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LE BOXEUR A L ETOILE DE DAVID – Arche Décembre 2006

In Uncategorized on décembre 30, 2015 at 11:50

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Alphonse Halimi, champion du monde de boxe des poids coq en 1957, s’est éteint à l’hôpital Bichat, le 13 novembre 2006, d’une pneumonie. La maladie d’Alzheimer l’avait déjà complètement miné. Il était âgé de 75ans. Qu’un champion meure dans ces conditions indignes est plus qu’un signe des temps. Non pas que les vedettes d’un jour, d’un mois ou d’une année ne subissent souvent ce sort tragique, fait de chute sociale et d’oubli dissolvant. Mais en même temps, il semble que tout un système de valeurs s’en trouve ébranlé. Alphonse Halimi n’a pas été que cette « petite terreur » des rings sur lesquels il brilla de 1955 à 1962, avec son dernier championnat d’Europe disputé et remporté à Tel Aviv. Pour notre génération, il représenta bien plus qu’un boxeur d’exception ou une sorte de surhomme. Il incarna plutôt un homme tout court, capable d’accomplir l’ascension des sommets tout en restant fidèle à ses origines et à son peuple. Alphonse Halimi est né à Constantine en 1932 dans une famille nombreuse, d’une extrême pauvreté. Qui ne connaissait ses parents et surtout sa mère, une forte petite femme, qui ne se laissait impressionner par rien ni par personne en dépit, ou peut être à cause de sa condition précaire! Comme toutes les femmes juives de ces années là, elle avait enduré les ordonnances pétainistes, l’abrogation du décret Crémieux et le renvoi des enfants juifs d’Algérie des écoles de la France. Toute une génération avait ainsi été exclue du circuit scolaire puis universitaire, avec quelques brillantes exceptions mais qui ne sauraient racheter ce véritable infanticide scolaire. Cette génération qui précéda la mienne de quelques années n’avait retiré d’une épreuve si cruelle ni rancoeur ni sentiment d’humiliation mais le désir de s’affirmer autrement, par d’autres moyens, en conservant intacte l’énergie d’une révolte qui eût pu se dégrader dans la « voyouserie » et dans la grande délinquance. Il faillait l’emporter sur le destin mais par les moyens que nous permettaient moralement nos grands rabbins, si peu dogmatiques mais tellement exemplaires. Pour les uns, la passion scolaire sauta une génération. Pour les autres, les chemins de l’art s’ouvraient ou se confirmaient – songeons au peintre Atlan. Pour d’autres encore, le sport se proposait telle une voie royale. Encore fallait-il avoir la force de s’y engager et celle de s’y maintenir aussi longtemps que possible. A Constantine, comme dans toute l’Algérie, les bagarres de rues étaient quotidiennes. Camus en a parlé à sa façon dans L’Etranger. Le point d’honneur y était toujours à vif mais il excluait que l’on allât se plaindre auprès de la police en cas de raclée. Cependant, faire jouer ses poings dans une ruelle, une cour de récréation ou dans un bar et devenir champion du monde ne requiert pas les mêmes qualités. Alphonse ne se contenta pas d’être un bagarreur. Il devint un véritable boxeur, intégrant les règles et les contraintes fort éprouvantes de ce sport qui est aussi un art physique autant que moral lorsqu’il est exercé comme il se doit. Alphonse franchit toutes les étapes de ce parcours où la sueur et le sang se mêlent: des rues constantinoises au championnat de France, aux championnat méditerranéen puis au championnat du monde. Lors de son combat pour le titre mondial contre d’Agata en 1957, nous étions tous suspendus à nos postes TSF. Il n’y avait plus âme qui vive dans les rues de la ville suspendue dans le vide. Ce n’est pas seulement que nous soutenions, comme il se doit, l’enfant du pays: Alphonse boxait avec un Maguen David sur son short de satin. Dans cette attitude il ne fallait voir aucune rodomontade car l’issue des combats de boxe est toujours incertaine. Alphonse du haut de ses vingt cinq ans voulait surtout signifier, à sa manière, que les Juifs eux aussi étaient capables de se battre et de vaincre. Avec lui, en effet, le peuple juif reprenait le combat sur tous les terrains où il devait se dérouler. C’est en cela qu’il fut un exemple pour nous, comme l’autre champion du monde de boxe, originaire de Bône: Robert Cohen ou comme le nageur Alfred Nakache. En toutes ses disciplines, le sport prit une place très importante dans la jeunesse de Constantine avec des entraîneurs qui vouaient un immense respect à ces champions hors du commun et qui tentaient de nous placer dans leurs traces, au moins moralement, en nous inculquant le sens de l’effort continu, le respect de l’adversaire, le courage de l’affronter sans sourciller, mais aussi la possibilité de la chute avec l’obligation de se relever et celle de rester dans la partie jusqu’à la fin. Car ces champions étaient d’une réelle humilité laquelle procédait de leur éducation reçue à la maison. Tout champion du monde qu’il était, Alphonse savait qu’à l’égard de son père ou de sa mère il demeurait tel un enfant parmi ses frères et ses sœurs. C’était le temps où l’on se souciait plus du comportement humain que de l’image fabriquée à l’usage de foules en mal d’émotions troubles. Je revois la mère d’Alphonse au cinéma Vox, celui qui se situait au cœur du quartier juif. Nous l’y appelions lorsque les Actualités Pathé diffusaient des séquences des combats de son fils. Dans la salle de cinéma, elle houspillait l’écran comme si elle se fût trouvée dans la cour de sa maison: «Alphonse! Alphonse que fais tu là bas, donnant des coups et en recevant! Penses-tu à tes parents et à ce que vont dire les gens ! ». Nous la prenions alors dans nos bras avec tendresse : « Mais, Madame Halimi, votre fils n’est pas entrain de distribuer des coups de boule à la brasserie du « Cambrinus ». Alphonse est champion du monde! Vous comprenez: Champion du Monde! ». Et elle nous répondait vertement, en judéo-arabe : « Champion ou je ne sais quoi, ça n’est pas un métier. J’aurais tant voulu que mon fils ait un emploi tranquille et qu’il se retrouve chabbat à la maison! ». Nous la reprenions dans nos bras en évitant d’attiser ses colères mémorables : « Madame Halimi, votre fils est une lumière d’Israël ! ». Et elle répliquait : « Vous arrive t-il de vous demandez ce qu’il deviendra lorsqu’il ne pourra plus boxer? Qui se souciera de lui? Je ne serai plus là ». Et, comme les meilleurs, Alphonse Halimi dut raccrocher les gants. Il ne revint pas à Constantine puisque l’année même de son dernier championnat d’Europe l’Algérie devient indépendante. Il lui fallut donc survivre et commença une descente inexorable, à pente si graduée que nous n’en entendions pas parler. Un champion du monde ne se plaint pas. Emportés nous-mêmes par la tourmente du déracinement, nous évitions de trop penser à ce qui rappelait le pays d’avant, ses peines et ses gloires. Au détour d’une phrase nous apprenions qu’Alphonse Halimi avait ouvert un bar du côté de Vincennes. Puis que les affaires n’avaient pas été très florissantes. Qu’on lui avait trouvé un petit poste à l’Institut National des Sports; qu’il était devenu maître nageur… Et puis plus rien jusqu’à cette triste nouvelle de novembre: Alphonse Halimi, notre étoile, décédé à l’hôpital sans assistance digne de ses exploits. Avec juste une aide caritative de la Fédération française de boxe. Cette mort m’a fait penser à celle du poète Celan se foutant à l’eau comme si nul ne l’avait connu dans notre Communauté. J’en éprouve de la tristesse et de la honte. Jamais Alphonse, lui, n’aurait laissé le moindre d’entre nous se battre seul. Et ces dernières années, Alphonse Halimi avait affronté les plus terribles des adversaires: la maladie, la solitude, l’oubli des jours glorieux, la dissolution de la conscience. Face à eux nous venons de perdre un combat décisif: celui de la solidarité et de la reconnaissance. Mais si l’Eternel nous écoute et nous aime, qu’il nous accorde la revanche. Pour la mémoire d’Alphonse et de sa mère.

         Raphaël Draï zal, L’Arche Dec 2006

 

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