il mute parce que la société française connaît elle aussi des mutations aveugles et régressives que l’Etat ne peut plus accompagner, ni réguler. Aussi bien le score de l’UMP que celui du PS révèlent que deux des composantes idéologiques de la culture politique française: le gaullisme et le socialisme sont en voie d’effacement. Quelque chose d’autre prend leur place dont rien n’assure qu’elle sera mieux remplie. La victoire du FN était prévisible, annoncée. Point besoin d’ergoter: elle résulte autant de l’habileté politicienne de ses nouveaux dirigeants que du discrédit dans lequel ont sombré les deux partis dits de gouvernement dans lesquels l’addiction au pouvoir, les scandales, les échecs, le verbiage, nourrissent la chronique quasiment quotidienne. Le grand philosophe anglais Thomas Hobbes nous en a avertis depuis longtemps: le Léviathan surgit surtout dans les époques de décomposition. Nous y sommes. Tout souligne, au train où vont les choses que, sauf miracle, la Vème République fondée en 1958 s’effondre. Voilà pour les Juifs en tant que citoyens.

Pour les Juifs en tant que Juifs, si l’on peut ainsi s’exprimer, s’ajoutent, comme on l’a dit, d’abord la tuerie de Bruxelles. En Europe il est donc possible de tirer à vue au fusil sur des Juifs en visite dans un musée pour la seule raison qu’ils le sont et qu’ils suscitent une haine dont même la psychiatrie de guerre ne saurait rendre compte. Et ensuite l’agression de deux jeunes religieux à Créteil, dans le même contexte psychique.

Il apparaît alors avec une netteté de cristal que la communauté juive de France se trouve à la croisée des chemins. Il lui est possible de s’accommoder de cet état de fait, de se contenter d’un judaïsme de plus en plus couleur-muraille, un judaïsme de survie pour ne pas dire d’agonie, couvrant la kippa par la casquette et la casquette bientôt par un casque métallique. Elle peut choisir une autre voie, à part celle de l’expatriation aux Etats Unis ou en Australie, une voie compatible avec ses valeurs: celle qui la dirige vers l’Etat d’Israël, avec les problèmes mais aussi avec les solutions des citoyens de ce pays.

Qui pourrait lui en faire grief lorsqu’il y va de la vie de ses membres, quotidiennement jouée à la loterie de cette haine sans merci?

Désormais la décision appartient à chacun et à chacune, en pleine responsabilité vis à vis de soi et au regard des générations à venir.

                                             Raphaël Draï, Radio J, zal, le 26 mai 2014.

VERS UN EFFONDREMENT DE LA Vème REPUBLIQUE ?

In ARTICLES, SCIENCE POLITIQUE ET DROIT, SUJETS D'ACTUALITE on mai 25, 2014 at 9:51

VERS UN EFFONDREMENT DE LA Vème REPUBLIQUE ?.

LE SENS DES MITSVOT: BAMIDBAR

In RELIGION on mai 21, 2014 at 10:28

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«L’Eternel parla ainsi à Moïse et à Aharon: N’exposez point la branche des familles issues de Kehat à disparaître du milieu des Lévites; mais agissez ainsi à leur égard afin qu’ils vivent au lieu de mourir, lorsqu’ils s’approcheront des saintetés éminentes (kodech hakodachim): Aharon et ses fils viendront et les commettront chacun à sa tâche, à ce qu’il doit porter, de peur qu’ils n’entrent pour regarder, fût ce un instant (kebalâ), les choses saintes et qu’ils ne meurent» (Nb, 4, 17 et sq);

Ces prescriptions concluent la paracha Bamidbar qui inaugure le 4ème livre du Pentateuque. Une fois de plus la tentation est grande de les réduire à des considérations ethnologiques ou ethno-psychiatriques, à la peur du Totem et l’horreur du Tabou que l’on ne saurait ni toucher ni regarder en face.

Il n’est pourtant pas sûr que cette réduction soit véritablement pertinente. De quoi est–il question? Les livres de L’Exode puis du Lévitique ont décrit le modèle de civilisation hébraïque, son état de droit, son économie particulière et son éthique des conduites. Le Livre des Nombres s’engage à présent dans la description de sa projection et de son déplacement dans l’espace, sachant que l’espace terrestre est translation de l’espace céleste. En ce sens l’organisation des Bnei Israël lors de la Traversée du désert est homologue à celle des Créatures célestes lors du Service divin. Il faut que les responsables d’une telle organisation, une fois comprises ses finalités, en assument les contraintes. Car il y va de la Présence divine au sein du peuple, et cela dans ce lieu, dans ce topos singulier, dans ce makom, nommé Saint des Saints: le Kodech Hakodachim.

On aura observé le redoublement de terme qui marque cette formule. Elle n’est jamais usitée s’agissant d’aucun des Bnei Israël, pas même pour Moïse ou pour Aharon. Comme on l’a vu, la paracha Kedochim enjoint uniment: «Saints serez vous (Kedochim tiyhou)». Il faut donc veiller à assurer l’adéquation entre la Présence divine, sainte «au carré», si l’on pouvait ainsi s’exprimer, à la présence humaine, sanctifiée dans son ordre propre. Pour avoir méconnu la nécessité de cette adéquation, Nadav et Abihou, comme le rappelle la présente paracha, ont perdu la vie.

L’incommensurable de la Présence divine ne peut se cantonner à la finitude de l’existence humaine, sans quoi cette finitude elle même s’abrégerait mortellement. Il faut donc assurer l’ajustement de ces deux présences, ce qui n’est possible que pour Aharon et ses fils survivants qui seuls en ont le potentiel en cette phase de l’Histoite.

La Présence divine, comme on l’a vu, c’est dans le Sanctuaire, dans le Mikdach, qu’elle est accueillie. Toutefois, il faut se garder de confondre ce Sanctuaire mobile, cinétique, et celui qui se trouvera au Temple de Jérusalem. Le Sanctuaire dont il est ici question est celui d’un peuple qui n’est pas encore à demeure, qui doit se mouvoir et se déplacer selon l’invite divine. Ce qui requiert qu’à chacune de ces mises et remises en route, le Mikdach soit démonté puis remonté. Par suite, il faut prendre garde à ce que le désassemblage puis le réassemblage de ses éléments constitutifs ne lui fassent perdre pendant le temps qu’ils durent leur configuration plénière. Au contraire. Chaque fois, il faudra retrouver l’état d’esprit et les gestes de Moïse tels qu’ils sont décrits dans les parachiot conclusives de L’Exode, lors du tout premier assemblage des éléments du Michkane. Aussi faut–il se prémunir contre la tentation selon laquelle, surtout une fois démonté, le Sanctuaire ne serait plus qu’un faix à transporter et qui aurait perdu ses caractéristiques initiales, que quiconque pourrait s‘en approcher, voire y porter la main, d’autant que la branche des Kehatites se trouve vouée à ce transport.

D’où la recommandation drastique rappelée à Moïse et à Aharon et dont la traduction précédente ne permet pas de saisir la gravité. Si les transporteurs du Sanctuaire s’avisaient d’y porter le regard comme ils y auraient porté la main, directement – et l’on retrouve la gestuelle transgressive du premier couple au Gan Eden – l’issue serait fatale. Ils se trouveraient absorbés, littéralement engloutis (kebalâ) par l’incommensurable de la Présence divine. Aussi les cohanim devront–ils veiller ne pas exposer les Kéhatites à un tel danger, engendré par la proximité même avec cette Présence. Ils devront les assister dans cette tâche, assurer par leur propre et éminente sanctification l’accommodation progressive des deux présences l’une à l’autre, avant la remise en mouvement du peuple.

Ce qui présuppose assurément que l’on soit convaincu de l’effectivité de ces deux présences-là par la prise en compte du principe de réalité qui les régit, chacune pour sa part et les deux conjointement. Autrement, le déni qui se manifesterait par imprudence, par légèreté d’esprit ou par inconséquence mènerait à des issues rappelées avec l’exemple de Nadav et Avihou.

Aucun océan ne saurait être contenu dans une jarre. La Présence divine excède tout regard humain, serait–il celui du plus grand des prophètes. Au Buisson ardent, Moïse l’avait déjà compris qui s’était, aussitôt perçu l’appel divin, couvert le visage. Comme l’expliqueront les mékkoubalim, la lumière concrète, optique, le or gachmi, est elle-même obscure comparée à la lumière de l’esprit, au or sikhli.

                                                                   R. D.

Bloc-Notes: Semaine du 12 Mai 2014

In BLOC NOTES, SUJETS D'ACTUALITE on mai 20, 2014 at 2:27

12 mai.

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François Hollande s’attend à une nouvelle gifle électorale pour les Européennes, bien plus cinglante que pour les dernières municipales. Nombre de sondages placent le PS en troisième position, derrière l’UMP et surtout le FN. Quoique ses dirigeants en laissent paraître, l’UMP de son côté se lézarde tandis que l’UDI attire ses déçus meurtris ou ses ambitieux aux dents longues. Pendant ce temps la médiasphère ne résonne que des polémiques et des diatribes d’un petit groupe, nouveau patriciat d’une république en déconfiture, qui se donne en spectacle permanent. Il faudrait ainsi choisir entre une émission de télévision racoleuse, où le casting est celui d’une troupe de carnaval, sachant qu’on y volera plus bas que les fonds de culotte des participants, et un film mettant férocement en scène les turpitudes libidinales d’un espoir du socialisme et la complaisance théâtrale d’une ex-épouse qui jette les hauts cris. Ce monde-là apparaît si détaché du réel, tellement enclavé dans son narcissisme panoramique, qu’il ne se rend plus compte du discrédit qui l’afflige. Ses membres s’imaginent faire partie de l’élite. Ils n’ont même plus rangs d’éboueurs. Car le pli est pris: quoiqu’il en coûte, tirer la couverture à soi, faire la «Une» des magazines «pipole», polémiquer à outrance de sorte qu’on n’entende plus que le choc de mots déguenillés, de verbes au curare, de métaphores dont Céline en personne aurait eu honte. Et l’on se demande comment l’on en est arrivé à ce degré de prétention et de bêtise, comme si la République n’était pas une exigence des sommets, requérant le meilleur de soi chez ses adeptes. L’ambition n’est pas un vice lorsqu’elle ne se réduit pas à l’auto–propulsion de Phaebus qui ne se sont jamais consolés d’être nés de l’union d’un homme et d’une femme, qui se prennent pour des divinités. Aussi la sanction risque d’être lourde et collective dimanche prochain. A supposer que le FN arrive en tête et s’en prévale aussitôt pour montrer la «bonne» direction à une France sans boussole, quel programme appliquera t–il? L’idéologie du FN est l’équivalent d’une machine de guerre. Ces machines-là sont conçues pour détruire mais non pour édifier. Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy se tait, ou joue les ventriloques. Ce qui signifie que la France ne dispose actuellement ni d’une véritable majorité ni d’une réelle opposition, navire amputé de sa proue et de sa poupe et qui prétend ne présenter aucune voie d’eau. Aucun régime répertorié depuis Platon et Polybe ne saurait subsister dans ces conditions autrement que par simulacre et fiction. D’où comme on l’a dit l’abus narcotique de la «com». Est–il impossible que dimanche prochain, le corps électoral ayant repris ses esprits retrouve les voies du bon sens? Est-il inconcevable que les mots désintéressement, modestie, réserve, modération, recouvrent leur signification première et thérapeutique? L’ancien slogan de la Prévention routière avait du bon «Boire ou conduire, il faut choisir».

14 mai.

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Le plus répugnant dans les exactions et les rapts du groupe islamiste nommé Boko Haram est qu’il se prévale de la loi divine. C’est en se couvrant de l’autorité d’un Coran adapté à ses vices et à ses pulsions qu’il s’est autorisé à enlever des dizaines de jeunes filles pour les livrer à ses «combattants», aux fins que l’on sait, parce qu’un combattant de cet acabit qui enlève, tue, décapite et égorge sans aucun respect pour les lois humaines de la guerre, y est autorisé de commandement divin par ses chefs. Mais de quel Dieu est-il question? En tous cas pas de celui du Décalogue qui en sa huitième Parole interdit le rapt et prohibe la séquestration. Les fanatiques de Boko Haram ne sont même plus des «barbares». Les barbares, au sens habituel, ne se prévalent d’aucune autre loi que celle de leurs instincts, d’aucun autre commandement que celui de leur volonté. Les forbans de Boko Haram constituent une engeance en laquelle se révèle le pire de l’être inhumain. Car de quel droit vouloir imposer sa foi personnelle à qui n’en veut pas parce que la sienne lui suffit, ou parce que la présence divine dans une société humaine n’est pas recevable en son esprit? Un esprit pas plus qu’un corps ne se force comme la porte d’une villa ou le fermoir d’un sac. Un esprit se respecte en sa propre configuration et un corps lorsqu’il est sollicité en la nécessité de son consentement. Avec les malfaisants de Boko Haram, l’Islam se défigure et le printemps promis il y aura bientôt quatre ans dans ce continent humain devient plus qu’une saison hivernale: une saison infernale. De nombreux pays ont déjà pris la mesure d’une telle menace. Quelle loi aura t-elle raison de ces hors-la-loi qui s’autorisent selon la leur à faire main basse sur des êtres humains pour les prostituer à la face de l’Eternel?

17 mai.

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«La lettre écarlate» de Nathaniel Hawthorne est un des plus beaux récits de la littérature universelle. A lire et à relire. Il faut se méfier des romans qui s’exposent à une lecture psychanalytique. Au temps où Hawthorne rédigeait ce récit la science de Freud n’était pas encore constituée. De quoi y est–il question? Dans la colonie du Massachusetts, dans la ville de Salem, une femme considérée comme adultère mais qui n’a pas été jugée complètement coupable de ce crime au regard de la loi des Puritains est condamnée à arborer sur son vêtement la lettre A qui la stigmatise publiquement. Elle se plie à la sentence et continue de vivre avec son secret. Cependant, au fur et à mesure de ses travaux d’aiguille et que le temps passe, l’opinion des habitants de la colonie évolue. Ce n’est pas qu’Hester Pryme soit absoute du forfait dont on l’accuse mais un peuple digne d’être qualifié d’humain sait transformer ses sentiments premiers. Et puis, si Dieu est le seul juge suprême n’est –il pas aussi miséricorde? Comment et dans quel sens se modifiera le sens initial de la lettre- stigmate? Le révéler serait sans doute couper court à la lecture du récit et priver le lecteur de quelques heures de véritable réflexion sur la peccabilité humaine en même temps que sur sa puissance de réparation. Alors, Welcome to Salem!

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LE SENS DES MITSVOT: PARACHA BEH’OUKOTAÏ

In RELIGION on mai 14, 2014 at 10:27

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A la mémoire de Guy David Morales

«Et vous pourrez vivre longtemps sur une récolte passée (yachan nochan) et vous devrez enlever l’ancienne pour faire place à la nouvelle (h’adach) (Lv, 26, 10)»;

«Si votre conduite reste hostile (kéri) à mon égard, Moi aussi je me conduirai à votre égard avec hostilité (bekéri) (Lv,26, 23, 24)».

«Et pourtant même alors, quand ils se trouverons relégués dans le pays de leurs ennemis je ne les aurai ni dédaignés ni repoussés au point de les anéantir, de dissoudre mon alliance (berithi) avec eux, car Je suis l’Eternel, leur Dieu (Lv, 26, 44)».

Cette paracha qui clôt le Lévitique est à la précédente ce que l’énoncé des sanctions de la loi sont à l’exposé théorique du contenu de celle–ci, et l’on sait que la paracha Behar concernait essentiellement le modèle chabbatique de la société libérée de l’esclavage pharaonique.

Les termes du dilemme sont on ne peut plus clairs, à condition d’en comprendre le sens exact: ou bien la Loi est respectée par le peuple qui s’y est engagé, et il en résultera une surabondance de récolte et de prospérité, ou bien elle est bafouée et il en résultera une totale dislocation du peuple en cause. Ce dilemme semble tellement tranchant et pour tout dire manichéen que l’on se trouve en droit de demander s’il concerne un peuple véritablement libéré de l’esclavage et non pas un peuple qui vient de permuter une servitude contre une autre. Il faut alors comprendre ce que signifie véritablement ce principe, redécouvert par la pensée contemporaine: le principe de responsabilité, indissociable de l’esprit de suite – et du souci concernant les conséquences de nos actes.

Autrement dit, l’on ne saurait à la fois s’engager dans une Alliance, dans une Bérith, au sens hébraïque, et agir selon son exclusif bon plaisir et ses intérêts du moment. Le temps spécifique d’une collectivité, responsable d’une terre à redîmer, comme le premier couple l’avait été du Gan Eden, ne se réduit pas à l’instantanéité de désirs aussi impérieux que passagers. Ce qu’indique la formule concernant la récolté passée: yachan yochan. Yachan ne veut pas dire «passé» au sens de dépassé, d’obsolète, de sénile, mais au contraire au sens de ce qui s’est élaboré et bonifié, en augmentant sa qualité intrinsèque, comme il y va d’un vin rarissime. Ce qui est chronologiquement passé, ne continue pas moins d’acquérir de la valeur, ce qui ne fait nullement obstacle à l’accueil du nouveau, au contraire. Une bénédiction n’en chasse pas une autre. Chacune trouve sa place et son sens en augmentant et en densifiant le champ de la sanctification collective.

Telle est ce que l’on pourrait appeler la logique de l’Alliance qui ne se ramène pas non plus à celle du donnant-donnant des contrats personnels. La Bérith structure l’existence de tout un peuple dont elle régule les cycles de production et les rythmes de sa vie d’ensemble, d’une génération l’autre.

Récuser la Loi que l’on a pourtant acceptée engendre d’inévitables catastrophes non parce que le «Dieu de l’Ancien Testament» fût une divinité irascible et vindicative, une sorte de Jupiter ivre à faciès de Saturne, mais parce que l’on ne peut à la fois s’éloigner de l’Arbre de vie (Êts H’aym) (Gn, 2, 9), autre configuration de la Thora, et prétendre qu’il n’en résultera rien. La vie et la mort sont les deux faces, indissociables, d’une même réalité. Lorsque la vie est impuissante à s’affirmer le règne de la mort s’étend et se proroge. Lorsque la vie s’affirme et se confirme, même la résurrection des morts devient concevable.

La dislocation de la vie conçue et vécue selon la Bérith et la dérégulation destructrice de cette logique se caractérisent dans la terminologie biblique par le mot kéri qui désigne, à l’opposé, l’aléa, l’accidentel, le pulsionnel polluant, la discordance du conscient et de l’inconscient. D’où les maux qui en résultent inévitablement. En tant que de besoin, l’on se reportera pour l’illustrer à la gravure de Goya: «Le sommeil de la Raison qui engendre des monstres».

Cependant, la Bérith ne se contracte précisément pas dans ce seul dilemme. Un troisième terme apparaît, au moins implicitement: celui de «revenance», de réparation, de téchouva. Au cas où le principe de responsabilité n’était pas observé, avec pour sanction l’exil et l’errance, Dieu, qui observe le même principe à la hauteur qui est la sienne, saura néanmoins ramener à lui le peuple oublieux de ses engagements car comme le démontrera Husserl il est deux sortes de logique: la logique formelle, binaire, mais aussi la logique transcendantale: la logique de l’amour, celle qui sait voir au delà même de l’horizon. Et le Dieu de vie, le Créateur, est l’au-delà de cet au-delà.

R. D.

Bloc-Notes: Semaine du 5 mai 2014

In BLOC NOTES, SUJETS D'ACTUALITE on mai 14, 2014 at 10:03

5 mai

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Changement à la tête de la «com» élyséenne. La phrase de Malraux est souvent citée: «La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie». Elle devrait être étendue à la réalité. La réalité actuelle n’est pas très aguichante mais elle vaut encore mieux que les artifices et les simulacres par lesquels on tente de la farder. La «com», est le pire de ces trompe-le-réel. Il y a quelques décennies encore, le mot était réservé au vocabulaire de la théologie et se rapportait à celui de communion, lui même inhérent à la messe catholique. Communier signifiait «faire un» avec l’Agneau de Dieu. Et puis, comme tant d’autres vocables, le mot a muté et son sens a divergé de celui qui avait marqué son origine. «Communiquer» à partir des années 70 signifiait désormais faire savoir, porter un fait, une situation dans la sphère publique, sachant que le fait ou que la situation en question avaient substance et consistance tangibles. Il ne fallait pas confondre l’emballage du paquet et son contenu. Et puis une autre mutation est intervenue, la communication ainsi entendue s’abrégeant en «com», autrement dit à l’emballage tenant lieu de contenu, celui-ci serait–il diaphane. Ainsi est advenu le règne du simulacre avec ses experts et ses gourous. Peu importe qui l’on soit. L’image se décolle de l’être pour en tenir lieu. Le «simulant» apprend ainsi essentiellement, et à prix d’or, à paraître, à se dédoubler, à se mentir puis à se démentir. Ce que pense le cœur, le regard apprend à le simuler et à le dissimuler. On ne dira pas ce que l’on pense mais ce que le «coach» vous fera dire afin de vous faire apparaître une fois de plus sous votre meilleur jour mais un jour qui sera toujours faux. De sorte que l’homme ou la femme politique «coaché(e)» se réduise à un automate, à un golem, avec ses sourires pavloviens et mécaniques, ses postures dignes du musée Grévin, ses phrases coupées au cordeau, plus vides que le vide en personne. Le réel est ainsi proprement évacué de la réalité dont on ne soucie guère plus que de sa première chaussette. Et pourtant… Imaginons qu’à la place de tel gourou trentenaire, multi-diplômé, et qui sait son Mac Luhan sur le bout des doigts, apparaisse un homme ou une femme politique ayant compris le sens même du mot politique; qui se soucie non pas du papier-cadeau mais du contenu des choses, qui réduise réellement le chômage, qui restitue sa pleine valeur au concept de Cité sans rien revendiquer pour soi sinon d’avoir contribué à la réussite de tous, cet être là aurait-il besoin le moins du monde qu’on lui indique comment placer ses mains sur un pupitre, quelle doit être la couleur de sa cravate ou de son foulard et combien de secondes devra durer son sourire de circonstance? La sanction? Il arrive alors que le réel violenté ou refoulé se venge et prenne le visage nu et cru du scandale, autrement dit de la dénudation publique des artifices et des simulacres. A ce moment les trous de souris se louent plus chers que les suites royales des hôtels les plus huppés de la planète.

8 mai.

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Fête de la Victoire des armées alliées contre le régime monstrueux du IIIème Reich. Cette célébration prend un tour particulier cette année 2014, celle des élections au Parlement européen. De nombreux sondages indiquent que l’Europe est le moindre souci des Européens qui le sont de fait et de règle et non pas de cœur. Les débats et diatribes de 2005 sont encore dans les mémoires. Pour ses habitants, l’Europe est d’abord et avant tout une hyper-bureaucratie dont personne ne peut maîtriser à soi seul la connaissance de ses directives et règlements. Babel pour les langages, Byzance pour les règles. On en oublierait presque le but de la construction européenne: dégager ce continent de ses propensions létales. Pascal Quignard le rappelle dans «Les désarçonnés». «Occident», vient du latin occidere, d’où vient le verbe occire: tuer. La construction européenne ne relève pas d’une esthétique des assemblages ou des collages. Au regard de son passé, elle est vraiment sans alternative puisque «occire» reste son programme inconscient. Pourtant, cela fait soixante ans qu’elle réussit à ne pas réussir son passage à l’état de véritable fédération. Si elle ne cesse de s’élargir elle peine à s’élever. Elle traîne, traînaille, tâchant de se convaincre qu’elle non plus n’est pas un simulacre dilaté à l’échelle d’un continent. Chateaubriand écrit dans ses «Mémoires d’outre-tombe»: «A force de s’étendre, Napoléon rencontra les russes». Désormais, et cette fois, c’est à force de vouloir s’étendre dans ces conditions que l’Europe hétéroclite a rencontré Poutine.

11 mai.

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Dans une de ses lettres, Tolstoï écrit: «La mission de l’artiste n’est pas de résoudre victorieusement un problème mais de faire aimer la vie dans ses innombrables, dans ses inépuisables manifestations». Aimer et faire aimer! Qui en est vraiment capable? Qui donc en montre l’exemple? La haine est un affect obscur, sans doute, mais qui représente une telle solution de facilité! D’un mot, d’un regard, un être, un livre, un film, est jugé comme au Jugement dernier, sans compassion et sans procédure d’appel. Ce qui économise bien sûr l’exigence de la connaissance exhaustive, de la nuance, de la prise en compte des perspectives et des potentiels d’une création qui ne saurait se révéler avant que d’être advenue. Il faut revoir les épreuves d’imprimerie des livres de Balzac et de Proust pour comprendre le mouvement d’une oeuvre en gésine puis qui naît au jour, d’une oeuvre irriguant la conscience humaine et qui s’inscrit dans la durée au sens de Bergson avec ce qu’elle implique de souffrance insondable mais aussi d’inexprimable bonheur une fois que le mot juste se trouve à sa juste place, dans une phrase pesée à la balance d’or, dans un livre aux pages gréées comme les voiles d’un navire impatient de gagner la haute mer. La mer des siècles à venir.

 RD

Bloc-Notes: Semaine du 1er Mai 2014

In BLOC NOTES on mai 7, 2014 at 10:36

1er mai.

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Le mois des ponts. A force d’en faire, disait Picasso, on finira par coucher dessous. Le propos est de circonstance après le plan d’économie que le PS a fini par voter, la mort dans l’âme pour beaucoup de parlementaires, si un parlementaire avait vraiment une âme. Prenons garde toutefois au prurit de l’anti-parlementarisme, primaire, secondaire ou exponentiel. Le Parlement est le lieu où le peuple s’exprime par l’intermédiaire de ses représentants. A condition que ceux—ci puissent continuer à se parler entre eux, que les antagonismes idéologiques ne s’avèrent pas irréductibles ni les conflits d’ambition inconciliables. Pour les spécialistes des élections au PS, l’échéancier proche ou à très court terme, européennes et sénatoriales, ne s’annonce pas rose. La France commence à se configurer sous la modalité d’un tripartisme d’un genre nouveau et qui renvoie à nos observations préliminaires: PS, UMP et… FN. Rien ne dit que le FN ne se retrouvera pas en tête du scrutin dans peu de temps. A première vue, ne serait-ce pas la configuration idéale, proche d’une équitable proportionnelle? Sauf que ces trois formations ne présentent entre elles d’autre point commun que celui de vouloir s’éliminer réciproquement. Pour le FN, l’UMP et le PS représentent les deux faces d’un même échec; pour le PS et l’UMP, au moins jusqu’à présent, le FN a tête de Gorgone, tandis que pour le votant de base UMP et PS sont des rejetons des frères oedipiens, Etéocle et Polynice. Pendant ce temps, le Président de la République, se fondant sur l’on ne sait quels indices, à moins qu’il ne se soit mis aux consultations de voyantes, affirme que les trois années à venir seront celles d’un retournement positif de tendance; que les augures économiques sont favorables et que finalement 2017 n’est pas d’ores et déjà synonyme de naufrage.

Qui le confirmera? Un Etat qui ne sait que prendre, sans rien donner en échange, un Etat « anti-providentiel », ne peut attendre aucune marque de bienveillance d’un peuple érodé, entamé, qui lui ne sait plus où se situer entre l’Allemagne et la Grèce, et où les jeunes générations pensent que Jaurès est une station de métro. Il faudrait s’interroger également sur les carences de la pensée politique actuelle. La plupart des ouvrages qui paraissent à ce propos donnent dans la retape keynésienne ou dans le recyclage d’un mendésisme dont par ailleurs personne aujourd’hui n’accepterait les contraintes. Ne broyons plus de noir néanmoins: le mois de mai est celui du printemps plein, de l’imagination reverdie, des plaisirs de plein air, de l’impressionnisme raccordé aux sensations de l’enfance. La politique n’est qu’une des dimensions de l’existence.

3 mai.

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Aux Etats Unis, une fois par an, à cette époque de l’année, il est d’usage de se moquer de soi. Version yankee de la fête médiévale des fous! A cette occasion, des sénateurs et représentants en smoking, des dames d’atour en robe minimalises, des journalistes redoutés, font assaut d’humour et d’esprit, avec gags et bons mots préparés comme il se doit par des professionnels du rire. Il est loisible de s’en gausser mais l’on remarquera qu’en France c’est le jeu auquel François Hollande s’adonne pour ce qui le concerne à jet continu. Pourtant il est deux sortes d’humour politique, le préalable et le posthume. Le premier consiste à relativiser en amont l’importance que le décideur, ministre ou gardien de phare, s’accorde à lui même, à alléger ses actes de toute la gangue de tragique par laquelle il voudrait les sur-pondérer. On ne peut citer à tout bout de champ la bataille de Verdun ou l’exemple de Jean Moulin. L’autre, l’humour de corbillard, est celui par lequel se commentent a posteriori des échecs collectifs projetés sur un seul responsable. Freud a magistralement éclairé les relations entre l’inconscient et les mots d’esprit, à condition que le mot « esprit » s’y justifie. Un bon mot de ce point de vue équivaut à un passage à l’acte, mais uniquement verbal, dépourvu de violence et de malveillance. Là où le tragique ne percevait nulle issue, l’esprit en fait apparaître plusieurs et l’on se sent délesté d’une chape de plomb cérébrale. Encore faut–il avoir l’oreille exercée. Lorsque par exemple dans le livre de la Genèse, le Créateur proclame « Faisons l’Homme à notre image », qui n’a compris qu’il s’agissait là du premier mot d’esprit jamais proféré dans la Création! Hélas l’Homme en question s’est trop vite pris au sérieux. On sait la suite.

4 mai.

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Comme convenu, tome II du « Vicomte de Bragelonne ». Plusieurs lectures en sont possibles. D’abord celle qui le confine au roman historique et à la fresque romanesque. Le plaisir n’en sera pas moins assuré. Dumas sait comme personne combiner la langue du XVIIème siècle avec celle du sien, sans archaïsme et sans anachronisme. Une véritable leçon de littérature. Et puis, s’impose la lecture politique au sens fort du mot, avec ces deux personnages en lesquels s’incarne une volonté de pouvoir féroce: Louis XIV bien sûr, le Roi Soleil qui ne se couche jamais, devant qui tout doit plier par définition, mais aussi l’impitoyable Colbert qui ne cesse de supputer, d’évaluer, de vérifier jusqu’au moment où dans ses filets de chiffres, Fouquet en personne vient mortellement se prendre et lui laisser place nette. Roman de la fascination du faible par le fort, du puissant par le podagre. On comprend mieux alors l’énigme du Masque de Fer. Le Roi Soleil ne saurait avoir de double, ni de frère qui lui ressemble et si la nature s’en était mêlée malgré tout il lui faudrait rentrer en elle même. Le fer déjugera la chair. Louis XVI, le roi crépusculaire, l’expiera sur l’échafaud le 21 janvier 1793.

RD

LE SENS DES MITSVOT: PARACHA BEHAR

In RELIGION on mai 7, 2014 at 1:10


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 «Que si vous dites: «Qu’aurons nous à manger la septième année puisque nous ne pouvons ni semer ni rentrer nos récoltes?», Je vous octroierai ma bénédiction dans la sixième année tellement qu’elle produira la récolte de trois années»

(Lv, 25, 20 et 21). Bible du Rabbinat.

Cette mitsva est l’une de celles qui illustrent le plus exactement le modèle économique de la Thora car il y a bien une dimension économique, au sens littéral, de la Création et c’est pourquoi dans le Chemoné Êsrei, la prière axiale d’Israël, le Créateur est qualifié concrètement «d’intendant de la vie: mekhalkel h’aym».

La vie au sens biblique n’est pas insubstantielle. L’homme ne se nourrit certes pas exclusivement de pain, mais sans pain il défaille et ne pense plus qu’à sa pitance. Il faut y veiller tout en préservant les ressources vives de la Création, ne pas les exténuer, ne pas les carencer, ne pas les nécroser. A cette fin, il importe que les créatures apprennent à se défaire d’un véritable réflexe: celui de l’emprise qui consiste à s’emparer par vive force de l’objet d’une envie ou d’un désir. Le geste remonte loin et haut. Il se rapporte à la transgression primordiale commise au Gan Eden lorsque le premier couple porta la main sur la fruit de l’arbre de la connaissance, qu’il s’en saisit avant de le porter à sa bouche et de le dévorer (Gn, 3, 6).

Un pareil réflexe forme la base de la volonté de puissance, celle qui ne connaît d’autre loi que la sienne. De ce point de vue, le champ économique, connexe à celui des armes, est devenu le champ électif d’une volonté de puissance aussi absolue. La possession des biens et des êtres devient critère de souveraineté. L’être équivaut à l’avoir et les deux se dilatent au même rythme, jusqu’au moment où les volontés de puissance, se découvrant horriblement présentes et concurrentes en un même lieu, entrent en collision et entreprennent de d’annuler réciproquement.

Le modèle économique d’Israël s’inscrit à l’encontre de ces tendances archaïques et mortifères. La volonté de puissance doit le céder à la relation de confiance. La terre n’est pas chose inerte. Elle est vivante. C’est d’elle que provient l’humus, le âphar où les humains seront façonnés avant de recevoir l’insufflation divine qui les dotera du langage (Gn, 2, 7). Elle aussi à ses rythmes et ses cycles. On ne saurait l’exploiter jusqu’à saturation, jusqu’à l’épuiser. Le rythme vital sera ainsi le rythme chabbatique, à trois degrés comme tout ce qui doit être élaboré: le chabbat hebdomadaire, celui du repos des corps redevenus réceptacle des âmes; le chabbat septennal, la chemitta, celui du repos de la terre elle même de sorte qu’elle aussi reconstitue son énergétique vitale; et le chabbat jubilaire, le yovel, au cours duquel les conduites d’emprise et de captation se dénoueront pour qu’apparaissent des nouvelles formes de vie sociale, des modèles économiques inédits, et cela sans catastrophes et sans crises destructrices.

A cette fin, et dès la sixième année du cycle initial, chacun doit entreprendre le travail sur soi qui lui permettra de se défaire des conduites d’emprises, des comportements auto- centrés par lesquels chacun aussi se fait l’assureur absolu et compulsif de sa propre existence, sans faire confiance à personne d’autre, comme si l’univers n’était pas une Création issue de la bénédiction du Créateur.

C’est la raison pour laquelle cette paracha prolonge la paracha Kédochim qui liait ensemble le respect parental et l’observance du chabbat. Ce respect n’est pas formel. Il atteste de l’existence même des parents, de leur antériorité et donc du principe généalogique qui fait de la vie une infinie transmission. L’observance des rythmes chabbatiques conforte alors le principe généalogique premier de la Création tout entière d’où sera issu ensuite le principe généalogique parental lui même.

Cesser d’œuvrer au terme de la sixième année, c’est reconnaître l’existence divine et fonder cette reconnaissance sur un acte fondamental de confiance. Car seule la relation de confiance mérite le qualificatif d’éthique. Par elle, «l’homo oeconomicus» cesse de s’auto-couronner et s’en remet à la sollicitude d’autrui dont il ne doutera plus qu’il gagera réciproquement sa vie sur la sienne. La vie est don de l’Eternel. Elle ne se reproduit et ne se développe que d’être donnée à son tour. L’économie politique contemporaine acharnée aux surplus et avide d’extrêmes profits, l’économie obsessionnelle, idolâtre du signe «plus», l’a telle compris?

                                     R.D.

JOHN KERRY ET L’ABUS D’«APARTHEID» – Article Actu J – 7 mai 2014

In ActuJ, SUJETS D'ACTUALITE on mai 7, 2014 at 8:54

Suivant l’adage anglais il est difficile de faire rentrer dans le tube de dentifrice la pâte qui en est sortie. Il n’en va pas autrement des bourdes d’idées et des abus de langage. Après avoir mis en garde l’Etat d’Israël contre la probabilité de se constituer bientôt en « Etat-Apartheid », John Kerry, l’actuel secrétaire d’Etat américain, aurait voulu trouver un trou de souris pour s’y cacher. Mais ce qui avait été dit l’avait été. La pâte ne voulait plus rentrer dans le tube. D’où excuses et contorsions. Alors il s’agit d’essayer de comprendre en quoi ces bévues « font symptôme », comme disent les psychanalystes.

Le régime politique et juridique qualifié expressément d’« Apartheid » a été instauré en Afrique du Sud par des populations blanches, d’origine européenne et de confession officiellement chrétienne. Il tendait à littéralement « mettre à part » ces populations, auto-proclamées d’essence supérieure, d’avec les indigènes, noirs ou métis, la discrimination opérant dans tous les lieux qualifiés de publics, y compris ceux où l’on se soulage de besoins pressants. La discrimination se prolongeait dans les autres domaines de l’existence, si le mot « existence » pouvait s’appliquer à cette façon d’être, jusqu’au début des années 90 lorsque sous l’inspiration de Nelson Mandela mais avec l’appui déterminants de nombreux sud-africains « blancs », y compris de nombreux Juifs, cette partie du monde bifurqua vers la démocratie et l’égalité en faisant le pari d’une difficile fraternité à construire. Entre-temps, et sous couvert du conflit israélo-palestinien, le mot « Apartheid » avait muté. De vocable juridique et politique, il devint stigmate idéologique et crachat moral susceptible de déclencher les foudres de la justice internationale. C’est de cette mutation insensée dont l’Etat d’Israël pâtit désormais, qu’il s’agisse de son état de droit interne, de la construction du mur de sécurité contre le terrorisme ou de ses structures sociales. Passe encore si l’injure n’était proférée que par ses fieffés ennemis dont on n’ignore plus dans quelle situation calamiteuse ils laissent les Etats dont ils ont cherché le bonheur! Mais John Kerry! Il faut bien s’interroger sur la lie de l’inconscient occidental dont Pascal Quignard, grand étymologiste devant l’Eternel, vient de rappeler que l’origine vient de « occidere » qui signifie faire passer de vie à trépas: plantes, animaux, êtres humains, idées et langages. Car par quelle falsification d’idées, par quel prurit verbal appliquer le mot « Apartheid » à l’Etat d’Israël alors que celui-ci compte, et non pas à ses marges, prés de deux millions de citoyens d’origine arabe, musulmane et chrétienne, prés du quart de sa population et dont les droits fondamentaux sont surveillés par les juges–cerbères de la Cour Suprême, y compris un juge d’origine arabe? Pourquoi ne se pressent-ils pas à l’aéroport Ben Gourion pour fuir cette géhenne? Dans ces conditions l’espace Schengen doit-il être considéré comme une terre d’« Apartheid « à l’européenne? Tant que nous y sommes: depuis quand les Etats-Unis dont les soldats se sont entretués avec une sauvagerie inouïe durant la Guerre de Sécession déclanchée en 1861 ont-ils entrepris de mettre un terme méthodique à la discrimination entre blancs, noirs et latinos au pays de Lincoln, sinon prés d’un siècle plus tard et sans être encore arrivés au bout du chemin?

Tous les Apartheids ne présentent pas qu’un seul visage, une seule couleur de peau, une seule religion. Pourquoi l’Autorité palestinienne, ou ce qui en tient lieu, s’acharne t-elle à rejeter l’idée de la moindre présence juive sur le territoire qui lui serait dévolu au terme des ces négociations dont John Kerry a fait une affaire personnelle au point d’y laisser parler son cœur? Phobie? Racisme invétéré alors que cette Autorité ne cesse de proclamer urbi et orbi le « droit au retour » des réfugiés palestiniens sur le territoire résiduel qui serait ensuite concédé à Israël et qui reconstituerait la souricière de 1948? Il faut se le tenir pour dit: John Kerry n’est pas membre du BDS, encore que la porosité mutuelle de ces grands esprits ne soit plus à démontrer. John Kerry se veut médiateur infatigable dans le conflit israélo–palestinien. Pourtant, lors de ses études supérieures, il semble n’avoir jamais rencontre l’enseignement du grand théoricien du droit que fut Alexandre Kojève pour qui un médiateur digne de ce nom devrait réunir trois qualités indissociables: être neutre, impartial et désintéressé. John Kerry, l’un des hommes les plus influents de l’Administration Obama, devrait étudier d’un peu plus prés ceux qui savent que les mots vénéneux font mal et balle.

RD pour Actu J

LE SENS DES MITSVOT: EMOR

In RELIGION on mai 1, 2014 at 5:59

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« Quant au pontife supérieur à ses frères (hacohen hagadol), sur la tête duquel aura coulé l’huile d’onction (chemen hamichh’a) et qu’on aura investi du droit de revêtir les insignes, il ne doit point découvrir sa tête ni déchirer ses vêtements; il n’approchera d’aucun corps mort, pour son père même et pour sa mère il ne se souillera pas (lo yttamma), et il ne quittera pas le Sanctuaire pour ne pas ravaler le Sanctuaire de son Dieu (mikdach Eloh’av) car il porte le sacre de l’huile d’onction de son Dieu: Je suis l’Eternel » (Lv, 21, 10 à 12). Traduction de la Bible du Rabbinat.

A les découvrir dans leur énoncé primaire, de telles règles ne sont-elles pas de nature à profondément choquer les esprits les moins prévenus contre « l’Ancien Testament » qui ne semble ne faire aucun cas des sentiments les plus élémentaires de l’affectivité humaine et des obligations minimales de la parenté? D’où cette exigence de méthode: de telles règles doivent-elles s’interpréter ex abrupto, ou en tenant compte d’autres règles encore, par exemple le respect des parents rappelé dès le début de la paracha Kedochim, sans parler de la Vème Parole du Décalogue?

Il faut alors comprendre que les règles et normes précitées sont destinées non à controuver ces injonctions mais à leur conférer un surcroît de résonance. De telles règles et normes ne sont pas applicables au premier venu mais au Grand Prêtre en personne, au Cohen Gadol, donc en tout premier lieu à Aharon, le frère de Moïse, autrement dit à la figure la plus compatissante de tout le peuple hébreu.

Ce n’est pas qu’en cas de deuil, il lui soit interdit d’exprimer ce qu’il en ressent afin de déférer aux contraintes d’un sacerdoce glacial. Mais la fonction de Cohen, et de Cohen Gadol en l’occurrence, ne se réduit pas à des gestes liturgiques de portée strictement ethnographique. Le Cohen Gadol est par excellence le desservant de la Vie. Quoi qu’il advienne dans son existence personnelle, le primat de la Vie créée et créatrice doit y être respecté sans aucune discontinuité et, en effet, Aharon en donnera l’exemple pathétique et grandiose lors de la mort brutale de ses deux fils, Nadav et Avihou. Il faut ainsi explorer le sens et la résonance d’une exigence aussi intransgressible. On l’a déjà relevé, selon la conception biblique de la vie, celle-ci n’a de réelle valeur que d’être sanctifiée et c’est pourquoi les règles et normes précitées se rapportent toutes au Sanctuaire et au Créateur sous la modalité de sa propre sainteté sourcière. L’institution du cohénat transfère cette exigence au peuple qui doit y accéder progressivement (beseter hamadrégot).

Encore faut-il que la source de cette sainteté reste intacte le temps que s’accomplisse la sanctification d’ensemble ainsi envisagée. Car face à la kedoucha sévit son antagoniste, la toum’a, qui a partie liée avec la mort. Ce n’est pas que les deux domaines, si l’on ose dire, soient clairement identifiables et d’emblée circonscrits. Depuis la transgression originelle au Gan Eden, la vie et la mort se sont mélangées au point de devenir indiscernables, matériellement et spirituellement. Il est à cet égard des vivants plus que morts et des morts plus que vivants. Telle a été la conséquence de la consommation du fruit de l’arbre précisément nommé de la connaissance du bien et du mal. La dimension mortifère de ce fruit est indiquée par la conjonction unissant, comme si ce lien allait de soi, le bien avec le mal, le vital et le létal ; comme s’il s’agissait des deux profils d’un même visage alors qu’en réalité il s’agit d’un visage et de sa défiguration. La mort ne doit pas équivaloir à la vie en une sorte d’équation d’indifférence. Une distinction drastique, un discernement sans faille, doivent cantonner la mort dans le ressort où elle se veut hégémonique.

Le Cohen incarnera cette séparation, cette havdala des deux domaines, sans compromis possible, quoi que l’on puisse ressentir au titre de la sensibilité humaine dont c’est peu dire que la Thora n’est pas avare (Lv, 19, 18). Ce qui ne l’exemptera pas en cas de besoin des devoirs liés à la guémilout h’assadim envers une personne décédée si à part lui personne ne se présentait pour les assumer.

Au Jardin d’Eden, l’Humain s’est adonné à un tout autre choix que celui de la Vie sanctifiée et l’on sait ce qu’il en est advenu. Aussi, dans l’exercice de leur sacerdoce vital, les Cohanim sont-ils comparables aux Kérouvim postés à l’entrée du Gan Eden non pour en interdire l’accès mais au contraire pour en préserver l’ouverture, selon l’enseignement de Chimchon Raphaël Hirsch (Gn,3, 24). Car, et il faut prendre garde à ne pas l’oublier: depuis la faute originelle le Gan Eden est un lieu vide d’humanité, d’une humanité qu’il faut y réimplanter selon le projet divin initial jamais abandonné et dans lequel seul l’Arbre de vie mérite son nom.

RD